2001
Imaginaire & Inconscient
Film
LA COMÉDIE DE L’INNOCENCE
Un film de Raoul Ruiz, avec Isabelle Huppert (Ariane), Nils Hugon
(Camille), Jeanne Balibar (Isabella)
Quand le « roman familial » rencontre un impossible deuil.
Camille fête ses 9 ans dans une apparente tranquillité familiale. Pourtant
quelque chose d’un peu trouble dans cette atmosphère laisse poindre l’irrationnel. « Et toi, maman, tu étais là quand je suis né ? » La question de
Camille nous introduit dans l’imaginaire de son « roman familial ». Les rires
des adultes autour de lui, son père, sa mère et le frère de celle-ci médecin
psychiatre nous paraissent cacher un malaise. Le blanc des murs de la maison ouverte à la lumière paraissent cacher les secrets honteux des adultes,
quand des allusions sont faites à une mystérieuse cave. Camille, lui, petit
bonhomme au regard d’ange inquiet promène partout son caméscope à la
recherche de quelles images insolites ? Il nous fait pénétrer avec lui dans un
monde étrange où il entretient un dialogue avec un garçon tout aussi étrange Paul ou Alexandre, on ne sait tout comme on ne sait s’il est vivant ou
mort, réel ou imaginaire. Quelle comédie filme Camille ? Quelle comédie
nous donne-t-il à voir où l’on découvre peu à peu l’inquiétante étrangeté et
bientôt la perversité ? Car à la question que se pose tout enfant au moment
du passage par le « roman familial », Camille trouve une réponse chez une
femme endeuillée par la mort d’un enfant. Et Camille fait se confronter non
pas son fantasme avec la réalité mais deux femmes, deux mères pour un seul
enfant. Mais aucun jugement de Salomon, dont le tableau trône au mur du
salon cependant, ne vient ici dire le juste et délivrer de l’emprise de la toute
puissance. Pourquoi le père de Camille ne joue-t-il pas ici son rôle, tandis
que le frère d’Ariane entretient avec sa sœur une relation sinon incestueuse
du moins incestuelle ? Pourquoi les deux femmes se sentent-elles liées ?
Quels secrets familiaux recèle la cave ? Une grand-mère morte de chagrin
« une histoire d’inceste, dit-on » ? Quel poids transgénérationnel pèse-t-il sur
l’enfant ? Tout cela suggéré, esquissé dans des plans fluides, parfois flous,
comme un jeu dans la mise en scène dont nous sommes habitués depuis La
recherche du temps perdu. Mais le jeu est dangereux, celui de la fausse mère
porteur de mort, répétition pour Camille de la mort d’un autre.
La comédie de l’innocence pourrait s’appeler celle du « pervers polymorphe » dont parlait Freud, mais aussi lutte entre la pulsion de vie et la pulsion de mort. Elle peut être l’occasion de plusieurs lectures, de plusieurs
regards, nous emmenant dans le labyrinthe de l’ambivalence des images
d’enfance, des images perdues comme du temps retrouvé de Raoul Ruiz
Madeleine NATANSON