Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062679
170 pages

p. 15 à 22
doi: en cours

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no 3 2001/3

2001 Imaginaire & Inconscient

Quand le corps vous lâche. La vacance de l’image.

Monique Aumage 11, avenue du Poitou 92330 Sceaux
Les cures des patients psychosomatiques montrent l’intérêt de retrouver par l’image, des affects très anciens, originels, non représentés, contemporains des premières désorganisations psychiques. Ces traumatismes pourraient rendre compte de l’étiopathogénie de certains choix d’organes et de leur approche thérapeutique.Mots-clés : Décompensation psychosomatique, Traumatismes originels non représentés, Choix d’organes, Image, Figurabilité, Symbolisation. Psychosomatic patients’cures show the interest in finding back through the image, ancient affects which are original, not represented, contemporary with the first psychic disorganization. Those traumas could demonstrate the « etiopathogenie » of some choices of organs and their therapeutic approach.Keywords : Psychosomatic discompensation, Not represented original traumas, Choice of organs, Image, Figurativeness, Symbolization.
Une certaine réalité de l’enfant surgit là où on ne l’attend pas, dans le corps défaillant entre autre. Quand le corps vous lâche, « ça » vous lâche. Quel est ce « ça » qui lâche ? Comment, à partir des images de l’adulte qui sont en continuité, malgré les remaniements avec celles de l’enfant, peut-on avoir accès à des éprouvés catastrophiques anciens ?
Ces vécus laissent des traces mnésiques, elles sont frappées par le déni et la non-représentativité, elles n’en sont que plus pathogènes et sont les éléments lointains des décompensations psychosomatiques. Les facteurs déclenchants contemporains de ces défaillances ne font que réactiver des plaies inconnues et mal cicatrisées. Il s’agit d’un volcan jamais complètement éteint.
Les cures par le Rêve-Éveillé nous apprennent que l’image peut être un outil irremplaçable à la saisie d’affects contradictoires, destructeurs, non représentés.
L’image fonctionne comme un appât pour saisir les éléments d’une souffrance ancienne et incontrôlable. Elle peut être le réceptacle des parties indésirables de soi, un premier jalon posé dans le processus de figurabilité, de symbolisation.
La symbolisation n’est autre qu’un processus d’humanisation, où l’amalgame pulsionnel peut se déplacer, se transformer et mystérieusement se tempérer dans les images et les mots.
Les exemples cliniques que nous citerons renvoient à des stades de la vie où l’image n’est pas encore possible. Les expériences psychiques primordiales ont débordé les capacités d’élaboration du sujet. Elles demeurent sous forme de potentiel pulsionnel et de traces non advenues au système de représentation. À l’image, placée entre l’affect et le mot de nous guider vers les séismes innommables de l’enfance. Les mots pour les dire, les constructions fantasmatiques, pourront peut-être, comme dans ces cures, colmater ces brèches douloureuses.
 
1. À propos d’une douleur psychogène très invalidante
 
 
Voici quelques extraits de la cure de François, jeune ingénieur de 30 ans, qui se plaint d’une douleur de la colonne vertébrale très invalidante rebelle à toute thérapeutique malgré un nombre impressionnant d’éminents spécialistes consultés. Une auto-fellation réussie serait à l’origine de toutes ses douleurs. Avant mon départ en vacances, François parle d’un monstre installé dans son dos. « Le seul mieux, dit-il, c’est la mort. Le seul vrai repos, c’est le cimetière où est enterré mon père. Qu’est-ce qu’il y avait comme monde à l’enterrement, que j’ai mal au cou ! » (Ce père gentil et minable, violent et jaloux est mort d’un cancer lorsque François avait 12 ans). Toute phrase est entrecoupée d’une plainte. François évoque cette auto-fellation qui serait responsable de tous ses maux et s’interroge sur ses fantasmes d’autofécondation, d’auto-genèse, sur son désir peut-être d’engendrer un autre père, un autre lui-même. Vacances, séparations, sont l’écho et l’expérience d’autres ruptures, le décès de son père et ses échecs sentimentaux, tristes et piètres limites que nos pauvres exigences homo et hétérosexuelles. En septembre, le tableau clinique n’est guère plus brillant. Sa vie n’a été qu’un cauchemar. « J’ai mal au dos, je suis perdu, perdu, on ne peut rien pour moi. Je vois une femme qui accouche dans un cercueil. »
Dans mon bureau, François est allongé par terre, le divan est trop mou, je ne vois que le balancement de ses jambes, il n’est question que de douleurs. Guidée par les messages infra-verbaux du patient, à mon tour j’essaie de traduire par une image ou un signifiant ces impressions sensorielles offertes par le patient : ces sons, images ou mots entrent dans l’induction de ses rêveséveillés. Le balancement des jambes, me fait associer sur le « bercement », thème que je propose. En Rêve-Éveillé, François s’empresse de déposer un squelette dans un berceau; des ongles longs et rouges, un couteau veillent sur lui.
Dans cette image « un squelette dans un berceau », François expulse probablement une partie assassinée de lui-même, et nous apprendrons plus tard qu’il a partagé sa vie intra-utérine avec probablement une jumelle morte à la naissance.
Dans l’évocation d’ongles longs et rouges et de couteaux qui le surveillent, dans un processus de projection, François dépose peut-être la perception d’un risque vital permanent en lui. Pourquoi ma sœur ou moi, elle ou moi, a, un jour à la naissance, basculé dans la mort ?
Nous surfons sur une lame de fond entre la vie et la mort : c’est probablement, l’une de ses premières expériences originelles.
Le fratricide est dans l’imaginaire de ce patient la seule alternative à la naissance et à la vie. Un enfant ne peut imaginer que les autres aient une autre expérience de la vie que la sienne. C’est ainsi que peut s’entendre la séance suivante : François est irrité par le bruit tout à fait tolérable de la rue. Cette indication sensorielle me conduit à l’inviter à « imaginer des sons agréables et désagréables ». En Rêve-Éveillé : « J’entends un bébé qui gueule... je vois des images sadiques, j’ouvre le ventre avec un couteau... je torture... j’égorge des gens... je coupe des bites... maintenant c’est le supplice de la roue... » Tantôt l’agresseur, tantôt l’agressé, ou les deux confondus, le scénario de ce festival d’atrocités se termine ainsi, pour lui : « Je devrais être mort, mais je ne suis pas mort, je suis coupé dans le sens de la longueur. Il n’y a pas de cohabitation de la partie gauche, elle est sans force. La partie gauche est la partie féminine, je laisse pousser mes cheveux de ce côté-là. Je ne sais plus où j’ai mal. »
Le patient ignore en fait le sexe de cet enfant mort à la naissance, mais il imagine que c’est une fille, ce qui est probable au regard des symptômes.
Les séances suivantes, François se plaint moins de ses douleurs. Les rétroactions positives sur le symptôme montre le lien possible entre les images évoquées et les parties douloureuses et mal intégrées de lui-même.
Lors d’une séance suivante, je propose « le rendez-vous avec un double ». « C’est une vieille histoire, me dit-il, j’ai déjà écrit une pièce de théâtre là-dessus. » Il poursuit : « mon double, je le vois dans un miroir, il y a le côté droit, et moi, j’ai mal au côté gauche... c’est une impression très forte. » Suit un pugilat avec le double qui dure pendant une heure. Ce double est mou, gras, bête, etc. Mais parfois, ce double devient « Nous ». « Est-ce que j’ai toujours mal avec mon double, dit-il, je lui tiens la main, on marche dans la rue, on est des extraterrestres. » À partir de ce rêve-éveillé, les douleurs s’estompent presque complètement. Mais François reste mécontent : « c’est pas pratique la psychanalyse quand on est bien. Je ne sais pas quoi faire quand je vais mieux. C’est chiant de ne pas souffrir, je m’emmerde, le monde est trop petit », etc. Étant donné que tout symptôme est saturé de libido positive et négative, d’intrication pulsionnelle et de souvenirs. Abandonner le symptôme, la douleur, est aussi le risque du non-amour, de l’abandon et de la solitude. La douleur est le témoin d’un passé, qui fut ce qu’il fut mais qui a existé et qui demeure présent dans le symptôme.
Bien sûr, tout symptôme est chargé d’une stratification de sens et de fonction qui évolue tout au long de la cure.
Dans cette cure, à partir de messages moteurs non verbaux (balancement des jambes, intolérances à des bruits familiers), nous sommes arrivés à solliciter des vécus anciens d’une vie fœtale probablement partagée avec une jumelle, morte à la naissance.
Tous ces vécus ont bien sûr été remaniés, reconstruits et ont alimenté chez le patient la prévalence de fantasmes de meurtres originels, de fratricide, d’infanticide, d’un père souhaité mort et vivant qui a laissé à François une place encombrante et enviée auprès de sa mère et de ses sœurs.
Une sœur jumelle morte à la naissance ne facilite pas l’acceptation de la partie féminine de soi-même. Ces rêves-éveillés serviront de pivot au déploiement de la cure, au travail d’expulsion temporaire des parties mortifères de lui-même, puis de réintégration et de retransformation de ces zones d’ombre dans la personnalité.
 
2. À propos d’un patient asthmatique
 
 
Il nous permettra d’illustrer les événements périnataux qui auraient entouré le « stade du respir » isolé par Tristani, première organisation libidinale avant le stade oral, en relation avec le traumatisme de la naissance de Otto Rank. Ce patient résumera cette situation : « maman et moi, on a failli y passer ».
Quand il vient me voir, Yvan, 30 ans, est marié, a une situation professionnelle honorable, vient consulter pour un ensemble de symptômes dont il est difficile de dire lequel lui est le plus précieux ou le plus gênant :
  • Asthme, cortico-dépendant, débuté à 24 ans, entraînant parfois des arrêts de travail prolongés, avec haltes en service de réanimation. Bénéfice secondaire, certes, mais au tribut un peu lourd : « Il se peut que je désire avoir de l’asthme pour quitter le rythme de vie que je ne désire pas mener, pour casser tout cela. J’ai de l’asthme depuis que je travaille et je n’ai jamais souhaité travailler ! »
  • Difficultés sexuelles, aussi. Impuissance partielle, difficultés de pénétration ressenties comme humiliantes. Mais il est toujours difficile, dans ce domaine, d’évaluer l’économie libidinale des deux partenaires.
  • Enfin, nombreux fantasmes sexuels sado-masochistes; en particulier, des fantasmes de s’attacher et de se ligoter accompagnent les épisodes asthmatiques. Selon les sexologues, ces fantasmes n’ont en eux-mêmes rien de bouleversant, ils accompagneraient les jeux érotiques de 10 % de population interrogée (mais sur quel échantillonnage ?). Cependant, chez Yvan, il y a passage à l’acte. Yvan possède toute une panoplie très sophistiquée de cordes, de chaînes, de menottes, de cadenas soigneusement cachés, et, lorsqu’il est seul, il passe des nuits entières à s’attacher dans sa chambre ou sa cave, jusqu’à ce qu’il obtienne plusieurs orgasmes.
Chez Yvan qui a reçu une éducation religieuse, chez qui l’interrogation métaphysique reste vive, ce jardin secret est vécu douloureusement comme dégradant, comme une atteinte à l’idéal de soi, avec une paralysie de l’activité mentale, car il contrôle mal l’irruption en lui de tout cet univers sadien.
Je suis étonnée, chez ce patient, par l’angoisse de mort. Elle se manifeste dans la crainte de l’effondrement dont parle Winnicott. En Rêve-Éveillé, les images contradictoires se succèdent, s’effondrent les unes après les autres, se transforment le temps de les nommer. Immédiatement après une plage, surgit un paysage de haute altitude, une tulipe rouge flamboyante, sophistiquée se métamorphose en pâquerette...
  • Dans cette cure, le symptôme semble aussi commémorer les affres de l’abandon et les prémices et les promesses d’une liberté souhaitée et culpabilisée.
  • Lorsque, à 24 ans, Yvan quitte l’appartement familial pour la chambre de bonne, la première crise d’asthme apparaît avec tout un cortège angoissant d’idées suicidaires par défenestration. « À cet âge, les difficultés relationnelles avec ma mère ont commencé, je ne trouvais plus auprès d’elle la même qualité de communication; l’asthme a remplacé la communication avec ma mère. » Il disparaît également, plus qu’il ne rompt, de l’univers privilégié d’un de ses flirts prolongés de l’adolescence à qui il n’osera jamais signifier la rupture de façon manifeste.
La cure charrie les souvenirs de rupture douloureuse : du bouleversement des relations intrafamiliales à la naissance de sa sœur, au désengagement à des idéaux politiques et religieux vécus comme autant de cocons familiaux relais, en passant par la fuite poltronne de ses flirts multiples.
En début de cure, de nombreuses interruptions de son fait comme du mien se solderont par une recrudescence des troubles respiratoires avec parfois nécessité d’un transport en réanimation. Les suggestions en Rêve-Éveillé d’images évoquant la fusion-défusion, comme celles des bulles qui volent se rencontrent et éclatent, pourront être interprétées comme un des facteurs déclenchants d’une crise d’asthme. À chaque fois, les fantasmes sexuels sado-masochistes d’attachement et de lien s’exaspèreront; on perçoit donc, entre autre, la fonction compensatoire et défensive de ces fantasmes d’attachement devant le risque existentiel d’abandon, de séparation.
De ces crises d’asthme, Yvan dira : « L’asthme, c’est la révolte, c’est l’abandon, mais c’est en même temps le souvenir du temps du non-abandon. C’est affirmer qu’il y a eu quelque chose de mieux, c’est la nostalgie de quelque chose d’antérieur. » Cet antérieur est-il trace « mnésique » ou pur fantasme ? Il est bien difficile de trancher dans « cette prédiction du passé » (Lebovici) qu’est toute analyse.
Yvan parle souvent de sa naissance qui ne se fit pas sans danger : « on a failli y rester Maman et moi ! » On peut faire l’hypothèse d’une première étiopathogénie des troubles respiratoires comme choix d’organe atteint, par érotisation du « stade du Respir » dont parle Tristani. Ce stade surinvesti serait une première organisation libidinale avant le stade oral.
De nombreux auteurs notent la crainte de la mort chez les patients asthmatiques. Certes, les crises d’étouffement, le thorax bloqué en inspiration forcée les confrontent à une terrible éventualité. Quoi qu’il en soit, ces patients asthmatiques, sur la scène du théâtre du Rêve-Éveillé, disparaissent et meurent avec une étonnante facilité et désinvolture, surtout en début de cure.
« La sorcière me transforme en petite souris... Je suis une petite souris, ça se termine mal : le renard me croque. »
Plus tard, au fond de la mer, « il y a des requins, ils finissent par nous croquer. On n’existe plus, il n’y a plus rien, on n’est plus là, il n’y a plus rien. Il n’y a plus personne pour se rappeler ce qu’on a fait tous les deux (avec la sorcière), il n’y a personne pour parler du plaisir que l’on avait à être tous les deux. Plus personne pour dire qu’on a existé tous les deux, c’est dommage. »
Ce passage témoigne, bien sûr, d’une nostalgie symbiotique, dont les fantasmes érotiques de lien et d’enchaînement ne seraient qu’un des avatars, et de la crainte de l’anéantissement dont parle Mélanie Klein.
Le père n’est jamais absent de la problématique. Si le corps appartient à la mère, « le symptôme est aussi l’un des noms du père » (Lacan).
L’absence « de tendresse post-œdipienne » (Michel Fain) – c’est le moins que l’on puisse dire – à l’égard de son père laisse supposer une organisation œdipienne défectueuse affligée de difficultés identificatoires sévères. Ce père est dénoncé comme autoritaire, sévère, rigide, inquisiteur, intolérant, enfermé dans ses principes, comme le dimanche, isolé dans le salon, dans sa musique classique.
N’est-ce pas ce père sadique, prégénital, tout-puissant, qui croque aussi souris et requins dans les rêves-éveillés et laisse peser le risque de néantisation ? N’est-ce pas le même qui attache et supplicie ? comme en témoignent ces passages de rêves-éveillés.
Yvan raconte : « Je tombe, je suis attiré par un immense soleil, immense tache jaune, brillante comme le soleil. Je rentre à l’intérieur du soleil, comme s’il était soleil à l’extérieur et qu’à l’intérieur c’était autre chose. »
Cette autre chose, c’est la chambre où il s’attache pour atteindre l’orgasme « dans un fort sentiment d’abandon », pendant les épisodes asthmatiques. N’est-ce pas le même père qui le maintient, pendant ses crises d’asthme, en inspiration forcée ? Le symptôme est jouissance, avec ses limites, et Yvan compare ses crises d’asthme à des équivalents orgastiques.
Ces cures évoquent les périodes de la vie où l’image est encore vacante c’est-à-dire absente. Les éprouvés non représentés induisent probablement des choix d’organes dans les décompensations psychosomatiques. Ultérieurement, les images, les constructions fantasmatiques viennent colmater les déficits de la représentativité de ces éprouvés traumatiques déterminant telle ou telle pathologie.
En psychosomatique, il faut savoir interroger le symptôme, sa fonction actuelle dans l’économie psychique et environnementale du sujet, mais aussi sa signification symbolique, et rechercher les accidents survenus au moment de l’organisation de telle ou telle fonction.
Quels seraient les événements de la vie du sujet contemporains de l’organisation de la fonction respiratoire, de la fonction digestive, de l’organisation du moi musculaire, du moi peau... ?
Les souvenirs et les images manquent, mais c’est probablement sur ce « ça » non imagé que s’effondre la décompensation psychosomatique.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  FABRE N. et MAUREY G. (1985). Le Rêve-Eveillé analytique. Privat.
·  FAIN M. (1982). Biphasisme et après coup. Dans 15 études psychanalytiques sur le temps. Edition Privat.
·  KRISTEVA J. (2000). Le génie féminin – Mélanie Klein. Fayard.
·  LACAN J. (séminaire 1964 – 1968). « Les noms du père ».
·  SEGAL H. (1978). Introduction à l’œuvre de Mélanie Klein, Développement d’une pensée : Mélanie Klein. P.U.F.
·  THIRION-HENAULT M. (1973–1974). « Dynamique de l’imaginaire dans le Red de Desoille ». Bulletin de Psychologie XXVII, N°5–9.
·  WINNICOTT D.W. (1974). La crainte de l’effondrement, paru dans l’International Review of Psycho-Analysis.
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