2001
Imaginaire & Inconscient
Autres livres
Angoisse, es-tu là ? de Jacquelyne Brun, Éditions Fleurus, 2000.
À lire Jacquelyne Brun, on se sent saisi par la terrible envie de devenir une
petite fille malheureuse pour pouvoir, par elle, être si bien soignée…
Ce qui est remarquable dans ce livre, en quoi il rejoint celui de Lyliane
Nemet-Pier, Moi, je fais jamais dodo, (du même éditeur), c’est qu’il montre
que le thérapeute soigne avec ce qu’il est, avec sa biographie. Et que ce qu’a été
la souffrance de sa propre enfance devient, à la faveur d’une énantiodromie –
renversement dans son contraire – permise par sa cure analytique, le socle de
son action thérapeutique. Cette sincérité fait la force de ce livre.
On ne trouve pas tant ici les vignettes habituelles dans la littérature analytique, que des saynètes vivantes rédigées dans une écriture sensible. Ce n’est
pas la parole assénées d’un expert en enfance, ni d’un magistère, mais celle,
inspirée, d’un porte parole des enfants.
Dans cette collection, où les praticiens mettent à la portée du grand public
leur expérience clinique et théorique, le lecteur analyste ne reste pas sur sa faim.
Des relations d’expériences de psychothérapie de groupe tentées avec des
patients psychotiques sont du plus grand intérêt comme celles, par exemple,
mettant en œuvre le Jeu des Éléments. Jacquelyne Brun rappelle opportunément
que les adultes sont si souvent, en dernière analyse, des « petits enfants inconsolables », qui veulent s’ignorer comme tels et avec lesquels il importe tant de
se réconcilier.
Jacquelyne Brun, enfin, émaille son texte de citations de poètes dont celle-ci de Paul Eluard : « Il y a toujours un rêve qui veille ».
Paul Fuks
Peut-on encore élever ses enfants ? de Colette Jacob, Fleurus, 2000.
Voici un petit livre dont les maires – si les lois étaient bien faites – devraient
exiger la lecture attentive, certifiée par un examen, avant la délivrance de tout
permis d’enfanter…
Colette Jacob nous offre une méditation émaillée de belles citations et
d’aperçus cliniques brefs et pertinents, comme autant de pierres de gué. La
psychanalyse est née, au début du siècle, alors que la pathologie découlait surtout
d’un excès de surmoi. Le siècle s’achève et la pathologie dominante résulte
désormais de l’absence de surmoi. L’ennui majeur est que cette pathologie
n’aboutit pas, comme la première, chez le psychanalyste mais chez le commissaire de police, puis chez le juge d’enfants, tout deux aussi impuissants l’un que
l’autre. « Comme si la rumeur du monde dans lequel nous vivons avait une
résonance d’échec, de quelque chose qui rate, qui ne marche pas… en tout cas
une résonance de souffrance et d’impuissance » écrit amèrement Colette Jacob.
Brin par brin, elle fait l’inventaire des bouleversements qui aboutissent au
démaillage social, caractéristique de l’avancée du siècle et note le paradoxe qui
fait que : « L’entourage dans lequel grandissait l’enfant d’avant-hier était à la fois
peu conscient d’être attentif à lui en tant que tel – […] – mais, en même temps,
cet entourage était extrêmement présent, constituait une sorte de maillage dense
et vivant dont l’enfant faisait partie à travers le partage des tâches nombreuses
et exigeantes, des paroles, des plaisirs et des jeux. » Autre paradoxe : « Notre
époque si désorientée, si décriée, si perdue, est celle qui se préoccupe pour la
première fois du développement de l’enfant, et tout particulièrement de ce qu’il
est à l’aube de la vie, autrement que de façon intuitive, individuelle. » Comme
si l’époque sécrétait à la fois le mal et son remède… Colette Jacob s’attache à
détailler les pierres angulaires nécessaires à la construction des cathédrales que
sont pour elle les enfants. D’abord, la sécurité de base des enfants, mais aussi
des parents, forteresse intérieure dans laquelle chacun pourra se ressourcer
lorsque ce sera nécessaire; puis les repères identitaires qui vont permettre de
constituer son sentiment d’identité sexuée; puis l’apprentissage des limites – où
le « qui perd gagne » désamorce la spirale de la violence –; puis la prise au
sérieux de l’imaginaire – tout particulièrement par le partage des rêves
nocturnes – comme lieu commun de la créativité; enfin l’acquisition des valeurs
humaines et spirituelles transmises par l’exemple vivant des adultes.
Livre où s’entrelacent les références à l’architecture en pierres taillées et
celles au travail du fil par tissage, maillage et tricotage, comme la présence
alternée et nécessaire dans le corps même du texte d’un papa et d’une maman.
Livre qu’on se félicite d’avoir lu.
Paul Fuks
Ces ados qui fument des joints
Pascal Hachet, Fleurus.
Les addictions
Sylvie Poulichet (et al.), P.U.F.
Prévenir les toxicomanies
Alain Morel (et al.), Dunod.
A un moment dans sa vie, qui ne s’est pas un jour demandé : “ai-je trop bu ?
trop fumé ? Pourrais-je me passer de somnifères ? De ce médicament pour être
plus efficace ? etc…”
Trois livres nous sont parvenus qui concernent le thème de ce numéro de la
revue, abordant sous différents aspects et à différents niveaux le problème si
complexe de la dépendance.
Dans son livre Ces ados qui fument des joints, Pascal Hachet prend appui sur
sa double expérience de psychologue clinicien dans un service d’aide aux toxicomanes et d’activité dans un “point d’écoute”. Sa réflexion s’articule autour
de travaux qu’il a par ailleurs menés à propos de la place des “secrets personnels honteux et des secrets de famille dans la souffrance des toxicomanes”.
Ce livre publié dans la collection Fleurus Le métier de parents est à la fois
sans concessions quant à la rigueur de la pensée tout en ayant su se rendre accessible aux non spécialistes. C’est pourquoi il rendra de bons services aux parents,
aux éducateurs, enseignants et travailleurs sociaux qui portent l’inquiétude des
adolescents d’aujourd’hui. Il permet tout d’abord de dédramatiser le fameux joint
sans pour cela le banaliser. Le cannabis ne tue pas (moins que l’alcool), ne rend
pas fou, mais génère beaucoup d’inquiétudes. Les conseils qu’il est possible de
donner aux parents peuvent se résumer par la consigne d’être accueillants pour
l’adolescent où qu’il soit, où qu’il en soit. L’auteur, dans une série de portraits,
décrit les différentes manières dont le jeune découvre le joint, les divers usages
qu’il peut en faire depuis la simple expérience sans lendemain jusqu’au joint
de la “défonce” en passant par l’usage récréatif. Les réactions de la famille vont,
elles aussi, passer par différentes phases depuis le déni, le refus de voir, jusqu’au
rejet, destructeur de la communication. L’adolescent dans sa recherche identitaire a besoin qu’on l’écoute mais il a aussi besoin qu’on lui parle et en particulier de l’histoire de la famille, du moment adolescent de ses parents. Il a surtout
besoin qu’on ne lui mente pas, c’est sur les “secrets de famille” que nous butons
souvent dans les thérapies de ces jeunes fumeurs. Cette franchise indispensable
permet de poser des limites dont l’adolescent a besoin. Cela exige de la
cohérence entre les deux parents, de la concertation aussi avec les divers partenaires ayant en charge l’éducation, du soutien parfois dans des lieux plus spécialisés. De nombreux exemples émaillent les propos de Pascal Hachet, ainsi que
des conseils pratiques et des adresses de points écoute).
Le livre Les addictions s’adresse à des spécialistes et surtout à ceux qui s’inspirent de la réflexion psychanalytique. Il est constitué de monographies rassemblées par Sylvie Le Poulichet et réunit les contributions de M.M. Jacquet,
A. Rigaud, J.L. Pedinelli, G. Rouan, P. Jeammet, B. Brusset, M. Schneider,
C. Cyssau, R. Waintrater et M. Dayan.
Le terme d’addiction, originairement utilisé pour “donner un esclave à un
maître”, se substitue de plus en plus à celui de dépendance, ce qui l’ouvre sur
un champ plus vaste élargissant de ce fait les réflexions et le recherches.” Les
formations addictives nous mettent à l’écoute de la créativité de l’étrange à
travers les métamorphoses du corps et les transmutations identificatoires.
L’émergence de l’addiction peut être considérée comme une “tentative
paradoxale pour fuir la dépendance à travers l’investissement libidinal”. Les
différentes approches et les classifications paraissent toujours un peu arbitraires.
Ce qui peut apparaître comme un moindre mal, c’est la distinction qu’elles
permettent entre abus et dépendance, autorisant l’hypothèse que “toute conduite
de consommation n’est pas ipso facto addictive et n’a pas nécessairement la
même fonction pour tous les individus. Les logiques de l’addiction nous
amènent à une interrogation sur “la fonction identifiante de l’acte addictif” alors
que peut-être jusqu’à présent, on n’y avait vu qu’autodestruction. Cependant
les modèles théoriques pour le psychanalyste engagé s’avèrent difficiles à
construire à cause de la variété des situations : économie de l’anorexie, jeu
compulsif de la recherche de corps étranger, jouissance du joueur, pour n’en citer
que quelques unes. L’addiction apparaît comme une réponse à la question identitaire et met en relief les difficultés du sujet dans sa relation à ses affects, à son
fantasme de toute puissance, à la place faite au désir de l’autre. Cela exige des
modifications du cadre pour qu’advienne un processus psychanalytique. Pareexcitation, pansement provisoire pour la psyché, le thérapeute peut être utilisé
dans le transfert comme contre-investissement d’une réalité psychique
menaçante.
Un aspect moins étudié est abordé dans ce livre, celui de “l’addiction au
souvenir” R. Waintrater l’étudie à propos des survivants de la Shoah d’après
l’analyse des témoignages, les uns montrant une “souvenance élaboratrice”,
permettant un rapport relativement mobile du sujet à l’affect, d’autres tout
entiers sous l’emprise de “flashs traumatiques qui viennent l’assaillir et la
déborder d’autres manifestant une incapacité à trouver une stratégie par rapport
à l’effet traumatique et présentent une “souvenance morte”? La Shoah n’a laissé
aux survivants que l’option de l’évacuation ou de la mort. Un effort se déploie
pour essayer de dire le traumatisme afin de témoigner, mais on assiste à deux
formes de souvenance. L’une vivante est objectalisée et se situe du côté de l’élaboration. Parfois expression ultime, pour lutter contre l’emprise de la désobjectalisation, elle peut prendre une forme addictive. L’autre est rigide et dévitalisée, souvenance blindée, “elle porte tout le poids négatif d’un combat
impitoyable contre l’effacement de la trace, voulue par les bourreaux, dont on
peut se demander, en entendant ces témoignages si elle n’a pas partiellement
réussi” (hélas !).
Le troisième livre restera un ouvrage de référence tant il aborde d’aspects
importants dans la prévention de la toxicomanie, prônant une démarche globale
déspécialisée dans un style clair et une méthodologie précise. Longtemps
confondue avec la “lutte contre”, la prévention se dégage de l’illusion d’une
éradication totale de la drogue : il convient d’envisager le danger comme
provenant, non plus des produits, mais de la responsabilité et des enjeux
politiques, éducatifs, éthiques.
Le livre comprend trois parties : Prévenir pourquoi ? Prévenir de quoi ?
Prévenir comment ?
Dans la première partie les auteurs développent les raisons historiques et
éthiques qui justifient une prévention pour un monde qui se veut peuplé d’êtres
responsables en sachant qu’aucune règle générale, aucun modèle ne peuvent être
fixés de façon définitive dans un pays démocratique. Face aux souffrances
notamment celles des questionnements identitaires, deux positions peuvent
être recherchées : soit agir sur l’environnement, soit agir sur soi afin d’atténuer
les tensions. Grâce à la pharmacologie, nous “pouvons jouer avec nos neurones,
nos émotions, nos perceptions, mais ce pouvoir très puissant comporte des
dangers dont celui paradoxal de nous priver de liberté… Si aucune motivation
inconsciente n’intervenait dans nos comportements, nous nous conformerions
depuis longtemps aux injonctions rationnelles de la prévention”.
Ce qui constitue la prévention n’est ni l’information si nécessaire soit elle,
ni la peur, ni l’interdit même s’il doit être posé, mais le soutien ou la restitution
de l’estime de soi. Celle-ci “naît de l’intérêt que l’enfant lit dans le regard de
ceux qui l’entourent”. La prévention peut alors “s’articuler avec toutes les
actions qui visent à développer l’apprentissage des droits et des devoirs, en un
mot développer la citoyenneté”.
Pour étudier le “quoi” de la deuxième partie, il convient d’examiner les
facteurs de vulnérabilité, qui sont multiples, le risque étant selon les auteurs la
résultante de plusieurs types de facteurs : individuels (mésestime de soi, anxiété
familiale etc.) sociaux (exposition aux dangers), sociétaux (dérégulation), liés
au potentiel des produits. Face à cela des facteurs de protection peuvent jouer :
qualité des relations, résilience etc. Plusieurs modèles de prévention
fonctionnent qui peut-être auraient intérêt à se combiner entre eux, suivant les
personnes et les circonstances.
Quant au “comment”, il est à inventer là où la prévention doit se réaliser et
par ceux qu’elle concerne. Les terrains spécifiques sont la famille (il convient
de reparentaliser la prévention, en aidant les parents plutôt que de les culpabiliser), l’école (qui devrait être le lieu d’apprentissage de la vie démocratique
basée sur le respect de soi et respect des autres) et la cité. Élever les niveaux de
savoir et de compétence, promouvoir la responsabilité individuelle et le
développement des liens sociaux semblent être les maîtres mots. Cela suppose
lieux d’écoute pour les adolescents, le soutien aux travailleurs sociaux et aux
enseignants car l’exigence la plus importante est sans doute de ne pas
“abandonner” la prévention à des “spécialistes” (parfois même à la police !), de
ne pas la couper de l’ensemble de l’éducation. Les vrais interlocuteurs sont les
éducateurs naturels. Des exemples concrets sont proposés (théâtre forum par
exemple, formation d’équipes relais, activités tournées vers la créativité). “C’est
pour avoir négligé cette dimension anthropologique, éthique et culturelle que
les politiques des drogues basées sur l’institutionnalisation de l’interdit et du
contrôle social ont échoué”. Les auteurs concluent que seuls “les liens entre les
hommes et la pratique renouvelée de la démocratie doivent devenir les instruments de la société techno scientifique qui l’aideront à se protéger d’ellemême”.
Madeleine Natanson