Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062644
170 pages

p. 79 à 89
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 2 2001/2

2001 Imaginaire & Inconscient

Le transfert dans les cures d’enfants

Jacquelyne Brun Psychologue, PsychothérapeuteMembre du G.I.R.E.P 14 place Etienne Pernet 75015 Paris
Le transfert comme “relation affective puissante” existe souvent d’emblée entre le thérapeute et son petit patient. Parfois cependant un apprivoisement mutuel va être nécessaire. Le squiggle est un outil précieux pour le réaliser. A partir d’une citation de F. Roustang et à l’aide d’extraits de deux cures d’enfants, l’auteur souligne combien cet attachement et le rôle de moi auxiliaire du thérapeute sont essentiels et plus important que le concept classique de “projection-répétition” de la névrose de transfert. Grâce au jeu qui permet le rêve-éveillé, l’enfant utilise le thérapeute comme support de son changement. Lorsque celui-ci se réalise, la résolution du transfert se fait généralement sans problème au grand étonnement des parents.Mots-clés : Transfert, Apprivoisement, Squiggle, Hors-course, Jeu. The transference as a « powerful affective relationship » often shows up from the beginning of the treatment between the therapist and his young patient, though sometimes, only after a necessary phase of making friends. The squiggle is a precious tool to do so. From F. Roustang’s quotation and with excerpts from two treatments with children, the author underlines how much this attachment and the auxiliary ego of the therapist are necessary and much more important than the classical theory of « projection-repetition » of the transference neurosis. Playing allows the awakened dream to happen, the child uses the therapist as a basis for change. Then, the way out of transference is usually completed without any problem, which is much of a surprise for parents. Keywords : Transference, Making friends, Squiggle, Playing.
François Roustang, psychanalyste passionné par l’évolution et le changement des patients, utilise aujourd’hui prioritairement l’hypnose thérapeutique. Il s’est beaucoup interrogé sur le transfert. Dans son livre, La fin de la plaint e, il écrit :
“Si l’on entend par transfert une relation affective puissante entre les protagonistes, et en particulier allant du patient au thérapeute, il est de fait probable qu’il sera toujours à l’œuvre d’une manière ou d’une autre. Mais si le transfert est défini de façon stricte comme il sied en psychanalyse, à savoir comme projection sur le psychanalyste du rapport que l’analysant entretient ordinairement avec son entourage proche ou lointain, il n’est pas assuré qu’il soit nécessaire. Freud a écrit maintes fois que le transfert dans la cure était à la fois le moteur et l’obstacle, et que la névrose qui a pris la forme de la névrose de transfert était difficile ou impossible à lever. C’est une question qui demanderait de longs développements. Mais voici ce qu’enseignent vingt ans d’expériences de cures dont la visée est la modification actuelle de l’existence : le transfert, entendu au second sens défini plus haut, doit être mis hors course. Car il est le signe de la répétition et que la répétition, pour être éliminée, suppose l’indéfini de la cure qui réussit dans le meilleur des cas à l’user, comme s’use un galet qui roule au bord de la mer.
En tout cas, dans le type de thérapie qui est ici proposé, la question du transfert ne se pose plus dans les mêmes termes. Il est mis hors course par l’intérêt pour la transformation, parce que le patient est tout occupé à la solution de son problème et qu’il utilise le thérapeute à cette fin.”
Cette citation me permet de préciser ma réflexion sur le transfert dans les cures d’enfants, très différentes des cures d’adultes, et impliquant aussi les parents.
 
Qu’en est-il du transfert chez l’enfant ?
 
 
Si l’on s’en tient à la première partie de la définition du transfert : il s’agit d’une “relation affective puissante entre les protagonistes, et en particulier allant du patient au thérapeute”, certains petits patients sont d’emblée dans cette relation et l’induisent en moi, parfois dès que j’ouvre la porte. Il se passe une sorte de “coup de foudre”… Ce sont ceux qui, quel que soit leur âge, ont une demande personnelle très forte et sont tout contents de venir voir une “dame pour les ennuis”. Ils sont conscients de leur besoin d’aide et le transfert est déjà établi depuis que leurs parents leur a parlé de notre future rencontre. En fait, le travail de la cure est à moitié fait. Je pense que le problème du danger de la répétition, souligné par F. Roustang, ne se pose pas ou seulement rarement chez un enfant. Ce dernier me semble toujours – à un niveau inconscient certes, mais qui s’exprime constamment dans la cure – “tout occupé à la solution de son problème” et il “utilise le thérapeute à cette fin”. En effet, même s’il a peur du changement comme l’adulte et met en œuvre mécanismes de défenses et résistances, pour l’enfant “l’intérêt pour la transformation” l’emporte toujours sur la peur du changement.
Mais précisément, pour que cet intérêt soit plus fort que la peur et que la cure puisse avoir lieu, puis aboutir à un heureux dénouement, il me semble qu’il est indispensable que cette première définition du transfert puisse être vécue. Or, cette belle confiance immédiate, ce coup de foudre réciproque ne se produisent pas toujours. Comment aider à ce que s’établisse cet attachement nécessaire, non pas pour une mise en dépendance, mais pour un mieux-être ? Je prendrai quelques exemples dans ma pratique des cures d’enfants.
Quand à la deuxième partie de la définition, la projection sur le thérapeute du “rapport que l’analysant entretient ordinairement avec son entourage proche ou lointain”, et dont F. Roustang affirme la non nécessité, qu’en est-il dans le transfert des enfants ? Il me semble souvent que plutôt qu’une projectionrépétition, ce que l’enfant joue avec moi thérapeute, c’est ce qu’il ne peut pas faire ni vivre avec ses proches. Ce qu’il attend de moi, avec un désir d’une intensité parfois douloureuse, c’est de vivre enfin ce qu’il n’a pas trouvé ou ne trouve pas encore dans son entourage familial ou scolaire. Je dis “encore”, car ce dont l’enfant a tant besoin existe peut-être déjà en réalité, mais il n’a, pour une raison ou une autre, pu le ressentir et c’est une des raisons de sa souffrance et de son angoisse. Une réparation qui n’a pas pu se faire, va pouvoir enfin se réaliser ici, grâce au jeu particulier du transfert avec le jeu ou le rêve-éveillé comme médiateur.
 
Catherine et la naissance
 
 
Catherine a cinq ans. Sa maman est venue me voir seule. Cette mère n’est pas du tout confiante. Très défensive, elle espère même qu’elle n’aura pas besoin de m’amener sa fille. Elle me dit, en effet, qu’elle a écrit sur un papier tout ce que Catherine fait ou raconte d’important. Elle aimerait venir me voir régulièrement pour me lire chaque fois son papier afin que je lui donne des conseils. Elle m’explique que Catherine, à la maison, fait continuellement des crises de colère très violentes, pour un oui ou pour un non, qu’elle ne tolère pas son père et se montre très agressive avec lui, refusant de celui-ci toute loi et même tout câlin. Cette enfant ne supporte pas d’être séparée de sa mère, même lorsque celle-ci est là; elle l’appelle parfois “la plus gentille maman du monde”, mais le plus souvent, quand elle est grondée pour ses innombrables bêtises ou ses colères, elle la traite de “la plus méchante maman du monde”! Tout est sujet à dispute et la vie à la maison est devenue infernale pour tous, petits et grands. Par contre, à l’école maternelle, il n’y a aucun problème.
Je demande à la maman de me parler de sa grossesse et de son accouchement. Elle devient rouge pivoine et me dit que l’accouchement s’est très mal passé, qu’elle n’aime pas en parler. J’insiste. Elle me raconte alors qu’au moment de la péridurale, elle a fait une rupture d’anévrisme et est tombée dans le coma. On lui a immédiatement fait une anesthésie qui a également endormi l’enfant qu’on a dû extraire par césarienne. Après son opération, qui n’a heureusement laissé aucune séquelle grave, la maman pendant plusieurs mois n’a pas pu s’occuper de son bébé, ne pouvant supporter ses cris. Aujourd’hui encore, cinq ans après, elle en éprouve une grande culpabilité. Elle a bien essayé de faire une thérapie, mais s’est sauvée : cela lui était insupportable. Sa propre mère a pris en charge à son domicile et sa fille et sa petite-fille. J’ai d’ailleurs fait la connaissance de cette grand-mère, adorable de tendresse juste et qui me semble être pour beaucoup dans l’heureux dénouement de cette histoire et la pulsion de vie remarquable de cette famille.
Après l’avoir écouté, je dis à Madame X qu’il n’est pas question que je ne voie pas Catherine. J’insiste sur le fait que je ne peux pas l’aider sans la recevoir et qu’il faudra qu’un jour on puisse lui parler de sa naissance. Elle me répond que cela la panique complètement, que c’est impossible. Je lui explique que nous prendrons le temps nécessaire pour que cela devienne possible, que je l’aiderai et que cela se fera tout seul, au bon moment pour tout le monde. Je pose de manière stricte les règles de la thérapie, règles qui ne plaisent pas à Madame X, mais qu’elle respectera cependant parfaitement. Il faudra quelques entretiens téléphoniques et la confiance immédiate de Catherine pour gagner sa confiance et venir à bout de ses réticences. Ensuite, un travail a pu se faire très facilement.
Catherine est donc d’emblée dans “l’amour de transfert”. Dès la première séance, ses symptômes disparaissent. Elle ne fait plus de colères et ne rejette plus son père. Mais une angoisse de mort intense apparaît très vite. Elle dit souvent à sa mère que cette dernière est vieille et qu’elle va mourir un jour. Elle hurle qu’elle ne veut pas que sa mère meure. Dans les histoires qu’elle me raconte à partir de ses dessins, il y a beaucoup de morts, et du sang, plein de sang.
Alors, très doucement et très naturellement – c’est ce que la maman dira elle-même lorsque je m’inquiète ensuite de sa réaction après la séance – nous parlons toutes les trois de ce qui s’est passé à la naissance de Catherine. Je raconte d’abord, comme un conte, pourquoi Catherine, encore tout petit bébé dans le ventre de sa maman, a eu très peur que sa maman meure, que c’est pour cela qu’elle a encore peur aujourd’hui. Puis, j’invite la maman à parler aussi. Touchée par l’écoute interloquée mais intense de sa fille, elle accepte et, détendue, dit les mots justes.
Catherine de nouveau, va immédiatement très bien après cette séance-clé. Mais elle m’est très attachée. Un jour, couchée par terre, elle me demande de mettre une jupe lors de la séance prochaine. Sa position me permet de comprendre qu’elle a un fantasme de renaître de moi thérapeute. Je n’en dis mot, mais ce fantasme se confirme devant les parents eux-mêmes, un jour où, à la fin d’une séance précédant les vacances, je demande à Catherine où elle va aller en vacances. La réponse fuse spontanément, nous sidérant tous, y compris l’enfant elle-même : “Dans ton ventre !” dit-elle, en me touchant furtivement le ventre. Je ne suis pas surprise, mais un peu gênée à cause de la présence des parents. Leur réaction est très saine. Nous rions, et le papa dit : “c’est tout à fait surprenant !”, la maman s’exclame : “Intéressant ! c’est surréaliste !” Ils ne semblent pas choqués le moins du monde. Nous n’en reparlerons pas, mais lorsque la maman me demande si on ne peut pas arrêter la thérapie puisque tout va bien à présent, je lui explique que je trouve cela un peu trop tôt, que j’aimerais pouvoir poursuivre encore un peu pour “consolider” ce changement. Cependant, comme la maman est enceinte et que la famille doit déménager, j’en parle à Catherine. La petite fille se serre contre moi, me traite de méchante. A la séance suivante, sa mère, désolée, me dit que sa fille a retrouvé tous ses troubles à l’identique d’il y a un mois à peine, au début de la cure. Devant sa maman, je dis alors à Catherine qu’elle a cru que je ne voulais plus d’elle, alors que je lui avais expliqué que sa maman souhaitait que l’on arrête la thérapie.
Catherine illustre la mise en garde de Winnicott : pour lui, “tout comme le bébé avec sa mère, le patient ne peut devenir autonome que si le thérapeute est prêt à le laisser aller; et pourtant tout mouvement venant du thérapeute qui tente de s’éloigner de l’état de fusion avec le patient est l’objet d’une noire suspicion et le désastre menace.” On convient avec les parents de Catherine de poursuivre la cure jusqu’au grandes vacances pour préparer la séparation. Cela me semble encore un peu tôt mais possible, et effectivement tout se passera bien. Je regrettais pourtant de n’avoir pu approfondir le fantasme de cette enfant de renaître d’une mère symbolique et ressentais cette thérapie comme inachevée.
Pendant deux ans, la maman m’a gentiment donné des nouvelles de leur famille à l’occasion du jour de l’an, me remerciant d’avoir “délivrée” sa petite fille et m’assurant de sa confiance. Cette confiance l’a amené à me ramener Catherine qui faisait de nouvelles colères et souffrait d’angoisse de séparation. Elle craignait à nouveau que sa mère meure. Elle avait sept ans et se souvenait de manière impressionnante du contenu des séances de la thérapie de ses cinq ans, notamment les thèmes de mort et de sang de ses dessins.
Par contre, elle semblait avoir tout oublié de son fantasme de renaître d’une mère symbolique. Jamais elle ne l’a évoqué. Il a suffit d’un attachement toujours aussi massif de Catherine à mon égard et de quelques séances de jeux et de rêves-éveillés à partir de ses dessins, pour calmer cette résurgence de l’angoisse. Celle-ci me semblait en fait réactivée par une jalousie bien cachée mais féroce de Catherine envers sa petite sœur. Sa mère fut catastrophée car elle l’exprima violemment en paroles pendant une ou deux semaines, puis tout rentra dans l’ordre, et l’enfant put me quitter sans problème.
Il n’a donc pas été indispensable “d’user” le désir transférentiel de Catherine de renaître d’une autre mère que la sienne, comme cela aurait pu se produire avec un adulte
 
Stéphane ou l’interrogatoire amoureux
 
 
Depuis quelques séances, depuis qu’il a eu envie de changer son mode d’expression en thérapie et de faire de la pâte à modeler, Stéphane me soumet à un feu roulant de questions, toutes plus personnelles les unes que les autres. C’est très nouveau en ce qui le concerne, alors que la plupart des enfants le font en général au début de leur cure, dès que l’attachement est réalisé. Ces questions que, jeunes psychologues en analyse nous nous posions entre nous sur notre analyste : “Est-il (ou elle) marié ? A-t-il des enfants ?”, etc, les enfants me les posent souvent directement avec une grande insistance. Je réponds aux moins personnelles, sinon je dis : “tu es bien curieux, ça c’est mon secret !” Au bout de quelques essais infructueux et découvrant d’autres intérêts pour occuper leurs séances, y compris celui de m’inventer une vie, ils abandonnent assez vite. Le transfert alors est moins abrupt puisqu’il utilise le jeu comme médiateur.
Mais Stéphane, lui, va plus loin que les autres enfants dans son intérêt tardif mais passionné pour tout ce qui concerne ma personne. Il fait preuve d’une grande ténacité. A chaque séance, c’est une véritable inquisition. Souvent, il tente d’avoir une réponse par un autre biais et est parfois bien près d’y parvenir, car je finis par me lasser et oublier ce que j’ai déjà répondu !
La première fois que Stéphane commence son inquisition, au neuvième mois de la cure, il pose les questions classiques que posent tous les enfants : “Es-tu mariée, as-tu des enfants, comment s’appellent les autres enfants qui viennent ici ? Est-ce que tu veux me montrer leurs dessins ? Pourquoi non ?”
Lors des séances suivantes , les questions sont beaucoup moins habituelles, que ce soit sur moi ou sur mon métier : “Depuis combien de temps tu es psycho-logue ? Est-ce que tu l’étais déjà avant que je sois né ? Combien tu as de patients ? Est-ce que tu vois plus d’enfants ou plus d’adultes ?” ou plus indiscrètes encore : “Est-ce que tu es chrétienne ? Est-ce que tu crois en Dieu ? Quel âge as-tu ?” Comme je refuse toujours de lui dire si je suis mariée et si j’ai des enfants, il me demande quand j’étais en classe, quel était le prof que j’aimais le mieux, s’il y en avait de méchants ? Lesquels ? Si j’ai redoublé, dans quelle classe, à quel âge ? Ais-je été amoureuse ? Quand, dans quelle classe ?!”
Petit à petit, devant mes non-réponses ou mes réponses évasives, il fait lui-même les réponses. Et je me dis que s’il commence à prendre plaisir à m’inventer une vie, c’est que la distance est en train de s’installer et le jeu d’exister. Il apprend à imaginer différemment.
Pourtant avec Stéphane, qui à présent va très bien et pour qui on s’achemine vers une fin de thérapie, rien n’était gagné le jour de notre rencontre, il y a un an. Ce jeune garçon a alors huit ans et demi, mais comme il est très grand, on lui en donne facilement onze. Comme les pré-ados, il n’est pas trop d’accord pour venir me voir, mais il veut bien essayer. Il n’est pas question pour lui de jouer, de dessiner, de raconter des histoires. Pourtant un de ses symptômes, c’est qu’à l’école, il écrit des scénarios catastrophes où tout explose et tous les humains meurent de mort violente. Mais il me dit détester raconter des histoires, comme il déteste l’école où pourtant il réussit sans problème. Le problème est plutôt dans sa personnalité. Il est à la fois timide et violent, n’a pas de copains, s’isole fréquemment. Il est insolent avec sa mère qui vit seule avec ses deux garçons. La relation est difficile avec sa grand-mère maternelle. Tout petit, il la vivait déjà comme la séparant de la fusion avec sa mère. Il semble avoir été très fusionnel avec sa mère pendant longtemps et il l’est certainement encore beaucoup lorsqu’il arrive chez moi. Il supporte mal la séparation de ses parents qui l’a privé précocement de sa maman une partie de la semaine. Depuis l’âge de 5 ans, il a sûrement beaucoup souffert, sans rien en dire, d’avoir deux lieux de vie.
Dès son plus jeune âge, raconte la maman, Stéphane a assisté à de fréquentes scènes de violence de son père envers sa mère. Après leur séparation, le père a frappé ses enfants à coups de ceinture et n’a cessé que lorsque la mère l’a menacé de le dénoncer au juge. Il a eu peur qu’on lui retire son droit de visite. Les garçons vont chez leur père un week-end sur deux, et Stéphane s’y ennuie. Il a des tics : il se berce latéralement dans les situations d’angoisse, (qui sont fréquentes) et l’effet est assez bizarre de la part d’un grand garçon comme lui. En outre, il refuse, même en classe, d’enlever son blouson ou son manteau, et les professeurs, le comprenant mal, l’humilient ou le disputent. En plein été, quand la sueur perle sur son visage rouge, il prétend ne pas avoir chaud du tout, et son anorak reste fermé jusqu’au cou, ce qui inquiète et énerve sa mère. Il m’est reconnaissant de ne pas l’ennuyer à ce sujet et d’engager sa maman à m’imiter. Je dis que cela passera quand il ira mieux, sera moins angoissé et donc, aura moins besoin de se sentir protégé par ces enveloppes que sont les vêtements. Tout ceci a effectivement disparu ultérieurement, ainsi que sa trop grande rigidité au sujet de la ponctualité. Dès la veille en effet, il avait une peur panique d’arriver en retard à l’école le lendemain matin !
Lors de notre premier entretien, je ne suis pas très attirée par cet enfant dont j’oublie toujours le jeune âge, d’autant plus qu’il n’avouera que très tard avoir été gêné par sa grande taille. Son intérêt exclusif pour les jeux vidéo violents m’ennuie. Je ne peux pas m’appuyer sur les histoires horribles qu’il raconte dans le cahier scolaire puisqu’il refuse de me les communiquer tout comme de m’en raconter… Je dis bien sûr à sa mère de ne pas insister ! Mais comment vais-je faire pour l’apprivoiser ? En ais-je d’ailleurs vraiment envie ? Sa mère non plus ne m’attire pas beaucoup. Rien ne m’inspire dans cette histoire ! Si Stéphane s’ennuie chez son père, moi je m’ennuie déjà avec lui : le contre-transfert ne semble pas s’inscrire d’emblée dans le positif ! Cependant, au cours des semaines qui suivront, nous allons nous apprivoiser mutuellement et vivre une belle évolution pour Stéphane.
 
Le squiggle
 
 
Car, heureusement, Winnicott a inventé le squiggle pour venir au secours des pauvres psychothérapeutes en déroute ! Je propose à Stéphane de faire un jeu tous les deux. Ah… si c’est tous les deux, il veut bien ! Nous choisissons chacun un feutre de couleur différente. J’invite Stéphane à faire un trait ou davantage, à tour de rôle, sans réfléchir, spontanément. Il s’agit donc de faire des dessins communs, en général trois. Le premier qui voit quelque chose de cohérent termine l’œuvre. Ensuite on tente de raconter une histoire, si possible avec les trois dessins. Les deux dessins de la première séance m’intéressent aussitôt, car ils sont déjà significatifs de l’isolement et de la non-communication dans lesquels vit cet enfant. Je parviens à lui faire raconter un embryon d’histoire même très pauvre sur ces deux dessins. Il entoure soigneusement chaque œuvre faite en commun, d’un grand trait avec un petit nœud en bas. Ainsi tout est contenu dans “un ballon”. Nous irons ainsi de squiggles “orthodoxes” en squiggles aménagés, (je lui laisse subrepticement de plus en plus de place), jusqu’à des dessins qu’il fait de lui-même, tout seul. Les histoires vont s’enrichir petit à petit et bientôt les scénarios catastrophes qu’il évitait soigneusement vont heureusement faire leur apparition. Entre temps, Stéphane mène le jeu en en inventant un que je dois faire avec lui. De plus, à chaque fin de séance, à sa demande insistante nous jouons au “morpion”, autre jeu qu’il m’a appris. Il tient à en faire un devant sa mère, ce qui m’a d’abord un peu inquiétée ! En fait, cette maman est très agréable et pleine de bonne volonté. Sa confiance est touchante. Ce jeu ne la choque pas et elle comprend qu’ainsi il va apprendre à perdre, car il est, bien entendu, très mauvais perdant, et il arrive que je gagne !
Cet apprivoisement de Stéphane va se faire en sourdine et le mien aussi. Par exemple, il me faut du temps pour découvrir que toutes ces bibliothèques qu’il met en scène dans ses dessins et ses histoires, représentent les livres qui sont dans mon bureau. Le transfert chez Stéphane m’est assez longtemps caché et je suis même étonnée lorsque sa maman me dit : “il vous apprécie beaucoup”. Je ne m’attendais certes pas à ce flot de questions et à cet attachement passionné qui sont venus remplacer le jeu du morpion !
S’il n’est plus agressif envers sa mère et sa grand-mère, c’est parce que son agressivité a pu s’exprimer dans ses dessins, se verbaliser dans ses histoires. Stéphane était loin, très loin de ses sentiments : “Qu’est-ce que ça veut dire “tendre”? me demandait-il… Ses personnages étaient bruts, brutaux, sans nuances, sans finesse, comme dans les jeux vidéo. Je l’ai invité à plus de conscience et de ressenti de ses affects, à exprimer ce dont il avait souffert quand il était petit, mais toujours de manière détournée. Si j’ai pu représenter pour lui la “mère suffisamment bonne”, la seule attaque qu’il se permet contre moi c’est, lorsque je modèle intuitivement un sujet, (ce qui m’arrive souvent lorsque l’enfant fait lui-même de la pâte à modeler; il s’agit donc d’une sorte de squiggle en pâte à modeler !), de dire que mon sujet est nul et de le détruire comme je l’y autorise. Mais ceci se produit rarement. Est-ce une projection de l’agressivité qu’il ressent envers son père, sa mère ou sa grand-mère ? Peut-être, mais je crois surtout que c’est une défense saine contre son amour pour moi, qui suis en train de venir à la fois bonne et insatisfaisante, puisque je ne lui dis pas tout de moi et que je le trahis avec d’autres enfants dont je refuse de lui parler ! C’est ce qui va lui permettre à la fois de grandir en acceptant ses sentiments, à présent qu’il ne craint plus de se perdre dans l’espace et le temps, et de me quitter. Ce départ s’annonce déjà dans ses histoires et dans sa non envie de faire des histoires autres que la nôtre, qui elle-même est en train, petit à petit, de perdre son intérêt. Ainsi, cette défusion qui s’amorce va l’aider à moins souffrir de l’absence de sa mère lorsqu’il est chez son père et à découvrir d’autres centres d’intérêt que la répétition de la violence paternelle.
Plus intéressante que le seul repérage des projections-répétitions sur le thérapeute par l’enfant de ce qu’il vit avec son entourage, me semble être cette fonction du thérapeute consistant à représenter dans le transfert une sorte de moi auxiliaire qui vient soutenir l’enfant dans la mise en évolution de sa problématique et sa résolution.
Comme dans les rêves-éveillés des adultes, le thérapeute apparaît souvent masqué. Dans les histoires des enfants, avec le support des modelages ou des rêves-éveillés, j’apparais moi-même sous diverses formes comme soutien permettant la réparation familiale. Ainsi avec Laetitia, 6 ans, nous avons en charge depuis plusieurs semaines, une famille de papillons que nous avons crées en pâte à modeler. A chaque séance, lorsqu’elle les retrouve et bien que personne n’ait touché les papillons, bien protégés dans leur boite secrète, Laetitia les trouve abîmés, souffrant de terribles blessures. Elle les plaint beaucoup et elle les soigne. Heureusement la poupée Lena est là pour aider efficacement la petite fille à s’occuper de tous ces papillons, car les parents surtout sont bien fragiles et fort mal en point. Lena dit d’ailleurs par ma voix, à Laetitia qui les porte sur son dos en se courbant en deux tellement le poids de cette famille est pesant, que cette charge est trop lourde pour elle et qu’il serait bon que tous ces papillons parviennent enfin à voler de leurs propres ailes !
Certes, je ne récuse pas la notion de transfert, qui me servait bien à l’hôpital de jour pour expliquer aux éducateurs que, lorsque les enfants étaient agressifs ou insupportables dans le groupe ou envers eux, ce n’était pas eux qui étaient directement visés, que leur personnalité n’était pas en cause et qu’ils n’avaient pas à se sentir coupable. Quel soulagement de réaliser qu’ils étaient surtout les supports de projections de ce que l’enfant éprouvait vis-à-vis de son entourage ! Dans la thérapie de groupe, ce concept nous a aussi beaucoup servi.
Cependant, dans une thérapie individuelle où ce phénomène transférentiel se produit aussi assurément, il n’est cependant pas le plus important. Un enfant violent et qui refuse toute loi, comme Stanislas, n’aura pas besoin d’être violent avec moi puisque, grâce à notre dialogue débouchant d’emblée sur l’imaginaire et le symbolique, il va pouvoir métaboliser sa violence dans les histoires qu’il invente. Accédant au langage, il n’aura plus besoin d’agir sa violence à l’extérieur. Il ne va pas répéter avec moi ce qu’il vit avec son père ou sa mère, il va m’“utiliser” pour vivre autre chose qu’avec eux.
Si, par contre, un enfant a besoin d’apprendre à être plus combatif, comme Théo par exemple, qui excuse sans cesse ses parents défaillants, son agressivité va pouvoir se porter sur les objets que je fais pour lui en pâte à modeler, seul support médiateur par lequel j’ai pu enfin le rejoindre. Ainsi vont pouvoir se dire symboliquement sa rage et sa tristesse qu’il niait constamment. Et je me réjouis car je sens qu’il devient enfin lui même et pas seulement le gentil petit garçon qui répond toujours : “Comme tu veux, comme tu veux…”
 
En conclusion ou la résolution du transfert
 
 
Sans un transfert ainsi compris, je ne pourrais ni comprendre, ni soigner ces enfants. Le “transfert-projection” est alors tout naturellement “hors course”, pour reprendre la terminologie de François Roustang, dès lors que l’enfant trouve pour l’exprimer le jeu et le rêve-éveillé et non plus la seule personne du thérapeute. Ce qui permet à la plupart des thérapies d’enfants d’être des thérapies brèves, voire très brèves, sans être du “replâtrage” ou inachevées.
Ainsi la fin de la thérapie et la résolution du transfert vont se faire beaucoup plus facilement et avec nettement moins de souffrance et d’ambivalence que dans les cures d’adultes. Certes, la séparation d’avec le thérapeute, objet d’un attachement si passionné, va devoir parfois se faire progressivement, mais le plus souvent, dès que l’enfant va mieux, que ses histoires deviennent banales et pauvres, il me quitte sans problèmes. Il arrive d’ailleurs souvent qu’il fasse au cours d’une des dernières consultations, seul ou avec ses parents, un bilan de sa thérapie souvent surprenant de lucidité et de maturité. Les parents sont enfin rassurés : ils avaient si peur que leur petit ne veuille jamais me quitter !
Alors la répétition s’éloigne. Le changement est possible. Il est réalisé. Et la vie vivante à nouveau circule. L’enfant retrouve rire, épanouissement, créativité.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BRUN J. (2000). Angoisse, es-tu là ? Paris : Fleurus, 197 p.
·  FABRE N. (1982). L’enfant et le rêve-éveillé, une approche psychothérapique de l’enfant. Paris : ESF.
·  FABRE N. (1998). Le travail de l’imaginaire en psychothérapie de l’enfant. Paris : Dunod.
·  ROUSTANG F. (1999). La fin de la plainte. Paris : Odile Jacob.
·  WINNICOTT D.W. (1976). La consultation thérapeutique et l’enfant. Paris : Gallimard.
·  WINNICOTT D.W. (1975). Jeu et réalité. Paris : Gallimard.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis