2001
Imaginaire & Inconscient
La seizième nuit
Dominique Natanson
21 rue de l’échelle du temple 02200 Soissons
Dans ses travaux sur la Shoah, Dominique Natanson qui est historien,
s’est efforcé, selon l’expression utilisée par les chercheurs de « refroidir » les
témoignages. Mais l’émotion nous la retrouvons avec lui dans ses
Nouvelles, fictions qui permettent de dire l’indicible. Dans le cadre du
thème de cette revue, nous avons choisi de publier cette image d’une enfance blessée jusque dans la vieillesse. Les thérapeutes qui liront ce texte se
reconnaîtront peut-être dans la diététicienne se cherchant à tâtons parfois
face à la souffrance de l’autre.
Nouvelle extraite du recueil Dernières nouvelles de l’absence (à paraître)
« Et la terre des affamés
Rampe vers cette vivante ».
René C HAR, Les matinaux.
Bonjour, je suis la diététicienne du service. Nous allons faire le point
ensemble sur votre régime alimentaire.
Est-ce qu’elle m’écoute, cette dame ? J’ai l’impression de parler dans le
vide. C’est vrai que ça fait la douzième fois, ce matin, que je sors mon baratin. Il faudrait que je trouve une attaque différente. De toutes façons, à cet
âge-là, essayer de les faire maigrir, c’est pas de la tarte. Elle doit sentir que
je manque de conviction.
Est-ce que votre poids a évolué depuis la dernière fois ? Nous nous
sommes vues il y a deux mois, à la consultation cardio-vasculaire. Vous faisiez quatre-vingt-douze kilos. Vous voulez bien monter sur la balance ? Non,
restez habillée. Enlevez seulement vos chaussures. Je vais vous aider, don-nez-moi le bras.
Elle me met mal à l’aise, cette vieille dame. Elle ne dit pas un mot. Elle
semble être ailleurs. Alzheimer, en plus de son diabète et de ses problèmes
cardiaques ?
Voyons, ça fait quatre-vingt-douze kilos cinq cents. Bon, vous êtes
habillée. Disons que votre poids n’a pas bougé. Il faudrait perdre un peu,
quand même !
Elle ne dit toujours pas un mot. Elle ne me regarde pas.
Il faudrait que nous revoyions les équivalences alimentaires. C’est toujours vous qui faites la cuisine chez vous ?
Elle hoche la tête. C’est déjà ça.
Vous pesez vos aliments ? Vous avez une balance chez vous ? Bon, par
exemple, les pommes de terre, le midi, vous en mangez combien ?
C’était la nuit. La seizième nuit. Une nuit de pénombre atténuée de
quelques lueurs venues du réverbère qui éclairaient un peu l’intérieur de
l’appartement. On distinguait seulement le volume des pièces; des murs
d’un gris obscur faisant contraste avec des coins d’ombre noire.
Elle était pieds nus. Sans allumer, elle s’était levée. Là-bas aussi elle
pouvait se diriger la nuit, presque les yeux fermés, pour ne pas se réveiller
vraiment, pour pouvoir se rendormir plus vite. Arrivée dans la cuisine, elle
n’alluma pas. L’ampoule de la lampe à suspension, au-dessus de la table,
était cependant visible grâce à un rayon de lumière pâle venu de la fenêtre,
au fond. La jeune fille se tourna, inquiète, vers cette fenêtre sans rideaux,
sans volets.
Elle se baissa près de l’évier et, en tâtonnant, elle trouva le sac de toile
grossière, le sac que grand-mère avait réussi à traîner jusqu’au premier
étage, le soir de son arrivée. Il était maintenant presque vide. Elle l’ouvrit,
renifla pour sentir l’odeur et prit trois grosses pommes de terre de sa main
droite écartelée. Puis, de sa main gauche, une main maigre et nerveuse, elle
fourragea dans le fond du sac et agrippa encore quatre petites pommes de
terre qui roulaient entre ses doigts mais qu’elle ne lâcha pas. Elle les jeta sur
la table, les retenant seulement avec son bras plié pour qu’elle ne tombent
pas par terre. Dans le placard, elle attrapa la plus grosse des gamelles et y
flanqua les sept patates, sans les laver. Elle trouva par tâtonnement le robinet de l’évier, plaça la grosse casserole dessous, ouvrit le robinet et dirigea
le brise-jet pour la remplir. De petits blocs de terre se détachèrent des
pommes de terre et commencèrent à se dissoudre; l’eau devint moins claire. Il faisait trop sombre pour qu’elle s’en rende compte.
Elle se déplaça d’un pas vers la droite et tourna le bouton du réchaud à
gaz. La boîte d’allumettes était bien là, posée sur la tablette. Elle fit craquer
une allumette. Une lueur bleutée éclaira le mur de gauche et fit vaguement
briller la toile cirée de la table. Elle transporta la casserole en la tenant des
deux mains. C’était lourd, son corps frêle se plia en deux, mais elle tint bon.
L’eau déborda un peu quand elle la posa brutalement sur le feu.
Tout cela ne l’avait qu’à moitié réveillée. Elle se laissa tomber sur une
chaise, les jambes tordues sur le côté, les bras repliés sur la toile cirée. Sa
tête fléchit, elle la posa dans ses bras, sur la table et elle s’enfonça un peu
plus dans ce demi-sommeil. Cependant, elle ne dormait pas. Sa vigilance
était entière. Il y avait la fenêtre, sans rideaux, sans volets, derrière elle. Il y
avait le petit sifflement du réchaud, allumé sur sa gauche. Il y avait la porte,
devant elle, qu’elle avait laissé entrouverte en entrant. Et même, il y avait
les deux portes du placard jaune, sur le mur, à sa droite. Elle était épuisée,
elle somnolait, mais elle surveillait précisément chacune des issues, chacun
des bruits, le gaz allumé, un craquement du parquet dans la salle à manger,
à côté – le chat peut-être; elle surveillait même les odeurs, celle de l’eau de
la casserole qui commençait à chauffer, l’odeur de bois ciré qui régnait dans
tout l’appartement, rassurante odeur d’enfance, inquiétante par le calme
angoissant qu’elle procurait.
Au bout d’un moment, elle entendit le bouillonnement de l’eau et, toujours sans vraiment se réveiller, elle lança le bras gauche vers le bouton du
réchaud pour baisser le gaz. Elle avait l’habitude, c’était la seizième nuit.
Et puis, trente-cinq minutes s’écoulèrent pendant lesquelles elle perdit
presque le fil de ce qui se passait. Les patates étaient trop cuites à présent.
Là-bas, elle n’aurait pas attendu si longtemps. Elle se releva, jeta un regard
circulaire dans la pièce et, davantage réveillée cette fois, elle s’approcha du
feu, éteignit le gaz. Dans le placard jaune, elle chercha la bougie qu’elle
avait déjà utilisée la nuit dernière et les précédentes. Elle posa la soucoupe
et la bougie sur la table, reprit la boîte d’allumettes. La bougie mit du temps
à s’allumer et ses mains tremblaient pendant que l’allumette noircie se tordait entre ses doigts. Elle versa l’eau bouillante dans l’évier sans faire attention aux éclaboussures qui atteignaient son pyjama. Puis, sans se soucier de
leur chaleur, elle prit à pleine main les pommes de terre et les laissa tomber
sur la table. Les plus grosses se fendirent; l’une d’elles explosa littéralement
dans son sac de peau et la chair grumeleuse s’étala sur la toile cirée. C’est
celle-là qu’elle se mit à manger la première. Elle se jeta dessus, penchant le
visage vers la table et prenant la pomme de terre chaude des deux mains. La
pulpe s’écrasait contre ses dents, s’effritait contre ses lèvres. Les lambeaux
brûlants de peau auxquels s’attachaient encore la chair jaune, fumante, tressautaient d’une main à l’autre. Rien ne tombait sur la table : elle rattrapait
les petits morceaux qui sautaient sur le côté, de la langue, des lèvres, des
doigts joints. Quand il ne resta plus rien, elle râpa des dents l’intérieur de la
pelure. Elle ne laissa pas un débris, avalant même une partie de la peau. À
la fin, elle roula en une petite boule la pelure très fine qui restait et la fit disparaître dans la poche de poitrine de son pyjama, avant de s’attaquer à la
seconde pomme de terre. Elle faisait vite. Chaque pomme de terre à son tour
dansa, d’une main à l’autre. À la fin, elle croqua les plus petites sans les
éplucher, peau comprise. Sa bouche était grande ouverte pour laisser entrer
un peu d’air afin de refroidir la fournaise engouffrée dans son gosier. Elle
était effrayante. Elle était effrayée.
Quand tout fut mangé, elle souffla la bougie qu’elle laissa là sur la table,
tourna plusieurs fois la tête dans la pièce, aux aguets. Elle vira sur elle même
et dans le déséquilibre du mouvement, se pencha vers la porte de la cuisine
qu’elle agrippa, franchit le seuil de la salle à manger, et, à petits pas rapides,
traversa la pièce sombre, sans faire un bruit. Elle parvint au petit couloir qui
menait à sa chambre et marqua un temps d’arrêt en voyant le rai de lumière, sous la porte de la chambre de sa grand-mère. Elle se gratta fortement la
tête, puis repartit presque aussitôt vers sa chambre, tout à côté, referma la
porte doucement et se jeta dans son lit. Le sommeil la prit tout de suite.
Un quart d’heure plus tard, elle criait. Elle était assise dans son lit et elle
criait. Puis des larmes sortirent et son cri se fit sanglot. La lumière du couloir s’alluma et la grand-mère poussa la porte. Sans allumer davantage, elle
vint s’asseoir sur le lit. Elle tira vers elle la tête de la jeune fille, mais celle-ci résistait. Elle hoquetait. La voix douce de la grand-mère diminua un peu
sa tension et ses pleurs se firent moins forts.
– Je suis là. Tout va aller bien, je suis là.
La jeune fille se détendit un peu et laissa aller sa tête dans le giron de la
grand-mère.
– Oh mamie, mamie, mamie...
Elle ne pouvait dire autre chose. Elle ne pouvait pas raconter. Elle ne
pouvait dire les images qui étaient revenues et qui revenaient encore à présent, à toute vitesse, comme un film en accéléré qui tournerait en boucle,
sans vouloir s’arrêter. C’était d’abord l’anniversaire, le repas de toute la
famille dans la salle à manger. Il y avait ses deux petits frères qui se chamaillaient de façon mécanique à sa droite, en emmêlant leurs bras. À sa
gauche, il y avait maman dont le sourire était figé et son père en face. C’était
l’anniversaire de ses quinze ans. Il y avait un gâteau, pas bien gros, fabrication maison, une recette sans œufs et sans sucre dénichée par sa mère, aussi
fade que les matzoth de la Pâque. Elle soufflait les bougies et voulait regarder son père qui s’apprêtait à lui dire quelque chose. Son regard allait accrocher le sien, mais on frappait à la porte et son père tournait la tête, mécaniquement et leurs regards ne parvenaient pas à se croiser. C’était elle qui se
levait. Elle ouvrait la porte et elle se retrouvait immédiatement là-bas: il n’y
avait plus de cage d’escalier, le sol poussiéreux de là-bas touchait directement le seuil de l’appartement. Elle le franchissait, comme aspirée et elle
était là-bas. Elle fermait vite les yeux pour retrouver au plus vite le repas
d’anniversaire et elle y parvenait. Il y avait ses deux petits frères qui se chamaillaient de façon mécanique à sa droite. À sa gauche, il y avait maman et
son père en face, dont elle voulait croiser le regard. Et cela s’accélérait. On
frappait une nouvelle fois à la porte...
Sa grand-mère la secouait doucement. Petit à petit, les images du cauchemar se disloquèrent. Elle entendit que la grand-mère pleurait aussi, faiblement, tout en lui caressant la tête. Peu à peu les pleurs de la jeune fille
s’apaisèrent et elles furent à l’unisson. Elle se rappela où elle était, dans
l’appartement, où seule mamie vivait, désormais. Il lui fallut encore une
dizaine de minutes avant de s’allonger à nouveau et de se rendormir.
Au matin, le seizième matin depuis l’hôtel Lutétia, elle se réveilla dans
des draps humides. Elle souleva le drap et vit du sang. Cela ne lui fit pas
peur, elle en avait vu beaucoup. Elle trouvait seulement étrange de devoir
mourir maintenant, dans l’appartement familial retrouvé après tout cela. Elle
n’avait pourtant pas l’impression d’être plus faible que les jours précédents.
Puis elle sentit et elle reconnut cette douleur diffuse, cette lourdeur dans le
bas-ventre. Elle comprit que ses règles étaient revenues. Les premières
depuis deux longues années.
Elle vient de franchir le portail de l’hôpital, un portail de pierre à la voûte
arrondie, orné d’une banderole lumineuse clignotante « Bonne année 2000 »
à laquelle elle ne porte pas attention. Elle marche lentement, avec un peu de
difficulté, un mouvement vers le haut de la hanche droite qui ralentit son
allure. La vieille dame franchit la grille sous l’œil indifférent d’un gardien à
casquette, installé dans une cage de verre. Elle se dirige vers l’arrêt de bus.
Le trottoir est envahi de pommes de pin tombées d’un grand arbre situé dans
le parc de l’hôpital. Elle doit faire attention à ne pas tomber. Devant une
porte cochère, à deux pas de l’abribus, un conteneur de poubelles déborde.
Le couvercle ne peut fermer à cause d’un sac posé en porte-à-faux sur le
rebord, un sac poubelle gris éventré : il vomit une sorte de bouillie de
tomates moisies et de morceaux de pain imbibé de cette pourriture.
La vieille dame a le réflexe d’aller vers la poubelle, mais elle ne le fait
pas; elle s’assoit sur le banc et elle attend son bus. Son regard n’a pas quitté le sac poubelle. On n’aurait pas laissé cela se perdre, là bas.