2001
Imaginaire & Inconscient
Les transferts archaïques
Colette Jacob
Psychologue clinicienne PsychanalysteMembre du G.I.R.E.P. chemin de Souville 13840 Rognes
Après un bref rappel théorique de la notion de
transfert, l’auteur s’appuie sur les concepts de “constellations
psychiques” et de “peau psychique”, attachés aux temps
archaïques du développement du petit humain, pour tenter de
mettre en lumière les transferts archaïques qui y prennent leur
source et leur spécificité.
L’expression des transferts archaïques semble favorisée par le
recours à un langage fondé sur l’image et l’imaginaire, le rêveéveillé en psychanalyse mobilisant alors de manière privilégiée
la problématique inconsciente. La capacité de rêverie de l’analyste – comme celle de la mère jadis – est particulièrement
sollicitée ici, permettant l’accueil et la transformation des
angoisses archaïques dans le processus en œuvre
transfert/contre-transfert. Mots-clés :
Transfert, Vécu archaïque, Transfert archaïque, “Constellations psychiques”, “Peau psychique”, Image Imaginaire, Rêve éveillé analytique, Capacité de rêverie du thérapeute.
After a short summary on transference, the author
takes ground on the concept of « psychic constellations » and
« psychic skin » in relation with the archaic stages of
development in young children, to demonstrate the existence or
archaic transferences as their source.
The choice of this expression, archaic transferences, is favored
by the use of a language based on images and imagery, the
awakened dream in psychoanalysis being the favored medium of
the unconscious problematic. The analyst’s capacity to
daydream – as mother used to before – is especially drawn upon,
allowing the archaic anxieties to be transformed and welcomed
in the transference-countertransference process.Keywords :
Transference, Archaic transference, « Psychic constellation », « Psychic-skin », Image, Imagery, Awakened dream in psychoanalysis, Therapist’s capacity to daydream.
Qu’est-ce qui caractérise les transferts archaïques ? Comment se déploient-ils dans la cure ? Comment les percevoir ? Les repérer ? Comment les entendre,
comment y répondre ? Comment en sortir aussi…? Qu’impliquent-ils de la part
de l’analyste ?
Pour mener cette réflexion, j’ai choisi de m’appuyer essentiellement sur les
écrits de Michel Neyraud (18) pour les rappels théoriques de la notion même
de transfert, de Didier Anzieu (1), d’Albert Ciccone et Marc Lhopital (4),
et de Michael Balint (2) pour tenter d’explorer les notions de transferts
archaïques.
Étymologiquement, “transférer” signifie “transporter dans un autre lieu”.
C’est déplacer d’un endroit à un autre. Par extension, sur le plan psychologique :
c’est un phénomène par lequel un état affectif éprouvé pour un objet est étendu
à un objet différent.
En fait, “tout homme a l’inévitable pouvoir de reporter sur ce qu’il
rencontre, les traces de ce qu’il a aimé”, et nous savons combien tenaces sont
ces traces qui influencent – et parfois déterminent – les choix affectifs de l’adolescent, puis de l’adulte. C’est pourquoi, en tant que phénomène, le transfert au
sens strict, dépasse et de beaucoup le cadre de la pratique psychanalytique.
Cependant il revient à la psychanalyse d’avoir utilisé le terme de transfert dans
le cadre de la situation analytique, et c’est elle qui en a souligné l’importance,
les modalités et la singularité. Plus précisément en psychanalyse, il désigne
qu’un état affectif éprouvé dans l’enfance est reporté sur une autre personne,
soit dans le cadre d’une cure analytique, sur la personne de l’analyste.
Les travaux post-freudiens ont affiné ces définitions : La cure analytique est
comprise comme une relation entre deux personnes, dans laquelle se vivent,
interagissent – peut-être s’induisent l’un l’autre, …et parfois s’emmêlent – le
transfert et le contre-transfert, c’est-à-dire “l’ensemble des réactions inconscientes de l’analyste à la personne de l’analysé et plus particulièrement au
transfert de celui-ci.” (13).
Le processus analytique tire sa force à la fois de l’élucidation des phénomènes inconscients organisés en complexes, ou “problématiques”, et du
déplacement des éléments de cette problématique. Mais toute la dynamique du
transfert, c’est-à-dire tout ce qui fait que c’est à la fois la même chose (qui est
déplacé), et plus tout à fait la même chose maintenant…, tient à ceci que le
déplacement transmue (transforme, au sens alchimique du terme), les éléments
qu’il déplace. Si les cartes sont toujours les mêmes, leur distribution n’est plus
la même.
Autrement dit, le processus analytique dépend de la problématique singulière du sujet, (éminemment variable selon les sujets, selon les moments de la
cure, selon les moments d’une séance dans la cure), et d’une capacité de déplacement de cette problématique : le mouvement par lequel cette problématique
se déplace est le transfert.
Michel Neyraud précise : “L’essence du transfert est dans le mouvement qui
transfère et répète un mode de relation, il n’est pas cette relation, il en est le
transfert.”
De sorte que “les transferts” ne sont pas à considérer comme la répétition
pure et simple d’une réalité historique, mais “comme le réaménagement, la
nouvelle et transitoire répartition des énergies psychiques pendant la cure”.
Sous l’impulsion de Freud et de ses élèves, pendant la première moitié du
vingtième siècle – pour des raisons à la fois historiques et personnelles tenant
à la fois aux analysés et aux analysants – “la problématique” transférée sur la
personne de l’analyste, était rapportée essentiellement au complexe central de
la triangulation œdipienne.
Aux raisons historiques et personnelles, il convient d’ajouter que les
analystes de cette époque sélectionnaient leurs patients en fonction de leur
analysabilité par rapport à ces critères. Ils trouvaient donc non seulement ce
qu’ils cherchaient, mais encore ce qu’ils avaient choisi devoir trouver…
Notons au passage combien les recherches et surtout les découvertes sont
étroitement liées à l’époque qui voit/permet (?) leur émergence : de même que
le poids de la contrainte morale du XIX ème siècle peut être relié au refoulement de la charge érotique et agressive des individus ainsi qu’aux
développements si féconds de la découverte du complexe d’Œdipe, de même,
les découvertes des dernières décennies autour du petit enfant et de la périnatalité, (le premier traité de pédiatrie néonatale en langue française date de
1984 !), ont probablement quelque chose à voir avec les interrogations psychanalytiques plus récentes sur les effets psychiques des carences précoces. Sur
ce qui se passe avant la période œdipienne. Ceci d’ailleurs favorisant cela…,
selon l’interaction féconde entre les chercheurs et “l’époque” dans laquelle
ils vivent.
Ces dernières interrogations sont d’ailleurs le fait de chercheurs qui, avant
d’être analystes ou en même temps que de l’être, étaient, sont restés ou sont
devenus psychiatres d’enfants ou pédiatres. (J. Bowlby, D.W. Winnicott,
R. Spitz.) Il est remarquable qu’auparavant déjà, en plein essor des découvertes et recherches freudiennes centrées sur le complexe d’Oedipe, l’intérêt
pour les troubles ou la pathologie du tout petit enfant ait été le fait de deux
femmes Anna Freud et Mélanie Klein – sans doute parce que les femmes sont
par nature plus proches des processus psychiques liés à la maternité et la petite
enfance.
La XIVème Conférence des psychanalystes de langue française qui s’est
déroulée à Paris à la moitié du XX ème siècle (le 1er novembre 1951 exactement)
a été consacrée au problème du transfert (6). Parmi les conférenciers se
trouvaient Daniel Lagache, René Lafforgue, d’autres encore, dont Anna Freud
et Mélanie Klein. Parmi les intervenants, citons Jacques Lacan, Serge Lebovici,
Sacha Nacht. En parcourant les notes de cette conférence illustre, j’ai été
frappée de voir comme annoncés, les développements des décennies qui
suivront. De manière théorique (à travers la communication de M. Klein, mais
aussi dans les autres interventions), on voit comme s’ouvrir des portes sur ce
qui se passe avant le noyau central de la triangulation œdipienne.
Ainsi S. Nacht dit-il à l’époque :
“Le cadre du transfert limité jadis à la libido a été élargi; nous considérons
aujourd’hui que tous les besoins pulsionnels sont revécus dans le transfert…
Les causes du transfert, dans leur essence, se ramènent toujours à des besoins
satisfaits ou non jadis – qui s’orientent vers l’analyste. Parmi ces besoins celui
d’être aimé est fondamental quoique s’exprimant sous des formes multiples,
marquées par les fixations subies et par les régressions imposées dans la
situation analytique et qui vont jusqu’aux formes les plus archaïques”(14).
Dans l’Introduction à la psychanalyse (traduit et publié en français en 1949)
Freud décrit à sa manière si claire et imagée ces mouvements complexes,
précisant ainsi les notions de régression et de fixation :
“… Tout porte à croire que fixation et régression ne sont pas indépendantes
l’une de l’autre. Plus la fixation est forte au cours du développement, plus il
sera facile à la fonction d’échapper aux difficultés extérieures par la régression
jusqu’aux éléments fixés, et moins la fonction formée sera en état de résister
aux obstacles extérieurs qu’elle rencontrera sur son chemin. Lorsqu’un peuple
en mouvement a laissé en cours de route de forts détachements, les fractions
plus avancées auront une grande tendance, lorsqu’elles seront battues ou
lorsqu’elles se seront heurtées à un ennemi trop fort, à revenir sur leurs pas pour
se réfugier auprès de ces détachements. Mais ces fractions avancées auront aussi
d’autant plus de chances d’être battues que les éléments restés en arrière seront
plus nombreux” (9).
Vingt cinq ans plus tard, M. Neyraut situe plus précisément encore en
quelque sorte, la zone “des détachements laissés en arrière” par rapport au
complexe d’Œdipe :
“Certes, tous les aléas de la fixation peuvent être rapportés au complexe
central de la triangulation œdipienne. Mais, au lieu que ce complexe central soit
conçu comme un point de départ, il conviendrait plus souvent de le considérer
comme un point d’arrivée, toujours énigmatique, toujours surprenant, toujours
à découvrir” (18).
Cela nous amène à parler maintenant de ce qui se passe précisément lorsque
“les détachements” sont nombreux et pesants à être laissés en cours de route
chez les patients que nous avons en analyse; et que ces détachements concernent cette zone du psychisme d’avant la période dite œdipienne. Détachements
si nombreux et si pesants – au sens freudien donc –, que bien souvent
c’est précisément la raison pour laquelle les patients (potentiels) viennent
consulter.
Les pathologies évoluent. Si du temps de Freud et des premières générations
de ses continuateurs, les psychanalystes avaient affaire à des névroses caractérisées, hystériques, obsessionnelles, phobiques ou mixtes, qui évoquent des
fixations à la zone œdipienne du développement, actuellement écrit Didier
Anzieu en 1985 :
“Plus de la moitié de la clientèle psychanalytique est constituée par ce qu’on
appelle des états limites – c’est-à-dire d’états à la limite de la névrose et de la
psychose…
… En fait, continue-t-il, ces malades souffrent d’un manque de limites :
“incertitudes sur les frontières entre le Moi psychique et le moi corporel, entre
le moi réalité et le moi idéal, entre ce qui dépend de soi et ce qui dépend d’autrui,
… indifférenciation des zones érogènes, confusion des expériences agréables
et douloureuses, indistinction pulsionnelle…”(1).
On reconnaît bien là les caractéristiques d’indifférenciation propres aux
débuts du développement du petit humain. Nous allons maintenant explorer
cette zone “des temps archaïques”, voir ce qui s’y joue, et va éventuellement
se déplacer, “se transférer” sur l’analyste (en fonction des fixations et/ou régressions). Nous nous interrogerons ensuite sur l’expression des transferts
archaïques. Le monde de l’image, l’imaginaire sollicité, exprimé, accueilli,
pourrait-il constituer une voie d’expression privilégiée pour les transferts
archaïques ? Qu’est-ce que cela suppose de la part du thérapeute, de son contre-transfert ?
De quelle zone psychique parlons-nous, lorsque nous énonçons l’éventualité – ou la réalité – qu’un patient transfère des éléments d’ordre archaïque
sur le thérapeute ? Archaïque ? “l’arche” écrit Bernard This, “c’est ce qui est en
avant, au commencement, à l’origine, principe, point de départ comme dans
archétype, et par extension, commandement, pouvoir, autorité comme dans
archevêque (celui qui conduit, guide, donne la direction)”(19).
Au commencement de quoi ? à partir de la naissance ? de la vie fœtale ? à la
conception ? avant la conception ? … tant il est vrai que le petit humain trouve
sa place comme être psychique dans un appareil psychique qui lui préexiste,
propre au couple, à la famille, au groupe qui en sont l’arrière-fond.
Le petit enfant qui vient au monde n’est pas une cire vierge, une tabula rasa.
Il est porteur nous le savons, de ce qui l’a précédé; le temps de son commencement est d’emblée imprégné du vécu de son entourage, en interaction avec
lui.
Le temps de l’archaïque, la zone de l’archaïque concerne donc ces temps du
commencement, vie intra et extra utérine mêlées, intriqués à tout l’arrière-fond
affectif relationnel (et culturel) qui sera le sien. Telle est la balise – d’ailleurs
un peu floue – des débuts de ce temps et de cet espace psychique archaïques.
Jusqu’où va-t-elle ? où placer l’autre balise ?
Dans les années 1970, Michael Balint, Donald W. Winnicott, Nicole
Fabre, Masud Khan, Marion Milner – parmi d’autres – précisent le temps de
l’archaïque : temps antérieur à la différenciation du moi, antérieur à la parole.
Temps d’avant l’œdipe bien sûr, et d’avant le pré-génital. Temps et zone du
“défaut fondamental” précise Michael Balint. Défaut parce que dit-il le
patient dit qu’il “a le sentiment d’avoir en lui un défaut qui doit être réparé.
Il le ressent comme un défaut et non comme un complexe, un conflit ou une
position… Ce défaut proviendrait de ce que quelqu’un soit fait – a fait -
défaut au patient”(2).
Cette zone du défaut fondamental s’inscrit dans le cadre d’une relation très
primitive et très particulière poursuit M. Balint :
“… tous les événements qui s’y produisent appartiennent à une relation
exclusivement à deux personnes.
… la force dynamique qui opère à ce niveau n’est pas de l’ordre du conflit.
… enfin le langage adulte est souvent inutile ou trompeur parce que les mots
n’y ont pas toujours leur sens conventionnel agréé”.
A la lumière de ces recherches, qui se sont poursuivies au long des dernières
décennies sur la relation entre le bébé et l’environnement maternant, sur ses
effets maturatifs ou pathogènes, sur les particularités du traitement de ces
derniers, nous considérerons comme zone archaïque celle qui prendrait fin avec
la différenciation entre soi et l’autre, avec la constitution de l’objet interne
– donc de sa permanence - et de l’objet externe, avec la constitution du
sentiment d’identité.
Le temps archaïque, le vécu archaïque dont nous parlons ici, d’où émaneraient les vécus, ressentis, déplacés, transférés sur l’analyste, serait celui qui
s’étendrait – théoriquement – de l’aube de la vie à la période qui va globalement
jusqu’à la période qui va du huitième mois à la fin de la première année environ.
Cette période archaïque comprendrait plusieurs étapes fondamentales.
Qu’il s’agisse de Mélanie Klein, pionnière en la matière, avec sa théorie des
positions (schizo-paranoïde et dépressive), de Donald W. Winnicott avec son
concept d’espace transitionnel que la mère établit pour l’enfant entre elle et le
monde, de John Bowlby avec sa théorie de l’attachement et du détachement,
d’Esther Bick en Angleterre ou de Didier Anzieu en France qui tous deux approfondissent – au moyen du concept du “moi-peau”, les notions de frontière, de
limite, de contenant…, tous ces chercheurs, pédiatres, psychanalystes, et tant
d’autres, ont apporté des pierres éclairantes pour la compréhension de ce qui
se joue dans cette période archaïque du développement.
Récemment Albert Ciccone et Marc Lhopital (4) proposent une sorte de
synthèse des travaux sur ce sujet explorant les processus psychiques en œuvre
à l’aube de la vie. Ils distinguent trois étapes qui se succèdent – tout en s’interpénétrant – au cours de la première année de vie. Ces étapes ou positions, sont
à comprendre non pas comme des stades se succédant les uns aux autres, mais
plutôt comme des inclusions, chaque étape représentant un ensemble de phénomènes contenus dans l’étape suivante où ils continuent d’œuvrer.
Les auteurs insistent sur la nature dynamique de l’organisation psychique
oscillant très tôt d’une position à l’autre. La psyché ne reste pas figée dans une
étape (ou position) exclusive, mais elle oscille, attirée par des tendances plus
ou moins opposées ou antagonistes.
A l’intérieur de chaque étape, la psyché occupe et expérimente plusieurs
positions, certaines plus archaïques, plus narcissiques c’est-à-dire que la libido
est centrée sur le moi, et d’autres plus objectales. En fait, ces oscillations plus
ou moins marquées, plus ou moins longues, existeront tout au long de la vie, et
a fortiori pourront-elles avoir lieu dans le déroulement non seulement de
l’analyse mais aussi d’une même séance.
Enfin, les auteurs soulignent la double condition à l’altération du développement psychique : “ces altérations, ces “accidents” résultent de la rencontre
entre un environnement maternant en difficulté pour assurer sa fonction d’avoir
à contenir et à nourrir psychiquement le nouveau-né, et un nouveau-né déficient
dans sa capacité à profiter des qualités psychiques de son environnement
maternant ou de les stimuler (ce handicap constitutionnel … étant en partie
tributaire du vécu protoémotionnel in utero”(4). On retrouve ici la notion
winicottienne d’ajustement nécessaire de l’interaction “suffisamment bonne”.
L’un des processus les plus primitifs, celui de l’allaitement, donne une image
de cette “rencontre” réciproque et active. Longtemps on a cru que l’allaitement
était chose passive : le lait s’écoulant passivement des mamelles pleines de lait
remplirait tout aussi passivement le “tube digestif” qu’était censé être le
nouveau-né.
“Nous savons aujourd’hui qu’il s’agit de tout autre chose : d’une partition
à deux dans laquelle chacun des partenaires joue activement sa partie. Le lait
se fabrique parce que – et au moment où – l’enfant tète de manière extrêmement active, mais il ne peut se fabriquer que si la mère est suffisamment
disponible et désireuse de le faire. Si pour des raisons diverses, subtiles et
complexes, l’un des partenaires ne peut exercer sa capacité à téter/allaiter, rien
ne se passe. Tout le processus de construction du petit humain va se
poursuivre selon le même schéma d’ajustements réciproques … dans une
tension dynamique” (12).
LES ÉTAPES ARCHAÏQUES DU DÉVELOPPEMENT. LES TRANSFERTS
ARCHAÏQUES.
A. Ciccone et M. Lhopital (4) parlent de “constellations psychiques”
regroupant les angoisses, les mécanismes de défense qui s’y rapportent, et la
relation d’objet qui en résulte, et qui correspondent au développement normal
du petit humain. Si c’est là que se trouve le noyau de la souffrance, la faille, le
défaut, si c’est là que se trouve “fixé” ou “régressé” le patient, nous pouvons
penser que c’est quelque chose de cela qu’il va déplacer (transférer) sur la
personne de l’analyste. Nous tenterons de préciser la “qualité” des transferts
archaïques correspondant aux constellations psychiques appartenant à ces
temps archaïques.
L’étape adhésive
ou position autistique selon Klein (c’est-à-dire que l’on retrouve ses particularités dans l’autisme pathologique).
Cette étape est celle qui caractériserait les premières semaines de la vie,
pendant lesquelles “les parties de la personnalité sont ressenties comme n’ayant
entre elles aucune force liante et doivent par conséquent être maintenues
ensemble.” (E. Bick, 1968, in Ciccone et Lhopital) (4). La possibilité de
contenir, de maintenir ensemble ces parties non liées, dépend de l’introjection
d’un objet externe éprouvé comme capable de remplir cette fonction.
Les angoisses ressenties à cette période primitive du développement sont
des angoisses de chute, d’anéantissement, de liquéfaction, de démantèlement.
D.W. Winnicott a décrit les angoisses “inimaginables”, ou angoisses primitives
du bébé, “terreurs sans nom” liées à la menace de l’annihilation : se morceler,
ne pas cesser de tomber, ne pas avoir de relation avec son corps, ne pas avoir
d’orientation, retour à un état non intégré… Le besoin d’un objet contenant est
constant. Tant que le nourrisson n’a pas intériorisé l’objet dit “optimal”, correspondant à son étape de développement, il ne pourra pas faire appel à cet objet
à l’intérieur de lui lors de l’absence de l’objet réel. Alors il “s’accrochera” à une
sensation, à un objet sensuel momentané. Il renoncera à cette fixation sensuelle
grâce à l’expérience suffisamment répétée et suffisamment bonne de la tétée
sécurisante, ressentie comme une expérience globale sensorielle, émotionnelle,
satisfaisante et sécurisante, rythmée dans le temps, qu’il pourra alors introjecter.
Évoquons ici l’importance de la succession rythmique des séances lors
d’une analyse, qui permet de métaphoriser en quelque sorte la situation
primitive rythmée, du nourrissage.
Les mécanismes de défense correspondant à ces angoisses archaïques de
chute, d’anéantissement, d’effondrement sont l’introjection et la projection.
Par l’introjection, il met à l’intérieur de lui ce qui est ressenti comme bon, par
la projection il met à l’extérieur ce qui est mauvais, ainsi ajoute Mélanie Klein
que la pulsion de mort. Ces mécanismes de défense sont à la racine du moi,
l’instrument de sa formation même.
D. Anzieu et E. Bick introduisent le concept de “peau psychique”. Toute
fonction psychique se développe “par appui sur une fonction corporelle, dont
elle transpose le fonctionnement sur le plan mental.”(1) Autrement dit, de même
que la peau remplit une fonction de soutènement du squelette et des muscles,
de même une sorte de peau psychique (le Moi-peau) va progressivement se
développer, tout d’abord pour maintenir ensemble les parts éparses de l’ébauche
du Moi primitif en formation. Cette fonction se développe par intériorisation
du “holding maternel” (concept winicottien). Ce qui est en jeu ici c’est non pas
l’incorporation fantasmatique du sein nourricier, mais l’identification primaire
à un objet support contre lequel l’enfant se situe et qui le tient. C’est plus la
pulsion d’agrippement ou d’attachement qui trouve satisfaction que la libido.
Si ces expériences présentent des “défauts” au sens de M. Balint : si elles
n’existent pas assez, ou trop peu, en dehors des pathologies graves telles que
l’autisme par exemple, les fixations partielles à ce niveau entraînent des “troubles
de porosité”. Les patients sont envahis par les objets externes, ou bien ils laissent
filer ce qui est à l’intérieur.
D. Anzieu cite l’exemple de “la petite fille à la tête-passoire”:
“ … séquence de psychothérapie analytique de cette fillette de neuf ans
environ, dont l’échec scolaire est patent. L’enfant d’intelligence apparemment
normale, comprend sur le moment les explications de la maîtresse, mais elle
est incapable de les retenir d’un jour à l’autre. Elle apprend ses leçons et les
oublie aussitôt. Le symptôme se répète dans la cure, rendant celle-ci de plus
en plus difficile : la fillette ne se souvient pas de ce qu’elle a dit ou dessiné à la
séance précédente. Elle s’en montre sincèrement désolée : “Vous voyez bien
qu’on ne peut rien faire avec moi”. Sa psychothérapeute est sur le point d’abandonner… A une séance où le symptôme est plus flagrant que jamais, elle tente
son va-tout et dit à la fillette : “en somme, tu as une tête-passoire.” L’enfant
change de mine et de ton “comment l’avez-vous deviné ?” Pour la première
fois, au lieu des reproches explicites ou implicites de son entourage, (la fillette)
reçoit en retour une formulation juste de l’image qu’elle a de son moi et de son
fonctionnement psychique. Elle explique qu’elle se sent exactement comme
ça, qu’elle a peur que les autres ne s’en aperçoivent et qu’elle fait tout pour le
cacher, épuisant son énergie mentale à cette dissimulation. A partir de cette
reconnaissance et de cet aveu, elle se souvient de ses séances. La psychothérapie peut commencer…”(1).
Les transferts liés à cette phase archaïque du développement seraient faits
de cette attente d’être contenu, de la demande de bien-être tranquille, de
fantasmes d’interpénétration selon M. Balint (qui en donne un exemple dans
la relation que nous avons avec l’air qui nous entoure : “il est difficile de dire
si l’air que nous avons dans les poumons c’est nous, ou si ce n’est pas
nous…”(2)), ou encore de fantasme intra-utérin (fantasme organisateur de cette
période primitive selon D. Anzieu), qui à cette étape du développement
concerne non pas des objets, mais des sensations, des images de sensations, et
renvoie plus exactement “à la recherche de l’éprouvé de cette condition perdue,
qu’à la recherche de la condition intra-utérine elle-même” (1).
Lorsque dans l’analyse, le patient a le sentiment que l’accord profond,
l’interpénétration, le sentiment d’être contenu viennent à manquer,
apparaissent alors les angoisses correspondantes à la spécificité des
angoisses de perte de cette étape du développement : c’est-à-dire des angoisses
de démantèlement, chute, liquéfaction, effondrement, terreur sans nom. Je me
souviens d’une patiente présentant ce tableau d’angoisses archaïques, qui
évoquait de manière répétitive l’impression qu’elle avait eue, enfant, d’entrer
dans la spirale descendante d’un entonnoir … “comme si je descendais, je
descendais, je passais par le trou… et puis plus rien…”. L’image revenait de
manière récurrente dans la cure, au moment des séparations notamment. Je me
souviens au début, de mon désir – non dit – qu’elle puisse rester sur la paroi
de l’entonnoir avant le trou…
Précisément, M. Balint parle du contre-transfert de l’analyste correspondant
à ces transferts archaïques : “l’analyste doit être là, il doit posséder une grande
souplesse, il ne doit pas offrir beaucoup de résistance. En tout cas, il doit être
indestructible et permettre à son patient de vivre avec lui en une sorte d’interpénétration harmonieuse. Évidemment, ce n’est possible que si l’analyste se
rend compte de ce qui est en train de se passer, s’il reconnaît que cela correspond
à une nécessité du moment et accepte le désir du patient comme partie du
processus thérapeutique, sans essayer d’inhiber son déroulement par son
comportement ou par ses interprétations”(2). Sans non plus refuser d’y entrer
parce que ressenti comme trop angoissant pour lui.
Avec l’introjection progressive de l’objet optimal, peut émerger :
l’étape dite symbiotique
ou position paranoïde-schizoïde selon M. Klein.
Cette étape normale du développement s’étalerait du deuxième au huitième
mois/un an, environ. La phase symbiotique est caractérisée par un état de fusion
psychosomatique toute-puissante, entre le moi rudimentaire et la représentation
de la mère. “L’enfant se comporte et fonctionne comme si lui et sa mère
formaient un système tout-puissant, une unité duelle avec une frontière
commune”. Une peau commune, précise D. Anzieu qui la décrit comme une
interface. Il y a une face interne et une face externe. Le bébé fantasme que
l’autre/sa mère est collé de l’autre côté et fait partie de lui, et qu’il doit resté
collé; il ressent alors un sentiment de complétude narcissique, c’est-à-dire que
la libido investit complètement le champ du moi en construction. C’est l’émergence du narcissisme secondaire, dont parle Freud en 1914, caractérisé par le
“retrait de la libido sur le moi”(10). La symbiose normale dont l’apogée se situe
aux alentours des quatrième et cinquième premiers mois de la vie, représente
donc un état mental dominé par une fusion hallucinatoire à l’intérieur d’une
frontière commune entre le moi et l’objet symbiotique.
Le bébé fantasme (fantasme organisateur à ce niveau de développement)
qu’il existe une peau commune entre lui et sa mère, et grâce à l’identification
projective – mécanisme de défense propre à cette étape du développement - il
maintient l’illusion que l’autre/sa mère reste collé sur la face externe de sa peau.
Si l’autre se décolle (trop vite, trop tôt), apparaissent les angoisses catastrophiques d’arrachement, d’amputation, de morcellement aussi, puisque
l’identification projective consiste à mettre des morceaux de lui dans l’autre,
et réciproquement.
C’est un mécanisme de défense efficace et nécessaire à cette étape du
développement, mais s’il perdure il donne lieu à des confusions d’identité. Cette
symbiose doit être ressentie à “juste satiété”, et même lorsque l’enfant parvient
à une étape ultérieure de développement, il éprouvera encore la nécessité de
retrouver la symbiose pour se ressourcer (comme si même intériorisé, la perte
réelle de l’objet externe menaçait de désintégration l’objet interne). C’est
pourquoi par exemple l’enfant qui se sépare de sa mère pour affronter une
situation nouvelle – faire ses premiers pas, pénétrer dans un lieu inconnu –
revient systématiquement après chaque essai où il peut aller à chaque fois un
peu plus loin, se jeter dans les bras de sa mère.
“Il revient vérifier qu’elle est toujours là, que la mère-objet externe est
toujours vivante et autorise la séparation. Mais surtout, l’enfant revient vers
sa mère pour réparer la symbiose. Il est occupé dans ces échanges symbiotiques à fortifier son objet interne menacé par la séparation d’avec l’objet
réel”(11).
L’objet interne une fois restauré et fortifié donnera à l’enfant un appui et
un abri auprès duquel il pourra se réfugier pour expérimenter à nouveau la
situation nouvelle en toute quiétude en pouvant aller plus loin dans l’inexploré. C’est ainsi que l’enfant réalise des progrès dans son développement
psychique. Ces expériences symbiotiques sont essentielles tout au long de la
vie; elles aident à la résolution de bon nombre des situations critiques que
réservent les vicissitudes de l’existence… Se retrouver, se tenir chaud
apportent un réconfort. C’est pareil à la fin de la vie : nous savons que les
contacts, les caresses peau à peau apportent réconfort dans ce temps qui peut
être vécu dans l’angoisse.
En cette étape archaïque du développement, “ces expériences symbiotiques
réparent les blessures narcissiques les plus primitives, détoxiquent les angoisses
les plus archaïques, psychisent les vécus antérieurs de séparation jusque là
éprouvés comme amputation du moi corporel et donnent ainsi à la psyché
naissante les éléments nécessaires à la mise en activité de la pensée”(4). Ces
auteurs parlent de l’élation symbiotique comme d’un état où se fabrique la
substance psychique. L’angoisse majeure est celle de la séparation ou plus
exactement “réaction à la séparation”, puisque l’angoisse suppose l’accès à la
différenciation interne/externe non encore acquise à cette étape de développement.
Aussi la réaction à la séparation (réelle ou fantasmée) provoquera-t-elle des
réactions extrêmes : peur panique, accès de colère et de rage, comportement
destructeur, peur d’engloutissement par l’autre, peur de dévoration, liées à la
projection des désirs de fusion ou aux pulsions orales. Les expériences symbiotiques sont essentielles dans le soin : Harold Searles, cité par A. Ciccone et
M. Lhopital (4), parle de la “symbiose thérapeutique” en notant qu’une phase
de relation symbiotique entre le patient psychotique et l’analyste est nécessaire
pour que démarre un processus thérapeutique.
Les fixations et régressions à cet état verront donc l’expression de la
tendance à la fusion avec l’objet idéal, et tout sera mis en œuvre pour maintenir
l’illusion de se sentir comme “hébergé” dans la psyché de l’autre; les patients
présentant ces pathologies vont exprimer comme une nécessité impérieuse de
se loger à l’intérieur de l’autre, (fantasmes de peau commune) pour se défendre
d’une extériorité extrêmement menaçante, “et pour préserver un moi fragile et
dur à la fois qui est toujours en danger de se casser en morceaux”. (4)
Les transferts qui seraient spécifiques à cette période de développement
vont être à la fois demande d’être hébergé/soudé, pour répondre à l’angoisse de
séparation vécue comme arrachement, angoisse d’être pénétré, d’être
englouti, associées à des angoisses persécutoires intenses, avec sentiments de
rage et de haine (aussi bien dirigées contre lui que contre le thérapeute; comme
s’il rendait les parts de lui projetées dans l’autre, responsables de l’angoisse
ressentie).
Les transferts symbiotiques s’originant dans cette étape se vivent sur un
mode de relation narcissique puisque l’objet n’existe pas encore : toute la libido
est centrée sur le moi… Ces transferts sont caractérisés par l’impérieuse
nécessité que l’autre/thérapeute soit là, qu’il ne manque jamais, contribuant à
recréer l’illusion qu’il est comme collé/annexé de l’autre côté de sa peau
physique/psychique en construction. Le moindre écart (séance annulée,
vacances, interprétation trop hâtive) pourra donner lieu à des explosions de rage
destructrice liée aux angoisses persécutoires, et au mécanisme de défense à
l’œuvre à cette période, soit l’identification projective : “je continue à vivre dans
l’autre et l’autre à travers moi.”
Les transferts archaïques de cette période pourraient aussi être appelés transferts narcissiques, (narcissisme secondaire au sens freudien), dans la mesure où
tout est centré sur le moi en construction. Comme si l’analyste n’existait pas
puisqu’il est fantasmé comme faisant partie du Moi du patient. M. Balint décrit
à sa manière l’aspect relationnel de cette étape lorsqu’il correspond alors à une
structure permanente du sujet :
… “Toute défaillance de leur environnement par rapport à leur attente les
affecte profondément. Dans la vie réelle, les fixations à ces stades de développement présentent des personnes dites narcissiques qui sont rarement capables
de vivre seules. Généralement, poursuit M. Balint, elles vivent avec leur double,
sur le modèle de ces couples célèbres que sont Faust et Méphistophélès, Don
Quichotte et Sancho Panza, Don Juan et Leporello etc… Seul le partenaire terne
et non narcissique est vraiment indépendant et capable de faire face aux hasards
de la vie quotidienne : il est celui dont l’aide et les services sont indispensables
pour éviter que le héros narcissique, brillant et apparemment indépendant, ne
périsse misérablement. Dans la vie réelle, le partenaire terne est souvent la
propre mère du héros narcissique”(2).
C’est dire que le contre-transfert de l’analyste peut être mis à rude épreuve, il
va représenter pendant tout un temps cette mère à la fois indispensable et terne…
Avec M. Neyraud (18) l’on pourrait évoquer et prolonger l’exemple de
manifestations transférentielles appartenant aux différents niveaux de
développement :
Voyant un bouquet de fleurs dans le bureau de l’analyste, le patient au
niveau œdipien s’écrierait : “c’est votre salope de femme qui a encore mis ce
vase de fleurs, pour m’humilier”.
Le patient narcissique : “vous avez mis ce vase de fleurs pour moi, je le sais”.
Le patient au niveau archaïque ne verrait sans doute pas le bouquet de fleurs
comme différencié de l’analyste, aussi ne le remarquerait-il pas, à moins
qu’ayant perçu globalement habituellement le bureau de l’analyste sans fleur,
il ne remarque “que quelque chose a changé” dans l’atmosphère générale,
dégagée par l’analyste. Il n’est pas certain qu’il le ressente comme quelque
chose de positif.
L’étape – ou position - dépressive
Peu à peu, ce que D. Anzieu appelle le double feuillet de la membrane qui
englobe le moi collé à sa mère va se décoller. L’écart entre les deux faces va se
constituer, une face va constituer le moi-peau du bébé, l’autre face va appartenir
à l’objet/la mère; peu à peu la distance peut s’opérer et l’enfant va acquérir la
conscience d’un hors-soi, – c’est le stade du miroir décrit par Lacan au cours
duquel l’enfant peut introjecter une image globale de lui, et une image globale
de l’objet externe. C’est vers le huitième mois, que s’opère le passage de l’introjection d’objets partiels à l’introjection d’objets d’amour complets. (Lacan situe
le stade du miroir entre 6 à 18 mois). Cela correspond à la permanence de
l’image interne. Grâce à l’image interne qui se constitue et devient permanente,
l’enfant va pouvoir tolérer la séparation, la perte, mais cela ne se fait pas sans
difficulté, ni douleur, tant il est vrai que “c’est la lutte contre la douleur et
l’angoisse qui organise le développement de la vie mentale”(4).
La position dépressive est liée à l’expérience de la perte, du manque.
L’angoisse à cette étape sera celle de perdre l’objet (qui peut désormais aller
et venir, donc partir…). On retrouve là globalement les angoisses d’abandon,
d’ordre plus névrotique, mais encore infiltrées à cette étape précoce des
angoisses archaïques que nous venons d’évoquer. La position dépressive
occupe une place centrale dans le développement psychique et dans la potentialité pathologique.
Mélanie Klein a eu le génie de découvrir que ce qui organise la vie mentale,
c’est d’abord le sevrage, c’est-à-dire l’expérience de la perte (du sein réel mais
surtout symbolique). La qualité de ce premier travail de deuil conditionnera
l’issue de toutes les expériences de séparation futures. C’est pourquoi, même
si l’on sort de la zone archaïque proprement dite, il faut insister sur la place
centrale qu’occupe la position dépressive dans le destin psychique. Ce qui rend
le vécu de l’angoisse – plutôt que l’angoisse elle-même – excessivement perturbateur et hostile au développement est toujours la prise de contact avec
l’expérience d’une douleur dépressive.
Le destin de cette douleur dépressive, autrement dit sa transformation en
angoisse autistique (démantèlement) ou paranoïde (arrachement), sera
inhérent à l’état mental lors de l’expérience dépressive. La pathologisation
résultera d’une incapacité majeure de tolérance à la douleur dépressive. Et les
transferts dits archaïques correspondant à la position dépressive témoigneront
de cette incapacité à vivre la douleur dépressive de la perte. Chacune des étapes
du développement contient une potentialité pathologique inhérente à
l’intensité des angoisses spécifiques à chaque état-étape de l’organisation
psychique. Si l’angoisse dépressive est vécue comme une terreur sans nom,
l’enfant l’évacuera par la rigidification autistique. Et l’évacuation émotionnelle
sera garantie au prix du démantèlement de l’appareil psychique et perceptuel.
Si l’angoisse dépressive est vécue comme une amputation du moi, la psyché
s’organisera selon les aménagements symbiotiques (paranoïdes-schizoïdes),
évacuant l’émotion au prix du clivage, lequel nourrira les angoisses persécutoires.
Autrement dit, l’évitement de la douleur dépressive convoque les défenses
spécifiques à chaque état de maturation psychique, responsables d’angoisses
encore plus dommageables.
“La véritable angoisse dépressive est celle tolérée par une psyché qui, suffisamment intégrée, peut éprouver la douleur dépressive, c’est-à-dire faire
l’expérience de la perte” (4). L’angoisse dépressive proprement dite est
éprouvée par la partie non psychotique de la personnalité.
Ainsi ai-je pu prendre la mesure d’une certaine amélioration de l’état de “la
patiente à l’entonnoir” lorsqu’elle a pu dire et redire sa tristesse d’avoir été jadis
si peu comprise, comme abandonnée, séparée trop tôt de sa mère, rejetée par
son père, “il n’y avait pas d’issue” … Elle exprime sa nostalgie, son regret
profond que les choses se soient passées ainsi : “quel gâchis… si j’avais pu m’en
sortir plus tôt, ma vie aurait été tellement différente…”
L’angoisse dépressive propre à la position dépressive concerne essentiellement l’objet et si elle blesse les objets internes, elle ne les détruit pas, “alors
que l’angoisse dépressive qui rejette le sujet dans les positions autistique et
symbiotique est de nature archaïque, elle attaque les objets internes jusqu’à les
détruire” (4).
L’enfant surmonte la position dépressive, autrement dit sort de la névrose
infantile, grâce aux expériences réelles avec les objets du monde extérieur.
Cette étape est atteinte lorsque cette expérience provoque des sentiments de
culpabilité, d’amour (ambivalent) pour l’objet et mobilise des désirs de
réparation. Toutefois, les situations de perte de l’objet peuvent toujours
déclencher des réactions défensives diverses, et tout n’est pas joué à l’abord
de la position dépressive : c’est à ce moment-là que peuvent s’installer les
conditions de la santé mentale, ou bien les conditions de la pathologie, dans
des registres très variés. De l’élaboration de la position dépressive dépend la
santé mentale ultérieure. “La santé mentale repose sur le dépassement de la
position dépressive, grâce à la réparation, basée sur la prédominance des
sentiments de nostalgie envers l’objet d’amour, nostalgie qui est créatrice car
régie par l’amour pour les objets externes et pour les objets internes. La
santé mentale consiste à ne pas détruire les objets externes pour protéger ses
objets internes, ni détruire ses objets internes pour préserver quelque objet
externe” (4).
Les transferts archaïques évoquent – et retracent – les étapes du développement du petit humain au début de sa vie, telles qu’on a pu les nommer
archaïques c’est-à-dire “au commencement”. Soit pour notre propos, jusqu’à
la différenciation entre l’intérieur et l’extérieur, qui suppose la constitution
établie d’objets internes et d’objets externes et donc la permanence de l’objet
interne. Telles sont les angoisses spécifiques qui y sont attachées, les
mécanismes de défense qui y répondent, l’évocation de fantasmes particuliers
à chaque position. Cela parle pour le petit humain de la primitive nécessité
d’être contenu, maintenu, soutenu, bercé, porté, puis d’avoir l’illusion de faire
un avec l’autre dans cette période où s’ébauche l’enveloppe du moi, et de la tout
aussi impérieuse nécessité à se détacher, à se décoller, à se séparer pour exister
comme individu, avec un sentiment d’identité, en relation avec l’autre, avec les
autres. Quel chemin à parcourir en quelques mois !
Et encore, s’il était seul concerné, mais nous savons bien que pour
s’attacher, se coller, s’agripper, pour se détacher, se décoller, se séparer… il faut
être deux, c’est-à-dire le bébé et l’entourage maternant, – le plus souvent, le
bébé et sa mère. Et dans la relation thérapeutique, le patient et l’analyste…
L’humeur de la mère, (ou du thérapeute) sa capacité à trop coller ou trop fort
ou trop longtemps, ou pas assez, ou pas du tout… influenceront inexorablement
celui qui a besoin de s’attacher pour grandir, puis se détacher par la suite. Nous
savons combien les obstacles, les pièges, les embûches peuvent être nombreux,
qui viennent freiner le déroulement des processus, les gêner, voire les empêcher.
D’où les fixations à ces périodes anciennes, les régressions plus ou moins
durables à ces temps et ces zones blessées, d’où les souffrances plus ou moins
conscientes qui encombrent les relations ultérieures, d’où les pathologies des
états-limites évoquées plus haut.
Ce sont elles qui mènent à demander de l’aide, ce sont elles qui vont
s’exprimer du lieu de la blessure, du moment où cela s’est “mal collé”, ou “mal
décollé” ou “trop resté collé”. Et c’est de là que ce qui fut vécu, mal vécu, douloureusement vécu, ce qui est encore en attente d’être comblé, d’être réparé, ou
même d’être simplement construit, va se déplacer sur la personne de celui qui
a fait alliance avec le patient, celui qui a dit qu’il était d’accord pour accompagner, d’accord pour aider à ce que cela change, j’ai nommé l’analyste, le
thérapeute… C’est alors avec lui, sur lui, que vont se rejouer ces attentes d’être
contenu… à satiété, d’être collé à lui en symbiose autant que nécessaire, c’est
avec lui que seront vécues les angoisses d’anéantissement, d’arrachement, c’est
vers lui aussi que sera dirigée la rage explosive et la haine. C’est vers lui que
seront déplacées/transférées ces attentes autrefois non – ou pas assez – entendues,
ou étouffées par un enveloppement trop fort ou trop long. C’est vers lui enfin
que s’orienteront les angoisses de séparation, de perte, du manque, associées
à des sentiments de tristesse, à des retours en arrière, jusqu’au détachement
libérateur. Ces attentes, angoisses, fantasmes, mécanismes de défense provenant
de cette zone archaïque vont être déplacés/transférés sur l’analyste, et ont à être
transformés dans le processus en œuvre transfert/contre-transfert.
Comment vont-elles se dire ? Comment vont-elles être entendues ?
EXPRESSION DES TRANSFERTS ARCHAÏQUES
Selon S. Nacht, seul le silence pourrait donner accès au vécu archaïque :
L’expérience du “retour à l’union fusionnelle, écrit-il, ne s’exprime pas et c’est
ce qui la rend plus difficile à déceler. Cette relation non verbale née jadis dans
le silence de l’indéterminé, de l’indéfini, ne peut retrouver vie que dans le
silence”(15).
M. Balint déplore le manque de “termes techniques” pour rendre compte de
ce qui se passe dans ces “sphères” archaïques : “Assez malheureusement, nous
avons presque totalement omis d’enrichir notre connaissance de ces phénomènes très précoces, très primitifs. (Ces vécus primitifs)… sont entre autres,
la sensation de chaleur, les bruits et les mouvements rythmiques, les murmures
vagues et adoucis, les effets irrésistibles et envahissants des saveurs et des
odeurs, des contacts physiques étroits, des sensations tactiles et musculaires,
en particulier au niveau des mains, et aussi le pouvoir indéniable de tous ces
facteurs de susciter ou d’apaiser les angoisses et les soupçons, de provoquer un
état de contentement bienheureux ou une solitude atroce et désespérée. Du fait
de cette omission, il est fort probable que le temps viendra où nos théories
actuelles seront considérées comme gravement insuffisantes et irrémédiablement boiteuses”(3).
Les transferts archaïques vont en effet exprimer essentiellement des sensations, des ressentis. Cela se fera aussi bien dans les attitudes, les mimiques, les
regards, (trahissant parfois une sorte de sidération) les comportements par
rapport aux horaires des séances (en avance, en retard, l’oubli répété des dates
précises nécessitant un appel téléphonique de nécessaire confrontation avec la
réalité), que dans les silences ou les paroles. Celles-ci sont souvent hachées,
entrecoupées d’onomatopées, chuchotées. Le plus souvent elles expriment et
répètent à satiété, les plaintes, la détresse, le manque ancien, la rage aussi (gestes
saccadés, contenus…).
Y aurait-il un langage spécifique, privilégié, qui permettrait d’exprimer
les vécus archaïques ? N. Fabre souligne la spécificité et l’opportunité “d’un
langage fondé sur l’image” pour exprimer/métaphoriser puis symboliser les
vécus archaïques : “Mon propos est de montrer le contenu de ces silences lorsqu’un langage fondé sur l’image permet en quelque sorte de remonter du
verbal à l’infra-verbal, puis de revenir de l’infra-verbal au verbalisable, au
verbalisé… La remontée vers la chose indicible par la voie de l’image chargée
d’affect et d’émois archaïques me paraît certaine. Le temps du prégénital et
du pré-œdipien, le temps de la fusion des origines, me paraît de ce fait bien
éclairé par l’expérience qu’en vivent et en traduisent les patients (en
analyse)*, à travers les rêves-éveillés proprement dit de ces phases d’extrême
régression”(7).(*Groupe International du Rêve éveillé en Psychanalyse
(G.I.R.E.P.))
Comme si l’imaginaire sollicité par la proposition de “dire avec des
images”, ou plus précisément de “rêver-éveillé” au cours d’une séance
d’analyse, avait la capacité d’ouvrir une voie pour dire l’indicible, mobilisant
ainsi la problématique inconsciente du sujet. Celle-ci peut alors s’exprimer,
prendre sens, se métaboliser.
Ainsi les analyses proposant et utilisant le rêve-éveillé en séance comporteraient une originalité dont l’une des dimensions – et pas la moindre – serait
de proposer un langage fondé sur l’image, langage privilégié pour exprimer des
sensations, des ressentis corporels, des terreurs “sans nom” comme le dit
Winnicott, appartenant au vécu archaïque. N. Fabre cite un extrait du rêveéveillé d’un patient régressé ou fixé dans ces zones archaïques :
“J’avance dans cette masse énorme, élastique, qui me presse de tous côtés.
Je ne sens même pas si j’avance tant ça me semble élastique, ça se referme de
partout; c’est peut-être comme la boue des enlisés. C’est noir. Je pousse,
j’étouffe, ça sent mauvais, ça va m’entrer dans le corps par tous les orifices. J’ai
envie de crier, mais il faut pas que j’ouvre la bouche; d’abord personne n’entendrait; ça me donne envie de vomir… c’est tiède… c’est une drôle de boue très
lisse, très fine, très tiède au fond, c’est doux à toucher sur tout le corps, ça doit
être ça les bains de boue, si je me roulais en boule, si je ne bougeais plus, ça me
porte, on est bien, c’est ça qu’il faut, me rouler en boule, ne plus bouger, ça me
berce, ça fait hum, hum, hum… quelle horreur, ça tape, ça tape, j’entends mon
cœur, ça cogne, c’est étourdissant, il faut en finir”(8).
Telle autre patiente n’a pu exprimer son vécu fusionnel, étouffant, à une
image maternelle immature, qu’en utilisant l’image proprement onirique de
deux personnages englués, “comme en gomme, c’est visqueux, l’un porte
l’autre, l’autre porte l’un, mais c’est collé, c’est répugnant, insupportable, je
n’arrive pas à le dire autrement…”. Cette image viendra ponctuer de manière
récurrente l’évolution de la cure, pour signifier soit l’engluement “qui fige
tout”, toujours proche, redouté et tentateur à la fois, soit pour marquer le chemin
parcouru vers la séparation libératrice.
Madeleine Natanson souligne le double rôle qu’aurait le rêve éveillé – pour
ces patients régressés ou fixés dans ces zones archaïques – : à la fois soutien,
“holding et handling… pellicule qui protège… et qui permet que le dévoilement, la révélation puisse se jouer, et surface de projection regardée en même
temps que l’analyste, qui joue alors le rôle de “l’autre indispensable à la prise
d’identité”(17).
Le rêve éveillé analytique fonctionnerait à la fois comme un moi-peau, et
comme écran/support d’image. Alors “l’analyste intouchable dans sa proche
enveloppe… permettra peu à peu tout au long de la cure, de récupérer une peau,
sa peau, d’être bien dedans, qu’elle ne soit ni passoire, ni cuirasse ni lieu de
souffrance”(17).
D’autre part, si le temps archaïque est le temps de la constitution progressive
de la délimitation d’un espace intérieur et d’un espace extérieur, nous l’avons
vu, c’est aussi le temps du nourrissage de cet espace psychique.
Or, la proposition de rêver éveillé ou de traduire un ressenti en images, puis
en mots, convoque les ressorts propres à la métaphore (et au rêve) : cela favorise
le processus de formation du symbole et de la pensée, ainsi que, progressivement, la construction de l’image interne. “Dans la rêverie commence le
processus de formation du symbole et de la pensée.” (4).
Il se passe là – même a minima – le début d’une élaboration symbolique :
la chose n’est plus ineffable, l’image n’est plus tout à fait informable. C’est
symboligène dirait F. Dolto. C’est comme une “hormone psychique” dirait
G. Durand… Comme si la proposition – et la production – de R.E., d’images,
favorisait la production de véritable substance psychique, un moyen
permettant de lier, de maintenir les parties éparses du psychisme.
Au début d’une analyse avec ces patients présentant des “états-limites” – et
parfois pour longtemps – ces traductions par une image, ou deux, sont les seules
possibilités du patient pour exprimer ce qu’il ressent. Il n’est que de voir l’effet
de sédation que lui procure ce recours.
La cure de Bertrand – analysée et décrite par N. Fabre (7), illustre cette
capacité d’expression, de métaphorisation et de sédation offerte par le rêve
éveillé analytique : “Après un long silence… semblant éprouver une émotion
intense, Bertrand dit : “là je sens que je vis quelque chose… j’ai la sensation que
j’existe… c’est chaud… c’est rassurant… j’ai le cœur qui bat. Après un long
moment de silence, Bertrand déplore d’avoir perdu ce “quelque chose” qu’il a
un instant ressenti : il est à la limite de l’effroi maintenant”. Il est assis dans son
fauteuil, nous sommes en face à face. Comme je l’invite à traduire en image son
état du moment, Bertrand, après un nouveau silence, décrit un œuf. Il voit un
œuf”… Le lieu clos de l’œuf peut être métaphorisé de diverses manières : il
devient forêt, clairière, cabane… etc…”. Cet effet de bien-être, correspond me
semble-t-il au pouvoir de rassemblement psychique de la métaphore, du rêve.
La “femme à l’entonnoir” reste incapable d’entrer dans un Rêve éveillé un peu
prolongé. Cependant dès le début, la capacité d’exprimer par une image ce
qu’elle ressentait apportait sédation de l’angoisse et surtout “ouverture à autre
chose qu’elle ne soupçonnait pas”. Plus tard, – beaucoup plus tard… – elle
m’apportera régulièrement des poèmes qu’elle écrit – et que d’une certaine
manière elle me destine qui expriment ses “états d’âme” de manière effectivement très poétique. De plus, ils sont écrits au verso d’une carte imagée “qui
va avec le texte”. Tout ce “matériel” peut alors donner lieu à des associations,
comme le permettrait un rêve éveillé “classique”.
Ainsi, l’état de rêve, le recours à l’image, permettraient-ils non seulement
un langage métaphorique permettant de “parler” des sensations primitives, mais
cet “état de rêve-éveillé” constituerait aussi un élément essentiel de rassemblement des parties éparses du psychisme, et de nourriture psychique. La
pratique du rêve-éveillé du point de vue de la relation thérapeutique semble
donc permettre que se dise l’indicible et que les affects primaires soient communiqués – qu’ils concernent le passé du patient ou l’aujourd’hui de sa relation à
son analyste.
“Il est aussi de permettre à l’analysant l’assurance à tout moment que
l’émotion vécue et traduite dans ce langage partagé est aussi partagée avec
l’analyste, qu’une connivence et une complicité se jouent dans l’espace du
rêve”(7), jouant alors dans le transfert du patient, “le rôle de cet autre, indispensable à la prise d’identité”.
Cet autre indispensable … le thérapeute.
Dans le prolongement de ces réflexions, je souhaite proposer deux observations. La première émane du troisième Congrès de maternologie et de
périnatalogie (5). L’observation réalisée permet de montrer que l’éprouvé d’une
satiété globale complète par le bébé est lié à la capacité de sa mère à lui offrir
trois temps successifs en interaction avec elle :
- 1ère phase : le bébé a faim, il boit, tendu exclusivement vers l’absorption
de la nourriture. C’est la phase de restauration biologique.
- 2ème phase : il se détend un peu, et tout en continuant à téter il regarde la
mère, qui le regarde, il s’arrête de téter, et puis il repart, l’échange de regards,
de sourires parfois, se poursuit : c’est le temps de la relation, de la rencontre.
- 3ème phase : il est rassasié et il s’endort dans les bras de sa mère.
Se passent alors deux processus concomitants :
Le nouveau-né s’endort tout de suite dans le sommeil de rêve (propre aux
nouveau-nés pendant les premiers mois de vie), et la mère elle aussi détendue,
entre dans une sorte de rêverie. C’est le temps de la rêverie partagée.
Et l’on considère que la mère va bien, ou va mieux, lorsqu’elle est capable
de fournir à son enfant ces trois temps. De même que nous pouvons considérer
que la satiété globale pour le bébé est constituée par ces trois temps (biologique,
rencontre psychique, rêverie partagée).
L’autre observation m’est fournie par la notion de “fonction alpha” de Bion
qui désigne par là, la capacité de rêverie de la mère. La capacité de rêverie de
la mère définie comme un état d’esprit particulier correspond à l’état de préoccupation maternelle primaire. Winnicott le décrit comme un “état organisé…
qui pourrait être comparé à un état de repli, ou à un état de dissociation, ou à une
fugue, ou même encore à un trouble plus profond, tel qu’un épisode schizoïde,
au cours duquel un des aspects de la personnalité prend temporairement le
dessus” (20). Cet état se manifeste pendant les premiers mois de la vie de son
enfant; la mère est alors capable de se mettre à la place de son bébé et de
répondre à ses besoins. La mère doit être capable d’atteindre cet état d’hypersensibilité dans son attitude vis-à-vis du nourrisson, pour s’en remettre ensuite.
Cette capacité de rêverie de la mère permettrait au nouveau-né “de projeter dans
la mère les sentiments monstrueux qu’il éprouve, par exemple le sentiment qu’il
est en train de mourir, et de les réintrojecter après qu’ils aient été transformés
par la mère … Si la projection n’est pas acceptée par la mère, le petit enfant a
l’impression que son sentiment de mourir est dépouillé de toute la signification
qu’il peut avoir. Il réintrojecte alors non pas une peur de mourir devenue
tolérable mais une terreur sans nom”(4). Cela peut s’observer couramment dans
la vie quotidienne : G. Haag citée par A. Ciccone et M. Lhopital (4) rapporte des
propos de mères commentant les agrippements normaux de leur nourrisson tels
que : “ne t’agrippes pas comme ça… je ne vais pas te noyer… je ne vais pas te
laisser tomber… Ces paroles reflètent une compréhension intuitive au plus près
de ce que vit l’enfant… C’est en quelque sorte grâce à sa capacité de rêverie que
la mère, peut détoxiquer les angoisses primitives du bébé”.
Ce processus fonctionne sans doute de la même façon dans la situation
analytique. Dans cette hypothèse, la capacité de rêverie de l’analyste, serait
alors la condition de la naissance – ou de la réparation/restauration – psychique
du patient. Peut-on dire que la proposition de rêver éveillé, – puis d’accueillir
et partager le rêve du patient – (particulièrement le patient fixé/régressé à ces
étapes archaïques) reproduit en quelque sorte les conditions de cette rêverie
partagée nécessaire à la maturation psychique, permettant l’élaboration du Moipeau, à travers ses phases de contenant, de symbiose, avant d’arriver à la
constitution de l’enveloppe différenciée ? La capacité de rêverie maternelle (ou
du thérapeute) permettrait la mentalisation de l’expérience, et l’accès progressif
à l’activité de pensée symbolique.
LA CAPACITÉ DE RÊVERIE DE L’ANALYSTE
L’on peut penser qu’il possède – peut-être plus que d’autres – cette capacité
de rêverie; c’est son écoute spécifique qui va lui permettre d’accueillir le rêve
du patient, puis va le conduire à reconstruire intérieurement en images les mots
entendus. Il va donc être question, d’une communication en résonance à deux
circuits, comme l’écrivait Jean Nadal en 1976 : “l’un, celui de l’analysant, allant
de la chose, à l’image et au mot; l’autre, celui de l’analyste, passant du verbe
à l’image pour ressentir le vécu de la chose, son donné à ressentir”(16).
Dans cette hypothèse, l’analyste “rêve-éveillé” va donc être le passeur,
l’accompagnateur qui favorise de manière spécifique l’aller vers les contrées
anciennes, archaïques, il va être celui qui va accueillir les angoisses, les rages
et qui, grâce à sa capacité de rêverie va les retenir en lui, restituant au patient
les angoisses transformées, devenues angoisses tolérables, comme jadis, la
mère, (l’environnement maternant), aurait dû le faire. Mais, il doit être aussi
celui qui assure le retour, l’expérience symbolique de la sortie, de la différenciation et de la séparation d’avec les expériences d’interpénétration et de fusion.
Il pose les jalons de la sortie, d’abord en demandant que le R.E. se dise, se parle.
“La parole qui jaillit est comme une découpe dans sa réalité intérieure vécue
comme confuse, indifférenciée…”(16).
Il les pose pourrait-on dire, en parlant de ce contenu imagé, au même niveau
que le patient, en utilisant dans ses éventuelles relances le même langage, qui
peut évoquer le magma, ce qui colle et englue, ou un langage comme infantile,
non formé.
“En adoptant “le langage intime”, sorte de “petit langage” dont parle Spitz,
il donne à entendre et à voir au rêveur qu’il prend en compte ces images comme
si elles existaient comme des réalités internes, des objets internes de l’analysant”(16). Il pose encore les jalons de la sortie, lorsque plus tard, il propose
des interprétations, des prises de sens.
Comment en sortir ? Fondamentalement, le chemin vers la sortie de
l’archaïque passe par le désir du thérapeute. C’est lui qui est porteur et mobilisateur du projet de sortie de la symbiose, donc de la séparation.
Un piège existe : celui de se sentir trop bien dans cette relation duelle, dans
cette interpénétration, dans cette rêverie partagée, – qui caractérisent ces transferts et contre-transferts archaïques – et de vouloir alors, inconsciemment, y
rester.
Si l’on peut compter sur l’effet maturatif propre au patient (restauré peu à
peu et donc mobilisé de manière dynamique), c’est je crois le projet du thérapeute de vivre la séparation, de sortir de l’état archaïque, qui va aider le patient
à s’en sortir lui-même. C’est le sujet qui doit se séparer et non l’objet dit
Winnicott. N. Fabre ajoute : “Le patient ne peut devenir autonome que si le
thérapeute est prêt à le laisser aller”(7).
Cela passe, nous l’avons vu par l’expérience de la séparation associée à la
vraie douleur dépressive de la perte de l’objet. L’autre piège serait celui de
vouloir en sortir trop tôt. Toute intervention interprétative faite trop tôt ne
pourrait être vécue que comme proposition, voire exigence de séparation, de
rejet, et de fait source de morcellement et de mort pour le sujet – dans la mesure
où ce n’est pas lui qui en a pris l’initiative”. Outre le temps, la patience, le nécessaire ressourcement personnel du thérapeute qui permettent que le thérapeute
puisse se maintenir aussi longtemps qu’il le faudra là où est le patient, pour qu’il
puisse plonger avec lui tout en restant sur la rive pour reprendre une expression
de Nicole Fabre, il est donc nécessaire que l’analyste reste fidèle à son projet
“d’aller vers un progrès”.
Il est important de différencier le temps “suffisamment long et bon” nécessaire à la reconstruction ou à la construction de ces parts archaïques de la
personnalité, de ce qui serait répétition. Pouvons-nous conclure avec un extrait
de la Communication faite par S. Nacht lors de la XIVème Conférence des
psychanalystes de langue française le 1er novembre 1951 (6):
“… Lorsqu’on estime avoir épuisé la phase pendant laquelle les différentes
étapes régressives ont apporté suffisamment de matériel de remémoration et
d’intégration, l’attitude de l’analyste doit changer. Définir cette attitude n’est
pas facile, disons qu’elle doit substituer une présence (prolongement de la
réalité) à l’écran classique qui n’est qu’un vide dans lequel continue de s’épanouir la vie fantasmatique de l’analysé”.
“Définir cette attitude n’est pas facile” dit S. Nacht…
Qui le contredirait ?
·
(1) Anzieu D. (1985). Le Moi-peau. Paris : Dunod, 254 p.
·
(2) Balint M. (1991). Le défaut fondamental. Paris : P.B. Payot, 268 p.
·
(3) Balint M. (1976). Amour primaire et technique psychanalytique in Études psycho-thérapiques, 26,211.
·
(4) Ciccone A. et Lhopital M. (1997). Naissance à la vie psychique. Paris : Dunod,
298 p.
·
(5) 3ème Congrès de Maternologie et de Périnatalogie (novembre 1999) “La maternité,
parlons-en”. Versailles.
·
(6) XIVème Conférence des Psychanalystes de Langue française (1952). Le problème
du transfert, Revue française de Psychanalyse, 1-2.
·
(7) Fabre N. (1979). Avant l’Œdipe. Paris : Masson, 149 p.
·
(8) Fabre N. (1976). Préliminaire, Études psychothérapiques, 26,211.
·
(9) Freud S. (1975). Introduction à la psychanalyse. Paris : Payot, 443 p.
·
(10) Freud S. (1985). Pour introduire le narcissisme, La vie sexuelle. Paris : P.U.F.
·
(11) Haag G. (1988). Aspects du transfert concernant l’introjection de l’enveloppe en
situation analytique individuelle et groupale : duplication et dédoublement, introjection du double feuillet, in Gruppo, 4,71-84.
·
(12) Jacob C. (2000). Peut-on encore élever ses enfants ? Paris : Fleurus-Mame, 189 p.
·
(13) Laplanche J et Pontalis J.B. (1976). Vocabulaire de psychanalyse. Paris : P.U.F.
·
(14) Nacht S. in XIVème Conférence des Psychanalystes de Langue française, Op. cité.
·
(15) Nacht S. (1963). La présence du psychanalyste. Paris : P.U.F., 204 p.
·
(16) Nadal J. (1976). A propos de certains lieux et de certains liens. Études psychothérapiques, 26,259-270.
·
(17) Natanson M. (1986). Sommeil et vigilance. Quelques aspects du transfert dans les
vécus archaïques, Études psychothérapiques, 64,107-111.
·
(18) Neyraud M. (1998). Le transfert. Étude psychanalytique. Paris : P.U.F., 281 p.
·
(19) This B. (1976). L’archaïque, Études psychothérapiques, 26,217-224.
·
(20) Winnicott D.W. (1975). Jeu et réalité. Paris : Gallimard, 212 p.