2001
Imaginaire & Inconscient
Le jeu du transfert dans les analyses par le rêve-éveillé
Nicole Fabre
Membre titulaire du G.I.R.E.P.80 rue de Vaugirard 75006 Paris
S’attachant plus à l’acte du rêver-éveillé-en-séance
qu’au produit rêve-éveillé, l’auteur fait apparaître l’originalité
de jeu transférentiel, qui à la fois s’y inscrit, s’y joue et s’y traite.
Le rêver-éveillé-en-séance apparaît à certains moments massivement porteur du côté du patient d’une illusion-du-rêve-partagé,
et du côté de l’analyste d’une dialectique permanente entre le
partage du rêve et travail d’interprétation.
Cette dialectique est étudiée dans ses aspects originaux à
l’occasion du transfert archaïque sur l’analyste, sur l’analyse, et
de l’amour de transfert. Mots-clés :
Illusion, Régression, Amour de transfert.
Laying the emphasis on the act of the insessionwakendreaming more than on the waken dream product, the
author brings to light the originality of the transferential interplay
which at the same time is inscribed, played and treated in its
framwork. The in-session-waken-dreaming appears, at times, as
massively carrying, on the patient’s side, an illusionohthepartakendream and, on the analyst’s side, a permanent dialectic
between dream sharing and internal work of interpretation.
This dialectic is studied in its original aspects in reference to the
archaic transference both on the analyst and on the analysis, as
well as to transference love.Keywords :
Illusion, Regression, Transference love.
Pendant longtemps, dans les cures par le rêve-éveillé, l’accent fut mis sur
le transfert d’affects ou de représentation par déplacement. Cette dimension
demeure à mes yeux une réalité sur laquelle il n’est pas question de revenir, ainsi
qu’une des originalités de la pratique du rêve-éveillé inscrit dans une démarche
analytique. Cependant, mon propos dans ces pages est de mettre en lumière
quelques autres aspects originaux, non pas de ce transfert par déplacement, mais
du jeu transférentiel dans son entier, ce jeu dans lequel sont engagés analyste
et analysant et qui constitue le mouvement et le moteur de la cure
[1].
L’interrogation qui préside à ce travail est la suivante : le fait de rêver éveillé
en séance, et que cela soit une des deux propositions-clés définissant les cures
analytiques par le rêve-éveillé, fonde-t-il une originalité en ce qui concerne
certains problèmes généralement liés au transfert ? Plus précisément, de
quelle originalité s’agirait-il alors ? Celle-ci a-t-elle un intérêt pour la cure ?
Quels en sont les risques, les inconnus, les avantages pour le traitement du
transfert ?
PROBLÈMES DE TRANSFERT ET ACTE DE RÊVER ÉVEILLÉ
J’ai retenu pour cette étude trois aspects du transfert dont on sait qu’ils sont
d’importance dans toute cure analytique.
Le premier concerne la régression dans la cure envisagée du point de vue du
transfert avec ce qui s’y est éveillé de transferts archaïques, notamment de transferts narcissiques et d’illusion fusionnelle; et je me suis demandé ce qu’il en
est du jeu de la régression lorsque cette régression et l’illusion qui s’y attache
s’inscrivent dans une analyse par le rêve-éveillé, c’est-à-dire dans un processus
analytique où est faite la proposition de rêver éveillé en séance.
Le deuxième aspect est celui, classique, de l’amour de transfert; et je me
suis demandé ce qu’il en est du jeu de l’amour de transfert lorsque cet amour
et l’illusion qui s’y attache s’inscrivent dans une analyse par le rêve-éveillé telle
que je viens de la définir.
Le troisième volet de ma réflexion concerne le transfert sur l’analyse; et je
me suis demandé ce qu’il en est de ce massif déplacement transférentiel sur
l’analyse auquel on assiste dans certaines étapes de cure, lorsque l’analyse elle-même et l’illusion dont elle est l’objet se trouvent prises dans le jeu de miroirs
que représente le rêve-éveillé, lorsque la relation analyste-analysant passe par
le vécu du rêve-éveillé et des illusions qu’il suscite. L’abord de chacun de ces
chapitres est gouverné par la question suivante : qu’implique et qu’entraîne le
fait de rêver éveillé en séance du point de vue qui nous occupe, celui du jeu
transférentiel ? Il apparaît d’emblée que cette formule “le rêver-éveillé”, met
l’accent non sur le produit fini “rêve-éveillé”, mais sur l’acte qui le produit; non
sur les représentations, mais sur le vécu duquel et dans lequel celles-ci s’engendrent.
Or, le rêve-éveillé est une expérience bien particulière en ceci qu’elle a à voir
avec une certaine déraison proposée et acceptée, une certaine folie autorisée,
un certain délire sans confusion déployé. Que déraison, folie ou délire
s’expriment dans l’ici et maintenant de la séance, en présence de l’analyste, sur
la proposition de l’analyste, aux côtés de l’analyste, avec une participation –
mais laquelle ? – de l’analyste, est central.
Ainsi cet acte original du rêver-éveillé pris dans le jeu du transfert, et dans
lequel le transfert lui-même se prend, place analyste et analysant dans une
relation tout à fait particulière, colorée par la dynamique redondante illusiondésillusion. Nous aurons l’occasion d’y revenir.
Mon fil d’Ariane, dans cette recherche, s’est progressivement révélé. Je le
désignerai comme “illusion-du-rêve-partagé”. Cette illusion parcourt le jeu
transférentiel d’une manière telle qu’elle est le dénominateur commun des
modalités selon lesquelles se vivent et se traitent non seulement l’amour de
transfert tel que l’on a coutume d’en parler depuis Freud – j’entends : l’irruption
du sentiment amoureux dans la cure – mais aussi cet autre amour de transfert
qu’est l’amour primaire, archaïque et exigeant, retrouvé dans la régression et
adressé à l’analyste. Elle joue encore, cette illusion du rêve partagé, sur cet autre
registre, archaïque lui aussi, d’une certaine forme de transfert sur l’analyse vécue
comme force magique et toute-puissante à laquelle seraient soumis analyste et
analysant. Nous verrons comment c’est de cette illusion que se trament, se nouent
et se dénouent les liens complexes du jeu transférentiel dans son entier.
On pourrait m’opposer que certains patients, loin de vivre cette illusion, se
plaignent d’être laissés seuls dans le marécage de la cure, de se débattre dans
leur rêve-éveillé sous le regard impassible de l’analyste. On pourrait évoquer
aussi ces patients que rassure l’extériorité de l’analyste et qui demandent à
celui-ci de garder cette extériorité qui leur garantit que “tout le monde n’est pas
fou là-dedans”. Toutes ces modalités, à certains moments de la cure, existent
– et existent dans toutes les cures. Elles n’ont rien de bien original au regard de
ce qui se passe dans d’autres cures analytiques. L’originalité à cerner s’inscrit
dans un autre temps, sur un autre mode. Elle se fonde sur l’acte même du rêver-éveillé-en-séance devenu momentanément prévalent, même s’il est à la source
de nombreuses séances d’association ou de travail de construction ou de
nomination de caractère proprement analytique. Dans ces périodes, l’acte du
rêver-éveillé est ressenti comme une expérience partagée que traduit une langue
commune, une langue et une expérience ayant à voir avec celle de la création
et la communication poétique
[2].
Cela qui est vrai du patient est vrai aussi de l’analyste. A ceci près que la
vigilance de l’analyste à ne point perdre sa position d’analyste (position qui
garantit la cure) exige que demeure particulièrement vive sa propre analyse du
jeu de l’illusion auquel il participe. Il en va de même de toute cure, comme en
témoignent la plupart des écrits analytiques qui soulignent à quel point l’analyste ne doit jamais perdre de vue le caractère irréel de la situation de cure, à
quel point il est sans cesse en risque de la perdre
[3]. Il faut simplement ajouter ici
que le rêver-éveillé se vit et se traduit dans une espèce de redondance de l’imaginaire et que cela ne saurait être sans effet sur l’analyste lui-même du point de
vue qui nous occupe
[4].
TRANSFERT ET RÉGRESSION DANS LE RÊVE-ÉVEILLÉ
Dans ces étapes, ce qui se joue de régression et d’illusion est dominé par la
substitution de la représentation de choses à la représentation de mots avec tout
ce qu’elle entraîne. Les mots qui font image et les images qu’ils drainent, intensifient le caractère métaphorique auquel s’éveillent à la fois le langage, la
communication et l’expérience vécue elle-même. Cette prévalence de l’image,
notamment de l’image visuelle et de l’image cénesthésique affectivant l’acte
de communication précipite le mouvement de régression en même temps
qu’elle le dit, le favorise en même temps qu’elle s’en trouve favorisée. En
effaçant la différenciation, elle suscite l’illusion de la non-séparation, voire celle
de la fusion : le rêve est partagé, du moins on le croit tel.
J’ai décrit de la sorte la fonction régressante du rêve-éveillé, car c’est le
rêver éveillé qui induit dans le transfert cette accélération, du mouvement de
régression et l’émergence des vécus les plus archaïques
[5]. L’amour de transfert
qui surgit alors est celui adressé à la mère des premiers jours, dans ce couple
où l’analyste, tout comme la mère décrite par Winnicott, place le sein-rêve
exactement là où bébé en a besoin et au moment où il en a besoin
[6].
On peut aisément imaginer ce qui se passe pour l’analyste qui, à la manière
de Winnicott, prend plaisir à s’identifier à une “bonne mère” et a “un intérêt
électif pour les babies”, comme dit O. Mannoni
[7]. Il va trouver là de quoi se
satisfaire car il vit avec le patient-bébé une relation qui le fait mère métaphoriquement. Le rêve-éveillé de son patient le fait lui aussi passer de la
représentation de mots à la représentation de choses, induisant chez lui le même
mouvement de régression que chez son patient. Et pourtant, on ne le dira jamais
trop, il ne s’agit pas de perdre le pôle qui est le sien, celui de l’analyste, faute
de quoi il n’y aurait plus d’analyse. Un mouvement dialectique s’initie donc en
lui, qui doit être maintenu, entre ce mouvement de régression où l’entraîne le
rêver-éveillé du patient et sa fonction analytique qui suppose un travail d’interprétation et de nomination. Dans ce travail, il entraînera un jour son patient, à
condition qu’il ne cesse d’y demeurer. Ce mouvement dialectique, qui est
maniement du transfert du côté de l’analyste, est à l’origine du mouvement
dialectique par lequel le couple illusoire analyste-analysant s’arrache au
mouvement de régression. Donc, par lequel – et c’est bien cela qui importe –
l’analysant s’arrache à cette régression où il a eu besoin de plonger et où il a
plongé dans l’illusion du rêve-partagé.
Quant à l’analyste qui, “trop masculin”, comme dit encore Mannoni, “perd
la tête” à ne pas vouloir entrer dans ce mouvement que je crois, comme je viens
de le montrer, important dans les analyses par le rêve-éveillé, il risque d’opposer
une telle résistance à son patient qu’il ne pourra même pas l’entendre ou le
suivre du regard là où il va”. A moins que le fait de pouvoir se rendre masqué
avec son patient dans ces zones étrangères ou craintes lui permette plus
aisément le voyage. Ce ne serait pas un mince gain pour l’analyste que de
bénéficier du masque qu’il a offert au patient pour lui permettre d’aller là où il
ne sait aller visage découvert.
Ainsi pourrions-nous conclure que – sauf dans quelques cas de résistance
accrue du côté de l’analyste – la proposition et l’acte du rêver-éveillé assorti de
l’illusion chez le patient du rêve partagé apparaît comme inducteur d’une
régression vécue dans le transfert. Le mouvement dialectique qui se joue chez
l’analyste avant même qu’il ne se dessine chez le patient amorce l’indispensable
travail de progrédience au cœur duquel évolue le lien transférentiel.
TRANSFERT ARCHAÏQUE SUR LE RÊVE-ÉVEILLÉ
L’illusion du rêve partagé, en ce qu’elle est éveilleuse de fantasmes
archaïques noués dans le transfert, se révèle porteuse d’une autre dynamique,
originale, que nous allons aborder maintenant. Je l’aborderai à travers un bref
exemple clinique.
Il s’agit ici d’une patiente pour qui le rêve-éveillé a été très tôt moyen
d’exprimer ce qu’elle ne pouvait exprimer en langage clair. Les rêves, pour elle,
se développèrent à un haut niveau émotionnel. Ils éveillaient ou ramenaient des
souvenirs enfouis qui surgissaient de façon inopinée. Elle disait avoir le
sentiment d’être recouverte par une marée gigantesque qui la portait et
l’entraînait.
Ce que je vivais là où elle m’entraînait avait à voir avec cette puissance qui,
d’elle, sourdait puis déferlait à la suite de la proposition que je lui avais faite de
rêver-éveillé en séance. Je ressentais dans cette cure ce que j’avais ressenti dans
quelques autres, et ma patiente du reste le verbalisait bien. “Mon” rêve-éveillé
(c’est-à-dire cet outil que lui avais proposé et qui aurait pu apparaître comme
l’outil de mon pouvoir réel ou supposé tel), en devenant le sien devenait le nôtre.
En même temps, il nous échappait à l’une et à l’autre. Le contenant vide ou
presque que je lui avais tendu, le miroir sans reflet ou presque que je lui avais
offert, voici qu’elle les emplissait, leur donnant réalité. Le mot que je lui offrais
avait pris comme corps en elle : il était par elle devenu voix, image et souffle.
Pour elle pour moi, les images surgissaient, éveillant des affects qui à leur tour
éveillaient d’autres images, d’elle et de moi tout à l’heure inconnues; pour elle
et pour moi, nouvelles.
Ainsi analyste et analysant se trouvent-ils ensemble soumis à une puissance
qui les déborde l’un et l’autre, une puissance éveillant l’illusion d’une existence
extérieure aux deux partenaires de l’analyse. Certes, nous savons que pour
l’analysant il s’agit de ce lui-même enfoui, inconnu et qui pourtant est lui, mais
qu’il ne peut encore nommer. Et qu’il impose à l’analyste. Mais il apparaît alors
que tous deux sont ensemble soumis à la parole et à l’expérience extraordinaire
du rêve-éveillé. De leur supposée puissance à faire surgir le rêve-éveillé, ils
butent sur cette soumission à sa puissance, à son étrangeté, à sa magie qui les
installe en plein transfert. Le rêve-éveillé ramasse tout ce que, de magique, le
patient – et parfois l’analyste – sont tentés de transférer sur l’analyse avec un
grand A. Le rêve-éveillé est toute bonté, il est tout savoir, tout pouvoir, il est
sauveur, il est persécuteur. Il devient l’objet par lequel le patient et l’analyse font
descendre l’analyste de son statut de pouvoir et de savoir, dont une grande part
est illusoire et apparaît telle face à cette expérience du pouvoir supposé du rêveéveillé. Ainsi s’amorce une autre dialectique, originale, dans le traitement du
transfert de ces illusions.
“Au fond, le rêve-éveillé, j’ai l’impression qu’il sort du fond des âges.
Comme tous mes ancêtres que je ne connais pas et que je voudrais connaître.
Et puis, c’est dangereux, parce qu’ils sont morts, tous dramatiquement. Et j’ai
peur de mourir chaque fois… C’est comme si je vous faisais mourir aussi
chaque fois. J’ai peur de vous faire peur et c’est le rêve qui fait peur parce que…
on ne sait pas quand il commence. C’est tellement fort. Ça me tue et ça vous tue
aussi. Ça déferle… et il y a des moments où j’ai envie de me jeter par terre
devant le rêve pour qu’il fasse son travail comme dans le rêve où on était toutes
les deux contre la terre devant le Livre.”
Je n’aborderai pas dans ces pages un troisième aspect du transfert archaïque
tel qu’il vit en rêve-éveillé car il demanderait à nouveau un long développement
et il est moins centré que nos développements actuels sur l’illusion du rêve
partagé. Je veux parler du transfert narcissique favorisé par le vécu du rêveéveillé et qui mériterait à lui seul une étude spécifique.
AMOUR DE TRANSFERT ET RÊVE-ÉVEILLÉ
Il est temps de nous tourner vers un autre temps de l’illusion du rêve partagé,
le temps de l’amour de transfert au sens qui lui est habituellement consacré de
transfert amoureux. On sait que c’est en 1915 que Freud publia ses observations
sur l’amour de transfert comme une des difficultés majeures soulevées par le
transfert, difficulté relevée depuis le cas de Sabina Spielrein et dont on retrouve
la trace dans la correspondance Freud-Jung
[8] :
“Quelle doit donc être l’attention du psychanalyste qui veut éviter l’échec
et continuer le traitement en dépit et au travers de ce transfert amoureux ?”, écrit
Freud qui semble alors penser que seul fait vraiment problème en psychanalyse
le transfert amoureux. Beaucoup d’autres analystes semblent l’avoir pensé à sa
suite, comme en témoigne par exemple le numéro d’
Etudes Freudiennes
consacré à l’amour de transfert
[9]. Quant à moi je m’interroge. La demande
d’amour primaire ébranle-t-elle moins l’analyste qui, en général, est au-delà de
cette quête et en perçoit mieux le caractère imaginaire ? Ayant accès à ses
propres désirs génitalisés, risque-t-il davantage de donner un sens de réalité à
ce qui se joue dans le transfert amoureux, d’oublier la règle du jeu et les places
qu’elle définit ?
Le corps et ses désirs sont-ils plus directement et plus vivement interpellés
dans le transfert de sentiment amoureux, rendant l’analyste tout entier vulnérable ? Le surmoi interdicteur serait-il plus sévère quand il s’agit de sexualité,
plus silencieux quand la sexualité n’est pas en jeu, même si des dérapages face
à la règle analytique existent dans tous les registres d’amour ou de haine ?
“Rien ne nous permet de dénier à l’état amoureux qui apparaît au cours de
l’analyse le caractère d’amour véritable”, écrit encore Freud. D’autant plus que
“tout état amoureux, même en dehors de la situation analytique, rappelle plutôt
les phénomènes psychiques amoureux que les états normaux”. Et pourtant, “si
les avances de la malade trouvaient un écho chez son médecin, ce serait pour
elle un grand triomphe – et un désastre total pour le traitement. La malade aurait
obtenu ce que cherchent les patients : traduire en actes, reproduire dans la vie
réelle ce dont elle devrait seulement se ressouvenir et qu’il convient de
maintenir sur le terrain psychique en tant que contenu mental. […] En ce qui
concerne l’analyse, satisfaire le besoin d’amour de la malade est aussi désastreux et aventureux que de l’étouffer. La voie où doit s’engager l’analyste est
tout autre et la vie réelle n’en comporte pas d’analogue. […] Il convient de
maintenir ce transfert, tout en le traitant comme quelque chose d’irréel, comme
une situation qu’on traverse forcément au cours du traitement et que l’on doit
ramener à ses origines inconscientes.”
C’est bien là la difficulté que relève remarquablement O. Mannoni. Pour lui,
“l’amour de transfert, c’est un amour qui n’a de particulier et de fâcheux que
de se manifester dans une analyse”. “Mais la clef c’est que la situation analytique est de nature telle qu’il ne peut rien supposer de réel. […] C’est là, dans
un certain rapport entre réel et imaginaire, que se pose la vraie question. Mais,
n’en déplaise à l’analyste, c’est lui qui est du côté de l’imaginaire, et la dame
du côté du réel.” Pour O. Mannoni, tout le problème est donc de pouvoir rendre
au transfert son véritable terrain de jeu, celui où la réalité en un sens ne compte
plus, c’est-à-dire l’espace analytique. “Je fais l’hypothèse, conclut-il, que si
l’analyste était convaincu du caractère imaginaire ce qui se passe dans une
séance – comme au théâtre – s’il ne mettait jamais en avant sa réalité d’analyste,
il ne serait jamais confronté à un amour de transfert”.
Voilà par où je rejoins mon propos concernant l’illusion du rêve partagé.
Dans le traitement de l’amour de transfert, le rêve d’amour et l’illusion du
partage du rêve d’amour n’ouvriraient-ils pas une voie d’évolution à l’amour
né dans la cure. Voie différente de la satisfaction – car le rêve est un rêve, et cela
tout le monde le sait. Différente de l’étouffement – qui n’est pas une solution,
comme le dit Freud –, la voie du rêver d’amour est même à l’inverse de l’étouffement en ce sens que le rêve-éveillé apparaît comme déploiement du vécu
amoureux. Voie différente enfin de l’analyse qui peut en être faite, souvent
refusée par l’analysant dans un premier temps, alors que le rêve-éveillé permet
néanmoins de parler d’amour.
Ce patient veut me séduire. Il fait mon siège. Il ne fait plus de rêve-éveillé.
Les rêves nocturnes sont clairs : “je faisais l’amour avec vous”. Il est à la limite
de tentatives de passages à l’acte nettement érotisés, sexualisés Je suis très
vigilante. Je veille à ne déraper en rien. Je n’interprète rien non plus, car toute
interprétation visant à déplacer le sens serait refusée. Et je m’accroche au sens.
Au moins pour moi. R. Major parle alors de la passion du signifiant
[10]. Passion
du sens à dévoiler. Mais je me tais car je n’ai rien à dire de ce sens. Et puis, un
jour, le patient revient au rêve-éveillé. Pour me plaire et me séduire ? Probablement. Probablement aussi pour chercher une autre façon de dire et même de
vivre puisqu’il est allé le plus loin possible sans sortir de la règle et qu’il n’en
a pas fini avec cet amour de transfert.
Maintenant, il va dire métaphoriquement. Et même, il va vivre métaphoriquement. Il trace le lieu de son amour. L’espace du rêve est tout entier amour.
Son corps devient immense, aux dimensions du monde, épousant les montagnes.
Son sexe devenu torrent parcourt les ravins et les creuse. Violence et tendresse
se disent dans un langage nouveau, poétique, imagé. L’amour et le désir
débordent largement mon image dont il n’est même plus question au bout de
quelque temps. C’en est fini de la répétition stérile. Les séances deviennent
plus confortables. Et mobiles.
Et moi ? Moi, je rêve son rêve avec lui. J’abandonne l’attention vigilante des
autres séances. J’entre dans la communication poétique dont Bachelard montre
le caractère très particulier, même si je garde ma place d’analyste, condition
indispensable pour que nous puissions parler d’analyse.
Grâce à ce rêver-d’amour et à cette illusion momentanée du rêve partagé,
je crois pouvoir dire que les affects et les pulsions ont pu trouver une issue. Le
déplacement, la dramatisation, l’amplification, une création avoisinant à la sublimation au sens kleinien ont joué un rôle de satisfaction dans la frustration. Cette
dynamique a initié la recherche et la prise en charge d’un sens plus vaste, du
sens de ce qui était en jeu. La difficulté, ici comme ailleurs, pourrait être le
dérapage du côté de l’analyste dans un abandon au rêver-d’amour où le vécu
du rêve partagé ne serait plus une illusion à mettre au compte du patient, mais
une réalité par laquelle l’analyste cesserait d’être le garant du caractère imaginaire de ce qui se passe dans une séance. En revanche, quand ce rêver-d’amour
se joue dans le déséquilibre nécessaire des rôles et que, de ce déséquilibre, l’analyste ne bascule pas dans la réalité, s’inaugure le jeu dialectique que nous avons
déjà pointé ailleurs et qui est traitement du transfert, traitement à partir du
transfert. Or, il m’apparaît que le travail de rêver-éveillé conforte, facilite la
position imaginaire de l’analyste et nous situe bien sur le registre requis par
O. Mannoni.
Il est temps de conclure.
Je m’étais interrogée sur la dimension originale qu’apporte le fait de rêveréveillé en séance du point de vue de l’établissement, de la coloration, du
maniement du transfert dans les analyses par le rêve-éveillé.
J’ai montré que cet acte du rêver-éveillé est à certains moments de la cure
porteur d’illusion, l’illusion même du rêve partagé. C’est à cette illusion en
travail et au travail dialectique engendré dans cette illusion que je me suis
attachée dans cette étude.
J’ai fait apparaître comment ce travail dialectique s’initie chez l’analyste.
Entraîné dans l’acte de rêver-éveillé de son patient, il est en même temps garant
du caractère imaginaire de la cure, notamment du rêve-éveillé, et de la
désillusion nécessaire par laquelle passera le patient.
Quelques lignes de Roustang me semblent rejoindre mon propos : “C’est le
malade avec sa maladie, écrit-il, qui contraint le thérapeute à devenir la page
sur laquelle va s’inscrire le récit. La présence de ce dernier transforme le patient
en poète et lui procure ainsi un facteur de guérison”
[11]. Ce jeu décrit pour un
travail analytique classique est redondant, démultiplié dans les analyses par le
rêve-éveillé. L’analyste qui propose à son patient de fonder sa cure sur la
pratique du rêve-éveillé-en-séance propose explicitement au patient de la transformer en cette page d’inscription en laquelle il deviendra, lui, le patient, poète.
Mais la page vivante d’inscription du poème n’est-elle pas aussi changée par
le poème qui sur elle se dessine et en elle s’élabore ? Quant au poète, la lecture
de son poème ne peut à son tour que le changer encore.
·
1. BACHELARD G., La poétique de l’espace, 1957, P.U.F., Paris, 214 pages.
·
2. FABRE N., Avant l’Oedipe, Masson éd., 1979, Paris.
·
3. FABRE N., Rêve-éveillé et création poétique, in Adolescence, Printemps 1986, Ecrire,
éd. G.R.E.U.P.P.
·
4. FABRE N., et MAUREY G., Le rêve-éveillé analytique, Privat èd., 1985.
·
5. FREUD S., Observation sur l’amour de transfert, in La Technique Psychanalytique,
P.U.F. èd. Biblio de Psychanalyse, 1977,1re èdition française, 1953.
·
6. GUTTON P., Le bébé du psychanalyste, Centurion èd., Coll. Païdos, Paris, 1983,215
pages.
·
7. MANNONI O., Ça n’empêche pas d’exister.
·
8. MANNONI O., L’arc, n° 63, Winnicott.
·
9. ROUSTANG F., Elle ne le lâche plus, Ed. de Minuit èd., Coll. Critique, Paris, 1980,
218 p.
·
10. SPIELREIN S., Entre Freud et Jung, Aubier-Montaigne èd., Paris, 1981,382 p.
·
11. STEIN C., L’enfant imaginaire, Denoël èd., Coll. Psychanalyse dans le monde
contemporain, 1971,368 p.
·
12. WINNICOTT D., Jeu et réalité - L’espace potentiel (Playing réalité), Gallimard èd.,
Coll. Connaissance de l’inconscient, Paris, 1975,374 p.
·
13. ETUDES FREUDIENNES, L’amour de transfert.
[1]
A aucun moment, il ne sera fait mention du contre-transfert isolé du transfert. Mon
regard porte sur le jeu transférentiel en son entier, et non sur les transferts.
[2]
1,3,4, pp. 127 à 136 et 184 à 204.
[3]
7, pp. 102 à 110.
[5]
2,3,4, pp. 142 à 162.
[7]
8, pp. 39 à 45.
[10]
13, pp. 88 à 104.