2001
Imaginaire & Inconscient
Analyses de livres sur l’imaginaire
Rêve, art et phantasme
de Hanna Segal, Bayard éditions, 200 pages.
Dans ce livre, Hanna Segal révèle les différentes approches qui ont fait d’elle,
non seulement une clinicienne, mais une femme ouverte aux courants artistiques et littéraires alliant la logique scientifique à l’aspiration esthétique et au
désir d’explorer les sources de la créativité. Elle nous offre dans ce livre une
élaboration de sa clinique théorique en inter-relation avec des essais de psychanalyse appliquée.
Elle nous rappelle tout d’abord la théorie du rêve selon Freud. Évoluant
entre les idées de celui-ci et celles de Mélanie Klein, elle nous propose d’aller
un peu au delà du « désir refoulé » pour considérer le rêve comme « une organisation complexe de désirs et de défenses ». Commentant Au-delà du principe
de plaisir et le renversement que Freud y opère en ce qui concerne l’angoisse
comme cause et non comme conséquence du refoulement, elle s’interroge sur
la place à faire à la pulsion de mort. Si le rêve doit réconcilier les exigences du
ça et du surmoi, n’aurait-il pas aussi la fonction de « trouver un compromis ou
une solution pour les désirs inconscients contradictoires et le conflit fondamental entre les pulsions de vie et mort » (p. 41)
Comme essentielle à la compréhension des rêves, elle aborde ensuite la
question des phantasmes « aussi réels et aussi importants que toute réalité
externe » (p. 43). Malgré l’importance du concept de phantasme dans le travail
de Freud, celui-ci ne semble pas avoir élaboré une théorie complète du
phantasme en particulier dans sa relation avec les pulsions. « C’est comme si
Freud avait ouvert une porte à un monde fascinant, riche et mystérieux, mais
n’avait pas pris la pleine mesure de sa propre découverte et des liens entre celle-ci et ses autres découvertes majeures », et Hanna Segal après Mélanie Klein va
poursuivre le travail de « rendre compte du phantasme inconscient en tant que
source d’art créatif » (p. 46). Décrivant la « projection par le moi de la pulsion
de mort dans un objet donnant lieu à des phantasmes d’un objet détruit et
destructeur » (p. 51), elle nous introduit à la connaissance du moi précoce de
M. Klein. « Depuis le début de la vie, il y a un moi suffisant pour éprouver de
l’angoisse, pour former une certaine relation d’objet au niveau de la réalité et
du phantasme et pour utiliser des défenses primitives ». (p. 49) Le retrait
progressif des identifications projectives permet une perception plus vraie de
la mère et l’apparition de nouvelles pulsions, « désir de restaurer et retrouver
l’objet perdu, la réparation ». Hanna Segal s’intéresse particulièrement à
l’implication de ce changement sur l’épreuve de réalité et le symbolisme. « Une
activité mentale comme de penser est un échange entre le phantasme et la réalité.
Nous n’approchons pas la réalité avec un psychisme blanc », mais avec « des
attentes qui répondent à nos phantasmes ». (p. 65) Pour M. Klein, les
« phantasmes sous tendent les rêves, la pensée et la créativité ». (p. 66)
On sait l’importance qu’elle attache au rôle du symbole dans le développement intellectuel. Elle a pu montrer combien « l’angoisse excessive en
relation au corps de la mère et l’installation de la culpabilité amène une paralysie
dans la formation du symbole ». (p. 74) La croissance de chaque concept selon
Money Kyrle cité par l’auteur comprend trois étapes : un stade de représentation concrète où il n’y a pas de distinction entre l’objet ou la situation et leur
représentation, un stade de représentation idéographique comme dans les rêves
et un stade final de pensée consciente pouvant être verbalisée.
Le développement de la formation du symbole amène Hanna Segal à la
conclusion originale et intéressante d’un point de vue clinique de deux sortes
de formation du symbole et de fonction symbolique. Sur le versant psycho-tique, le symbole est « tellement équivalent à l’objet symbolisé que les deux sont
ressentis comme identiques ». (p. 76) Elle cite le cas de ce musicien pour lequel
le violon était un pénis et jouer du violon équivalait à se masturber en public, ce
qui l’avait amené à arrêter son activité artistique. Dans la « vraie symbolisation »
qu’elle oppose donc à la « symbolisation concrète », le symbole représente
l’objet mais n’est pas son équivalent. Elle repère aussi la symbolisation concrète
dans le deuil pathologique. C’est seulement si la personne décédée est non plus
introjectée mais représentée dans le psychisme que la « réparation symbolique
peut s’effectuer ». (p. 80) Le symbole agit « comme un précipité de deuil pour
l’objet ». (p. 84) La symbolisation prend naissance quand les sentiments
dépressifs prédominent sur les sentiments schizoparanoïdes. Le symbole peut
alors être utilisé non pas pour dénier la perte mais pour la surmonter. Entre les
deux types de la formation du symbole existe une longue transition. Quant à l’art,
« il incarne des éléments symboliques concrets qui donnent à l’œuvre d’art un
impact immédiat » (p. 88) mais sous peine de n’être qu’un « bombardement
sans signification » il faut que l’art soit inclus dans un autre type de symbolique.
On peut évoquer la transformation des éléments alpha en éléments béta décrite
par Bion et que la pratique du rêve éveillé en psychanalyse permet souvent de
repérer. Cependant, il est difficile de définir la nature du plaisir procuré par l’art,
il reste là un mystère : similarité avec le jeu de l’enfant, la rêverie et le rêve mais
en même temps aucun des trois disait Freud. « L’art incarne, symbolise, évoque
une certaine forme d’émotion archaïque d’une nature pré-verbale chez celui qui
le reçoit ». (p. 153) Recréation d’un monde perdu (« On ne peut créer que ce à
quoi on a renoncé » fait dire Proust à Elstir), une solution au conflit interne,
contenu ancien que la forme esthétique transforme, l’art se nourrit du rêve
symbolisé.
Proust fait encore dire au peintre Elstir « Si un peu de rêve est dangereux, ce
qui en guérit, ce n’est pas moins de rêve mais plus de rêve ».
Ce n’est pas les praticiens du rêve-éveillé en psychanalyse qui le démentiront !
Madeleine Natanson
Le rêve éveillé dirigé,
ces étranges chemins de l’imaginaire
de Robert Desoille, Textes réunis par Nicole Fabre, Ed. Erès, Relations,
2000.
Le grand apport de Robert Desoille (1890-1966) a été d’introduire le Rêve
éveillé dans l’univers psychothérapeutique pour en faire une méthode majeure
de la cure. Il n’est pas encore assez connu car son œuvre, publiée en français, a
souffert de la diffusion de la psychanalyse passée très rapidement de l’allemand
à l’anglais. Le premier mérite de ce livre est de donner un accès direct à un
auteur et à une méthode, dont généralement on ne parle que par ouï-dire, sans
jamais avoir rien lu d’authentique. Maintenant, grâce à cette réédition, au moins
un livre de lui sera accessible. Bien entendu la pensée de Desoille a beaucoup
évolué, car il a toujours été un chercheur infatigable, sans aucun dogmatisme,
intégrant sans cesse les nouvelles découvertes de l’expérience. Mais ici se trouve
la forme ultime de ses réflexions puisqu’il s’agit de ses derniers textes qui n’ont
été publiés qu’après sa mort. Et l’on pourra lire que dans ce livre Desoille se réfère
souvent à Freud, Jung ou Bachelard, mais pas à Pavlov. Les lecteurs vont donc
pouvoir juger sur pièce et savoir ce qu’il en est de cette psychanalyse à la
française. Il y trouveront certes les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse : l’inconscient (p. 40,45,120), la répétition (p. 47,125), la pulsion
(p. 33) et le transfert (le chapitre 12 lui est consacré). Mais en sus Robert Desoille
étudie : le cercle infernal de la névrose, l’angoisse, les conduites régressives, les
images persistantes, les symptômes névrotiques projetés en RED, l’interprétation, une technique de la sublimation, les valeurs éthiques et le surmoi,
l’expression d’une symbolique personnelle, la restitution de l’identité personnelle, etc. Le livre est évidemment fondamental pour la compréhension de l’imaginaire : nous renvoyons aux chapitre 2 “L’expression symbolique de l’imaginaire et les névroses” où il cherche à établir la valeur restructurante de l’imaginaire appréhendé dans sa totalité; et au chapitre 3 “Maîtrise et enrichissement
de l’imaginaire par le RED” où il insiste sur la transformation, la mobilité et le
dynamisme des images. “Dans le RED il n’y a pas seulement contemplation
passive de l’image; le mouvement imprimé à celle-ci s’inscrit dans une véritable
dialectique de la représentation” note Léon-Jacques Delpech dans la préface qu’il
avait écrite pour la première édition de ce livre (Entretiens sur le rêve éveillé
dirigé en psychothérapie, Payot, 1973). De plus Desoille restait toujours très
attaché à la polysémie des symboles et à leur emploi personnel et unique : “il
n’y a pas de dictionnaire des symboles”. C’est peut-être sur la sublimation que
l’apport de Desoille est le plus grand. D’abord il écrit “J’insiste sur les possibilités de sublimation chez la femme”, niée par Freud. Et il l’analyse sur plusieurs
exemples concrets. Mais surtout Desoille a eu le mérite de découvrir le double
refoulement. Freud n’a vu que le premier : le refoulement de l’ignoble par le
surmoi. Mais il en existe un second tout aussi fréquent et beaucoup plus grave :
le refoulement du noble par le çà. Tout ce qui est élevé ou généreux est refoulé,
comme l’amour par l’instinct sexuel. C’est ce que Desoille a nommé “le refoulement de la sublimation” (Entretiens, p. 137, Payot, 1973). Il est souvent
masqué par une fausse humilité, en se disant par avance que l’on n’en est pas
digne ou pas capable, ce qui conduit à se choisir comme pire que l’on n’est, par
défaitisme. C’est en délivrant du double refoulement que l’expérience d’une cure
rêve-éveillé déborde celle de la psychanalyse. Et Desoille citait le Dr. Jean
Guilhot “un de mes amis et disciple”. (p. 125) Enfin le chapitre le plus attendu
est celui sur la Directivité. Le plus fréquent reproche que l’on fait à Desoille est
l’emploi de ce mot “dirigé”. Pourtant il explique bien (comme Freud) qu’il ne
faut pas diriger le patient, tout en continuant à diriger la cure “c’est le sujet seul
qui doit choisir entre les différentes possibilités de conduites proposées”
(p. 151). La différence entre la pratique de Desoille et celle actuelle porte sur le
nombre d’interventions de l’analyste pendant le récit par le patient de son
scénario imaginaire. Les praticiens actuels essayent, après un bref temps
d’apprentissage du RE, de ne plus dire une parole pendant ce temps de récit du
patient. Aussi peut-on se demander si, avec son esprit scientifique, Desoille
n’aurait pas, à l’écoute de la non-directivité rogérienne, fini par renoncer à cet
adjectif “dirigé” comme l’ont fait ses élèves dans le cadre du GIREP qui
finalement sont passés du Rêve-Éveillé Dirigé au Rêve-Éveillé Analytique.
Ce texte du fondateur de la méthode est on ne peut plus opportun pour
mesurer le chemin parcouru et on ne peut que remercier Nicole Fabre de nous
en avoir permis la comparaison.
Marc-Alain Descamps
Rencontres avec Méduse
Elisabeth About, Païdos, Bayard.
Le regard de Méduse reste depuis l’antiquité le symbole d’une rencontre à
la fois fascinante et terrifiante dont le résultat est la pétrification de celui qui la
regarde.
A partir de ce mythe E. About réfléchit sur son expérience clinique dans une
unité d’accueil mére-bébé. Elle décrit « comment le premier regard tel celui de
Méduse peut interdire la progression de la pensée et quel combat il est alors nécessaire de mener pour échapper à cette emprise » (p. 18). Se rattachant à l’école
post-kleinienne, l’auteur est particulièrement attentive à l’écoute « des parties
infantiles de la personnalité des patients dans la cure psychanalytique. Le rôle de
la mère (ou de l’analyste dans la cure) établit cette barrière de contact dont E. About
trouve la configuration dans la vie intra-utérine : « Le fœtus logé dans un habitacle
clos aux limites nettes reçoit par l’intermédiaire de son cordon ombilical les
messages de la périphérie et sa nourriture » (p. 174). Elle imagine la gestation et
la naissance du point de vue du nourrisson comme un « parcours encombré d’obstacles ». Dans la vie fœtale se demande-t-elle, est-il trop audacieux de penser que
sur le placenta sont projetées avec les particules de sang « des fragments difficilement mesurables d’angoisse ». Sous la protection d’enveloppes contenantes,
cette communication serait le prototype de l’identification projective. Chez une
mère qui n’a pas trouvé de contenantpour ses propres émotions, envahie elle-même
par l’identité psychique de sa mère, « ne découvre en elle face à son nouveau-né
qu’une immense détresse, un profond désespoir » (p. 127).
Plus tard, en attente de rêverie, le nourrisson projettera sur la mère des parties
de lui bonnes et mauvaises qu’elle ne pourra transformer en pensées. La capacité
de rêverie est bien affaiblie pour certaines mères qui ne peuvent rester en contact
avec leurs émotions et ne parviennent pas alors à être un contenant pour les
projections de leur bébé que ces projections soient bonnes ou mauvaises.
Dès les premières rencontres avec le visage de la mère se profile la figure de
Méduse. E.About a longuement observé ce « moment de perplexité qui accompagne les premiers regards échangés entre une mère et son enfant », notamment
durant l’allaitement. A l’avidité du bébé correspond parfois une souffrance de
la mère visible sur son visage. Rester collés l’un à l’autre sans la distanciation
que permet le regard évite d’apercevoir la souffrance. C’est cependant sur cet
échange de regards que va s’édifier la relation et la mutuelle reconnaissance de
la faculté d’être une « bonne mère » pour un « bon bébé ». L’auteur évoque le
cas clinique d’un enfant perpétuellement agité qui semblait livrer un combat pour
fuir le regard comme Persée afin de combattre Méduse. Mais dans l’inter-action
mère-enfant, ce dernier en « détournant son regard de celui de sa mère, il peut
confirmer à celle-ci qu’elle est une méduse. Le nouveau-né devra combattre ce
regard pour convaincre sa mère qu’elle n’est pas Méduse. Il s’assurera ainsi qu’il
peut survivre aux projections en lui de tous les regards serpents. » (p. 84) car
Méduse qui selon le mythe a été une belle jeune-fille avant sa transformation par
Athéna éprouve « une grande souffrance à cause de cette dévalorisation irrémédiable qu’elle doit porter, visible pour tous. » (p. 92). Dans les cas cliniques que
nous rencontrons il faut remonter parfois dans la généalogie pour trouver le ou
les personnages familiaux responsables de la « transformation de la pensée et du
dessèchement de la personnalité. » (p. 99). Cette soumission à un « Athéna toute
puissante » empêche la jeune femme de mener ce combat contre la partie méduse
de sa personnalité, ce qui risque d’installer une « relation-méduse » entre elle et
son enfant. Il me semble que la place faite au toucher dans l’observation de ces
premières relations est un peu absente de ce travail, il faudrait en fait l’inclure
dans ces « premiers regards » qui ne concernent pas que l’organe œil.
Une naissance, marque visible d’une femme sexuée, signe qu’elle a accepté
d’être complétée par l’autre sexe pour procréer, nécessite une renonciation à la
mère toute puissante, vierge idéalisée échappant à la scène primitive. Quand une
femme accouche d’un enfant, elle confirme qu’elle « a réussi à affirmer son
altérité pour le mettre au monde, face à sa propre mère interne » (p. 107).
E. About montre comment l’installation d’une relation méduse peut
« empêcher tout développement d’une pensée individuelle » pour l’enfant et nous
ne manquerions pas d’exemples cliniques dans nos cures d’enfant ou d’adultes.
Sans doute avec chaque nouvelle rencontre vivons-nous cette expérience : pour
le patient, deux perspectives, d’un côté le regard du monde qui lui indique une
adaptation avec le minimum (parfois fort douloureux) de souffrance, de l’autre
une possibilité de plonger son regard dans le monde psychique qui est le sien.
Dans l’analyse, le risque d’installer à travers le transfert, une relation méduse est
à prendre en compte. Comme Méduse, la psychanalyse « socialisée » d’aujourd’hui est-elle paradoxalement, comme le conclut ce livre intéressant « à la fois
source de la frayeur qu’elle engendre et source de réassurance » (p. 191).
Engager sa propre capacité de rêverie, tendre le bouclier de Persée pour que
le patient ait accès à ses propres images avant de les transformer en pensées, n’est-ce pas une partie essentielle de la tâche du psychanalyste pour lequel ce livre se
révèle fécondant.
Madeleine Natanson