2001
Imaginaire & Inconscient
À propos de l’amour de transfert
Revendication érotique génitale, détresse d’enfant
Conrad Stein
66 boulevard Saint-Michel 75006 Paris
On sait qu’en 1915, dans ses “Observations sur
l’amour de transfert”, et avant d’en venir en 1926 à en user
dans un sens très extensif, Freud introduit le terme “amour de
transfert” pour désigner le cas où une patiente n’a d’autre
souci que d’obtenir de son psychanalyste la satisfaction de
ses exigences érotiques. Après ce bref rappel, l’auteur présente un extrait de ses Nouvelles observations sur l’amour de
transfert.
Jadis, les affirmations d’une patiente soutenant qu’elle
n’avait d’autre but que d’avoir une liaison avec lui l’avaient
laissé perplexe. Or il lui apparaît que la revendication génitale recouvre et traduit la détresse de l’ancien petit enfant toujours présent, un appel désespéré à l’amour d’une mère ainsi
qu’à la nécessaire admonestation d’un père. L’amour qui
survient sous la contrainte de la situation analytique est un
amour d’enfant. En définitive, la revendication érotique génitale se présente comme une modalité particulière de la résistance dans le cadre général de la névrose de transfert qui
reproduit la névrose infantile dans la situation analytique.Mots-clés :
Amour d’enfant, Amour de transfert, Détresse d’enfant, Revendication érotique génitale.
On ne saurait se pencher sur la question de l’amour de transfert sans noter
au préalable qu’il ne s’agit pas là, à proprement parler, d’un concept. C’est en
effet dans un sens très restreint que Freud a usé de ce terme lorsqu’il lui est
venu sous la plume pour la première fois, au cours de la rédaction de l’article
qu’il devait publier en 1915 sous le titre : “Observations sur l’amour de transfert”.
Il s’agissait d’éclairer le débutant sur la conduite à tenir en présence d’une
patiente qui, ayant “soudain perdu son entendement et son intérêt pour le
traitement”, tout entière sous l’emprise “de la partie animale de son moi”, n’a
plus d’autre souci que de se livrer à un combat acharné pour obtenir de la part
de son psychanalyste la satisfaction de ses “tempétueuses exigences d’amour”.
L’existence même d’un tableau clinique de cette sorte n’est pas sans faire
problème. Quelque contradictoire que cela puisse paraître, il reste que dans le
même article, Freud propose au même débutant des directives qui ne sont pas
faites pour nous surprendre : on tentera d’ouvrir à la patiente “la voie des fondements infantiles de son amour”,– le but du travail sera “la découverte du choix
d’objet infantile et des fantasmes dans lequel il est tissé”,– la patiente doit donc
être “conduite à travers les temps originaires de son développement psychique”1.
Une décennie plus tard, dans La question de l’analyse profane, la notion
d’amour de transfert prendra une très large extension.
Les pages qu’on lira ci-dessous sont extraites des “Nouvelles observations
sur l’amour de transfert”, chapitre de mon recueil à paraître aux Presses Universitaires de France sous le titre Amour de transfert, amour d’enfant.
Voici, pour commencer, le peu que je puis dire concernant la seule patiente
qui, dans ma pratique, a présenté des manifestations assez proches à certains
égards de celles de l’amour de transfert, au sens où Freud use de ce terme dans
les “Observations sur l’amour de transfert”. Cette femme, fort élégante au
demeurant, a persisté pendant deux années entières à dire qu’elle ne venait à
ses séances que dans le seul et unique but d’obtenir que je m’engage avec elle
dans une liaison. Les deux faits remarquables dont je garde le souvenir sont les
suivants. Lorsque la patiente est venue me trouver, elle avait depuis longtemps,
comme elle devait me le dire par la suite, acquis une certaine maîtrise dans l’art
de séduire des prêtres. D’où la question suivante : pourquoi fallait-il qu’elle
comptât un psychanalyste parmi ses conquêtes ? Peut-être pensait-elle que ce
serait plus difficile. Toutefois cette réponse, qui est la seule à tomber sous le
sens, n’étant pas des plus satisfaisantes, la question resterait ouverte si le
deuxième fait remarquable n’était pas de nature à suggérer qu’elle est mal posée.
La patiente, en effet, ne faisait rien pour se rendre désirable, elle s’ingéniait
plutôt à se rendre indésirable, elle avait l’habitude, comme elle devait aussi me
le dire par la suite, d’absorber de temps à autre une quantité suffisante d’alcool
pour tomber ivre morte, souvent dans la rue; et comme elle avait, ainsi que je
l’ai déjà signalé, une allure des plus distinguées, les passants, de même que les
policiers appelés à son secours, ne voyaient en elle qu’une dame ayant eu un
malaise d’origine indéterminée. De cela, d’ailleurs, je devais avoir l’occasion
d’être le témoin, la patiente ayant pris l’habitude de boire de l’alcool avant de
se présenter à sa séance. Je suppose qu’elle l’absorbait très rapidement, peut-être dans le café qui se trouvait au bas de l’immeuble, afin d’être capable de
monter mes trois étages – il n’y avait pas d’ascenseur – avant d’être trop ivre
pour y parvenir. J’avais, en effet, remarqué que son état d’ébriété allait croissant
durant les premières minutes où elle était chez moi. Aussi – habitude pour
habitude ! –, avais-je pris le parti de la reconduire à la porte de l’appartement
au lieu de la conduire à celle de mon cabinet, chaque fois que dans la salle
d’attente je la trouvais titubante, ceci afin de m’éviter les désagréments qu’elle
m’eût causés en tombant sur mon divan dans un coma indûment prolongé. Il
advint d’ailleurs que, durant le temps en principe réservé à sa séance, je fus
appelé par la concierge pour une inconnue trouvée inanimée dans l’escalier et
qui n’était autre que ma patiente. Étant médecin, il me fallut constater la chose
et prescrire que l’on appelât Police Secours afin que l’intéressée soit conduite
à l’hôpital.
Le récit que voilà peut paraître exagérément circonstancié, s’agissant d’une
occurrence que j’ai désignée comme étant d’un intérêt limité, et trop circonstancié pour que je n’expose pas le lecteur au risque de tout réinterpréter à sa
convenance, ce dont je lui laisse l’entière responsabilité. Avant d’en venir à
mon commentaire qui sera assez succinct, il me faut encore dire comment les
séances se sont arrêtées une fois que j’ai eu le sentiment qu’il convenait d’y
mettre un terme. Cela, non pas pour satisfaire quelque curiosité du lecteur, mais
parce que je fis, en cette occasion, preuve d’une intuition qui reste encore aujourd’hui pour moi assez énigmatique. Un jour, j’eus la conviction qu’il suffirait
que je lui propose une augmentation d’honoraires pour que la patiente s’en allât.
C’est ce que je fis. Effectivement, et quoique l’augmentation ait été d’un montant
raisonnable, compte tenu de l’inflation, je ne devais plus revoir la patiente.
Une chose est certaine, alors que la patiente n’a cessé de manifester, selon
l’expression de Freud, un total désintérêt pour le traitement et de soutenir qu’elle
ne poursuivait aucun autre but que d’avoir une liaison avec moi, elle a fait en
sorte de ne pouvoir éveiller en moi le moindre désir. D’où l’idée qu’il ne fallait
pas que ce but soit réalisé, qu’en elle une puissance impérieuse s’y opposait.
Aussi ai-je longtemps pensé qu’à l’inverse des prêtres qu’elle avait conquis,
et qui de ce fait avaient dû tomber à ses yeux dans la déchéance, la personne
du psychanalyste qui ne se laisserait point détourner du droit chemin était
destinée à lui fournir le support nécessaire à la restauration d’une figure idéale.
Quitte, faudrait-il ajouter, à prendre les mesures nécessaires pour que, quoi qu’il
arrive, le psychanalyste ne puisse pas être séduit.
Il se peut que la patiente n’ait pas apporté avec elle une représentation toute
faite du psychanalyste idéal dont il vient d’être question et qu’elle n’ait investi
ma personne d’une telle fonction qu’une fois qu’à mon insu elle m’eût mis à
l’épreuve. S’était-elle présentée, ou non, comme une femme toute prête à
s’engager dans une aventure ? Je ne saurais le dire car je ne garde aucun souvenir
précis de notre première rencontre, pas plus que des séances qui précédèrent
le moment où elle devait en venir à déclarer que son unique objectif était d’obtenir
que je m’engage avec elle dans une liaison, ni de celles durant lesquelles, par
la suite, je tentai en vain de trouver l’interprétation propre à lever les manifestations de sa massive résistance, en lui tenant, je le suppose, un discours assez
semblable à celui que Freud recommande au praticien confronté à un cas d’amour
de transfert. Je me souviens seulement qu’elle ne m’a jamais donné le sentiment
de s’engager véritablement dans le travail analytique, autrement dit, et selon
l’expression de Sacha Nacht, que je ne parvenais pas à lui “apprendre son métier
d’analysée”. Au demeurant, si elle s’était présentée à notre premier rendez-vous
en s’offrant à moi, j’eusse peut-être été à cette époque trop sur mes gardes pour
le remarquer.
L’ancienneté d’une expérience qui remonte aux premiers temps de ma
pratique ne suffit certainement pas à expliquer une amnésie très étendue. Il n’est
que de noter que mes seuls souvenirs ont trait à deux ordres de manifestations
remarquables, à savoir l’offre de rapports sexuels et surtout la fréquente arrivée
aux séances dans un état d’ébriété très avancé, manifestations au regard
desquelles j’ai su faire preuve de “l’impavidité” qui sied au psychanalyste, ainsi
qu’on me l’avait enseigné – l’expression est de Maurice Bouvet –, il n’est que
de noter cela pour prendre la mesure du refoulement à l’œuvre.
L’issue des séances eût-elle été différente si j’en avais été là où j’en suis
aujourd’hui ? Ou, alternativement, eusse-je évité de m’engager avec cette
patiente ? Si de telles questions n’admettent pas de réponse, elles n’en ont pas
moins le mérite de donner à penser. En bref – je ne saurais dire si j’ai noté cela
jadis, et il me paraît maintenant impensable que je ne l’aie point remarqué –,
en s’enivrant la patiente se serait rendue malade pour moi, afin peut-être de
devenir l’unique objet de mon souci et d’obtenir à la fois, car ces deux positions
sont loin d’être exclusives l’une de l’autre, de tendres soins maternels et une
sévère admonestation paternelle. C’est ainsi que, sous la forme de la névrose
de transfert, elle aurait reproduit sa névrose infantile dans la situation analytique.
Pour ne point méconnaître la névrose de transfert qui est d’essence enfantine,
qui relève d’un amour d’enfant, il faut éviter de tomber dans le piège qui consisterait à se laisser obnubiler par une supposée réalité d’adulte extérieure ou
étrangère à la situation analytique et ne pas tenir pour autre chose que des dires,
ayant pour fonction de piéger le psychanalyste, les révélations de la sorte de
celles de la patiente, qu’elles soient relatives à ses conduites instaurées antérieurement à son engagement avec moi, à savoir qu’elle séduisait des prêtres, ou à
sa volonté affichée de répéter avec moi une expérience de la même sorte. Tomber
dans le piège revient à tenir le représentant pour ce qu’il représente, à prendre
la revendication manifeste du patient adulte pour le vœu de l’enfant toujours
présent en lui, comme en tout un chacun, vœu que cette revendication ne fait
que mettre en scène.
Les spéculations auxquelles je viens de me livrer de longues années après
la fin d’une expérience somme toute assez sinistre, et qui de ce fait ne sauraient
être mises à l’épreuve de la poursuite du travail analytique, ne présentent un
intérêt que dans la mesure où elles procèdent de ce que d’autres patients
m’apprennent aujourd’hui, d’autres patients dont le travail analytique se déploie
dans le cadre d’un amour de transfert au sens le plus extensif que Freud devait
en venir à lui donner, en 1926, dans La question de l’analyse profane, texte où
ce terme se présentera comme un très exact synonyme de “névrose de transfert”.
Il semblerait, en effet, que la conjoncture qui vient d’être assez longuement
exposée ne puisse devenir intelligible qu’a être rapportée à ce qui appartient à
la névrose de transfert en général et qu’elle ne doive son caractère exceptionnel
qu’à une certaine modalité de la résistance. Les revendications érotiques
génitales de la patiente avaient certes pour effet de lui éviter d’avoir à prendre
la mesure des visées amoureuses et érotiques de l’enfant en détresse qu’elle
était demeurée; de les maintenir refoulées tout en les représentant, mais j’aurais
eu tort de croire, comme je l’ai peut-être fait, qu’elles atteignaient pleinement
le but qui devait être de lui épargner la régression dans la situation analytique
qui les eût réactivées. D’ailleurs, en substance, Freud ne dit rien d’autre dans
son article sur l’amour de transfert.
A y regarder d’un peu plus près, il apparaît que la patiente dont il vient d’être
question ne présentait pas tous les traits qui composent le tableau de l’amour
de transfert, au premier sens où Freud l’a peint. Jamais, en effet, elle ne m’a
fait part, ni d’exigences, ni de propositions “grossièrement sensuelles” et jamais,
non plus, elle ne s’est subtilement employée à me circonvenir, à m’induire en
tentation; de quelque sentiment amoureux, il n’a pas été question. Elle se
conduisait un peu comme si la liaison avec moi, qu’elle disait être son unique
espérance – et dont elle ne m’a d’ailleurs jamais représenté, en imagination, le
moindre épisode – devait lui tomber du ciel. A cet égard son comportement
pouvait paraître passif. Ce n’est que dans le fait de boire qu’elle manifestait
une activité qui pourrait être jugée mortifère et autoérotique à la fois, si l’on
considère que le coma éthylique pouvait être à ses yeux représentatif de ce qu’on
appelle parfois la petite mort. Ainsi m’aurait-elle donné à voir les rapports sexuels
entre adultes, tels qu’elle se les représentait selon sa théorie sexuelle infantile;
ainsi m’aurait-elle pris à témoin de ce à quoi elle croyait avoir assisté, me mettant,
moi, à sa place de petite fille.
[…]
La patiente dont il a été question en premier lieu et dont les projets érotiques
conscients étaient incontestablement de nature à faire obstacle à l’amour
présentait par ailleurs des conduites qu’il m’a fallu interpréter après-coup comme
un appel désespéré à l’amour d’une mère. J’aurais donc dû me rendre compte
autrement que d’une manière par trop intellectuelle qu’elle reproduisait dans
la névrose de transfert ses réactions d’enfant à un amour inassouvi. En fait,
l’amour qui surgit sous la contrainte de la situation analytique est essentiellement un amour d’enfant et les manifestations hostiles ou autodestructrices,
les exigences, les résistances par le moyen desquelles aucun patient ne saurait
manquer de s’efforcer d’exercer son emprise sur le psychanalyste sont toujours
celles de l’enfant qui, dans la poursuite de ses fins amoureuses, se heurte à des
obstacles. Cela, nous le savons. En revanche, on peut se demander dans quelles
conditions il peut parfois se produire que des motions de pulsions génitales se
fassent jour directement dans le transfert. Concernant cette question qui doit
ici rester ouverte, je ne puis qu’ajouter une seule remarque.
Lorsque le désir génital surgit, il se présente comme un obstacle au
déploiement du transfert tout autant que comme une manifestation de ce dernier,
car au lieu de se fonder sur les représentations de la personne du psychanalyste
que la situation analytique permet au patient de se forger à sa guise et qui
relèveront de sa réalité psychique, il prendra appui sur une représentation de
cette personne centrée sur certains de ses aspects réels. Je veux dire que le patient
sera gouverné par des critères plus ou moins proches de ceux qui déterminent
habituellement ses choix amoureux. De cela, la patiente qui prétendait venir à
ses séances dans l’unique but d’avoir une liaison avec moi n’est pas un bon
exemple. Si mes apparences extérieures permettaient effectivement de me
classer dans une catégorie d’hommes assez proche de celle des prêtres qu’elle
disait avoir l’habitude de séduire, il reste que rien n’indiquait qu’elle fût tombée
amoureuse de moi, ni même qu’elle eût consciemment éprouvé à mon égard
quelque désir autre que celui de me conquérir, désir dont les sources infantiles
sont d’ailleurs évidentes.
A mon séminaire, j’ai reçu trois témoignages relatifs à des patients qui ont
tenté d’avoir des rapports sexuels avec leur psychanalyste et, chose remarquable,
ils émanent tous les trois de collègues de sexe féminin. Dans un cas, il s’agissait
d’un homme qui voulait bien, disait-il, se livrer sans restriction pendant les
séances, à condition de recevoir l’assurance qu’à la fin de la cure il aurait des
rapports sexuels avec sa psychanalyste. Au bout d’un certain temps, n’ayant
pas reçu la promesse exigée, il tenta d’approcher sa psychanalyste physiquement,
ce qui mit fin à l’aventure. La collègue était jeune et belle; la procédure qu’elle
lui proposait lui paraissant humiliante, cet homme exigeait une compensation
conforme à l’idée qu’il se faisait de sa virilité. Rien que de très ordinaire, en
somme : ce fut une tentative de drague et non une histoire d’amour.
Dans les deux autres occurrences, il s’agit de patientes femmes, homosexuelles avérées. L’une, très gravement malade et sujette à des épisodes de
délire, fit le siège amoureux de sa psychanalyste des années durant et trouva
dans sa fréquentation un soutien qui lui permit d’améliorer très notablement ses
conditions d’existence. L’autre s’était livrée à une tentative de séduction sur sa
psychanalyste; n’ayant pu percevoir le moindre signe attestant que son désir
était payé de retour, elle prit son mal d’amour en patience et l’analyse put se
poursuivre à la satisfaction des deux parties. S’il était avéré que la revendication
de rapports sexuels, en l’absence de toute sollicitation inconsidérée de la part
du psychanalyste, était très souvent le fait de femmes en analyse avec une
psychanalyste de sexe féminin, cela tiendrait peut-être à ce que l’amour homosexuel féminin, empreint des pulsions prégénitales qui s’expriment dans la
tendresse, se situe plus souvent que tout autre dans la continuité de l’amour de
la petite enfance, ou plutôt dans le retour à ce dernier.
En fin de compte, je ne suis pas loin de penser que si les séances de ma patiente
avaient pu déboucher sur un véritable travail analytique, nous nous serions
aperçus que son projet de contracter avec moi une liaison – projet qui était,
somme toute, de caractère assez mondain – était représentatif de ses désirs
homosexuels féminins inconscients à mon égard. Il ne faut pas oublier que la
référence au sexe réel du psychanalyste peut constituer, en dépit des apparences,
un des plus solides obstacles à l’évolution du processus analytique.