Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062644
170 pages

p. 101 à 110
doi: en cours

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no 2 2001/2

2001 Imaginaire & Inconscient

Liens de transfert ou éloge de la dépendance

Michèle Taillandier Psychologue clinicienne PsychanalysteMembre du GIREP 10 rue de la gare 95440 Ecouen
C’est à partir de la cure d’une enfant de 8 ans et de celle d’un homme adulte qu’est démontré comment l’acceptation par un sujet d’une relation où il peut dépendre d’un autre est un progrès dans la nature de la relation d’objet, et ce par rapport à une forme de relation précédemment dominée par l’emprise et l’omnipotence.Mots-clés : Transfert, Dépendance, Omnipotence, Emprise, Autonomie. Through the treatments of a girl, eight years old, and a man, we discover how accepting a relation where one can depend from another is an advance in the object relation, this in regards with a previous relation dominated by old and omnipotence.Keywords : Transference, Dependency, Omnipotence, Hold.
Winnicott, dans Jeu et réalité, en petite note de bas de page, dit en trois lignes exactement ce dont je souhaite parler, autour de ce thème immense du transfert et de l’acceptation de l’état de dépendance qu’il suppose : “L’expérience d’omnipotence relève essentiellement de la dépendance, alors que l’omnipotence dont je parle ici suppose qu’on désespère de pouvoir dépendre de quelqu’un”.
La question du transfert (et de la dépendance) ne peut se penser que dans le cadre plus global de la nature de la relation d’objet. La question pourrait être : de quelle type de dépendance allons-nous parler ici, dans quel type de relation d’objet ? Bref, on pourrait dire que c’est peut-être une histoire de liens…, parfois de ligature, comme le dirait Racamier.
Mon propos est de faire apparaître comment l’acceptation par un sujet d’une relation où il peut dépendre d’un autre est parfois un progrès dans la nature de la relation d’objet, et ce par rapport à une forme de relation marquée par l’emprise et par l’omnipotence. C’est en trouvant ou en retrouvant des liens de dépendance, c’est-à-dire des liens où les frontières sont perméables, où quelque chose peut s’échanger, où le partage ne se confond pas avec l’empiétement, que les liens tissés deviendront espace de jeux, “aire intermédiaire d’expérience”.
La question de la relation de dépendance pose donc la question de la possibilité pour un sujet de commencer un travail analytique, la possibilité de faire confiance à un autre, et donc de supporter la nature de la relation de transfert qui va s’installer.
Deux cures, fort différentes au départ, me serviront de point d’appui pour montrer comment la relation d’emprise pour l’une et l’omnipotence pour l’autre – une forme de relation où l’objet est soit manipulé de façon très sadique soit nié dans son utilité – vont faire évoluer la nature de la relation de transfert, et la nature de l’état de dépendance qu’il suppose.
Nous verrons comment le passage par l’image, le dessin ou la peinture – c’est-à-dire quelque chose qui peut se représenter, se manipuler dans une dimension de l’espace et du temps relationnels – va permettre l’évolution de mes deux patients, et même comment des liens pervertis peuvent se transformer en liens plus heureux.
Les questions sous jacentes sont, bien sûr, de savoir quels types de liens pervertis vont transformer un état de dépendance, inévitable pour tout être humain qui aime et vit en relation avec d’autres, en prison, en enfermement, où l’indépendance revendiquée n’est qu’un leurre qui masque mal une blessure des origines.
Dans le Larousse, le terme dépendance est associé à sujétion ou subordination, mais aussi, plus loin, à bâtiment, territoire rattaché à un autre plus important. C’est cette dernière définition qui me paraît la plus satisfaisante pour “imager” ce dont nous allons parler : quelles blessures vont obliger le petit territoire à essayer désespérément de contrôler le grand et à refuser ce dont il aurait le plus besoin ?
Piera Aulagnier, dans La violence de l’interprétation, parle de “la rencontre originaire […], première et inaugurale expérience de plaisir : la rencontre entre bouche et sein. […] La présence d’un corps (celui du bébé) dont la propriété est de préserver par auto régulation son état d’équilibre énergétique. Toute rupture dans cet état se manifestera par un éprouvé inconnaissable, un X que, dans l’après coup du langage, on appelle souffrance”. Peut être est-ce de cet X dont il s’agit, cet éprouvé inconnaissable qui deviendra souffrance. Pierra Aulagnier nous donne une indication très précieuse : “La psyché va réagir par la seule action sous sa dépendance : l’hallucination d’une modification dans la situation de rencontre venant nier son état de manque […]”.
Indépendance ? Nier l’état de manque, nier la souffrance qui en résulte. Il s’agit donc ici d’une toute première relation d’objet, objet non encore objet, d’une première dépendance, absolue, et dont en même temps, grâce à la bonne mère environnementale dont parle Winnicott, le bébé ne va pas avoir conscience. Paradoxe d’une dépendance absolue, liée à une omnipotence absolue. L’évolution se fera peu à peu. Le petit territoire restera accroché au plus grand, dépendant du plus grand, mais à coté; puis au fur et à mesure qu’il grandira, les liens resteront, que l’on ne qualifiera plus de liens de dépendance, mais de liens d’amitié, d’amour, de filiation… Liens quand même.
Dans les deux fragments de cures que je vais présenter, les liens sont soit absolument à maîtriser, soit à nier. Bien sûr, il y a eu des ratages, beaucoup de souffrances qui ont fait que la relation à la mère des origines, celle dont on dépend à la vie à la mort, n’a pas évolué. Dès lors cette mère du début de la vie est restée une imago qui s’est en quelque sorte “incarnée” [1] dans le quotidien de mes deux patients pour venir dans la réalité contrôler tous leurs faits et gestes sans qu’ils ne puissent lui échapper.
Ce terme d’imago, emprunté à Jung, interroge : quelle différence y avait-il entre la mère archaïque phallique toute puissante et l’imago ? Pourquoi deux mots ? L’imago est, d’après le Vocabulaire de la psychanalyse “une représentation inconsciente des personnages de l’entourage familial du bébé”. On se doute que l’imago de la mère archaïque est la plus puissante. Laplanche et Pontalis rapprochent le terme d’imago et le terme de complexe. Ce sont donc des organisateurs de la vie psychique du sujet qui vont donner une couleur particulière à ses relations d’objet, et donc bien sûr à la relation de transfert qui va s’installer dans la cure.
Dans son livre passionnant, Claude Pigott montre comment, de la confrontation avec ses imagos et notamment celle de la mère archaïque, celle des origines, une personne va pouvoir ou non évoluer dans ses relations aux autres. Il montre aussi comment, lorsque le fantasme et la réalité se rencontrent, le sujet a peu de moyens d’échapper, et comment il doit se retirer dans des territoires intérieurs où il est difficile d’aller le chercher, toute relation vient réveiller cette insupportable sensation d’être contrôlé, habité par un autre, mis en danger de mort psychique. Il s’agit alors de maîtrise, d’emprise, d’omnipotence. Deux solutions se présentent alors suivant le degré d’envahissement du territoire : soit la lutte frontale (ce sera le cas de Clara), soit la fuite et le déni (ce sera le cas de M. X.).
Clara a choisi, sans doute parce que son milieu était moins pathologique et qu’elle a la chance d’avoir un père présent au coté de sa mère, la lutte frontale et la tentative de contrôler l’autre. Qu’on ne se méprenne pas, la lutte est violente. Il y a des risques de mort non négligeables.
M. X. choisira pendant longtemps la fuite et le déni. A la toute puissance de l’imago maternelle, il n’a pu opposer que son retrait dans l’imaginaire sans fond, où il se perd et où personne ne peut le rattraper.
Le passage par le dessin a été dans ces deux cures un moyen de maîtriser l’angoisse, mais surtout a permis de sortir de la fixité du fantasme pour rencontrer la réalité, grâce à la pulsion d’emprise. Freud, en 1924, traitant du problème économique du masochisme, écrit : “la libido rencontre, dans les êtres vivants, la pulsion de mort ou de destruction qui y règne et qui voudrait mettre en pièces cet être cellulaire et amener chaque organisme élémentaire individuel à l’état de stabilité inorganique […]. La libido a pour tâche de rendre inoffensive cette pulsion destructrice et elle s’en acquitte en dérivant cette pulsion en grande partie vers l’extérieur, bientôt avec l’aide d’un système organique particulier, la musculature, et en la dirigeant contre les objets du monde extérieur. Elle se nommerait alors pulsion de destruction, pulsion d’emprise, volonté de puissance. Une partie de cette pulsion est placée directement au service de la fonction sexuelle où elle a un rôle important”.
Clara est une belle enfant, bien développée physiquement. Elle est la 2ème de la famille. Quand je la reçois elle a 8 ans. Elle m’est adressée par le pédiatre qui la suit. Voilà le résumé de sa lettre : elle a de nombreux problèmes ORL. Elle parle peu et très mal et a été confiée à une orthophoniste, puis à une psychomotricienne. Sans résultat. Elle souffre d’une encoprésie et d’une énurésie secondaire diurne et nocturne. La mère de Clara a toujours eu des relations difficiles avec sa fille qu’elle compare à son fils aîné qui répond mieux à ses attentes.
Ce qui me frappe chez cette enfant, c’est la difficulté à comprendre ce qu’elle dit, elle déforme la plupart des mots et ne dit jamais “je”. Dans les premières séances, au bout de quelques semaines, les premiers mots que dira Clara seront des insultes et des vulgarités : “putain de merde, salaud, con, cul, etc.”
Ensuite apparaîtra le thème de la sorcière : “con”, “merde à la sorcière”. Dans le jeu qu’elle instaure, je suis Clara, la sorcière m’a tuée. Clara est alors très angoissée, elle ne peut plus continuer la séance. Parfois elle me coupe la tête, me fait des piqûres pour me tuer.
Dans la réalité de l’histoire de Clara, il y a une maman qui a eu peur que son fils aîné ne se sente abandonné à la naissance de la petite. Elle s’est occupée beaucoup de lui et peu de ce bébé. Quand elle s’en occupe, c’est en terme de soins, sans plaisir. Pendant sa grossesse, la mère va perdre son propre père. Elle en parle avec peu d’émotions.
Je trouve que cette maman a peu d’insight vis-à-vis de sa petite fille. Elle se sent culpabilisée, se rend compte qu’elle a manqué des étapes importantes dans son développement. Elle en souffre, mais a remplacé le soin et la tendresse par quelque chose qui apparaît comme du dressage.
L’opposition entre la mère et son enfant est frontale. Les colères de Clara sont extrêmement violentes et la thérapie difficile. Lorsque je repense aux premières séances, j’ai vraiment le sentiment de quelque chose d’épuisant. Un jour Clara crayonne tout le radiateur et une partie du mur… C’est une petite fille pour qui toute frustration est insupportable, toute limite est vécue comme une agression qu’elle doit contrer à tout prix. Au contrôle ou tentative de contrôle de sa mère sur elle, elle s’oppose de toutes ses forces, et se défend en utilisant une très grosse voix et en attaquant. Elle insulte, renverse tout, déchire, refuse toute tentative de représenter, elle trouve raté tout ce qu’elle fait et le détruit.
Enfin se met en place un jeu de pique-nique dans lequel je suis en général Clara et elle-même est la maman : dînette, eau, pâte à modeler. Au début, elle me donne à manger, “c’est bon, je vais me régaler”; puis au moment ou je suis censée commencer à manger, elle me crie dessus sans raison, je suis punie, enfermée à la maison, des voleurs vont venir et me tuer. L’angoisse devient extrême, je suis tuée, mise en prison. Tous ces mauvais traitements sont agis sans logique, on est dans le règne de l’aléatoire, et de la toute puissance d’une mauvaise mère archaïque. Tout plaisir est immédiatement puni de mort. Clara sort de sa séance extrêmement angoissée. Elle va vérifier que sa vraie mère est bien à côté et l’attend. Les semaines se passent ainsi, oscillant entre le chaos et quelque chose qui se construit.
Un jour Clara m’invite au restaurant… Là nous quittons clairement le règne de l’aléatoire. Clara va pouvoir imaginer un scénario où elle “est” le restaurant, et elle me sert à manger. Je ne suis pas la seule cliente. Nous devons attendre pour manger mais nous obéissons aux règles du savoir-vivre ! Les insultes n’ont plus cours ; et pour quelques temps les séances vont devenir nettement plus reposantes.
C’est après ce passage par la civilisation que Clara va accepter de représenter, et de dessiner. Je dois alors dessiner en même temps qu’elle, la même chose qu’elle exactement. Nous sommes en miroir. J’ai beau m’appliquer pendant de longues séances, mon dessin est toujours mieux que le sien et elle déchire tout, crayonne, abîme… C’est comme si enfin elle s’autorisait à me piller, à me vider, à me détruire, à me tuer. Mon bureau est nettement moins mis à mal, c’est limité à la feuille et à la table mais c’est toujours très difficile à supporter. Cet enfant me fait peine tant la violence et le désespoir sont présents. Elle doit me maîtriser à tout prix, c’est très pathétique, toute expression de ma part la menace, et elle détruit rageusement le dessin désiré. C’est comme si le bon sein convoité était toujours hors de sa portée et que la haine venait le détruire et par la même la détruire, elle. Aucun plaisir, aucun jeu. Nous sommes dans le règne de l’emprise, pour que la dépendance de l’enfant face à la mère soit niée. Nous sommes identiques, deux forces opposées et équivalentes. Le miroir est toujours vécu comme persécutif.
Petit à petit, le scénario va évoluer et Clara va s’autoriser à prendre mon dessin. Le mien lui semble plus joli, elle le prend et au lieu de le détruire, elle va le continuer. Ainsi nous irons vers des échanges, plusieurs fois au cours de la même séance. Un jour enfin, elle ira jusqu’à se cacher, je n’ai plus le droit de regarder ce qu’elle dessine… Là nous jouons vraiment. Nous sommes deux copines à l’école et c’est moi qui triche. Enfin nous pouvons jouer avec l’envie ! Puis Clara a pu accepter que je fasse semblant de dessiner, pendant qu’elle dessinait vraiment. Son dessin auquel elle prend maintenant beaucoup de plaisir représentait un roi, une reine; ils se donnent la main et tiennent une fleur…
Pour Mélanie Klein [2], “ces fantasmes omnipotents sont des défenses contre la séparation, la dépendance et l’envie : normalement, le mouvement qui permet de se dégager de ce sentiment d’omnipotence vient au travers de l’éprouvé du sentiment d’impuissance qui est médiatisé par les objets externes contenants, qui peuvent être introjectés et auxquels il est possible de s’identifier”. L’omnipotence doit est protégée sans distinction entre l’enfant et sa mère. Winnicott pense que le rôle de la mère est de faire en sorte qu’elle lui permette de poursuivre sa croyance délirante en sa propre omnipotence, “du narcissisme primaire où il baigne et d’où il doit sortir avec l’aide de sa mère suffisamment bonne, en assumant les empiétements de la réalité, et les inévitables frustrations.” [3]
“C’est l’espace transitionnel, espace qui représente, comme son nom l’indique, une transition entre l’omnipotence d’origine et la prise en considération de l’existence des objets qui l’entourent et ce au travers de l’objet transitionnel” [4].
On voit bien dans la cure de Clara que son omnipotence n’a pas pu se vivre dans le bonheur d’être rassasiée au moment où elle en avait besoin, d’être nourrie par une mère qui aurait eu le plaisir de le faire. Le plaisir de cette dépendance absolue, mais absolument ignorée du bébé, s’est transformé pour survivre en pulsion d’emprise, c’est-à-dire quelque chose qui a plus à voir avec la pulsion de mort. Il s’agit ici de contrôler l’objet et non plus de s’abandonner dans ses bras. L’objet peut tuer. Dans l’histoire de cette petite fille, on a l’impression que la “toute puissance réelle” de la mère est venue coller à la toute puissance de la mère fantasmatique imagoïque de l’enfant. Réalité extérieure et réalité intérieure se sont confondues, cette enfant n’ayant plus comme échappatoire que de s’opposer de toutes ses forces aux désirs d’emprise de sa mère. Les attaques que Clara a clairement menées contre moi en déchirant, renversant, salissant, me lançant de la pâte à modeler, me donnant parfois des coups de pieds, et mes tentatives pour mettre des mots, rester vivante et continuer “d’aimer” cette petite fille si difficile, ont sans doute permis que se transforme quelque chose de cette relation à la mère imagoïque; autrement dit que puisse se faire une différenciation entre l’imago et la réalité de la vraie mère de l’enfant. La nature de la relation de dépendance n’est plus terrifiante, le climat des séances a complètement changé. Un jour en début de séance Clara me dit : “j’ai envie de rentrer chez moi”. Devant mon air interrogateur, elle me regarde en coin et ajoute : “mais non, je rigole, maintenant mes parents je leur fais des farces !”
La cure que je vais évoquer maintenant est de nature très différente, puisqu’il s’agit de celle d’un homme d’une quarantaine d’années qui a lentement, au fil des séances, reconnu et accepté la nature des liens qui l’unissent aux autres. La reconnaissance de ces liens ne lui a jamais été ni tout à fait évidente, ni tout à fait immédiate, mais les liens sont bien là qui attestent qu’il accepte ce qui est une certaine forme de la dépendance aux autres, alors qu’il a beaucoup clamé ne dépendre de personne, et n’être pas même né de ses parents.
Nous l’appellerons M. X. Il vient me consulter pour une dépression. Il m’est adressé par un médecin généraliste qui vient de le médiquer, et il va assez mal. Il se plaint d’un manque de contact, et de sa difficulté à se sentir dans son corps.
Assez rapidement il me parle de ce qui l’inquiète, de cette présence diabolique, et de cette violence qu’il sent en lui. Son histoire familiale est lourde : tout ce qu’il faut pour faire de la psychose, comme le dit Pierra Aulagnier, “tout ce qui est nécessaire”.
Dans la famille de sa mère de nombreux suicides, que nous découvrirons au fur et à mesure des entretiens. Dans celle de son père on trouve un grand-père décédé de façon accidentelle et dramatique.
Je le vois deux fois par semaine. Il commence à se sentir un peu mieux, à décrire son histoire, extrêmement douloureuse, où comme souvent, pour ne pas dire toujours, on retrouve une mère omniprésente. Bien sûr il partage son lit le matin, et le soir où il “lit” auprès d’elle. Bien sûr son père semble totalement absent, au point même qu’un jour l’enfant ira jusqu’à le frapper sans que celui-ci ne réagisse.
A l’adolescence, les choses se compliquent encore, apparemment toujours sans réactions de ses parents. Il ne se souvient pas s’être fait gronder. Il s’enferme, dans sa chambre, dans des rituels, dans la solitude, dans une masturbation compulsive pour se sentir vivant.
Il est très régulier dans ses séances où il est allongé. Le travail se poursuit jusqu’au moment où sa compagne rompt leur vie commune. Ils se séparent et mon patient va tomber dans une grave dépression. Il ne sort plus du tout, sauf pour venir à ses séances. Je l’adresse alors à un confrère psychiatre qui va le médiquer de nouveau et s’occuper de le faire hospitaliser. Il me paraît alors très suicidaire.
Dans sa grande souffrance, il me semble plus humain. Je n’ai plus ce sentiment d’être comme bombardée par des projections en forme de concepts. Je peux l’écouter sans me sentir comme anesthésiée, déréalisée par ce qu’il m’adresse.
C’est au sortir de cette dépression qu’il va commencer à dessiner et à peindre. Il n’a jamais appris mais c’est comme une impulsion, comme un espace qui s’investit pour lui, un lieu où une créativité toute neuve va lui permettre d’exercer son talent et sans doute une part de son omnipotence, en ne respectant que ce que la matière impose. Dès lors il y prend un immense plaisir et ses productions sont immédiatement exposées et admirées.
C’est un petit peu comme si, au fur et à mesure des séances et de cette situation de dépression profonde où je l’ai vu très régulièrement, il avait pu enfin introjecter un bon objet sécurisant, créateur de vie. Par le dessin et la peinture, il découvre progressivement son espace intime, espace où il est seul mais où il manipule, où son omnipotence peut enfin se transformer en pulsion d’emprise. Reconnaître dans le regard des autres les mêmes interrogations et parfois les mêmes émois que les siens lui permet de n’être plus seul mais, plus encore, l’inscrit dans le collectif, le social : il fait des expositions et il vend des toiles.
“L’inceste”, nous dit Claude Piggot [5], “est un accomplissement, une sorte de retour aux sources qui rappelle ce que Freud a dit de l’inquiétante étrangeté, [… qui rappelle] ce qui est de tous temps familier […]”. Le “surgissement de l’inceste sur la scène de la conscience fait se rejoindre ce qui doit rester caché. Le conflit n’est plus une scène individuelle intérieure mais le conflit est alors entre le moi et le monde extérieur”.
Par cet acte de dessiner, mon patient montre ce qui doit rester caché, comme s’il avait besoin du regard des autres, de la société, du collectif, pour affronter ses interrogations. Enfin il n’est plus seul face aux monstres. Cette revendication d’indépendance de mon patient venait bien sûr ne dire que ses craintes quant à sa relation incestuelle avec sa mère, craintes fondées sur l’absence de son père et la présence – l’omniprésence – de celle-ci. Quand il dessine et qu’il me raconte ce qu’il dessine, il n’est question que de courbes, de ventre, de sexe féminin, il n’y a que le corps de la femme et les bébés qu’il contient. C’est un peu comme si dans cet acte où il exerce sa pulsion d’emprise, il essayait de maîtriser ce rapport à la mère des origines, et comme si, enfin, il n’était plus seul face à ce terrible mystère.
Peut-on aller jusqu’à penser que le regard de la société commence à trianguler la relation à la mère et lui donne comme un accès au complexe d’Œdipe en tant qu’“organisation universelle de la pensée, et donc élaboration du désir incestueux.” [6] ?
Dans ces deux cures extrêmement différentes quant à leurs contenus et leurs formes, nous sommes passés d’une relation figée à la mère des origines toute puissante et imagoïque, presque incarnée dans la mère réelle, à l’élaboration d’une relation où l’omnipotence et la pulsion d’emprise ont pu s’exercer grâce au dessin, et favoriser ainsi, par la représentation, l’élaboration d’un désir plus œdipien. A la fin de sa cure, Clara avait retrouvé la vie d’une petite fille de son âge. Pour M. X., cela restera sans doute toujours une greffe un peu fragile, mais greffe qui lui permettra cependant de vivre, parfois de sentir qu’il aime, qu’il peut aussi ressentir de la gratitude envers les autres.
Il y a donc là paradoxe à constater qu’une certaine forme de dépendance est indispensable à l’émergence du sentiment d’autonomie. Elle ne se confond toutefois pas avec la sujétion ou la subordination. C’est le regard intérieur de l’analyste, porteur d’une écoute qui met en perspective le monde immobile et figé du patient, qui va permettre que de la dépendance naisse le sentiment d’identité de soi et d’autonomie. De fait c’est souvent sur les plus petits territoires que l’on rencontre les plus grands châteaux forts. Les regards y sont alors appelés des meurtrières. Cette mise en perspective permet sans doute lentement au fil des séances d’ouvrir des fenêtres, de sortir, de sentir la pluie et le vent, de laisser pénétrer le soleil.
Dans son livre l’Inceste et l’Incestuel, Paul-Claude Racamier remarque que la ville de Sienne s’est “adonnée à une dévotion exclusive : celle de la vierge.” En effet cette cité a été pendant deux siècles insensible “aux courants qui, tout au long de ces années […] modifiaient la peinture à travers l’Europe entière”, ignorant en particulier la perspective. Si, comme il le dit, “la perspective en peinture est une invention de l’œdipe…”, j’espère avoir permis, par mon regard et mon écoute, grâce à cette capacité trouvée pendant le temps de l’analyse de représenter ses conflits intérieurs, la prise en compte de cette dimension dans l’histoire et le vécu de mes patients.
En écho à notre point de départ avec Winnicott, il me semble que la reviviscence dans le transfert des liens de dépendance a permis ici leur évolution dans le sens de l’espoir.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  AULAGNIER P. (1975). La violence de l’interprétation. Paris : P.U.F., 363 p.
·  FREUD S. (1924). Le problème économique du masochisme. Œuvres complètes XVII 1923-1925. Paris : P.U.F. (1992), 352 p.
·  KLEIN M. (1968). Envie et gratitude. Paris : Gallimard, 230 p.
·  LAPLANCHE J. et PONTALIS J.B. (1976). Vocabulaire de la psychanalyse. Paris : P.U.F., 523 p.
·  PIGOTT C. (1999). Les imagos terribles. Paris : Éditions du Collège, 408 p.
·  RACAMIER P.C. (1995). L’inceste et l’incestuel. Paris : Éditions du Collège, 254 p.
 
NOTES
 
[1]Claude Pigott, Les imagos terribles.
[2]Envie et gratitude
[3]Les imagos terribles
[4]Les imagos terribles
[5]Les imagos terribles
[6]Les imagos terribles
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