2001
Imaginaire & Inconscient
Analyses de livres
LA CRAINTE DE L’EFFONDREMENT
ET AUTRES SITUATIONS CLINIQUES
D.W. Winnicott (2000). Paris : Ed. Gallimard
Encore un livre majeur de notre poète-psychanalyste. Il est fait en grande
partie d’articles inédits en français (et quels inédits !) et de publications
devenues inaccessibles. Leurs dates vont de 1939 à 1964. Il est impossible d’en
faire une véritable recension, il faudrait être du niveau de l’auteur, mais je
voudrais simplement vous mettre l’eau à la bouche...
C’est un livre qui commence par quelques passionnantes réflexions de
Winnicott sur lui-même. Suivent : « Notes sur la pratique et la théorie de
l’analyse » où se mêlent pratiques cliniques toujours inattendues, et théories
parfois trapues, avec les fulgurances habituelles. Puis viennent : « Consultations
thérapeutiques » qui sont très fouillées pour élucider des points difficiles : les
réactions retardées à la perte à travers « Patrick », l’adolescence à travers
« Jane », le self à travers « Mark », etc.
« La mère et l’enfant » nous révèle des positions originales sur la relation
mère-fœtus, sur les échanges mère-infans, sur l’inconscient de la mère, toutes
choses qui continuent d’être explorées encore aujourd’hui.
Une longue partie s’intitule : « Explorations conceptuelles » que pour ma
part je ne connaissais pas et qui sont d’une extrême complexité, mélangeant des
réflexions théoriques à des études de cas, à des problèmes techniques, à des
références à d’autres auteurs. À l’intérieur de cette partie s’ouvre une sous-partie qui s’appelle : « Objets de “l’usage d’un objet”». On y relève notamment
un article intitulé « L’usage d’un objet dans le contexte de “Moïse et le
Monothéisme”» dans lequel Winnicott accorde une place primordiale au père,
ce qui va faire mentir tous les colloques dans lesquels on dit toujours, « quel
dommage que Winnicott n’ait pas fait plus de place théorique au père ». Je cite
un passage qui me paraît essentiel.
« À mesure que le bébé passe du renforcement de son moi grâce à l’action
du moi de la mère, à la possession d’une identité propre, une troisième personne
joue ou me semble jouer un rôle considérable. Le père a pu, ou non, être un
substitut maternel, mais à un moment ou à un autre, on commence à sentir qu’il
est là avec un rôle différent et c’est le moment où je suggère que le bébé, en train
de devenir une unité, est vraisemblablement sur le point de faire un usage du
père comme d’un calque pour sa propre intégration. Si le père n’est pas là, le
bébé doit suivre le même développement, mais de façon plus ardue ou en
utilisant une relation vraiment stable avec une autre personne totale.
On voit ainsi que le père peut être pour l’enfant le premier aperçu de ce
qu’est une personne intégrée ou totale (...).
On peut faire l’hypothèse que du fait que la mère commence comme objet
partiel ou conglomérat d’objets partiels, le père intervient de la même façon
pour la manière dont le moi s’en saisit. Mais je suggère que dans les cas
favorables, et au début, le père est un tout (en tant que père et non en tant que
substitut de la mère) et devient plus tard doté d’un objet partiel important; qu’il
est intégré, au début, dans l’organisation du moi et dans la conceptualisation
mentale du bébé.
Voilà de quoi faire méditer...
Dans ces « Explorations conceptuelles », Winnicott aborde aussi un longue
réflexion sur le corps et le self, sur la mère et l’enfant, sur la naissance de la
pensée, sur le symbole, sur les traumatismes.
Le livre se termine par une critique très fine du « concept d’Envie » chez
Mélanie Klein.
Il est impossible de vous donner une idée de la richesse de ce livre, on a
toujours l’impression que ce que Winnicott écrit est fondé et fondateur en même
temps. Il faut vous en emparer et le déguster à petites doses, et j’espère qu’il y
aura encore des inédits à se mettre sous la dent.
Hélène BRUNSCHWIG
L’ENFANT, LA PSYCHÉ ET LE CORPS
Winnicott D. W. (1999). Payot : Paris.
Les articles réunis dans cet ouvrage ont été écrits tout au long de la carrière
de l’auteur et sont pour la plupart inédits.
Dans l’ouvrage La crainte de l’effondrement, l’accent était surtout mis sur
la théorisation et même sur des théorisations de théorisations. Dans celui-ci,
Winnicott apporte beaucoup d’informations, ce qui n’est pas son habitude. Il
s’adresse plusieurs fois à des personnes qui s’occupent d’enfants (sans toujours
connaître leur sujet...): d’abord les parents, puis les professeurs, les médecins,
les travailleurs sociaux. Il apporte des éléments essentiels, à travers sa clinique
inépuisable, sur ce qu’est un enfant, sur la différence entre un enfant dit
« normal » qui traverse une mauvaise passe et un enfant malade. Il donne des
conseils, des marches à suivre, avec souvent une certaine ironie !
Cet ouvrage est très varié. Il aborde de nombreux sujets, toujours avec la
même tenue et la même originalité, le même humour, avec des hésitations, des
interrogations, et des réponses parfois déconcertantes qui poussent à la
réflexion.
Winnicott fait une grande part à l’aspect psychosomatique des symptômes,
il aborde la névrose cardiaque, l’urticaire, l’énurésie, la dépression, etc. Il étudie
les effets de la psychiatrie sur le corps, l’approche pédiatrique et son corollaire
nécessaire de l’approche psychologique. Tous les exemples cliniques sont éclairants de façon parfois impitoyable !
Il reprend ses chères idées sur le développement précoce du bébé, mais
passe ensuite à la dynamique de la famille, en expliquant les troubles de l’alimentation, du sommeil, entre autres, et leurs rapports avec l’inconscient des
parents. Ce qui nous montre, encore une fois, son côté précurseur. Il s’intéresse
aussi à l’enfant qui grandit, à l’école, aux problèmes de toutes sortes que le
jeune pose, que je n’ai pas la place d’énumérer ici, et qu’il faut découvrir.
L’auteur aime montrer des cas cliniques qui se résolvent bien, mais il ne
craint pas d’aborder des sujets très difficiles, comme l’autisme et la schizophrénie. Il présente aussi les difficultés et les réussites de l’adoption, en donnant
là encore des exemples percutants.
Une analyse très fine des phénomènes de groupe au sein de l’Association
de psychologie et psychiatrie de l’enfant montre l’articulation difficile entre
toutes les familles d’esprit représentées : éducation, pédiatrie, psychologie,
psychanalyse et travail social. L’importance de ce dernier est particulièrement
bien décrite.
Mais le plus émouvant est la position de Winnicott sur la formation des
pédopsychiatres, celle des pédiatres. Il accorde une importance énorme aux
phénomènes psychologiques, parfois ignorés des pédiatres, par manque de
temps ou d’information. Ses observations cliniques sont lumineuses, comme
l’histoire de Rosamund qui avait coupé tout lien entre l’ingestion et l’excrétion.
Le travail de Winnicott nous fait toucher du doigt la force du fantasme qui
fonctionne à vide, et les bienfaits de l’information donnée à la petite sur son
propre corps. Winnicott a su restaurer la capacité de penser chez Rosamund, en
lui expliquant le fonctionnement de sa digestion et en lui montrant que quelque
chose de bon peut se passer dans le corps, et aussi que les activités du corps sont
reliées entre elles. Les informations, dans la réalité, donnée aux enfants aident
à vaincre la force du fantasme parfois destructeur. (Cela nous rappelle le « parler
vrai » de F. Dolto).
Ce livre me semble porter tous les espoirs de l’auteur sur la réflexion indispensable qu’il faut continuer de mener sur l’imbrication du corps et de la psyché
et sur le travail immense qui reste à accomplir par les disciplines variées qui
touchent à ce sujet. Essayons de marcher sur ce chemin escarpé...
Hélène BRUNSCHWIG
LL’’EENNFFAA NNTT EETT LLAA PPEEUURR DD’’AA PPPPRREENNDD RREE
Boimare S. (1999). Dunod, 150 pages
Ce titre ne peut surprendre que ceux qui ne sont pas quotidiennement
confrontés avec ce que l’on appelle « échec scolaire », « difficultés d’apprentissage », etc. Le personnel des C.M.P.P – et entre autres S. Boimare (directeur
pédagogique de Claude Bernard, le plus ancien de ces Centres) –, est familiarisé
avec les multiples formes que peuvent revêtir ces symptômes : la « peur » que
peut entraîner la situation d’apprentissage provoquant agressivité et/ou
inhibition est, peut-être, à la racine de ces symptômes. Il est vrai que l’on peut
se demander alors quelles sont les racines de cette peur et ce livre tente de
donner une réponse à cette question. Il propose surtout une manière spécifique
de l’aborder et c’est là, me semble-t-il, l’originalité de l’ouvrage.
L’Introduction « en hommage aux Frères Grimm » en donne immédiatement
la perspective. L’auteur y raconte sa toute première expérience en « enseignement spécialisé », comme on disait alors. Instituteur, ayant déjà une bonne
expérience de l’enseignement « normal », il est nommé dans un Centre pour
enfants « présentant des troubles du caractère et du comportement ». Il est
rapidement mis totalement en échec ! Au passage, dans son exposé, l’auteur
règle leurs comptes aux idéologies qui ont nourri sa formation initiale : par
exemple la « psychologie dynamique » où se combinaient heureusement « désir
d’apprendre » et « désir de grandir » et où étaient négligées ou déniées « les
pulsions ... qui poussent à détruire, à répéter, à souffrir... » Ailleurs, il critique
aussi très vivement les illusions des pédagogies non directives qui accroissent
les angoisses des enfants perturbés. Il nous fait part de sa propre expérience :
« un jour où j’étais au comble du désespoir, j’ai commencé à lire leur livre de
contes aux trois ou quatre enfants qui étaient encore avec moi et, comme par
enchantement, j’ai vu revenir mes élèves... pour écouter les histoires... ». Il faut
noter qu’il s’agit de pré-adolescents, mauvais lecteurs ou même non lecteurs,
souvent violents. L’auteur cherche donc à s’expliquer pourquoi les contes ont
eu sur ses élèves difficiles un si « miraculeux » pouvoir : Elargissement de
l’imaginaire ? Voie d’accès tolérable à des fantasmes jusque-là réprimés ou qui
ne s’évacuaient que dans l’agir et la violence ? Entrée dans le symbolique
rendue alors possible ? Ce sont ces questions que S. Boimare va approfondir
dans l’exposé d’exemples cliniques, très variés et même trop car ils ne sont
guère comparables. Les plus intéressants concernent les enfants en grande difficulté, scolarisés au « Coteau » et suivis en classe, avec tous les effets de groupe
que cela comporte. Les autres cas ont été suivis individuellement à Claude
Bernard. Il s’agit majoritairement de garçons pré-adolescents, souvent en échec
d’apprentissage de la lecture, considérée légitimement comme la clé de voûte
des autres apprentissages. La peur d’apprendre est identifiée presque
constamment au refus d’apprentissage de la lecture. Du fait de sa longue
expérience, l’auteur croit pouvoir repérer deux « sources de difficultés » : l’une
serait d’ordre instrumental et irait des limites intellectuelles à la pauvreté des
stratégies cognitives. L’autre serait plus affective; un seuil de tolérance à la
frustration insuffisante d’où l’évitement : « voir et savoir c’est pareil ». Une
difficulté à trouver la bonne distance avec celui qui détient l’autorité, mais ceci
doit être aussi travaillé du côté du maître (par exemple dans des groupes Balint),
enfin le caractère envahissant des problèmes personnels qui étouffent le désir
de savoir ...
Mais de tels blocages pourraient être levés par la présentation de textes
« intéressants » au sens fort, c’est-à-dire capables de mobiliser les affects positivement et de remettre en route l’intelligence. Des exemples nous le montrent :
un travail collectif à partir du Voyage au centre de la Terre de Jules Vernes; ou
bien des textes tirés de la mythologie grecque : Héraclès, Héphaïstos sont des
personnages éloquents ! Plus encore peut-être, les récits de la cosmogonie
primitive : Ouranos, Gaïa « une mise en place du monde plutôt mouvementée ».
L’auteur nous montre que ces enfants qui n’accrochent pas à des textes faciles,
réputés à leur niveau, trouvent plaisir et réparation dans ces grands mythes qui
à la fois expriment leurs angoisses et permettent de les dépasser.
Comme beaucoup de psychologues, S. Boimare lie les échecs d’apprentissage aux carences relationnelles de la première enfance. Comme nombre
d’enseignants, il voit se former le cercle qui relie le refus d’un langage structuré
et la violence ... mais loin de voir là une fatalité, dans une perspective assez
proche de celle de Cyrulnik dans son « Bienheureux malheur », il essaie de
rendre possibles les détours qui ont manqué, il tente de repeupler le vide
intérieur, de désintriquer pulsionnel et cognitif tout en respectant leur indispensable alliance, ce qui est non seulement la condition de tout apprentissage
mais l’enjeu de toute humanisation. Il souligne le rôle indispensable de
médiateur, de vecteur de l’imaginaire que peuvent jouer mythes, contes et récits.
D’autres auteurs (qui ne sont pas toujours cités...) l’ont expérimentés aussi.
Ainsi s’élabore petit à petit une « clinique psycho-pédagogique », « à contre-jour
psychanalytique », selon l’expression de Mireille Cifali. Il faudrait ne rien
banaliser, se méfier des recettes « miraculeuses » comme des explications
simplistes. Mais ceux qui liront ce livre comme le récit d’une expérience et
comme une recherche fine et riche de son élaboration, ceux qui s’intéressent
aux pouvoirs de l’imaginaire y apprendront beaucoup.
Claire DOZ
LA RÉSILIENCE : LE RÉALISME DE L’ESPÉRANCE
Colloque de la Fondation pour l’enfance. Édition Erès (2001).
La Fondation pour l’enfance, créée il y a une vingtaine d’années publie un
ouvrage élaboré à la suite d’un colloque sur le sujet de la résilience. Plus de
vingt communications y sont reproduites. Dans l’introduction Marie Paule
Poilpot, directrice de la fondation, définit le concept de la résilience. Comme
étant « plus pratique que scientifique avec un énorme potentiel d’inspiration
pour toutes les personnes qui travaillent sur le terrain ». L’ouvrage est divisé en
quatre parties : comprendre, témoigner, construire et soutenir la résilience. Il
s’ouvre sur un article de Boris Cyrulnik dont les propos sur le « tissage » de la
résilience sont déjà connus grâce à ses précédents livres. Dans son article, il
montre comment la résilience se construit dans un « tricotage » de l’attachement
dans la relation avec autrui. Ceci, bien avant la parole, dans les interactions
précoces. Il nous invite à dépasser les interminables oppositions entre l’inné et
l’acquis que tous les psychologues et les thérapeutes ont connues et qui
favorisent la fuite devant le sujet à écouter, ici et maintenant. Il affirme que la
distinction inné et acquis n’a pas de sens sauf à en faire un usage idéologique.
Si un enfant « seul n’a aucune chance de se développer, un enfant blessé seul
n’a aucune chance de devenir un résilient... il faut qu’avant le fracas soit
imprégné au fond de sa mémoire quelque chose qui ait créé une stabilité interne
lui permettant d’affronter le coup, puis de rebondir ». Face au traumatisme, quel
sera le discours de celui qui l’a subi ? Comment peut-il habiter son histoire ? Le
« fracas », ainsi que l’appelle Boris Cyrulnik peut se transformer en honte ou
bien, grâce au discours autour de l’enfant, se transformer en fierté. Quand un
enfant vit un abandon (j’aurais envie de dire la même chose pour un adulte), il
peut être en attente d’un « tuteur de résilience », d’une main tendue afin de
réintégrer le groupe social. Boris Cyrulnik termine en évoquant la place de
l’humour, thème qui sera repris par plusieurs intervenants dans ce colloque, et
dont la source est la « création de l’insolite ». L’accueil de l’insolite interpelle
la routine et permet de triompher des épreuves.
Pour rendre un enfant résilient, il faut agir autant sur l’acquisition des
ressources internes que sur le discours social susceptible de façonner des tuteurs
de résilience étonnamment différents.
Cette double action va être développée par les différents auteurs dans ce
livre. Tout d’abord Stanislaw Tomkiewicz retrace l’historique du concept de
résilience. Celui-ci est employé au début des années 80 par Summy Werner
(Resilient children young children, 1984), alors que la communauté scientifique
semblait dominée par le concept inverse celui de la vulnérabilité. Stanislaw
Tomkiewicz cite un certain nombre de travaux qui permettent d’opposer la
résilience à l’invulnérabilité, proche du fantasme de toute puissance et du faux
self. La résilience ne signifie pas seulement survivre et se penser ainsi invulnérable. (après tout, Hitler fut aussi un enfant maltraité !) « Il ne suffit pas de
survivre ni même de survivre de manière autonome, il faut devenir un être
humain moral voire oblatif qui arrive à faire le bien autour de lui » (S. Vanistendael et J. Lecomte. (2000). Le bonheur est toujours possible, construire la
résilience. Paris : Bayard). Le label de résilient va au-delà du « politiquement
correct » pour certains qu’il invite à « regarder très haut, mieux que la moyenne
des gens et servir de modèle ». Il convient de remarque que la résilience n’est
jamais absolue, qu’elle peut varier suivant le type d’agression. Elle engage trois
domaines d’application : le domaine biologique, le domaine privé et le domaine
historique ou public (catastrophes naturelles ou guerres). On se rend aisément
compte avec Stanilaw Tomkiewicz, qu’on ne peut (et c’est parfois le travers de
certains travaux) attacher toute l’importance à de seuls facteurs intrinsèques.
Nous en revenons aux tuteurs « autour desquels l’enfant pourra tisser
activement sa résilience ».
Ce qui découle de ce nouveau regard c’est peut-être une inversion quelque
peu paradoxale et à laquelle les formations (en particulier celles des travailleurs
sociaux et des enseignants) n’ont pas habitué les acteurs sociaux – à savoir
trouver les points forts, les désirs, les projets, les qualités au delà des déficits
et des faiblesses. Le philosophe Bertrand Vergely propose une analyse à partir
de l’exemple du viol. Après le malheur, une intériorisation peut en faire « le
malheur du malheur » avec parfois une logique du passage à l’acte : étouffer le
viol par l’agression...
« Le mal a écrit Paul Ricœur est ce que personne ne commence mais que tout
le monde continue » et l’obsession du malheur empêche de penser. Avec
Bertrand Vergely, on s’interroge sur le sens de la pensée qui « n’est pas l’image
mais un rapport à l’image ». En ce qui concerne la résilience le travail de la
pensée passe par trois étapes : La première avec autrui c’est-à-dire avec la
médiation des autres qui permet de commencer à sortir de la hantise, une
présence pleine de délicatesse car une caresse peut être l’annonce d’une pensée.
Ne dit-on pas « caresser une idée, une pensée ? ». La deuxième passe par soi, par
le refus de « conspirer avec soi-même contre soi-même ». On ne lutte pas parce
qu’on est fort, on est fort parce qu’on lutte. La voix de la raison dit alors le philosophe est une voix poétique et musicale à la fois, « la musique crie après le cri,
la poésie, musique au-delà de la musique ». La troisième étape passe par l’audelà de nous-mêmes dans un prolongement métaphysique, point messianique
de l’existence que l’auteur entend au sens de délivrance et qui ouvre l’arrêt du
cycle où la haine riposte à la haine. Le pardon qui n’est ni l’excuse ni l’oubli
serait-il finalement l’essence métaphysique de la résilience ? Deux façons de
sortir du malheur par le messianique : l’extrême légèreté, celle de l’humour (on
évoque ici Kierkegaard pour qui l’humour est l’état théologique de l’homme)
et l’extrême profondeur liée à la vraie rencontre. Humour et profondeur nous
font rejoindre un « moi profond, celui de l’homme originel que chacun porte en
soi. »
La deuxième partie de l’ouvrage réunit des témoignages, celui d’un résilient
Tom Guénard qui raconte son histoire et conclut « Quand vous verrez quelqu’un
dans votre bureau ou dans la rue, n’ayez pas peur d’avoir de jolis regards,
regardez-le comme vous aimeriez qu’on le fasse pour vous ». D’autres
expériences, celle de 15 adolescents en échec scolaire prenant en charge des
camarades trisomiques lors d’une conquête d’un sommet au Népal, « à travers
l’altruisme se faisait en fait l’apprentissage de soi et le dépassement des difficultés ». La résilience des enfants abandonnés en Algérie, des enfants des rues
en Colombie ont aussi fait l’objet de communications par des chercheurs.
La troisième partie « construire la résilience » présente des travaux pratiques
et théoriques qui dégagent un portrait de la résilience : « processus complexe qui
intègre la participation d’agents à plusieurs niveaux, depuis la famille nucléaire
jusqu’aux bureaucrates qui décident les politiques ». Nous retrouvons dans ces
pages le sourire qui fait vivre et la place de l’humour : « Quand je reçois un
enfant et sa famille en thérapie, écrit un thérapeute, et que nous pouvons tous
rire ensemble, je sais que la thérapie réussira ». Est encore citée une phrase du
philosophe Comte-Sponville pour lequel dans la réaction humoristique « le moi
y est comme libéré de lui-même ». Le lien entre la recherche de sens et l’humour
nous permet d’intégrer les imperfections de la vie. Si tout était parfait, l’humour
aurait-il encore une chance ? Et si l’autre est parfait je ne peux que l’admirer,
ce qui est encore une forme d’exclusion car l’admiration ne se confond pas avec
une véritable acceptation de l’autre. L’humour qui crée des liens est un humour
créatif. Les dictateurs n’ont pas d’humour seulement une ironie raciste qui
méprise l’autre. L’humour est du côté de ceux qui défendent la vie contre toute
dictature ! « Heureux ceux qui peuvent rire d’eux-mêmes, ils auront une raison
de rire jusqu’à la fin de leurs jours ! »
À la fin de cette troisième partie est posée la question de la délinquance
comme une forme de « résilience hors la loi », sorte de vérification des limites
et de la tolérance sociale, recherche d’excitation et de satisfactions
immédiates. L’expérience de travail auprès d’adolescents et de leurs familles
vise alors à rendre possible la pensée de ce qui ne s’exprime que dans le passage
à l’acte.
Plus théorique, l’article de Maryse Vaillant m’a paru particulièrement
intéressant avec l’hypothèse de mettre en relation la capacité de résilience avec
le concept de réparation au sens kleinien du terme et celui d’espace transitionnel
étudié par Winnicott. Pour comprendre, écrit-elle, « la force de la réparation, il
importe de situer la matière première qui la constitue : l’angoisse, autrement dit
la peur, la culpabilité sur fond de haine, le sentiment de naufrage imminent,
l’approche de la destruction ».
Quant à la pratique transitionnelle née, on le sait avec le « doudou » du bébé,
elle est une machine à « créer le monde ». Alors « la pratique transitionnelle
d’une activité donne prise sur le monde en lui ôtant une part de sa nocivité ».
Et avec elle naît la possibilité d’établir un lien, même imaginaire avec autrui,
avec soi-même.
La quatrième partie : « soutenir la résilience des enfants » est plus directement pédagogique. Plusieurs auteurs y proposent le terme de « bientraitance »
de l’enfant et des familles avec des expériences de travail en P.M.I., mais aussi
dans des communautés de recherche enfants et adultes. Dans ces approches, il
s’agit de passer d’un rapport de maîtrise à une relation d’alliance.
Beaucoup de points de vue intéressants autour de ce concept de résilience.
Le danger serait de l’instrumentaliser en cherchant des recettes quand le travail
social ou l’enseignement sont si difficiles parfois. Lier la résilience à une
réflexion toujours à reprendre sur la réparation et l’alliance ce qui inclut un
travail sur soi me paraît susceptible d’aider les institutions et ceux qui y
travaillent à regarder autrement, dans la recherche des facteurs de résilience,
dans l’invention, dans la durée.
Madeleine NATANSON
CES ADOS QUI JOUENT LES KAMIKAZES
Hachet P. Éditions Fleurus, collection Le métier de parents.
La collection Fleurus, Le métier de parents nous propose un nouveau livre
de Pascal Hachet, Ces ados qui jouent les kamikazes. Il s’agit d’un travail de
réflexion à la fois théorique, clinique et éducatif à propos des conduites à
risques. Si l’adolescent joue à « se faire peur, les parents réagissent souvent en
ayant, eux, réellement peur » et on les comprend quand on sait que les conduites
à risques avec leurs conséquences : accidents de la route, suicides représentent
la première cause de mortalité chez les jeunes de quinze à vingt-quatre ans. La
moitié des personnes tuées en mobylette ont de quatorze à dix-sept ans !
Deux aspects dans ces conduites : les risques pris « par excès » et ceux « par
défaut ». Dans les premiers, le corps est actif : sports dans l’extrême, sous l’eau,
en l’air par exemple. Pour tenter la restauration d’un « moi grandiose », ils
constituent une sorte de test d’invulnérabilité, en déniant la souffrance et, par
défi la société, en allant parfois jusqu’au délit qui « suscite une reconnaissance
sociale en négatif ».
Dans la deuxième forme de conduites à risques, le « jeune se retranche de
la marche du monde ». L’anorexie, face aux incertitudes de l’identité, parfois
d’ailleurs pour préserver des secrets familiaux douloureux, peut mettre l’adolescent (adolescente le plus souvent) en grand danger. La fugue « aller voir
là-bas si j’y suis » selon l’expression de Xavier Pommereau, ou la tentative de
suicide, pour exister enfin définitivement dans la mémoire familiale, le refuge
dans la consommation des produits psychoactifs sont les conduites le plus
souvent rencontrées.
L’ado kamikaze peut être contraint de bouger sans cesse pour s’accommoder du traumatisme constant infligé par l’action harcelante de son invisible
adversaire, « la partie de son psychisme qui s’obstine à tenter de “soigner” des
images parentales ou grand-parentales sises dans son inconscient et abîmées par
leurs propres traumatismes psychiques ».
Après avoir présenté en les illustrant d’exemples concrets ces diverses
conduites à risques, l’auteur aborde la prévention s’adressant plus particulièrement aux parents avec deux préalables : reconnaître le droit au risque (sans
lequel il n’y a pas de vie) et le plaisir que peuvent donner des sensations fortes.
Il s’agit d’aider l’adolescent à « penser » le risque. Il me semble que l’éducation
à la gestion du risque devrait commencer beaucoup plus tôt et que l’école aurait
à y contribuer davantage en relation avec les familles et compte tenu des aléas
et des transformations que la famille connaît aujourd’hui. Le risque pour les
adultes (et pour les institutions) est peut-être de confondre information et
prévention. Celle-ci comporte certes une mise en garde mais se doit d’avoir à
proposer aux jeunes des actions, des idéaux, des risques même à mettre à la
place des conduites dangereuses.
« Pour vivre et être vivants, les adolescents ont besoin des adultes » écrit
Winnicott. Mais ils les refusent et les réclament en même temps ! Cela m’a été
confirmé lors des contacts et des dialogues avec les adolescents (Cf. les propos
des adolescents in Des adolescents se disent (M. Natanson, édition
DeBoeck)).
Le livre de Pascal Hachet se termine par des conseils et des adresses pour
le suivi des adolescents. Cela peut aller d’un simple soutien pour quelques
heures jusqu’à un travail de psychothérapie dont il précise fort justement qu’il
doit s’adapter, proposer, dire, et non se contenter d’un silence même
« bienveillant ». La psychanalyse est appelée à réaliser de grandes choses disait
Balint à condition qu’elle accepte de sortir de son cabinet ! Encore une fois la
collection Le métier de parents, nous en donne un témoignage. Il serait souhaitable que le public parent s’élargisse en partenariat avec celui des enseignants
et travailleurs sociaux. Les problèmes éducatifs nous concernent tous.
Madeleine NATANSON
L’ENFANT DONNÉ POUR MORT
Brun D. (2001). nouvelle édition remaniée. Eshel.
Danièle Brun a travaillé pendant des années dans le service de pédiatrie de
l’Institut Gustave Roussy. Psychanalyste, elle y recevait des enfants atteints de
tumeurs cancéreuses ainsi que leurs parents, généralement leurs mères. Cette
expérience est à l’origine d’un travail considérable.
Le livre qui en est issu est particulièrement riche, courageux et sensible;
concret et fondé solidement sur les concepts freudiens revisités; se frayant un
chemin toujours respectueux dans l’angoisse de l’enfant et de sa famille afin
de faire émerger un sens plus lointain que celui, massif, de la mort qui se profile
ou des conséquences du soin qui laisse trace et blessure. Il est courageux, en
effet, de ne pas s’en tenir au constat du drame, de l’horreur ou de l’effroi;
courageux de faire apparaître, derrière les faits, un « avant » : celui qui relie la
mère à sa propre mère et joue un rôle considérable dans son regard sur « l’enfant
donné pour mort », regard mortifère qui persiste souvent à l’annonce de la
guérison comme devant les séquelles telles que la stérilité des filles, à la suite
de traitements irradiants.
Ces analyses, D. Brun les mène en restant au plus près des paroles
prononcées lors des entretiens. Elle en parle avec respect et sensibilité; les cas
cités, lorsqu’elle en traite, ne sont jamais « des cas ». En même temps, la
référence aux textes freudiens permet d’éclairer les zones d’ombre. D. Brun va
au-delà, lançant des hypothèses qui deviennent des lignes de force pour la
compréhension du jeu fantasmatique sur lequel se greffe et se comprend la peur
doublée de l’impossibilité de croire à la vie durable de l’enfant alors même qu’il
est vivant. Les deuils passés s’engouffrent, transformant l’image actuelle de
l’enfant en un autre enfant, celui qui, autrefois, est mort. Il devient celui qui ne
saurait vivre.
Grâce à ce parcours plein de rigueur et de délicatesse, D. Brun peut ouvrir
son livre sur le constat que sa rencontre avec les enfants « traités pour des
tumeurs solides » a marqué son travail et sa conception de la psychanalyse
d’une manière inattendue. Comment ? Sa conclusion est parlante.
Évoquant la relation de la mère à son enfant et la « blessure de sa maternité »
où la place du père devient aléatoire, elle fait apparaître dans l’histoire du
refoulé, du non nommé et du non connu, « l’abri et la cachette » que trouvent
les vœux maternels dissimulés dans la réalité de la maladie jusqu’au jour où,
avec la résonance de certains symptômes, le récit de scènes anciennes en révèle
la trace.
Il revient au psychanalyste, en pareils cas, de s’inscrire dans le parcours du
patient – mère, père, l’un ou l’autre des enfants – pour découvrir le cheminement de ces vœux, parallèlement aux processus de réajustement de l’image
de l’enfant donné pour mort. Si cette image évolue, plutôt que de tenir lieu
d’estampille indélébile à l’enfant fragilisé, elle ne constituera plus le même
obstacle à la circulation des identifications dans la maison. Dans le sens de ce
mouvement, les paroles, d’où qu’elles viennent - de la médecine ou de la famille
- devraient connaître un destin différent.
Nicole FABRE
LE TRAVAIL DE L’IMAGINAIRE EN PSYCHOTHÉRAPIE DE L’ENFANT
Nicole Fabre, Dunod, 1998
Il y a, au G.I.R.E.P., une petite fille qui s’appelle Nicole Fabre et qui écrit
des livres pour les grandes personnes.
Pour aider les grand’s personnes
À aider les p’tits zenfants
P’tits zenfants qu’ont des ennuis
En raison des grand’s personnes
C’est pas moi c’est mon nounours
Qu’a laissé des crott’s de nez
Sur la ramp’ de l’escalier
(Se chante et se danse)
Ce livre, écrit dans une langue d’une clarté remarquable pour une si petite
fille et pour une époque où l’obscurité du blabla tient lieu de profondeur de
pensée, comporte une introduction et trois parties.
Dans l’introduction, la petite fille se présente et nous conte avec simplicité
comment, très tôt, se sont mises en place les bases vivantes – les pilotis, comme
dit Aragon – de la sensibilité et de la pensée actuelles de l’analyste.
Dans la première partie sont posées les nécessaires définitions de l’imaginaire et de la sublimation, qui « s’entrecroisent ou se chevauchent ». La
référence majeure est G. Bachelard pour qui l’imaginaire est moins la faculté
de former des images que celle de « déformer les images fournies par la
perception » (p. 11) et ainsi d’ouvrir toutes grandes les portes de l’imagination
créatrice. La psychothérapie analytique, « mobilisation consciente de l’inconscient » (p. 41), vient s’inscrire dans cette dynamique « yeux clos », selon
l’expression de R. Rolland (p. 12). Le dessin est apprécié, non pour l’objet
représenté, mais pour la contemplation intérieure qu’il permet, où le jeu – hors
règles et contraintes codifiées, le playing –, débouche sur « une mise à distance
de la problématique afin que l’enfant puisse la voir et la donner à voir au thérapeute. » (p. 61). Le décalage opéré par l’imaginaire « en prise directe avec
l’inconscient », et par la sublimation, fonde l’acte créateur et ouvre la voie au
changement. L’inverse se produit « dans une société mal balisée où l’imaginaire
créatif disparaît au profit du fantasme agi non réfléchi » (p. 37).
La deuxième partie aborde tous les aspects de cette clinique particulière
qu’est le rêve-éveillé en séance.
D’abord est évoqué Robert Desoille, qui le premier eut le mérite d’assigner
au rêve-éveillé une fonction thérapeutique et de lui établir une méthode.
Puis sont étudiés les propositions d’expérimenter un espace imaginaire dans
lequel se meut le corps imaginaire du sujet, espace où tout est permis et possible,
– expérience par laquelle s’élabore l’espace analytique.
Enfin, les divers aménagements et procédures spécifiques des cures
d’enfants, les différentes phases de la cure sont envisagés et suivis de plusieurs
récits de vignettes. L’étude de certains échecs est également très riche en
réflexions sur la relation transférentielle.
Toute une expérience et un savoir faire cliniques se développent, visant à
favoriser non pas « l’écoulement des affects dans une mise en actes, mais bien
plutôt une mise à distance de la problématique » (p. 61), notion minutieusement
développée à plusieurs reprises.
On peut remarquer la tranquille assurance avec laquelle sont présentées des
positions originales :
- frustration non recherchée; en tous cas : «(...) moindre ici que dans d’autres
démarches analytiques. » (p. 137) « Je ne suis pas systématiquement
frustrante ni silencieuse. Je suis proposante. J’offre le rêve-éveillé que l’on peut
accepter ou refuser. (...) Je suis de connivence. » (p. 115);
- relation de plaisir partagé entre l’enfant et son thérapeute «(...) car j’ai moi
aussi plaisir à voir naître les couleurs, à les manipuler. » (p. 64);
- mise en avant de la capacité de rêver de l’analyste qui : «(...) éveille ces
patients à leur propre capacité de rêver et de se rêver. » (p. 139);
- relecture au cours de la séance de la transcription du rêve-éveillé,
permettant à l’enfant par effet spéculaire « de ressentir les bouffées d’affects
qu’il a déversées sans le savoir et d’en reprendre possession, de les intégrer. »
(p. 68);
- centration sur le vécu imaginaire permettant l’écoulement des désirs, dans
le langage symbolique des rêves, libérant partiellement la relation enfant-théra-peute pour une dimension autre que transférentielle;
- interprétations non systématiques, toujours brèves, « minimes » (p. 166),
présentées sur le mode du constat ou sur le mode métaphorique, «(...) dans le
langage de la connivence, dans l’approximation » (p. 114), « mais aussi bien
souvent silencieuse » (p. 44), parfois remplacées par des entretiens, en tout cas
de préférence tardives, retenues jusqu’en fin de cure. Non que l’interprétation
soit considérée comme inutile; au contraire, il est indispensable que le jeu transférentiel ait pu être nommé pour qu’une cure soit réellement terminée. Mais :
« Au cours de la cure (...) je ne fais généralement pas d’interprétation centrée
sur le transfert. (...) Je laisse se développer l’expression imagée de la problématique. » (p. 130);
- directivité, enfin, exercée sur le rêve-éveillé au service de la centration,
évoquée plus haut, sur le sujet et ses affects, directivité paisiblement assumée
et nommée comme telle. « En un mot, le rêve-éveillé a été dirigé, comme la
méthode de R. Desoille le préconisait. » (p. 99) « Le fait qu’il est important de
souligner concerne la directivité du thérapeute, son intentionnalité, soumise à
ce hic et nunc l’enfant lui-même. » (p. 101). « Je feuillette silencieusement la
série de dessins des otaries, exerçant sans parole une certaine directivité qui me
semble parfois nécessaire, centrant l’attention sur un détail des rêves-éveillés,
un peu comme avec l’adulte il m’arrive de relire au patient le rêve-éveillé fait
une ou plusieurs semaines auparavant. » (p. 162)
L’ouvrage se clôt par un récit de cure « au long cours » qui nous fait partager
l’émotion que procure l’accompagnement d’une conscience cheminant vers sa
meilleure envergure.
Livre à lire crayon en main.
Paul FUKS