Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062636
170 pages

p. 79 à 84
doi: en cours

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no 1 2001/1

 
Rêve, art et phantasme de Hanna Segal, Bayard éditions, 200 pages.
 
 
Dans ce livre, Hanna Segal révèle les différentes approches qui ont fait d’elle, non seulement une clinicienne, mais une femme ouverte aux courants artistiques et littéraires alliant la logique scientifique à l’aspiration esthétique et au désir d’explorer les sources de la créativité. Elle nous offre dans ce livre une élaboration de sa clinique théorique en inter-relation avec des essais de psychanalyse appliquée.
Elle nous rappelle tout d’abord la théorie du rêve selon Freud. Évoluant entre les idées de celui-ci et celles de Mélanie Klein, elle nous propose d’aller un peu au delà du « désir refoulé » pour considérer le rêve comme « une organisation complexe de désirs et de défenses ». Commentant Au-delà du principe de plaisir et le renversement que Freud y opère en ce qui concerne l’angoisse comme cause et non comme conséquence du refoulement, elle s’interroge sur la place à faire à la pulsion de mort. Si le rêve doit réconcilier les exigences du ça et du surmoi, n’aurait-il pas aussi la fonction de « trouver un compromis ou une solution pour les désirs inconscients contradictoires et le conflit fondamental entre les pulsions de vie et mort » (p. 41)
Comme essentielle à la compréhension des rêves, elle aborde ensuite la question des phantasmes « aussi réels et aussi importants que toute réalité externe » (p. 43). Malgré l’importance du concept de phantasme dans le travail de Freud, celui-ci ne semble pas avoir élaboré une théorie complète du phantasme en particulier dans sa relation avec les pulsions. « C’est comme si Freud avait ouvert une porte à un monde fascinant, riche et mystérieux, mais n’avait pas pris la pleine mesure de sa propre découverte et des liens entre celle-ci et ses autres découvertes majeures », et Hanna Segal après Mélanie Klein va poursuivre le travail de « rendre compte du phantasme inconscient en tant que source d’art créatif » (p. 46). Décrivant la « projection par le moi de la pulsion de mort dans un objet donnant lieu à des phantasmes d’un objet détruit et destructeur » (p. 51), elle nous introduit à la connaissance du moi précoce de M. Klein. « Depuis le début de la vie, il y a un moi suffisant pour éprouver de l’angoisse, pour former une certaine relation d’objet au niveau de la réalité et du phantasme et pour utiliser des défenses primitives ». (p. 49) Le retrait progressif des identifications projectives permet une perception plus vraie de la mère et l’apparition de nouvelles pulsions, « désir de restaurer et retrouver l’objet perdu, la réparation ». Hanna Segal s’intéresse particulièrement à l’implication de ce changement sur l’épreuve de réalité et le symbolisme. « Une activité mentale comme de penser est un échange entre le phantasme et la réalité. Nous n’approchons pas la réalité avec un psychisme blanc », mais avec « des attentes qui répondent à nos phantasmes ». (p. 65) Pour M. Klein, les « phantasmes sous tendent les rêves, la pensée et la créativité ». (p. 66)
On sait l’importance qu’elle attache au rôle du symbole dans le développement intellectuel. Elle a pu montrer combien « l’angoisse excessive en relation au corps de la mère et l’installation de la culpabilité amène une paralysie dans la formation du symbole ». (p. 74) La croissance de chaque concept selon Money Kyrle cité par l’auteur comprend trois étapes : un stade de représentation concrète où il n’y a pas de distinction entre l’objet ou la situation et leur représentation, un stade de représentation idéographique comme dans les rêves et un stade final de pensée consciente pouvant être verbalisée.
Le développement de la formation du symbole amène Hanna Segal à la conclusion originale et intéressante d’un point de vue clinique de deux sortes de formation du symbole et de fonction symbolique. Sur le versant psycho-tique, le symbole est « tellement équivalent à l’objet symbolisé que les deux sont ressentis comme identiques ». (p. 76) Elle cite le cas de ce musicien pour lequel le violon était un pénis et jouer du violon équivalait à se masturber en public, ce qui l’avait amené à arrêter son activité artistique. Dans la « vraie symbolisation » qu’elle oppose donc à la « symbolisation concrète », le symbole représente l’objet mais n’est pas son équivalent. Elle repère aussi la symbolisation concrète dans le deuil pathologique. C’est seulement si la personne décédée est non plus introjectée mais représentée dans le psychisme que la « réparation symbolique peut s’effectuer ». (p. 80) Le symbole agit « comme un précipité de deuil pour l’objet ». (p. 84) La symbolisation prend naissance quand les sentiments dépressifs prédominent sur les sentiments schizoparanoïdes. Le symbole peut alors être utilisé non pas pour dénier la perte mais pour la surmonter. Entre les deux types de la formation du symbole existe une longue transition. Quant à l’art, « il incarne des éléments symboliques concrets qui donnent à l’œuvre d’art un impact immédiat » (p. 88) mais sous peine de n’être qu’un « bombardement sans signification » il faut que l’art soit inclus dans un autre type de symbolique. On peut évoquer la transformation des éléments alpha en éléments béta décrite par Bion et que la pratique du rêve éveillé en psychanalyse permet souvent de repérer. Cependant, il est difficile de définir la nature du plaisir procuré par l’art, il reste là un mystère : similarité avec le jeu de l’enfant, la rêverie et le rêve mais en même temps aucun des trois disait Freud. « L’art incarne, symbolise, évoque une certaine forme d’émotion archaïque d’une nature pré-verbale chez celui qui le reçoit ». (p. 153) Recréation d’un monde perdu (« On ne peut créer que ce à quoi on a renoncé » fait dire Proust à Elstir), une solution au conflit interne, contenu ancien que la forme esthétique transforme, l’art se nourrit du rêve symbolisé.
Proust fait encore dire au peintre Elstir « Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n’est pas moins de rêve mais plus de rêve ».
Ce n’est pas les praticiens du rêve-éveillé en psychanalyse qui le démentiront !
Madeleine Natanson
 
Le rêve éveillé dirigé, ces étranges chemins de l’imaginaire de Robert Desoille, Textes réunis par Nicole Fabre, Ed. Erès, Relations, 2000.
 
 
Le grand apport de Robert Desoille (1890-1966) a été d’introduire le Rêve éveillé dans l’univers psychothérapeutique pour en faire une méthode majeure de la cure. Il n’est pas encore assez connu car son œuvre, publiée en français, a souffert de la diffusion de la psychanalyse passée très rapidement de l’allemand à l’anglais. Le premier mérite de ce livre est de donner un accès direct à un auteur et à une méthode, dont généralement on ne parle que par ouï-dire, sans jamais avoir rien lu d’authentique. Maintenant, grâce à cette réédition, au moins un livre de lui sera accessible. Bien entendu la pensée de Desoille a beaucoup évolué, car il a toujours été un chercheur infatigable, sans aucun dogmatisme, intégrant sans cesse les nouvelles découvertes de l’expérience. Mais ici se trouve la forme ultime de ses réflexions puisqu’il s’agit de ses derniers textes qui n’ont été publiés qu’après sa mort. Et l’on pourra lire que dans ce livre Desoille se réfère souvent à Freud, Jung ou Bachelard, mais pas à Pavlov. Les lecteurs vont donc pouvoir juger sur pièce et savoir ce qu’il en est de cette psychanalyse à la française. Il y trouveront certes les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse : l’inconscient (p. 40,45,120), la répétition (p. 47,125), la pulsion (p. 33) et le transfert (le chapitre 12 lui est consacré). Mais en sus Robert Desoille étudie : le cercle infernal de la névrose, l’angoisse, les conduites régressives, les images persistantes, les symptômes névrotiques projetés en RED, l’interprétation, une technique de la sublimation, les valeurs éthiques et le surmoi, l’expression d’une symbolique personnelle, la restitution de l’identité personnelle, etc. Le livre est évidemment fondamental pour la compréhension de l’imaginaire : nous renvoyons aux chapitre 2 “L’expression symbolique de l’imaginaire et les névroses” où il cherche à établir la valeur restructurante de l’imaginaire appréhendé dans sa totalité; et au chapitre 3 “Maîtrise et enrichissement de l’imaginaire par le RED” où il insiste sur la transformation, la mobilité et le dynamisme des images. “Dans le RED il n’y a pas seulement contemplation passive de l’image; le mouvement imprimé à celle-ci s’inscrit dans une véritable dialectique de la représentation” note Léon-Jacques Delpech dans la préface qu’il avait écrite pour la première édition de ce livre (Entretiens sur le rêve éveillé dirigé en psychothérapie, Payot, 1973). De plus Desoille restait toujours très attaché à la polysémie des symboles et à leur emploi personnel et unique : “il n’y a pas de dictionnaire des symboles”. C’est peut-être sur la sublimation que l’apport de Desoille est le plus grand. D’abord il écrit “J’insiste sur les possibilités de sublimation chez la femme”, niée par Freud. Et il l’analyse sur plusieurs exemples concrets. Mais surtout Desoille a eu le mérite de découvrir le double refoulement. Freud n’a vu que le premier : le refoulement de l’ignoble par le surmoi. Mais il en existe un second tout aussi fréquent et beaucoup plus grave : le refoulement du noble par le çà. Tout ce qui est élevé ou généreux est refoulé, comme l’amour par l’instinct sexuel. C’est ce que Desoille a nommé “le refoulement de la sublimation” (Entretiens, p. 137, Payot, 1973). Il est souvent masqué par une fausse humilité, en se disant par avance que l’on n’en est pas digne ou pas capable, ce qui conduit à se choisir comme pire que l’on n’est, par défaitisme. C’est en délivrant du double refoulement que l’expérience d’une cure rêve-éveillé déborde celle de la psychanalyse. Et Desoille citait le Dr. Jean Guilhot “un de mes amis et disciple”. (p. 125) Enfin le chapitre le plus attendu est celui sur la Directivité. Le plus fréquent reproche que l’on fait à Desoille est l’emploi de ce mot “dirigé”. Pourtant il explique bien (comme Freud) qu’il ne faut pas diriger le patient, tout en continuant à diriger la cure “c’est le sujet seul qui doit choisir entre les différentes possibilités de conduites proposées” (p. 151). La différence entre la pratique de Desoille et celle actuelle porte sur le nombre d’interventions de l’analyste pendant le récit par le patient de son scénario imaginaire. Les praticiens actuels essayent, après un bref temps d’apprentissage du RE, de ne plus dire une parole pendant ce temps de récit du patient. Aussi peut-on se demander si, avec son esprit scientifique, Desoille n’aurait pas, à l’écoute de la non-directivité rogérienne, fini par renoncer à cet adjectif “dirigé” comme l’ont fait ses élèves dans le cadre du GIREP qui finalement sont passés du Rêve-Éveillé Dirigé au Rêve-Éveillé Analytique.
Ce texte du fondateur de la méthode est on ne peut plus opportun pour mesurer le chemin parcouru et on ne peut que remercier Nicole Fabre de nous en avoir permis la comparaison.
Marc-Alain Descamps
 
Rencontres avec Méduse Elisabeth About, Païdos, Bayard.
 
 
Le regard de Méduse reste depuis l’antiquité le symbole d’une rencontre à la fois fascinante et terrifiante dont le résultat est la pétrification de celui qui la regarde.
A partir de ce mythe E. About réfléchit sur son expérience clinique dans une unité d’accueil mére-bébé. Elle décrit « comment le premier regard tel celui de Méduse peut interdire la progression de la pensée et quel combat il est alors nécessaire de mener pour échapper à cette emprise » (p. 18). Se rattachant à l’école post-kleinienne, l’auteur est particulièrement attentive à l’écoute « des parties infantiles de la personnalité des patients dans la cure psychanalytique. Le rôle de la mère (ou de l’analyste dans la cure) établit cette barrière de contact dont E. About trouve la configuration dans la vie intra-utérine : « Le fœtus logé dans un habitacle clos aux limites nettes reçoit par l’intermédiaire de son cordon ombilical les messages de la périphérie et sa nourriture » (p. 174). Elle imagine la gestation et la naissance du point de vue du nourrisson comme un « parcours encombré d’obstacles ». Dans la vie fœtale se demande-t-elle, est-il trop audacieux de penser que sur le placenta sont projetées avec les particules de sang « des fragments difficilement mesurables d’angoisse ». Sous la protection d’enveloppes contenantes, cette communication serait le prototype de l’identification projective. Chez une mère qui n’a pas trouvé de contenantpour ses propres émotions, envahie elle-même par l’identité psychique de sa mère, « ne découvre en elle face à son nouveau-né qu’une immense détresse, un profond désespoir » (p. 127).
Plus tard, en attente de rêverie, le nourrisson projettera sur la mère des parties de lui bonnes et mauvaises qu’elle ne pourra transformer en pensées. La capacité de rêverie est bien affaiblie pour certaines mères qui ne peuvent rester en contact avec leurs émotions et ne parviennent pas alors à être un contenant pour les projections de leur bébé que ces projections soient bonnes ou mauvaises.
Dès les premières rencontres avec le visage de la mère se profile la figure de Méduse. E.About a longuement observé ce « moment de perplexité qui accompagne les premiers regards échangés entre une mère et son enfant », notamment durant l’allaitement. A l’avidité du bébé correspond parfois une souffrance de la mère visible sur son visage. Rester collés l’un à l’autre sans la distanciation que permet le regard évite d’apercevoir la souffrance. C’est cependant sur cet échange de regards que va s’édifier la relation et la mutuelle reconnaissance de la faculté d’être une « bonne mère » pour un « bon bébé ». L’auteur évoque le cas clinique d’un enfant perpétuellement agité qui semblait livrer un combat pour fuir le regard comme Persée afin de combattre Méduse. Mais dans l’inter-action mère-enfant, ce dernier en « détournant son regard de celui de sa mère, il peut confirmer à celle-ci qu’elle est une méduse. Le nouveau-né devra combattre ce regard pour convaincre sa mère qu’elle n’est pas Méduse. Il s’assurera ainsi qu’il peut survivre aux projections en lui de tous les regards serpents. » (p. 84) car Méduse qui selon le mythe a été une belle jeune-fille avant sa transformation par Athéna éprouve « une grande souffrance à cause de cette dévalorisation irrémédiable qu’elle doit porter, visible pour tous. » (p. 92). Dans les cas cliniques que nous rencontrons il faut remonter parfois dans la généalogie pour trouver le ou les personnages familiaux responsables de la « transformation de la pensée et du dessèchement de la personnalité. » (p. 99). Cette soumission à un « Athéna toute puissante » empêche la jeune femme de mener ce combat contre la partie méduse de sa personnalité, ce qui risque d’installer une « relation-méduse » entre elle et son enfant. Il me semble que la place faite au toucher dans l’observation de ces premières relations est un peu absente de ce travail, il faudrait en fait l’inclure dans ces « premiers regards » qui ne concernent pas que l’organe œil.
Une naissance, marque visible d’une femme sexuée, signe qu’elle a accepté d’être complétée par l’autre sexe pour procréer, nécessite une renonciation à la mère toute puissante, vierge idéalisée échappant à la scène primitive. Quand une femme accouche d’un enfant, elle confirme qu’elle « a réussi à affirmer son altérité pour le mettre au monde, face à sa propre mère interne » (p. 107).
E. About montre comment l’installation d’une relation méduse peut « empêcher tout développement d’une pensée individuelle » pour l’enfant et nous ne manquerions pas d’exemples cliniques dans nos cures d’enfant ou d’adultes. Sans doute avec chaque nouvelle rencontre vivons-nous cette expérience : pour le patient, deux perspectives, d’un côté le regard du monde qui lui indique une adaptation avec le minimum (parfois fort douloureux) de souffrance, de l’autre une possibilité de plonger son regard dans le monde psychique qui est le sien. Dans l’analyse, le risque d’installer à travers le transfert, une relation méduse est à prendre en compte. Comme Méduse, la psychanalyse « socialisée » d’aujourd’hui est-elle paradoxalement, comme le conclut ce livre intéressant « à la fois source de la frayeur qu’elle engendre et source de réassurance » (p. 191).
Engager sa propre capacité de rêverie, tendre le bouclier de Persée pour que le patient ait accès à ses propres images avant de les transformer en pensées, n’est-ce pas une partie essentielle de la tâche du psychanalyste pour lequel ce livre se révèle fécondant.
Madeleine Natanson
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