2001
Imaginaire & Inconscient
L’évolution du concept de transfert chez Freud
Jacques Natanson
Professeur honoraireUniversité Paris X Nanterre Membre associé du G.I.R.E.P.450 allée du clair vallon 76230 Bois-Guillaume
La notion de transfert apparaît dans l’œuvre de
Freud dès 1895. Il s’agit surtout de la relation médecinmalade. Dans la cure de Dora, comme dans celle de l’Homme aux
rats, il est question des transferts autant que du transfert, qui
joue cependant un rôle décisif, éclairci dans les textes postérieurs, à la fois comme résistance et comme moteur de la cure.Mots-clés :
Transfert, Cure, Traitement, Résistance, Dynamique.
The notion of transference appears in Freud’s
works as early as 1895. It primarily concerns the practitionerpatient relation. In Dora’s treatment as well as in the Rat
Man’s one, transferences are in question as much as transference which plays, however, a decisive role, enlightened in
later texts, both as resistance to and motor of treatment.Keywords :
Transference, Treatment, Resistance, Dynamics.
Selon Le vocabulaire de psychanalyse de Laplanche et Pontalis, la notion
de transfert (Ubertragung en allemand, transference en anglais) désigne “le
processus par lequel les désirs inconscients s’actualisent sur certains objets dans
le cadre d’un certain type de relation établi avec eux et éminemment dans le
cadre de la relation analytique. Il s’agit là d’une répétition de prototypes infantiles vécue avec un sentiment d’actualité marqué.”
Freud ne parle jamais du transfert sans en souligner l’étrangeté – le caractère
surprenant, gênant, incongru. Beaucoup de ces passages sont connus. Celui-ci
l’est moins. A la fin de
Psychanalyse et médecine, Freud vient de parler de
l’influence personnelle de l’analyste, qui est le vrai moteur de la cure, car c’est
la foi et l’attachement du névrosé envers l’analyste qui le poussent à travailler
à sa propre guérison et à surmonter les résistances. Tout ne va-t-il pas alors au
mieux ? demande l’auditeur impartial. “Oui, cela devrait être, répond Freud.
Mais alors surgit une complication inattendue. Ce fut peut-être la plus grande
des surprises pour l’analyste : le sentiment que le malade se met à lui porter est
d’une nature toute particulière. Le premier médecin – ce n’était pas moi
[1] – qui
tenta une analyse se heurta à ce phénomène et en fut décontenancé. Ce
sentiment est en effet, pour parler clair, de nature amoureuse. Voilà qui est
curieux, n’est-ce pas ?”
[2]. Freud note que ce sentiment est en contradiction avec
l’attitude réservée de l’analyste, et le fait que souvent il n’a rien d’un séducteur :
les rapports du malade avec l’analyste “ne devraient comporter qu’une certaine
dose de respect, de confiance, de reconnaissance et de sympathie humaine”
[3].
Or on trouve toujours dans la situation analytique cet amour compulsionnel,
“sans qu’on en puisse trouver une explication rationnelle”.
Freud note cependant que le caractère compulsionnel n’est pas étranger aux
autres amours. Et il indiquera que le transfert est “un phénomène humain général,
il domine toutes les relations d’une personne donnée avec son entourage
humain”
[4]. S’agissant de l’amour “analytique”, poursuit Freud dans le texte que
j’ai commencé à citer, on finit par comprendre ce qui se passe : “le malade
répète,
sous la forme de cet amour pour l’analyste, des événements psychiques qu’il
a déjà une fois vécus – il a
transféré sur l’analyste des attitudes psychiques qui
étaient déjà prêtes en lui et sont en rapport intime avec sa névrose. Et il répète
aussi sous nos yeux ses réactions de défense d’alors; il aimerait reproduire,
dans ses rapports avec l’analyste, toutes les vicissitudes oubliées de sa vie. Ce
qu’il nous montre est ainsi le noyau de son histoire intime, il
le reproduit de
façon palpable, présente, au lieu de s’en souvenir ”
[5].
Il me semble qu’on trouve dans ce texte l’essentiel de la définition du transfert
comme répétition en acte, opposée à la remémorisation – et aussi les ambiguïtés
qui ont conduit par la suite à poser un certain nombre de problèmes sur lesquels
les différents courants de la psychanalyse ne sont pas d’accord aujourd’hui. Le
transfert est-il une notion très générale, s’appliquant à tous les aspects de la vie
affective et relationnelle – et en ce sens on peut parler de transfert en éducation,
en médecine, dans les relations de travail et les institutions ? Ou faut-il limiter
l’usage du terme de transfert à la situation analytique, dans le cadre de laquelle
il a été découvert ? Et dans cette dernière hypothèse, faut-il appeler transfert
l’ensemble de la relation entre l’analysant et l’analyste – ce que semble faire
parfois Freud lui-même – ou le réserver, comme cela semble être le cas dans
le texte que je viens de commenter, à la phase où les sentiments de l’analysant
prennent la forme, jugée plus ou moins excessive et étonnante, de l’amour de
transfert, voire même à la phase appelée parfois névrose de transfert ? Rappelons
à ce propos que le terme de névrose de transfert a deux sens. Il peut désigner :
- soit les névroses comme l’hystérie ou la névrose obsessionnelle, qui, par
opposition aux névroses narcissiques, comportent un déplacement de la libido
du moi sur des objets, et se prêtent à la constitution d’une névrose de transfert
au sens suivant;
- soit la névrose artificielle dans laquelle tendent à s’organiser les manifestations du transfert.
Nous essayerons d’abord de retrouver les premières ébauches de la notion
de transfert dans l’histoire de la découverte par Freud de la psychanalyse.
Le transfert apparaît bien dans la première expérience de traitement d’une
malade par ce qu’elle appelait elle-même la “talking cure”. Il s’agit du cas
d’Anna 0., traité par Breuer en 1880-1882, alors qu’il ne connaissait pas encore
Freud, et rapporté à Freud par la suite, avant d’être décrit dans leur livre commun
Etudes sur l’hystérie, de 1895. Mais Breuer ne parlait guère de l’issue du
traitement, au grand étonnement de Freud. Il disait d’ailleurs que chez cette
malade le facteur sexuel ne jouait aucun rôle. Mais Freud finit par reconstruire
cette issue à partir de certaines remarques de Breuer : “Après que le travail
cathartique eût semblé terminé, s’était tout à coup produit chez la jeune fille un
état d’“amour de transfert” qu’il n’avait plus alors rapporté à sa maladie, ce qui
fait que tout interdit il avait pris la fuite”
[6]. C’est peu après que Freud fait lui-même
la première expérience du transfert, qui est une des raisons de sa décision d’abandonner l’hypnose, dont “les plus beaux résultats eux-mêmes s’évanouissent
soudain, dès que la relation personnelle au patient était troublée. Ils reparaissaient, certes, lorsqu’on avait trouvé le chemin de la réconciliation, mais on
avait appris que la relation affective personnelle était plus puissante que tout
travail cathartique et justement ce facteur se soustrayait à notre maîtrise. Puis
je fis un jour une expérience qui me montra sous un jour des plus crus ce que je
soupçonnais depuis longtemps. Comme ce jour-là je venais de délivrer de ses
maux une de mes plus dociles patientes, chez qui l’hypnose avait permis les tours
de force les plus réussis, en rapportant ses crises douloureuses à leurs causes
passées, ma patiente, en se réveillant, me jeta les bras autour du cou. L’entrée
inattendue d’une personne de service nous évita une pénible explication, mais
nous renonçâmes de ce jour, et d’un commun accord, à la continuation du
traitement hypnotique. J’avais l’esprit assez froid pour ne pas mettre cet
événement au compte de mon irrésistibilité personnelle et je pensais maintenant
avoir saisi la nature de l’élément mystique agissant derrière l’hypnose. Afin de
l’écarter, ou du moins de l’isoler, je devais abandonner l’hypnose”
[7].
Freud revient sur cet aspect affectif de la relation médecin-malade dans les
Etudes sur l’hystérie, en commençant par la relation vue du côté du médecin,
sous l’aspect qu’on appellera par la suite le contre-transfert : “le procédé en question
(la psychothérapie telle qu’il la pratique en 1890, où il n’a pas encore abandonné
l’hypnose) est fatigant pour le médecin, lui prend un temps considérable et
présuppose chez lui un grand intérêt pour les faits psychologiques et beaucoup
de sympathie personnelle pour les malades qu’il traite” (souligné par moi, J.N.).
Freud indique que la difficulté concerne aussi les malades : “l’adhésion totale
des patients, leur entière attention, mais surtout leur confiance sont indispensables
puisque l’analyse nous entraîne toujours vers les faits les plus secrets, les plus
intimes. Bien des malades, parmi ceux auxquels le traitement se prêterait le mieux,
échappent au médecin dès qu’ils ont le moindre soupçon de la voie où va les
entraîner cette investigation. Pour
ceux-là, le médecin est demeuré un étranger
(souligné par moi, J.N.). D’autres se décident à se livrer au médecin, à lui témoigner
une confiance que l’on n’accorde généralement que par choix libre et sans qu’elle
soit jamais exigible. Pour ces patients-là, il est presque inévitable que les rapports
personnels avec leur médecin prennent, tout au moins pendant un certain temps,
une importance capitale. Il semble même que
cette influence exercée par le médecin
soit la condition même de la solution du problème”
[8].
Freud enfin, toujours dans ce même chapitre, se penche sur les cas où la
relation avec le malade est “troublée” de telle sorte que cesse la docilité du malade
vis-à-vis du médecin, et que la prise de conscience des idées pathogènes est
rendue plus difficile.
Ce trouble se produit dans trois cas :
- la malade se croit négligée, humiliée ou offensée par le médecin;
- la malade a peur de trop s’attacher au médecin, d’en être trop dépendante
ou même de lui être “sexuellement asservie”;
- la malade craint de reporter sur la personne du médecin les représentations pénibles nées du contenu de l’analyse : “le transfert au médecin est réalisé
par une fausse association”
[9]. Une patiente complètement bloquée au cours d’une
séance finit par avouer à Freud qu’elle avait éprouvé pour lui, au cours de la
précédente, le même désir d’être embrassée qu’elle avait éprouvé longtemps
auparavant lors d’une conversation avec un autre homme. “Le contenu du désir,
explique Freud, avait surgi dans le conscient de la malade, mais sans être accompagné du souvenir des circonstances accessoires susceptibles de situer ce désir
dans le passé. Le désir actuel se trouva rattaché, par une compulsion associative,
à ma personne… Dans cette mésalliance (en français dans le texte) – à laquelle
je donne le nom de faux rapport – l’affect qui entre en jeu est identique à celui
qui avait jadis incité ma patiente à repousser un désir interdit”. La solution, à
cette époque (antérieure à la découverte de Œdipe), est toujours de “ramener
l’obstacle au conscient du malade”
[10].
C’est dans le texte Fragment d’une analyse d’hystérie, paru en 1905, qu’apparaît pour la première fois clairement la notion de transfert. Il s’agit du fameux
cas de Dora, une jeune fille que Freud traita pendant les trois derniers mois de
l’année 1899. Le cas de Dora est relativement un échec puisque Dora interrompt la cure au bout de trois mois, alors que Freud envisageait une année. Mais
Freud lui-même, dans le texte qu’il publie, attribue cet échec à la méconnaissance du transfert, ou du moins à un traitement inadéquat du transfert.
On sait que Dora est plus ou moins coincée dans un réseau de relations entre
ses parents – surtout son père – et un couple d’amis de ses parents, M. et Mme K.
Mme K. est la maîtresse du père de Dora – mais il y avait eu aussi une intimité
quasi amoureuse entre Mme K. et Dora. Par ailleurs, l’occasion de certains
troubles chez Dora ayant donné lieu à la demande de traitement avait été fournie
par une tentative de séduction de M. K. sur Dora, essayant de l’embrasser et
recevant une gifle.
Commentant le départ de Dora, Freud semble l’interpréter dans un premier
temps comme une vengeance dirigée contre le fait qu’il a réveillé en elle “les
pires démons incomplètement domptés au fond de l’âme humaine”. Et il se
demande :
“Serais-je parvenu à retenir la jeune fille si j’avais moi-même joué vis-à-vis d’elle un rôle, si j’avais exagéré la valeur qu’avait pour moi sa présence et
si je lui avais montré un intérêt plus grand, ce qui, malgré l’atténuation qu’y
eût apporté ma qualité de médecin, eût un peu remplacé la tendresse tant désirée
par elle ? Je ne sais.” Et il poursuit : “Comme une partie des facteurs qui
s’opposent à nous en tant que résistance nous restent, dans tous les cas, inconnus,
j’ai toujours évité de jouer des rôles et me suis contenté d’une part psychologique plus modeste. Malgré tout l’intérêt théorique, tout le désir qu’a le médecin
d’être secourable, je me dis qu’il y a des limites à toute influence psychique et
je respecte de plus la volonté et le point de vue du patient”
[11].
Dans la conclusion, analysant de façon plus systématique, et sans doute avec
plus de recul, les causes de l’échec de la cure de Dora, Freud renvoie précisément à la notion de transfert, en indiquant clairement que dans un certain
nombre de cas “le retard apporté à la guérison ou à l’amélioration n’est en réalité
dû qu’à la personne du médecin”
[12].
Il définit les transferts (le pluriel doit être noté) comme “de nouvelles éditions,
des copies des tendances et des fantasmes qui doivent être éveillés et rendus
conscients par les progrès de l’analyse, et dont le trait caractéristique est de
remplacer une personne antérieurement connue par la personne du médecin”
[13].
Des états psychiques antérieurs revivent, non comme états passés, mais comme
états actuels, orientés sur la personne du médecin. Ce que résume ainsi Michel
Neyraut dans son livre
Le transfert : “ le transfert est un quiproquo à contre-temps. Son dépassement consiste à le renvoyer à qui de droit et à sa place”
[14].
Le transfert, poursuit Freud, ne peut être évité, “il faut combattre cette
nouvelle création de la maladie comme toutes les précédentes”, mais c’est plus
difficile. Car le malade fournit du matériel pour l’interprétation avec les rêves
et les associations, “c’est le malade lui-même qui donne toujours le texte. Mais
le transfert, par contre, doit être deviné sans le concours du malade, d’après de
légers signes et sans pêcher par arbitraire. Cependant, le transfert ne peut être
évité, car il est utilisé à la formation de tous les obstacles qui rendent inaccessible le matériel, et parce que la sensation de conviction relative à la justesse
des contextes reconstruits ne se produit chez le malade qu’une fois le transfert
résolu”
[15].
On voit que l’accent est mis sur le transfert comme résistance, même s’il y
a une allusion au fait que l’interprétation – construction n’entraîne la conviction
du patient qu’une fois qu’on est passé par le transfert et qu’on l’a dépassé.
Toutefois, un peu plus loin, Freud va jusqu’à écrire : “le transfert, destiné à
être le plus grand obstacle à la psychanalyse, devient son plus puissant auxiliaire
si on réussit à le deviner chaque fois et à en traduire le sens au malade”
[16]. Ici,
la notion de transfert est généralisée (le transfert) et envisagée comme un
processus global, présent non seulement dans la cure psychanalytique, mais
dans tous les processus de guérison (dans les maisons de santé, dans l’hypnose)
où ce qui est décisif ce sont “les transferts que le malade effectue régulièrement
sur la personne du médecin”. Mais dans les cas autres que la cure psychanalytique il s’agit de “transferts affectueux et amicaux”, et le malade se détache du
médecin qui ne lui est pas “sympathique” (les guillemets sont de Freud). Par
contre, dans le traitement psychanalytique, “même les tendances hostiles doivent
être réveillées, utilisées pour l’analyse en étant rendues conscientes; ainsi se
détruit sans cesse à nouveau le transfert”. On voit ici apparaître la différenciation
entre la simple bonne relation affective et confiante au médecin sympathique,
et une utilisation systématique du transfert en tant qu’émergence de tendances
inconscientes, aussi bien négatives que positives, qui peuvent être analysées –
et aussi “détruites” en tant que perturbatrices inconscientes.
Dans le cas de Dora, explique Freud, l’empressement avec lequel elle mit
à sa disposition une partie du matériel pathogène “me fit oublier de prêter
attention aux premiers signes de transfert qu’elle préparait au moyen d’une autre
partie de ce même matériel, partie qui me restait inconnue”. Il apparaissait
clairement à Freud que Dora lui associait l’image de son père – ce qui l’empêcha
de voir ce qu’il aurait dû voir, à savoir que c’est aussi bien l’image de M. K.
que Dora transférait sur lui. Notamment, p. 53 et suivantes, Dora raconte que
le matin au réveil elle perçoit une odeur de fumée – ce qui évoque pour Freud
le fait que lui-même énonce souvent, quand il interprète, l’adage : “il n’y a pas
de fumée sans feu”. Freud, par la suite, assimilera ce fantasme au désir de recevoir
un baiser de fumeur, comme celui qu’elle avait reçu de M. K. En fait, tout se
passe comme si Dora assimilait Freud à M. K., en vertu d’un facteur inconnu
qu’il dit ne pas avoir réussi à découvrir, et elle se vengeait de Freud en le quittant
comme elle avait quitté M. K. pour le punir de l’avoir abandonnée au profit
d’une gouvernante qui lui avait raconté son aventure avec M. K. – le récit de
cette gouvernante étant rapporté par Dora dans la dernière séance. Freud avait
bien repéré quelque chose de ce processus, mais, explique-t-il, “je négligeai ce
premier avertissement, je me dis que j’avais encore largement le temps puisqu’il
ne se présentait pas d’autres signes de transfert et que le matériel de l’analyse
n’était pas épuisé. Ainsi, je fus surpris par le transfert et c’est à cause de ce facteur
inconnu par lequel je lui rappelais M. K. qu’elle se vengea de moi, comme elle
voulait se venger de lui; et elle m’abandonna comme elle se croyait trompée
et abandonnée par lui. Ainsi, elle mit en action une importante partie de ses
souvenirs, au lieu de la reproduire dans la cure”
[17]. Ce qui confirme Freud dans
cette hypothèse, c’est que Dora, quinze mois plus tard, vient le trouver pour
une névralgie faciale qui dure depuis quinze jours, et Freud lui fait reconnaître
qu’elle a lu il y a quinze jours une nouvelle le concernant. La névralgie faciale
est interprétée comme autopunition de la gifle donnée à M. K., assimilé à Freud.
C’est seulement dans une note de la page 90 en 1923 que Freud, avec plus
de recul, prend conscience de sa véritable erreur : il n’avait pas perçu que la
tendance psychique inconsciente de Dora était son amour homosexuel pour
Mme K. dont elle vantait la blancheur de la peau, qui faisait l’objet de sa jalousie
pour ses rapports avec son père et avec M. K., et qui avait été son initiatrice
sexuelle, ce qui explique que Dora est capable de comprendre le sens d’associations qui impliquent des connaissances anatomiques précises (nymphes –
petites lèvres, par exemple). Freud ajoute cette remarque qui situe bien le lien
entre perception du transfert et contre-transfert : “avant que je reconnusse
l’importance des tendances homosexuelles chez les névrosés, j’échouais souvent
dans des traitements ou bien je tombais dans un désarroi complet”.
Avec L’homme aux rats, nous avons une cure achevée, dont non seulement
le texte est publié, mais pour laquelle nous avons tout à fait exceptionnellement
conservé les notes de Freud, qu’il détruisait d’habitude et dont il existe aux
P.U.F. une édition bilingue avec une traduction d’Elga Ribeiro Hawelka. Celle-ci note dans son commentaire qu’un transfert amical réciproque s’établit dès
le premier entretien. Le patient, Ernst Lehrs, porte le même prénom que le second
fils de Freud, lui-même ainsi prénommé en hommage à Ernst Brücke, le
professeur vénéré de physiologie de Freud. Et de façon étonnante, l’amie du
patient s’appelle Gisela, comme l’objet du premier amour de Freud adolescent,
Gisela Fluss.
Dès la deuxième séance, le patient raconte l’histoire du capitaine cruel qui
décrivait le supplice oriental des rats introduits dans l’anus, mais il s’interrompt
en demandant à Freud de lui faire grâce des détails, ce que Freud refuse tout en
l’assurant qu’il n’a quant à lui aucun penchant pour la cruauté, moyennant quoi
le patient l’appelle plusieurs fois “mon capitaine”
[18]. “Tout en se plaignant de
l’incompréhension des médecins, il me loue discrètement et mentionne qu’il
a lu un extrait de ma théorie sur les rêves”
[19].
Au cours des séances suivantes, Freud entreprend de persuader le patient
qu’il a souhaité la mort de son père. Après avoir résisté un moment, le patient
donne libre cours à son agressivité contre Freud. Mais pour qu’il se décide à
accepter ses sentiments inconscients envers son père, “il lui fallut, écrit Freud,
passer par la voie douloureuse du transfert… Aussi finit-il par m’injurier dans
ses associations, moi et les miens, de la façon la plus grossière et la plus ordurière,
cependant que consciemment il n’éprouvait pour moi que le plus grand respect.
Son comportement, pendant qu’il me faisait part de ses injures, était celui d’un
désespéré : “Comment pouvez-vous supporter, Monsieur le Professeur, disait-il, de vous laisser injurier par le sale type que je suis ? Il faut que vous me mettiez
à la porte; je ne mérite pas mieux”
[20]. Il s’agite dans la pièce, comme s’il avait
peur d’être frappé, ou, s’il est sur le divan, protège sa tête avec ses mains. Au
terme de ce processus, écrit Freud, “il ne put se soustraire à l’effet convaincant
de l’analogie complète entre les fantasmes de transfert et la réalité de naguère”
[21].
Par exemple, l’ambivalence envers le père s’exprime dans le rêve suivant : la
mère de Freud est morte. Il veut venir faire ses condoléances, mais craint d’avoir
le rire impertinent qu’il a eu dans des occasions analogues; il préfère donc laisser
sa carte en y écrivant p.c. (pour condoléances) qui devient p.f. (pour féliciter).
Autre fantasme : il prend pour la fille de Freud une jeune fille rencontrée dans
l’escalier, elle lui plaît; il pense alors que si Freud est si bon avec lui, c’est qu’il
souhaite lui voir épouser la fille en question, mais du coup il va devenir infidèle
à son amie – et incestueux qui plus est puisqu’il se vit comme fils de Freud;
ceci l’amène à revivre d’une part des jeux sexuels avec une de ses sœurs, d’autre
part la volonté de sa famille de lui voir épouser une fille riche au lieu de son
amie – d’autant plus que son père, lui, l’avait fait – il avait abandonné une fiancée
jolie mais modeste pour épouser sa mère, élevée par de riches industriels chez
qui le père avait pu se faire une belle situation. On voit comment les fantasmes
transférentiels se greffent sur des bribes quasi imaginaires pour reconstituer
tout un roman familial. Et cela passe par l’injure. Ce qu’il faut remarquer à propos
de l’injure, c’est le contraste entre le texte publié et le manuscrit, le texte publié
étant quasi complètement épuré, ou expurgé, de ce que la fantasmatique transférentielle peut avoir de scabreux et choquant, et que nous pouvons reconstituer
grâce au manuscrit.
Par exemple, le patient voit le corps nu de la mère de Freud, “le bas-ventre
et surtout le sexe sont entièrement dévorés par moi et les enfants”
[22]. Au cours
d’une séance suivante, “autre irruption d’une idée des plus horribles : il se fait
envoyer ma fille dans sa chambre, en m’ordonnant de l’amener pour qu’il la
lèche”, ce qui fait affleurer entre autres le calembour sur le nom de Freud :
Freudenhaus Mädchen (“fille de maison de joie”)
[23].
Quelque temps après, écrit Freud, “il interrompt l’analyse pour me communiquer un transfert”. On notera ici que le terme désigne un scénario imaginaire,
un fantasme qui a un rapport avec l’analyste : “plusieurs enfants sont couchés
par terre et il s’approche de chacun d’eux et leur fourre dans la bouche”. L’un
d’eux est le fils de Freud, représentant le frère du patient qui a mangé ses excréments à l’âge de deux ans. “Ensuite, changement : c’est moi (Freud), et je le
fais à ma mère”. L’interprétation renvoie notamment au père du patient qui était
volontiers vulgaire et aimait beaucoup des mots comme “cul” et “chier”, ce qui
épouvantait sa mère
[24].
Par la suite, lui revient le ressentiment contre sa mère qui veut lui faire épouser
une riche héritière, comme son père lui-même a abandonné sa fiancée pauvre
au profit de sa mère plus riche. Cela se manifeste par une grande irritation contre
Freud, des insultes : “il me reproche de me fourrer les doigts dans le nez, refuse
de me donner la main, pense qu’on finira bien par dresser un pareil cochon.…
il se défend visiblement contre la tentation de fantasier qu’il épouserait ma fille
au lieu de sa cousine, et aussi contre celle d’injurier ma femme et ma fille. Un
transfert s’exprime crûment par : Mme F. peut le lécher dans le cul (révolte contre
la famille la plus considérée)
[25].
On remarquera que dans ce texte un transfert désigne un fantasme se
rapportant à l’analyste, bien souvent à travers sa famille, et renvoyant aux
rapports du patient avec sa propre famille.
On voit donc apparaître ici en action ce que Freud va appeler, à partir de
l’article de 1912 sur La dynamique du transfert, le transfert négatif, qui joue
un rôle nécessaire dans la cure comme favorisant l’émergence du refoulé, certes
revécu plutôt que remémoré mais permettant à travers l’interprétation un accès
à la remémoration.
Freud est désormais en possession d’une définition plus précise du transfert,
de ses diverses formes, de son rôle dans la cure. Le transfert est un déplacement,
une “mésalliance”. A l’origine du phénomène sous sa forme la plus générale,
il y a le fait que “chaque individu, de par l’action concomitante d’une prédisposition naturelle et des faits survenus pendant son enfance, possède une manière
d’être personnelle, déterminée, de vivre sa vie amoureuse… On obtient ainsi
une sorte de cliché (quelquefois plusieurs), cliché qui, au cours de l’existence,
se répète plusieurs fois, se reproduit quand les circonstances extérieures et la
nature des objets le permettent”
[26].
Sous sa forme négative, ou sous sa forme positive érotique, le transfert peut
favoriser la résistance au traitement : car un désir interdit peut plus difficilement
être avoué s’il s’est fixé sur la personne de l’analyste. Par contre, le transfert
positif sous sa forme modérée, sympathie ou estime, est un facteur de succès
dans la mesure où il pousse l’analysant à progresser pour complaire à l’analyste. Toutefois, ce type de formulation, qu’on trouve dans l’article sur La
dynamique du transfert, n’est qu’un premier niveau de la vérité. Car, comme
on le voyait bien dans la cure de “l’homme aux rats”, le transfert négatif a lui-même un rôle positif : d’une part parce qu’il manifeste la résistance et que cette
manifestation rend possible le travail sur la résistance, et d’autre part parce qu’il
contribue à fournir un matériel qui peut être interprété et donc contribuer à la
levée du refoulement.
Pourquoi le transfert est-il indispensable au progrès de la cure ? Freud donne
une réponse métaphorique mais suggestive : “Ce fragment de vie affective qu’il
ne peut plus rappeler dans son souvenir, le patient le revit dans ses relations
avec le médecin; et ce n’est qu’après une telle reviviscence par le transfert qu’il
est convaincu de l’existence comme de la force de ses mouvements sexuels
inconscients. Les symptômes qui, pour emprunter une comparaison à la chimie,
sont les précipités d’anciennes expériences d’amour (au sens le plus large du
mot), ne peuvent se dissoudre et se transformer en d’autres produits psychiques
qu’à la température plus élevée de l’événement du transfert. Dans cette réaction,
le médecin joue, selon l’excellente expression de Ferenczi, le rôle d’un “
ferment
catalytique ” qui attire temporairement à lui les affects qui viennent d’être
libérés”
[27]. Au-delà de la métaphore, l’explication, telle qu’elle apparaît
notamment dans l’
Introduction à la psychanalyse, se réfère au mécanisme de
la constitution de la névrose. La névrose est due au refoulement, on la guérit
en levant le refoulement, en remplaçant l’inconscient, en transformant le conflit
pathogène parce qu’inconscient en conflit conscient normal. Mais nous avons
cru à tort que la chose était simple, qu’il nous “suffisait de découvrir l’inconscient et de le mettre sous les yeux du malade”. Car le refoulement est maintenu
par la résistance, la névrose est un compromis qui comporte un certain équilibre
et des bénéfices secondaires : le malade, poursuit Freud, “a besoin d’une
puissante impulsion qui fasse pencher la décision dans le sens… de la guérison.”
[28]
Ce n’est pas l’ignorance du refoulé qui est le facteur pathogène, mais la résistance qui l’a provoquée et la maintient : la simple connaissance ne suffit pas
plus que ne pourrait le faire en cas de famine la distribution de menus aux affamés.
Pour vaincre cette résistance, il faut que puisse entrer en jeu une compulsion à
reproduire en acte les situations qui ont fait l’objet du refoulement : “Les émois
inconscients tendent à échapper à la remémoration voulue par le traitement,
mais cherchent à se reproduire suivant le mépris du temps et la faculté d’hallucination propre à l’inconscient. Comme dans les rêves, le patient attribue à
ce qui résulte de ses émois inconscients réveillés un caractère d’actualité et de
réalité. Il veut mettre en actes ses passions, sans tenir compte de la situation
réelle. Or le médecin cherche à le contraindre à intégrer ces émois dans le
traitement et dans l’histoire de sa vie, à les soumettre à la réflexion et à les
apprécier selon leur réelle valeur psychique. Cette lutte entre le médecin et le
patient, entre l’intellect et les forces instinctuelles, entre le discernement et le
besoin de décharges, se joue presque exclusivement dans les phénomènes du
transfert. C’est sur ce terrain qu’il faut remporter la victoire dont le résultat se
traduira par une guérison durable de la névrose. Avouons que rien n’est plus
difficile en analyse que de vaincre les résistances, mais n’oublions pas que ce
sont justement ces phénomènes-là qui nous rendent le service le plus précieux
en nous permettant de mettre en lumière les émois amoureux secrets et oubliés
des patients et en conférant à ces émois un caractère d’actualité. Enfin, rappelons-nous que nul ne peut être tué
in absentia ou in effigie ”
[29].
C’est pour maintenir cette dynamique que Freud est amené à énoncer un certain
nombre de règles concernant l’attitude du médecin, qui “doit demeurer impénétrable et, à la manière d’un miroir, ne faire que refléter ce qu’on lui montre”
[30].
C’est le maniement du transfert qui permet d’enrayer l’automatisme de répétition
et de le transformer en une raison de se souvenir
[31], et “le nom de psychanalyse
ne s’applique qu’aux procédés où l’intensité du transfert est utilisée contre les
résistances”
[32]. C’est pourquoi aussi le traitement doit se pratiquer dans l’abstinence, en ce sens “qu’il faut laisser subsister chez le malade besoins et désirs,
parce que ce sont là des forces motrices favorisant le travail et le changement”.
“Répondre à la demande d’amour du patient reviendrait à imiter le prêtre invité
au chevet d’un agent d’assurances mécréant : à la sortie de leur long entretien, le
mécréant ne s’est pas converti, mais le prêtre a contracté une assurance”
[33].
Notons enfin que, dans son article
Observations sur l’amour de transfert,
Freud semble nuancer ce qu’il a dit ailleurs sur le caractère illusoire de l’amour
de transfert. Certes, cet amour est déterminé par la situation analytique, et non
par les mérites personnels de l’analyste. Certes, il faut maintenir le transfert
comme quelque chose d’irréel. Mais en disant cela nous ne disons pas toute la
vérité. Même si dans l’amour de transfert la résistance joue un rôle important,
ce n’est pas elle qui a créé cet amour. Qu’il soit une réédition de réactions infantiles ne constitue pas non plus une preuve de son irréalité, car c’est le propre de
tout amour, d’où il tient son caractère compulsionnel et frisant le pathologique.
Bref, “rien ne nous permet de dénier à l’état amoureux, qui apparaît au cours
de l’analyse, le caractère d’un amour “véritable”
[34]. S’il est interdit à l’analyste
de répondre à l’amour de transfert, ce n’est pas tant pour des raisons morales
que pour des raisons techniques, car cette réponse serait la fin de l’analyse.
Quelques remarques pour finir.
En premier lieu, l’existence du transfert contribue à donner un caractère
très particulier à la connaissance de l’inconscient. Le type de savoir qu’implique
la théorie psychanalytique se caractérise par un rapport particulier à la clinique.
Or l’expérience clinique n’est accessible qu’à celui qui a fait l’expérience de
la psychanalyse, et qui a donc suivi la voie du transfert pour accéder à la connaissance de soi – condition pour pouvoir aider d’autres sujets à parcourir ce chemin.
Tout se passe comme si un tel savoir ne pouvait donc s’acquérir que par un
chemin qui est de l’ordre de l’initiation.
En second lieu, le transfert est ambivalent dans tous les sens du mot, et
notamment par son rôle et par ce qu’il représente dans l’histoire du sujet. A la
fois positif et négatif, à la fois résistance et source de levée du refoulement, à la
fois régression et progression, il est le domaine où se vit de la façon la plus dramatique le rôle du temps dans l’existence du sujet humain. Le sujet humain est une
histoire à laquelle sa préhistoire est toujours à la fois présente et absente, le temps
de cette histoire est toujours en vérité d’une certaine façon un temps retrouvé,
ou à tout le moins à retrouver. “Le temps du transfert, écrit Eliane Amado – et
c’est pourquoi le sujet s’y laisse toujours prendre – est la résurgence d’une vie
primitive et naïve, il est le temps vécu dans sa verdeur première. Mais il est aussi,
vécu hic et nunc à travers les différents aspects de la situation actuelle, l’effort
du sujet pour saisir le présent. Il est le germe d’une durée régénérée”
[35]. Mais ceci
passe par le temps de l’interprétation, avec sa dimension de perlaboration. Le
sujet ne peut retrouver le souvenir en échappant à la pure répétition que dans le
dialogue avec autrui. Je conclurai encore avec Eliane Amado : “L’appel du sujet
tend au dialogue. Il s’oriente vers un temps de la réponse. Le transfert ne constitue
une “révélation” que par le temps de l’interprétation qui… réponse de l’autre…
libère quelque chose du sujet qui est sa fonction même”
[36].
[1]
On sait qu’il s’agit de Breuer, après l’épisode d’Anna O. Cf.
Ma vie et la psychanalyse,
p. 39.
[2]
Psychanalyse et médecine, pp. 193 -
194.
[3]
Ibid., p. 194.
[4]
Ma vie…, p. 65.
[5]
Psychanalyse et médecine, p. 196.
[6]
Ma vie et la psychanalyse, p. 39.
[7]
Ibid.
, pp. 4 4-41.
[8]
Etudes sur l’hystérie,
214.
[9]
Ibid., p. 245.
[11]
Cinq psychanalyses, p. 82.
[13]
Ibid., pp. 86-87.
[14]
Neyraut M. (1974),
Le transfert, Paris :
P.U.F., p. 131.
[15]
Cinq psychanalyses, p. 87.
[19]
Manuscrit, p. 12 - non reproduit dans l’article publié.
[20]
Cinq psychanalyses, p. 235.
[26]
La technique psychanalytique, op. cit., p. 51.
[27]
Cinq leçons sur la psychanalyse, p. 61.
[28]
Introduction à la psychanalyse, p. 477.
[29]
La technique psychanalytique, p. 60. Cf. aussi p. 103 : « Le traitement analytique, en utilisant
les énergies prêtes à être transférées, fournit les quantités d’affects nécessaires à la suppression
des résistances ».
[30]
Conseils aux médecins, loc. cit., p. 69.
[31]
Remémoration, répétition et élaboration, loc. cit., p. 113.
[32]
Le début du traitement, loc. cit., p. 103.
[33]
Observations sur l’amour de transfert, loc. cit., p. 123.
[35]
Amado E. (1972),
Le dialogue psychanalytique, Paris : P.U.F., p. 71.
[36]
Ibid., pp. 73-74.