Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062636
170 pages

p. 87 à 88
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

no 1 2001/1

 
L’imaginaire théâtral de Michel Massé
 
 
Nombreuses sont les études - tant d’hommes de lettres que de psychanalystes - qui mettent l’accent sur la puissance d’illusion que recèle le théâtre. Plus précisément encore on dira que c’est sur l’illusion que repose la représentation théâtrale. Elle en est le fondement. Il n’est que de se reporter à L’Illusion comiquede Corneille dont c’est le thème ou aux articles d’Octave Mannoni ou de Didier Anzieu concernant le théâtre, cette évidence nous apparaîtra en toute clarté.
Avec Michel Massé et sa compagnie 4 Litres 12 ce n’est pas d’illusion qu’il faut parler mais d’imaginaire à l’état pur. Un imaginaire débridé en ce qui concerne le temps de la création proprement dite et l’invitation faite au spectateur. Un imaginaire d’autant plus contrôlé sur le plateau qu’il se déploie “fourrageant à l’arme blanche dans le marécage de nos fantasmes et de nos interdits”, ainsi que le décrit Gilles Losseroy dans le Dictionnaire encyclopédique du théâtre de Michel Corvin : quand on lâche l’imaginaire il faut tenir en bride la production finale, “sabbat bruyant qui exige des exécutants une absolue maîtrise physique”.
On comprend vite qu’il s’agit là d’un théâtre d’acteur qui agit et non de comédien qui interprète, tant c’est l’acte théâtral proprement dit qui importe. Or, l’acte théâtral commence dès avant la conception du spectacle à travers les improvisations d’acteurs sur un thème donné, sur un objet trouvé, sur un mot prononcé, d’où naissent les séquences qui peu à peu s’organiseront en fonction de l’imaginaire de M. Massé et de ses acteurs. Car ici, l’imaginaire règne en maître.
L’une de ses marques en serait à mes yeux sa fonction de “détournement”: Bachelard dit de l’imagination qu’elle n’est pas le pouvoir de conserver ou de reproduire des images mais de les transformer - non pas de les agencer les unes avec les autres mais d’en composer un être nouveau qui tel le Phénix ne cesse de renaître comme en un kaléidoscope aux figures changeantes et toujours renouvelées. Ici les objets de la vie courante et banale sont détournés de leur fonction - tels les bidons, les tuyaux et autres objets trouvés chez le ferrailleur et devenant locomotive tonitruante (Une locomotive folle d’après Witkiewicz, 1976) ou la baignoire devenue carapace (La station debout, 1989).
Le langage subit les mêmes transformations que les objets : détournement du sens où un mot tel que “périmètre” devient une insulte (La station debout), détournement grammatical ou suppression totale du langage où les mots existants disparaissent pour laisser place à un grommelot qui pourtant est signifiant (4 Litres 12 in concerto tout entier, ou 4 Litres 12 au bord de la tête chez certains acteurs dont l’espoir et le désespoir s’expriment parfaitement sans mots connus de nous). On pourrait même parler d’un détournement des objets culturels lorsque le livre doit dire ce qu’il ne parvient jamais à dire et que le nom de l’auteur lui-même est déformé avec tant de drôlerie que le spectateur ne peut qu’en rire (Toïedovski, lecture entre chien et fous), ou lorsque les contes de fées se trouvent utilisés et transformés pour en accentuer la fantasmatique à la fois terrifiante et rassurante (4 Litres 12 au bord de la tête).
La compagnie aime à se présenter comme étant née “en 1972 au bord d’une falaise donnant sur la mer, une corde autour du cou, du cyanure entre les dents, un revolver sur chaque tempe. Depuis, 4 Litres 12 a un minimum d’humour”, humour qui lui a valu le Grand Prix de l’Humour Noir en 1993 pour l’ensemble de ses créations.
N’est-ce pas cet humour qui permet à M. Massé d’aborder à chacun de ses spectacles ce que G. Losseroy appelle une “anthologie du ratage”, et que je nommerais plus volontiers une anthologie de l’aspiration à aller au-delà des impossibles ? Car finalement les objets-déchets deviennent comparses de la création, les voiles déchirés, traités par M. Massé, deviennent espace et splendeur du rêve, le langage perdu devient pleurs et rires, la mémoire manquante devient dépassement du refoulé.
En d’autres termes, l’imaginaire théâtralement travaillé transforme la réalité, la magnifie, s’apparentant ici au travail de sublimation. Il n’est que de se laisser prendre aux dernières scènes du spectacle 4 Litres 12 au bord de la tête, où M. Massé est allé le plus loin possible dans l’exploration d’un inconscient qui fait peur au Petit Homme : sa folie le terrorise jusqu’au moment où dans un rire émouvant il s’accepte avec tous ses fantasmes, qu’il reconnaît présents dans tous les contes mêlés, fantasmes qu’il ne faudra plus refouler mais avec lesquels enfin il peut jouer, nous pouvons jouer et rire grâce à un imaginaire en plein essor.
Nicole Fabre
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis