Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062644
170 pages

p. 111 à 113
doi: en cours

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no 2 2001/2

 
Mortel transfert ou les transferts au cinéma
 
 
L’imaginaire du transfert dont parle Gérard Bonnet est parfaitement placé pour engendrer les images des films sur le transfert. Ils se multiplient ces temps-ci. Et le cabinet du psychanalyste devient un nouveau genre filmique après les policiers, les péplums, les films de guerre, les science-fiction, les filmscatastrophes, etc. Il y avait eu certes La fosse aux serpents et les autres films d’hôpitaux, psychiatriques ou non. Mais voici que des psychanalystes contribuent à se mettre en scène. Il en est de même au théâtre avec Transferts, suspense comique lors d’un dîner de famille, qui se joue au Montparnasse avec Andréa Ferreol, André Falcon et Tom Novembre.
Pour le cinéma nous ne retiendrons que Les blessures assassines et Passage à l’acte avec Mortel transfert. L’assassinat au Mans en 1930 de leur patronne et de sa fille, par les deux sœurs Papin devenues les bonnes à tout faire, est tout autant énigmatique que symbolique. Et il ne cesse pas d’interroger, des Surréalistes à Jacques Lacan, de Jean Genet (Les bonnes) à Claude Chabrol (La cérémonie). On y a vu le drame social de classe, la machine à fabriquer des fous, la paranoïa héréditaire, etc. Le film de Jean-Pierre Denis en 2000 rend manifeste le transfert : la patronne, somme toute plus paternaliste qu’indifférente, ne sera agressée que lorsqu’elle sortira de son rôle de patronne pour glisser dans celui de la mère. Alors le transfert de la mauvaise mère se fera immédiatement sur elle et elle mourra à la place de celle qui reste intouchable malgré son égoïsme monstrueux. Mais ce dernier transfert régle-t-il tout ? Que la cadette des sœurs Papin vive toujours tranquille à Bordeaux sous un nom d’emprunt questionne encore.
Passage à l’acte participe de cette volonté systématique de tout film de psychanalyse/psychiatrie de prouver que les soignants sont plus atteints et plus coupables que leurs patients. Un homme sur le divan s’accuse d’être un criminel (sans que l’on puisse savoir si c’est vrai ou non). Par contre Antoine Rivière son psychanalyste va tomber dans le piège soigneusement tissé et devenir lui un véritable assassin. Il paraît que ce film de Francis Girod, tiré du roman de Jean-Pierre Gattegno “Neutralité malveillante”, est inspiré d’un fait divers. Il est vrai que ce psychiatre du 16ème arrondissement de Paris s’est endetté pour s’offrir un luxueux appartement et brille à la TV au scandale de ses collègues plus prudents mais néanmoins jaloux. Une des curieuses constantes de tous ces films est de croire qu’un analyste reconnu et chevronné est lui-même en didactique toute sa vie. D’après les metteurs en scène un analyste irait lui-même toutes les semaines sur le divan de son maître, dans un transfert qui n’aurait pas de fin. Pourtant pour ce Passage à l’acte, Gérard Miller aurait fourni les dialogues et ses conseils, comme pour Mortel transfert le Dr. Valet serait le psychanalyste consultant !
Dans les deux films le patient et la patiente ne nous paraissent pas relever du transfert ordinaire, mais de l’intrusion par un pervers/psychopathe. Aucun psychanalyste de film ne se protège, ni lui ni sa famille, et ils se laissent tous contaminer. Heureusement que dans la réalité les patients venus avec le projet de nous contaminer sont extrêmement rares et très vite repérables. De plus dans ces films tous les patients d’un même analyste s’espionnent les uns les autres et font tout pour se rencontrer (alors que dans notre expérience au contraire ils s’évitent soigneusement). L’un paie pour la victime les contraventions qui s’accumulent sur le pare-brise de son coupé garé devant le domicile de l’analyste. Et la pauvre professeur chahutée se laisse contaminer par l’héroïne et devient elle aussi kleptomane avec la complicité de son analyste.
Selon le film, le véritable patient c’est le psychanalyste Michel Durand (joué par Jean-Luc Anglade) qui a assisté aux ébats de ses parents, en est resté castré avec son jouet de girafe bleue décapitée, et en a gardé le fantasme des loups sur l’arbre, ce qui nous vaut de très belles images d’abord sans loup puis avec loups. Son malheur est de s’endormir pendant les séances surtout avec Olga Kubler (joué par Hélène de Fougerolles), une ravissante sado-maso exhibitionniste fouettée par son mari, qu’il retrouve un jour, en sortant de son sommeil, assassinée sur son divan et dont il va cacher le cadavre. Qui est l’assassin ? Lui inconsciemment, le mari brutal à qui sa femme venait de voler 7 millions, un SDF fou et flambeur ? Finalement ce sera son didacticien de 80 ans qui a tout manipulé depuis le début (toute ressemblance avec…). Michel Durand n’a donc pas assassiné et il refuse même les 7 millions que le SDF a récupéré et veut lui verser en avance pour une entrée en psychanalyse qui lui éviterait d’être interné à nouveau.
Mais alors où est le transfert ? Il est dans la transmission du sommeil en séance et du moyen pour le conjurer. Michel Durand découvre que son didacticien dormait déjà pendant qu’il parlait et tenait ses lunettes à la main pour se réveiller quand elles tomberaient, alors lui utilisera désormais son trousseau de clé dans le même but. Heureusement que les analystes rêve-éveillé n’ont pas ce problème en écrivant les rêve-éveillés de leurs patients et en étant éveillés par leurs confidences.
Marc-Alain DESCAMPS
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