2001
Imaginaire & Inconscient
Théâtre
L’imaginaire théâtral
de Michel Massé
Nombreuses sont les études - tant d’hommes de lettres que de psychanalystes
- qui mettent l’accent sur la puissance d’illusion que recèle le théâtre. Plus précisément encore on dira que c’est sur l’illusion que repose la représentation théâtrale.
Elle en est le fondement. Il n’est que de se reporter à L’Illusion comiquede Corneille
dont c’est le thème ou aux articles d’Octave Mannoni ou de Didier Anzieu
concernant le théâtre, cette évidence nous apparaîtra en toute clarté.
Avec Michel Massé et sa compagnie 4 Litres 12 ce n’est pas d’illusion qu’il
faut parler mais d’imaginaire à l’état pur. Un imaginaire débridé en ce qui
concerne le temps de la création proprement dite et l’invitation faite au
spectateur. Un imaginaire d’autant plus contrôlé sur le plateau qu’il se déploie
“fourrageant à l’arme blanche dans le marécage de nos fantasmes et de nos
interdits”, ainsi que le décrit Gilles Losseroy dans le Dictionnaire encyclopédique du théâtre de Michel Corvin : quand on lâche l’imaginaire il faut tenir en
bride la production finale, “sabbat bruyant qui exige des exécutants une absolue
maîtrise physique”.
On comprend vite qu’il s’agit là d’un théâtre d’acteur qui agit et non de
comédien qui interprète, tant c’est l’acte théâtral proprement dit qui importe. Or,
l’acte théâtral commence dès avant la conception du spectacle à travers les improvisations d’acteurs sur un thème donné, sur un objet trouvé, sur un mot prononcé,
d’où naissent les séquences qui peu à peu s’organiseront en fonction de l’imaginaire de M. Massé et de ses acteurs. Car ici, l’imaginaire règne en maître.
L’une de ses marques en serait à mes yeux sa fonction de “détournement”:
Bachelard dit de l’imagination qu’elle n’est pas le pouvoir de conserver ou de
reproduire des images mais de les transformer - non pas de les agencer les unes
avec les autres mais d’en composer un être nouveau qui tel le Phénix ne cesse
de renaître comme en un kaléidoscope aux figures changeantes et toujours
renouvelées. Ici les objets de la vie courante et banale sont détournés de leur
fonction - tels les bidons, les tuyaux et autres objets trouvés chez le ferrailleur
et devenant locomotive tonitruante (Une locomotive folle d’après Witkiewicz,
1976) ou la baignoire devenue carapace (La station debout, 1989).
Le langage subit les mêmes transformations que les objets : détournement
du sens où un mot tel que “périmètre” devient une insulte (La station debout),
détournement grammatical ou suppression totale du langage où les mots
existants disparaissent pour laisser place à un grommelot qui pourtant est signifiant (4 Litres 12 in concerto tout entier, ou 4 Litres 12 au bord de la tête chez
certains acteurs dont l’espoir et le désespoir s’expriment parfaitement sans mots
connus de nous). On pourrait même parler d’un détournement des objets
culturels lorsque le livre doit dire ce qu’il ne parvient jamais à dire et que le nom
de l’auteur lui-même est déformé avec tant de drôlerie que le spectateur ne peut
qu’en rire (Toïedovski, lecture entre chien et fous), ou lorsque les contes de fées
se trouvent utilisés et transformés pour en accentuer la fantasmatique à la fois
terrifiante et rassurante (4 Litres 12 au bord de la tête).
La compagnie aime à se présenter comme étant née “en 1972 au bord d’une
falaise donnant sur la mer, une corde autour du cou, du cyanure entre les dents,
un revolver sur chaque tempe. Depuis, 4 Litres 12 a un minimum d’humour”,
humour qui lui a valu le Grand Prix de l’Humour Noir en 1993 pour l’ensemble
de ses créations.
N’est-ce pas cet humour qui permet à M. Massé d’aborder à chacun de ses
spectacles ce que G. Losseroy appelle une “anthologie du ratage”, et que je
nommerais plus volontiers une anthologie de l’aspiration à aller au-delà des
impossibles ? Car finalement les objets-déchets deviennent comparses de la
création, les voiles déchirés, traités par M. Massé, deviennent espace et
splendeur du rêve, le langage perdu devient pleurs et rires, la mémoire
manquante devient dépassement du refoulé.
En d’autres termes, l’imaginaire théâtralement travaillé transforme la réalité,
la magnifie, s’apparentant ici au travail de sublimation. Il n’est que de se laisser
prendre aux dernières scènes du spectacle 4 Litres 12 au bord de la tête, où
M. Massé est allé le plus loin possible dans l’exploration d’un inconscient qui
fait peur au Petit Homme : sa folie le terrorise jusqu’au moment où dans un rire
émouvant il s’accepte avec tous ses fantasmes, qu’il reconnaît présents dans tous
les contes mêlés, fantasmes qu’il ne faudra plus refouler mais avec lesquels
enfin il peut jouer, nous pouvons jouer et rire grâce à un imaginaire en plein essor.
Nicole Fabre