2001
Imaginaire & Inconscient
Transfert et contre-transfert, deux leviers solidaires et puissants du travail analytique
Hélène Brunschwig
Psychanalyste Membre associé du GIREP 10 rue des jardinets 92160 Antony
Cet article essaie de montrer la puissance thérapeutique des différentes formes de transfert et de contre-transfert à
travers des vignettes cliniques variées. Il essaie de préciser l’évolution de ces concepts à travers le temps.Mots-clés :
Transfert, contre, transfert, cadre, refoulement, thérapeutique.
This paper tries to demonstrate the therapeutic
power of various forms of transference and countertransference
through different clinical cases. It tries to precisely show the
development of those concepts through time. Keywords :
Transference, Countertransference, Setting, Repression, Therapeutical.
La parole et l’écoute sont la base de tout travail analytique et de ses dérivés,
comme par exemple la psychothérapie analytique, de soutien (et certaines
formes de thérapies familiales.) Cette prise de parole et cette écoute se font à
travers une relation, unique en son genre. C’est une relation à la fois authentique
et artificielle, comme celle d’un laboratoire vivant dans lequel le patient peut
(et même « devrait ») tout dire. L’analyste est le support inconscient des projections de son patient qui « transfère » sur lui des sentiments déjà vécus et plus ou
moins latents ou même refoulés. Ces sentiments remontés à la surface, la
personne en thérapie peut les reconnaître et les revivre autrement. Il est possible
de les analyser grâce à cette relation « transférentielle » dans laquelle le patient
ne se sent pas en danger, du moins en général, lorsque le transfert est plutôt
positif. Le transfert négatif pose des problèmes particuliers dont je ne parlerai
pas ici.
Voici une anecdote parmi d’autres : une patiente à qui je venais de consacrer
du temps, entend sonner à ma porte et me dit : « Pourquoi recevez-vous d’autres
gens que moi ? Cela m’exaspère ». Si j’avais répondu : « Cela fait cinquante
minutes que je m’occupe de vous et vous n’êtes encore pas contente, quelle
insatiable vous faites ! », le résultat aurait été catastrophique, bien sûr. Tenant
compte de la souffrance de cette dame, j’ai répondu dans la situation transférentielle : « En dehors d’aujourd’hui, avez-vous déjà ressenti ce genre de
souffrance auparavant dans votre vie ? ». Elle a pu alors commencer de raconter
la jalousie qui la dévorait depuis toujours par rapport à sa sœur. Notre relation
a servi en quelque sorte de relation prototypique reproduisant, dans des circons -
tances différentes, ce qu’elle avait déjà souffert. Cette remontée des souvenirs
pénibles n’a pas été dangereuse pour elle, mais libératrice. Elle ne s’est pas
sentie jugée, elle avait le droit d’exprimer ses sentiments négatifs en étant
comprise, elle a pu les intégrer en se sentant moins coupable.
Mais on ne peut séparer le transfert de son corollaire, le contre-transfert qui
est l’ensemble des réactions éprouvées par l’analyste au cours de son écoute, ce
qui le touche, l’émeut, l’énerve, l’agace, le déséquilibre. Ce phénomène est
très complexe car il renseigne l’analyste sur lui-même, mais aussi sur son
patient : il y a de grandes chances pour que ce que le patient fait éprouver à son
analyste, il le fasse éprouver à d’autres personnes. Les patients savent faire
ressentir à autrui ce qu’ils ressentent eux-mêmes. L’analyste, au lieu d’en être
dérouté, peut s’en servir. Le contre-transfert est indispensable à connaître et à
utiliser avec discernement. Il fait progresser l’analyste dans la connaissance
de soi et de l’autre.
Il a été longtemps de règle que l’analyste ne laisse rien apparaître de ce qu’il
ressentait. C’était une erreur car le patient le ressentait aussi confusément et cela
pouvait conduire à des impasses. Une grande partie des analystes actuels préconisent de faire part, avec des mots, dans certains cas, de ce qu’ils ressentent. Ils
« prêtent » ainsi leur moi psychique à leur patient.
Le livre édité sous la direction d’Edmond et Marie-Cécile Ortigues : Que
cherche l’enfant dans la psychothérapie ? en donne de nombreux exemples.
Mony El-Kaïm, brillant thérapeute familial et psychanalyste, a proposé
d’appeler ces deux mouvements transférentiels et contre-transférentiels : la
“résonance” entre les deux protagonistes.
Une de mes patientes tenait un discours qui, depuis quelque temps, m’agaçait
beaucoup sans que j’aie pu comprendre cette impression ni l’analyser. Il me
semblait qu’elle cherchait tout le temps à « me mettre dans son camp ». J’ai
utilisé cette impression en lui en faisant part, avec le plus de tact possible. Elle
m’a répondu : « ah ! oui j’agace tout le monde avec ce besoin de me justifier
toujours, et ça exaspérait mon père qui me battait ». De là est venu un discours
très long et très émouvant sur son enfance. Si je n’avais pas dit mon « ressenti »,
elle serait restée peut-être avec ce discours répétitif et stérile.
Cette connaissance du patient à travers le contre-transfert est indispensable,
mais il ne faut pas oublier que ce ressenti interne nous fait aussi réfléchir sur
nous-mêmes et découvrir des horizons cachés, fort utiles. Il a donc deux
fonctions.
Cela me fait penser à cette si belle phrase de André Breton : « un étranger est
venu me voir, il m’a donné de mes nouvelles ». Naturellement, le superbe livre
de Searles, Le Contre-transfert, est indispensable à connaître pour bien voir
ces deux fonctions. Il nous dit que : « Le contre-transfert est le symptôme du
patient. » Mais il nous fait voir aussi comment les patients, surtout psycho-tiques, connaissent nos failles.
Une autre de mes patientes m’a ainsi mise en face d’un de mes problèmes.
Au cours d’une séance, elle m’a dit : « J’ai beaucoup de soucis d’argent ». J’ai
immédiatement pensé : « Je la fais payer trop cher ». Au lieu de la laisser parler
de ce problème, étourdiment, je lui ai rétorqué : « Vous savez, si vous trouvez que
je vous demande trop cher, je pourrais baisser mes prix - Ah ! je savais bien que
vous n’étiez pas claire avec l’argent…» a-t-elle répondu. Ce qui était parfaitement vrai. Je lui ai donc dit la fois suivante : « Vous savez, quand vous m’avez
dit que je n’étais pas claire avec l’argent, vous avez mis le doigt sur ma difficulté
à faire payer mes patients… Je préfère que l’on puisse en parler de façon à ce que
mes problèmes ne pèsent pas sur vous ». A ce moment elle a éclaté en pleurs, en
me disant : « Vous êtes la première personne à me dire que vous ne voulez pas
peser sur moi, tout le monde a l’habitude de me coller des fardeaux sur le dos,
je me sens comme sous le poids d’une pierre tombale, sans pouvoir la soulever. »
En ne passant pas sous silence mon erreur et en analysant mon contre-transfert
devant ma patiente, j’ai pu entraîner toute une chaîne de réactions verbales très
importantes chez elle. De plus, j’ai pu lui montrer que cette culpabilité qu’elle
avait provoquée chez moi, elle l’induisait aussi chez d’autres personnes et que
d’une certaine manière, elle suscitait ce poids qui l’écrasait.
Il y a des analystes, comme M. de M’Uzan dans son ouvrage, De l’art à la
mort, qui pensent qu’il n’y a qu’un inconscient pour deux dans une cure et que
le transfert et le contre-transfert sont constamment liés.
Je vais essayer de montrer, avec des vignettes cliniques, différentes formes
de ces mouvements transférentiels.
Transfert, non-dit et confusion : l’histoire d’Henri
Henri (9 ans) est venu me voir pour un dégoût scolaire complet, je dirais
même un dégoût de la vie. C’était un enfant pénible à voir, qui ne parlait que par
monosyllabes, qui avait l’air de s’ennuyer mortellement. Je ne savais
absolument pas comment l’aborder, je me sentais incapable d’établir une
communication avec lui. Les parents, M. et Mme X, étaient tout à fait sympathiques, vivants, chaleureux, très inquiets pour leur fils.
Peu de temps après, Henri est parti en vacances. A son retour, j’ai voulu le
faire un peu parler de ses vacances, je lui ai demandé s’il était allé chez ses
grands-parents : “Oui” me dit-il - Silence. « Comment tu appelles ta grand-mère ? » Silence. « Je ne sais pas - Et ton grand-père ? – Je ne sais pas – Est-ce
qu’ils jouent avec toi ? – Un peu”. Silence. J’avais beau essayer de trouver une
ouverture et de prendre mon ton le plus suave, le dialogue restait tout à fait
mort. Il en fut de même pendant quelques séances encore : j’avais une
impression terrible de vide, de flottement, de confusion, d’absence de points
solides sur lesquels m’appuyer, impression qui reflétait sûrement ce qu’Henri
ressentait. Nous étions en pleine relation transférentielle confusionnelle. Il
m’entraînait avec lui.
Pour sortir de ce désarroi, subitement, au cours d’une séance, j’ai songé au
génogramme, cette méthode d’établissement d’un arbre généalogique introduite par les thérapeutes familiaux, qui donne souvent des résultats surprenants. J’ai demandé à la mère, qui attendait seule à côté, si son mari ou elle-même
accepterait de faire un arbre généalogique de la famille d’Henri, car j’avais
l’impression qu’il était incapable de se repérer dans la compréhension des liens
familiaux. Elle accepta tout de suite, en me disant qu’elle le ferait elle-même,
car son mari n’aimerait pas aborder ce sujet, étant brouillé avec plusieurs
personnes de sa famille. A ce moment, une relation transférentielle s’est établie
entre sa mère et moi, de façon harmonieuse. Dans les thérapie où plusieurs
personnes sont présentes, le transfert ne se présente pas de la même façon avec
tous les protagonistes. Les transferts latéraux ne sont pas toujours simples à
gérer, mais dans ce cas c’est ce qui a remis de l’ordre dans le chaos.
La séance suivante a été fascinante. Mme X a déroulé devant nos yeux de
plus en plus émerveillés (ceux d’Henri et de moi-même), le tableau d’une
famille d’une richesse et d’une complexité incroyables, avec des adoptions,
des filiations étrangères, des remariages, des brouilles, des retrouvailles, des
deuils non-dits, et même un centenaire ! J’ai d’abord compris que la grand-mère paternelle d’Henri, celle que je croyais qu’il avait vue pendant ses vacances
et qu’il ne savait pas comment appeler, était morte depuis un certain temps. J’ai
appris, de plus, que M. X venait de se réconcilier avec son propre père, après une
longue brouille, et qu’Henri avait revu pendant ses dernières vacances ce grand-père dont il ne se souvenait plus. Il y avait de quoi ne pas savoir comment les
nommer ! J’ai su aussi que Mme X avait été adoptée, mais qu’elle connaissait
bien sa famille d’origine, qui était grecque. Chacun faisait des métiers amusants
et inattendus.
Beaucoup de chaleur et d’émotion se sont mises à circuler. Je voyais les
yeux d’Henri qui s’arrondissaient, il s’agitait, s’intéressait, posait des questions;
à la fin, il demanda à rencontrer l’arrière-grand-père centenaire, dont il ne
connaissait même pas l’existence. Mme X souriait, elle était heureuse de
présenter à son fils sa famille et celle de son mari, qu’elle connaissait très bien.
Elle ne lui en avait jamais parlé. Pourquoi ?
Elle expliqua que, par suite de circonstances variées, son mari s’était trouvé
coupé de sa propre famille, et venait tout juste de renouer avec son père, comme
je l’ai indiqué; il avait beaucoup souffert de cet isolement, et il était encore
incapable d’en parler. Quant à elle, elle n’était pas brouillée avec qui que ce
fût, mais sa famille d’adoption, comme sa famille biologique, étaient très
éloignées d’elle géographiquement, elle les voyait peu, et n’avait pas expliqué
sa double filiation à son fils : l’enfant connaissait certains des membres de
chacune de ces familles, sans connaître leurs véritables liens de parenté avec sa
mère. Il était donc en proie à des non-dits de nature très différente : l’occultation quasi-totale de sa famille paternelle, et de ses deuils comme celui de la
grand-mère, et la profusion désordonnée de sa famille maternelle. La relation
transférentielle était à l’image de cette confusion.
La mise en place, la mise en ordre et la mise en récit, sous les yeux d’Henri,
de l’ensemble de cette famille, la révélation des non-dits, ont tiré Henri définitivement de sa confusion. Cela lui a permis de nouer avec moi une vraie relation,
de se réintroduire dans l’histoire de sa famille. Il a pu suivre à nouveau à l’école,
et lorsqu’il est revenu pour sa dernière séance, quelques semaines plus tard, il
m’a dit : “Il faut que je vous dise quelque chose : je vais me faire historien !”.
J’étais si contente que j’en aurais battu des mains. La rapidité de la disparition
des symptômes ne m’a même pas permis d’approfondir les raisons pour
lesquelles le père s’était brouillé avec sa famille d’origine et n’avait pas pu en
parler avec son fils, ni celles pour lesquelles la mère n’avait pas jugé utile de lui
expliquer qu’elle avait “deux familles”. C’est un travail qu’il aurait été sûrement
intéressant de poursuivre; mais les parents m’ont affirmé qu’ils allaient essayer
de le faire avec leur fils.
Transfert, gestes d’af fection et sexualité : histoire de Christine
Christine était une jeune femme de trente ans, blonde, gaie, ouverte. Rien ne
laissait supposer ses souffrances ni son histoire si inhabituelle. Elle était venue
pour me parler de son fils, qui lui causait beaucoup de soucis à la maison et à
l’école. Après avoir longuement parlé avec elle et avec son fils, je compris que
je ne pourrais rien pour aider son fils Tony seul, car ses symptômes semblaient
découler directement du malaise familial. Christine disait elle-même : “Il est le
symptôme de la famille”. Finalement, après un long entretien que j’ai eu avec
le couple parental, Christine a demandé à travailler seule avec moi. Elle souffrait
personnellement beaucoup de difficultés de communication avec son entourage,
spécialement avec son mari et ses enfants. Elle se plaignait aussi d’angoisses très
fortes. Je m’en aperçus très vite, car elle m’annonça presque d’emblée qu’il lui
serait impossible de me voir à mon cabinet, et qu’il faudrait que je marche avec
elle dans le Parc de Sceaux; en effet, disait-elle, elle ne pourrait se confier qu’en
marchant, elle ne pourrait jamais dire “des choses aussi terribles” en face de
quelqu’un. Je me demandais ce que cela pouvait bien être. J’acceptai cette façon
bizarre de travailler, dans la mesure où cela me semblait la seule qu’elle puisse
supporter. Ce n’était pas très orthodoxe, mais Freud, Ferenczi et Winnicott en
ont fait bien d’autres !
Je n’oserai pas me permettre de comparer nos promenades avec celle de
Freud avec Gustave Malher… Rencontre, qui a permis au compositeur de
composer à nouveau.
Si l’on veut “rejoindre son client”, comme disent les thérapeutes familiaux
américains, si l’on veut commencer le travail, établir une alliance, une relation
transférentielle, il faut mesurer ce que le client peut supporter et parfois modifier
le cadre. Ce n’était pas encore le moment de donner à Christine une interprétation sur ce besoin de rester dehors : j’en avais plusieurs en tête, mais je n’en
étais pas sûre. La plus probable est qu’elle fuyait la proximité physique avec moi
dans un lieu fermé, mais aussi qu’une culpabilité intense l’empêchait de
supporter mon regard en face à face.
Petit à petit, elle me raconta son enfance difficile, marquée par des maladies,
de nombreuses séparations, des réinsertions malaisées dans le sein d’une famille
de huit enfants. Christine se sentait mal aimée, elle n’arrivait pas à communiquer
avec ses parents : elle était “en trop”. Vers l’âge de dix ans, elle a
commencé à ressentir une colère terrible qui éclatait de plus en plus souvent et
de manière de plus en plus violente : c’était sa manière de souffrir. Un jour, à onze
ans, sa colère fut si forte et tellement impossible à calmer qu’elle se réfugia
chez un “gentil voisin” d’environ soixante ans. Elle arriva chez lui dans tous ses
états. Il la prit sur ses genoux, lui parla gentiment, et … la pénétra. Ce
“traitement” eut le don de la calmer. Elle me raconta qu’elle n’avait pas du tout
compris de quoi il s’agissait; elle n’éprouvait rien de spécial, sinon un abaissement important de sa tension, et donc un grand soulagement. Cet apaisement
fut le refuge des colères suivantes, et l’habitude en fut prise, même sans colère.
Cela dura jusqu’aux seize ans de Christine, sans qu’elle en parle, car cela ne lui
posait aucun problème.
Mais un jour, à l’occasion d’un retard de règles, constaté par le “voisin”
inquiet, Christine lui a demandé quel rapport il pouvait bien y avoir entre ce “jeu”
pratiqué avec lui et un retard de règles. C’est alors que cet homme lui a expliqué
tout ce qu’elle ignorait sur la sexualité, les rapports entre leur “jeu” et la
grossesse. Le choc a été terrifiant pour elle, comme si le monde avait basculé et
changé de sens. Le sermon d’un prêtre, entendu à cette époque, l’a culpabilisée
à mort : la peur d’avoir “péché” et la peur d’être enceinte se disputaient la
première place dans son esprit. Elle s’est arrêtée brusquement, mais non sans
chagrin, de voir le voisin; et c’est à ce moment-là que les ravages ont commencé.
Elle n’avait pu parler de tout cela à personne avant le jour où elle me l’a raconté.
A l’époque où je l’ai vue, elle n’osait approcher ses enfants, qui avaient sept
et neuf ans, les câliner, les embrasser, de peur de “se tromper” et d’avoir avec eux
des rapports qui seraient sexuels malgré elle, puisqu’elle n’avait pas compris la
différence pendant si longtemps. Elle avait peur de franchir des limites sans
s’en rendre compte, ce qui l’angoissait horriblement. Les rapports sexuels avec
son mari étaient très intermittents et souvent sans plaisir.
Les révélations qu’elle m’a faites m’ont surprise au dernier point. Je ne
pensais pas que des relations sexuelles pédophiliques pouvaient devenir malfaisantes seulement après plusieurs années, ce qui tend à prouver que ce qui est
important est le sens qui leur est donné, et comment elles sont intégrées dans le
contexte. Lorsque la personnalité se réorganise à la puberté, apparaît la véritable
signification de l’acte et sa culpabilisation intense – en tout cas, c’était vrai
pour Christine.
Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. Après avoir longuement parlé
avec moi de ce véritable séisme dans sa vie, et de la solitude terrible qu’elle
avait vécue ensuite, elle a raconté pourquoi ce “jeu” ne l’avait nullement traumatisée à l’époque, ni même étonnée. C’est parce que ce “jeu”, qui lui faisait tant
de bien et qu’elle recherchait pour apaiser ses colères, en fait elle le connaissait
déjà : elle y avait joué avec son frère aîné entre ses huit et ses dix ans (il en avait
lui-même entre quatorze et seize). Ce frère aîné la brutalisait souvent; “au
moins, me dit-elle, quand on jouait à ça, il ne me tapait pas”. C’est après m’avoir
parlé de son voisin qu’elle a subitement fait le lien avec son frère, lien qu’elle
n’avait jamais fait consciemment jusque là.
Après ces paroles capitales, les choses n’ont pas changé du jour au lendemain
pour elle, mais elles ont changé avec moi. Elle a supporté de venir à mon cabinet
pour ses séances. Un autre type de transfert allait s’installer, très difficile à
gérer. Il s’est produit très rapidement un événement important : soudain je l’ai
vue perdre presque connaissance; elle était en proie, comme elle me l’a expliqué
plus tard, à une très forte crise de spasmophilie. Le seul remède que j’ai trouvé
fut de la prendre dans mes bras pour calmer ses soubresauts. A la fin de la crise,
elle m’a dit qu’elle avait pu la surmonter grâce au contact physique avec moi,
contact empreint de sollicitude et non sexualisé. Les semaines qui ont suivi ont
été entièrement consacrées à restaurer une possibilité de ce type de contact
physique. Elle se lovait contre moi, avec la tête sur mon épaule; de temps en
temps, elle s’accrochait à moi comme une petite fille qui se noierait et voudrait
se rattraper. Elle parlait peu, elle faisait un tout autre travail, infra-verbal. Nous
étions en plein transfert régressif. Pendant toute sa thérapie, j’ai demandé une
supervision de mon travail avec elle, pour être sûre de ne pas dériver. Si j’avais
fait la moindre erreur, Christine se serait vraiment noyée … Après avoir
tellement eu peur du rapprochement physique, elle devait l’expérimenter
comme positif, mais à cause de son passé, qui l’avait conduite à mélanger le
sensuel, le corporel et le sexuel génital, il fallait qu’elle introjecte les différences et les limites entre ces divers domaines; il fallait aussi que nous puissions
mettre des mots sur ces nouvelles découvertes pour sortir du transfert régressif.
Je n’avais jamais pratiqué de cette façon jusqu’alors. J’y ai été conduite par
Christine : les patients savent toujours ce qu’il leur faut. Elle a mobilisé chez moi
toutes mes capacités de holding (maternage), par ses demandes intenses de
chaleur, de sécurité, d’enveloppement, de “cocooning”. Je n’avais qu’à
répondre.
La peur de tomber dans une relation sexuelle totalement incompatible avec
la relation psychanalytique conduit beaucoup de psychanalystes à redouter
toute espèce de contact physique avec leurs patients. On commence maintenant
à s’apercevoir que c’est dommage : on se prive ainsi d’un moyen supplémentaire
de restaurer la personnalité du patient. Freud n’avait pas peur de masser ses
clientes. Beaucoup de psychanalyses, surtout de psychotiques, se passent
maintenant grâce à des contacts corporels relayés par des paroles; nous avions
eu sur ce point quelques grands précurseurs : Ferenczi, Winnicott, Masud Khan,
Sèchehaye (voir à ce propos son admirable Journal d’une schizophrène ). Le
transfert est ici différent, beaucoup plus fusionnel, au moins au début.
Il existe également, bien sûr, de nombreuses sortes de thérapies corporelles
non psychanalytiques mais qui ne se servent pas du transfert de la même façon.
D’une certaine manière toute relation entre deux êtres comporte des éléments
transférentiels : entre professeur et élève, entre soignant et soigné, dans les
amitiés, dans les amours. Mais cette forme de transfert n’a plus ce caractère
primordial de levier thérapeutique pour faire changer les choses en les analysant.
Pour finir, je dirai que Christine est arrivée à sortir de la confusion entre la
vie affective et la sexualité génitale; elle a même pu aller revoir l’homme qui
“soignait” si bien ses colères, elle a pu discuter avec lui pour essayer de
comprendre ce qui s’était passé; elle lui a pardonné, et elle a été émue et
heureuse de pouvoir terminer ce douloureux périple de manière positive; lui
aussi, semble-t-il. Cette rencontre était vraiment nécessaire à Christine pour
terminer son élaboration du sentiment d’horreur et de haine qui avait succédé
brutalement à son affection pour lui. Nos relations transférentielles sont
devenues plus « adultes ».
Le transfert et la confusion des statuts : histoire de Sylviane M.
J’avais suivi la famille M. pendant quelques mois dans le dispensaire où je
travaillais, à cause des difficultés de leur fils. La mère, Sylviane (quarante ans),
a désiré plus tard faire une thérapie personnelle avec moi. Malheureusement, à
ce moment, le dispensaire a renvoyé ses vacataires, dont j’étais; je ne pouvais
plus voir Sylviane gratuitement au dispensaire, et elle ne pouvait pas payer ses
séances en libéral. Le problème d’argent se posait donc avec acuité. Nous avons
cru trouver une solution idéale et équilibrée : Sylviane payait ses séances en
tapant le manuscrit d’un livre que j’écrivais. Personne n’exploitait personne.
Mais cette solution s’est révélée très mauvaise : j’étais à la fois la thérapeute et
“l’employeur” de Sylviane, deux relations absolument incompatibles : nous
étions en fait chacune la cliente de l’autre. Le transfert et le contre-transfert
étaient complètement gauchis et inutilisables.
Sylviane était en proie à des moments de dépressions très douloureux, suivis
de moments d’exaltation. Elle me parlait de la violence qui était en elle à l’égard
de son fils, et de sa difficulté à la contrôler. Je pensais qu’en parler allait suffire
à en venir à bout. Mais les paroles extraites de la situation transférentielle,
sorties du cadre ne servent à rien. Plus tard, elle m’a dit qu’elle avait ressenti
qu’elle appelait à l’aide, qu’elle criait au secours, et que je ne l’entendais pas.
La transgression des règles du statut de chacune de nous s’est révélée catastrophique, le transfert était complètement faussé, plus personne n’avait le contrôle
de notre travail. Comme le dit Françoise Dolto, “nous ne contrôlons pas notre
client, mais nous contrôlons la cure”. Ce n’était plus le cas. Notre relation
bancale engendrait une confusion complète. Tout était mélangé; or, on le sait
bien, le mélange engendre la violence. Je ne pouvais plus l’aider à surmonter sa
violence avec son fils. La crise a donc éclaté, brutale et terrible elle a maltraité
son fils plus gravement qu’elle ne l’avait jamais fait. Pour en sortir, il a fallu faire
appel à des tiers, psychiatre et assistante sociale; pour protéger Sylviane de sa
propre violence, il a été décidé de placer l’enfant pendant quelque temps. Elle
l’a ressenti à la fois comme un immense soulagement et un terrible échec. Moi
aussi, dans ce cas, je n’avais vraiment pas mis toutes les chances de mon côté.
Sylviane ne pouvait pas exprimer verbalement de violence à mon endroit,
puisque j’étais son employeur; et de mon côté, je n’analysais plus ce qui se
passait, toute à l’idée qu’elle me rendait service. Nous ne remplissions plus nos
rôles d’analyste et d’analysant, la relation transférentielle était dangereuse et la
réalité est venue nous rappeler à l’ordre, et nous imposer la loi.
A travers ces exemples, j’ai essayé de montrer la variété, en même temps que
l’importance cruciale des mouvements transférentiels au cours d’un travail
analytique. C’est notre levier principal, il faut pouvoir l’adapter aux personnes,
à leur souffrance. Il faut aussi respecter son statut particulier : à la fois réel et
fantasmatique sans oublier de l’articuler au cadre, essentiel lui aussi, en
conservant rigueur et souplesse.