2001
Imaginaire & Inconscient
Film
A propos de Van Gogh
de Maurice Pialat, avec Jacques Dutronc.
Des images qui nous enveloppent.
C’est d’abord une grande surface de peinture bleue s’étalant sur tout l’écran.
Est-ce la mer ? Est-ce le ciel ? On ne sait pas. Le pinceau ajoute épaisseur
sur épaisseur et le spectateur se sent déjà enveloppé, envoûté par cette peinture
mer et ciel fusionnés.
Quand on voit enfin le peintre Van Gogh, admirablement incarné par Jacques
Dutronc, on est frappé par le contraste de la fragilité de son visage, puis de son
corps, lorsqu’il se dévêt pour se soumettre à l’examen du docteur Gachet.
Et, peu à peu, on entre dans cette peinture, dans ces grandes vagues de
couleurs où le jaune des blés se mêle au bleu du ciel, et l’on comprend que les
épaisseurs de couleur (« tu en mets trop épais », lui reproche son voisin d’atelier)
tentent de protéger une enveloppe de danger, comme si l’artiste essayait de se
« refaire une peau », de se protéger de cet autrui qu’il est impuissant à rencontrer.
N’est-ce pas là un certain sens de folie de Van Gogh ? Il a essayé d’abord
l’enveloppe mystique lors de son adolescence dans le sillage de son père,
pasteur. Il échoue dans ses rencontres avec les femmes, qui, bourgeoises,
servantes ou prostituées, tourbillonnent autour de lui. Il recherche avec elles
chaleur, oubli, maternage, mais ne peut rien construire de durable. Il est bien trop
fragile pour « risquer sa peau » en s’engageant dans une relation.
Il est peu sûr de son enveloppe, de son « moi-peau » pour reprendre le
concept de Didier Anzieu, qu’il éprouve en se mutilant.
Avec son frère Théo, n’est-ce pas le fantasme d’une peau pour deux qu’il met
en scène dans un jeu amour-haine ? Quand il essaye après une conversation
avec sa belle-sœur de rompre cette fusion, de se soustraire à cette dépendance
financière qui le ligote à ce frère, il se jette à l’eau ! Dans une autre scène très
forte, les deux frères se battent, l’épouse de Théo essaie de les séparer. Le corps-à-corps brutal se termine dans un embrassement aussi fusionnel que la lutte qui
a précédé.
Si sa peinture avait été mieux comprise de son vivant, aurait-il pu, grâce à
elle, reconstituer une enveloppe psychique, laisser passer ses émotions, laisser
entrer en lui celles de son entourage et ne pas finalement se « trouer la peau »
dans une ultime tentative de l’éprouver jusqu’à en mourir ?
Dans cette approche du génie créateur, Pialat, sans doute, a mis de lui-même
et de la question qu’il pose de film en film depuis L’enfance nue : comment
vivre ensemble ? Comment vivre la séparation sans qu’elle soit déchirure dans
un monde en manque d’amour ?
Madeleine Natanson