2001
Imaginaire & Inconscient
Nuits d’enfance
Lyliane Nemet-Pier
Psychologue clinicienne Psychanalyste Membre du GIREP 8 villa des Gobelins 75013 Paris Tél : 01 43 31 07 49
Que reste-t-il de nos nuits d’enfance ? Conditionnent-elles nos nuits d’adulte ? Nous pouvons vivre le sommeil comme
un plaisir ou une angoisse, l’endormissement comme une continuité ou une séparation, l’insomnie comme un mal qu’on gère à
sa façon.
Nos nuits d’enfance conditionnent, sans nul doute, la façon dont
nous parents, nous nous occuperons du coucher et du sommeil
de nos enfants.Mots-clés :
Sommeil, Coucher, Rêves, Peurs, Noir.
What have we left from our childhood nights ? Do
they condition our adults’nights ? We can live sleep like a
pleasure or an anxiety, falling asleep like a continuum or a
parting, insomnia as evil that we personally deal with. Our
childhood nights condition, no doubts, the way we, as parents,
will take care of our children going to bed and falling asleep.Keywords :
Sleep, Going to bed, Dreams, Fears, Black.
Nuits d’enfance, nuits de nos enfances, paradis, paradis perdu ou calvaire ?
Que reste-t-il de nos nuits d’enfance, un goût de douceur, de tendresse et de
plénitude, d’enfouissement dans le moelleux, une nidation dans un monde
protégé, un goût de voyages au pays de l’imaginaire et des rêves ou bien un goût
d’amertume face à la séparation péremptoire, la solitude douloureuse, la
plongée dans le noir abyssal qui tétanise, le silence mortifère, des retrouvailles
tant redoutées avec les monstres qui nous habitent, la chute dans le chaos ?
Sommeil-plaisir ou sommeil-angoisse ?
Dormir comme un enfant, retrouver son sommeil d’enfant, n’avoir jamais
bien dormi, dormir enfin comme un enfant, est-ce un souhait ou au contraire,
est-ce si redouté ?
Dormir, rêver, un moment attendu, un plaisir anticipé ou un moment
toujours différé, évité le plus longtemps possible ?
Morphée l’adoré ou Morphée l’abhorré.
– Notre enfance et nos nuits d’enfance conditionneront nos nuits d’aujourd’hui
Habitons-nous, toute notre vie, les nuits de notre enfance ? Que continuons-nous à porter ? L’obscurité nous fait-elle aussi peur ? Avons-nous toujours
besoin d’un objet contra-phobique pour traverser la nuit ?
La palette de dormeurs que nous composons, ne provient-elle pas surtout de
nos nuits d’enfance ?
L’imaginaire qui peuple les nuits d’adultes ressemble-il à celui des nuits
d’enfants ?
– La tombée de la nuit.
Avec ses éclairages du soir plus tamisés, ses odeurs de cuisine, son
atmosphère de cocon ou ses ombres qui apparaissent et déforment, ses coins
obscurs desquels pourront surgir des démons, le passage d’une pièce à l’autre,
franchir seul les couloirs, entendre des bruits amortis, sentir monter une
oppression, une pesanteur qui étreint.
– Bientôt le temps d’aller au lit avec ses rituels.
Conjurer l’angoisse au moment de la séparation du soir, du grand saut dans
le noir, épancher ses chagrins ou bonheurs de la journée, égrener ses soucis du
lendemain, partager le plaisir d’une histoire, multiplier les câlins, prendre le
temps de se parler et de se rapprocher pour mieux se séparer, se couper de tout
pour réussir à embarquer dans le royaume du sommeil et du lâcher-prise.
Marcel Proust (1) a merveilleusement décrit les rituels vespéraux de son
enfance...« Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir
comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte ! Et il me fallut
partir sans viatique... » ou plus loin :
« demander, quand elle (ma mère) était déjà sur le pas de la porte, un baiser
de plus... Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un
instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me
l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres
puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir... »
Mes patients adultes en analyse, en décrivent souvent : «On attendait papa
des heures quand on était couchés. Il montait et venait nous dire bonsoir. Il
venait avec sa cigarette allumée à la bouche et dessinait des lettres sur le mur,
je me souviens de cette petite lumière rouge dans le noir. »
La mère d’une petite fille de 3 ans a instauré un rituel du coucher qui n’en
finit pas : « Je crains la violence, j’ai peur d’imposer des choses claires et nettes
à ma fille, des choses sans appel. Avec ma mère, c’était une non-discussion, une
impossibilité de revenir sur ses décisions. Pour ma fille, je veux qu’il y ait une
possibilité de me rappeler. » Sa fille l’avait bien compris et profitait de cette
maman qui ne voulait pas de cette séparation « sans appel ». Je pense également
à cette mère qui ne veut pas que le rituel du coucher de ses enfants se réduise
à un bisou, elle souhaite discuter avec eux comme le faisait son père avec elle,
petite.
J.M. Roberts se souvient d’un rituel avec son père (2): « Avant le soir, je
mangeais la lumière. C’est mon père qui m’avait appris à faire ça. Papa
s’amusait à diriger le faisceau lumineux d’une vieille lampe de poche sur les
murs de ma chambre, les barreaux de mon lit, ma couverture, les rayures de
mon pyjama, enfin sur mon visage. Le but du jeu consistait à attraper le plus
tôt possible la tache de lumière baladeuse. Ce n’était pas facile. La lueur
paraissait si faible, si fuyante... Il s’agissait ensuite de la retenir fermement
dans le creux de ma main puis de la gober d’un coup afin de l’engloutir.
“C’était bon ?” se renseignait mon père. “Meilleur qu’hier ?” Il valait mieux
émettre quelques réserves : “Pas assez cuit, trop salé, un peu sec...” S’assurer
ainsi qu’il répéterait la scène dès le lendemain. »
La fille de Serge Lebovici raconte : « le soir, quand j’étais petite, il venait me
raconter des histoires que j’écoutais passionnément. J’ai ainsi baigné dans la
mythologie grecque et les contes russes. Ces récits ont éveillé ma curiosité pour
les histoires individuelles, telles qu’elles se tissent et se construisent dans le
mouvement de co-création et de co-ressenti qu’est le travail psychanalytique
».
Une mère me confie qu’elle raconte plusieurs histoires à sa fille, le soir : «
C’est un rituel extensible, je ne veux pas que ma fille ait un coucher rigide et
sévère comme celui que j’ai connu avec les nurses. »
Je me souviens de nombreux parents qui ne veulent pas laisser leur bébé ou
enfant pleurer, ne serait-ce que quelques minutes. Il est alors toujours utile de
leur demander : vous a-t-on laissé pleurer ? Souvent, ils répondent, bouleversées
que l’un ou l’autre de leurs parents avaient un avis bien arrêté qui était de ne pas
prendre les bébés quand ils pleurent ou de ne pas chercher à les consoler et
surtout pas au coucher. Ces pleurs font remonter des chagrins de l’enfance.
S’identifiant aux pleurs de leur enfant, ils ne parviennent pas alors à le consoler.
Une mère me confie pendant une consultation pour les troubles de sommeil de
sa fille de 4 ans : « J’avais du mal à m’endormir petite. Il me fallait une lumière.
J’aimais bien entendre les bruits de la maison. Mon père m’a laissé beaucoup
pleuré. Ma fille, je ne l’ai pas laissé pleurer ! »
Le rituel du coucher s’établit en fonction des demandes de son enfant, de ce
que le parent peut encore donner en fin de journée mais surtout en fonction de
ce que lui-même a connu petit, qui lui faisait plaisir, le sécurisait ou le frustrait,
en fonction de l’aide qu’il a reçue ou non de ses propres parents. Le coucher est
un des souvenirs forts de notre petite enfance car il est un moment de séparation,
chargé affectivement et donc un moment de négociations, de transactions où
l’enfant va essayer d’user de sa toute-puissance sur son parent pour obtenir des
bénéfices, surtout s’il sent un écho chez l’un de ses parents.
Les deux protagonistes que sont l’enfant et ses parents, rêvent-ils l’endormissement, comme une continuité ou comme une séparation ?
– Réussir à s’endormir, plaisir attendu ou épreuve de force ?
« Le soir, je traîne pour aller dormir. Petite, j’étais comme ça, je me le traîne
encore aujourd’hui » nous dit Mme B. en analyse.
« L’endormissement est un moment de séparation aussi bien pour le bébé
que pour sa mère. Qui aura du mal à lâcher l’autre ? Le bébé ne pourra se séparer
que s’il est suffisamment sécurisé. La mère, par sa capacité à s’identifier à lui,
à sentir au moment même ce dont il a besoin, à lui figurer ce qu’il est en train
de vivre et de ressentir, apaise son bébé et va lui permettre de s’endormir. Puis,
peu à peu, la mère en ne comblant plus immédiatement ses besoins ou désirs,
va lui faire expérimenter le manque : le bébé se différencie alors de sa mère et
développe des mentalisations, des activités oniriques, des objets psychiques
pour compenser cette perte. Il s’approprie, si tout se passe bien, la capacité de
rêverie de sa mère et sa fonction de pare-excitations, il réussit à s’apaiser lui-même et à se passer d’elle.
On voit donc que la mise en place de l’endormissement est délicate.
– La maisonnée dans le silence de la nuit :
Des bruits qui rassurent ou terrifient, se cacher sous ses couvertures ou sa
couette pour ne pas être dévoré par les monstres qu’on sent près de soi ou pour
continuer à lire avec sa lampe de poche, malgré l’heure tardive et les interdits
parentaux, les craquements du parquet, le vent qui siffle dans les persiennes, la
pluie qui tintinnabule sur les tuiles, un chien qui hurle à la mort, des voix qui
transpercent le silence, des disputes qui arrivent plus ou moins amorties, des
soupirs et des cris énigmatiques, le miaulement d’un chat, le cri des oiseaux, le
grincement des huis, des pas dans l’escalier, des souffles derrière la porte, des
ombres magiques ou inquiétantes qui se dessinent sur les murs ou au plafond,
des lumières mouvantes qui surgissent du dehors ou d’autres pièces, les objets
familiers qui revêtent leurs costumes de fantômes ou de monstres, une scénographie que nous connaissons tous, où se mêlent étroitement réalité, chimères
et fantasmes, frustrations et désirs, sexualité et pulsions agressives.
Je pense aux nuits des enfants juifs cachés pendant la guerre : du jour au
lendemain, ils se sont retrouvés dans des familles d’accueil, sans explications,
sans nouvelles de leur famille, avec l’interdiction de dire leur nom et prénom,
l’obligation de prendre un prénom chrétien, d’aller à la messe. J’ai rencontré
une femme de 65 ans, cachée dans un grenier quelques mois à l’âge de 10 ans,
à laquelle on apportait à manger et qui depuis 57 ans, fait, chaque nuit, le
cauchemar répétitif du grenier, de la fenêtre voilée, du matelas à terre et de la
porte fermée à clef. Elle se demande si elle sortira enfin de ces nuits d’enfance
de sa dixième année qui la taraudent. Jamais jusqu’à aujourd’hui, elle n’avait
pu parler de ce souvenir, la vie avait repris après la guerre avec l’urgence de
reconstruire en parant au plus pressé. Nous connaissons bien ces rêves répétitifs
après un traumatisme: abus sexuel, agression sexuelle, accident, bombardements, holocauste etc. Nuit après nuit, ils réactualisent une réalité terrifiante
avec son stress si le sujet n’a pu immédiatement après en parler et déverser ses
affects et émotions, ils sont infitrés de la pulsion de mort.
– Qu’en est-il de l’insomnie ? L’insomnie de l’enfant sera-t-elle précurseur
de l’insomnie adulte ?
L’insomnie avec ses ruminations, l’agitation sans le repos, l’impossible
traversée de la nuit, la mise en anxiété par les pensées qui s’emballent et les
interrogations sans réponses, les histoires sans fin, la propension à médire et à
ressasser les faits du jour ou du lendemain, l’impossibilité de la rêverie
apaisante, la vigilance qui ne peut se relâcher, l’obsédante question : va-t-il
enfin venir, le sommeil ? Les comptes et décomptes de sommeil : combien
d’heures vais-je dormir ? Aurai-je mon compte de sommeil ? Comment vais-je réussir à travailler si je n’ai pas assez dormi ?
Souvent, les adultes insomniaques me confient que, dès leur plus jeune âge,
ils avaient du mal à s’endormir ou que la traversée des nuits leur était déjà
pesante. C’est comme s’ils n’avaient jamais pu trouver les moyens en eux de
s’apaiser parce qu’ils n’ont pu incorporer et intérioriser une mère suffisamment
sécurisante.
– Nos nuits d’enfance conditionneront la façon dont nous nous occuperons
du sommeil de nos enfants.
Comment aider nos enfants à faire de cette traversée, un voyage agréable,
une aventure riche dans laquelle ils aimeront s’engager pour s’y reposer et
prendre des nouvelles de leur jardin secret ?
Si nous avons eu peur le soir, petits, nous serons très tolérants aux peurs de
nos enfants car nous voudrons les en protéger et nous tolérerons des situations
incroyables pour leur éviter les peurs dont nous nous souvenons encore. Je
pense au père d’une fillette de 8 ans qui avait de grosses difficultés d’endormissement : il avait passé, dans son enfance, ses débuts de nuits, assis et caché
dans le couloir pour s’approcher le plus possible de la lumière du salon car ses
parents ne voulaient plus qu’il se releva. Aussi autorisa-t-il, pendant des années,
sa fille à se relever des dizaines de fois le soir et à venir, dans la chambre
conjugale aussi souvent qu’elle le souhaitait : il voulait épargner à sa fille les
terreurs et le manque d’apaisement dont il avait souffert. N’y arrivant plus,
n’ayant plus de soirées tranquilles avec sa femme et surtout incapable de réussir
à apaiser sa fille, il demanda mon aide.
Combien de parents avouent être encore aujourd’hui, oppressés à la tombée
de la nuit, avoir besoin d’une lumière ou de bruit (paroles ou musique) pour
rejoindre les bras de Morphée, ne pouvoir dormir seuls ! Il est évident que ces
parents-là seront de bien piètres consolateurs de leurs enfants puisqu’ils ont du
mal à s’apaiser eux-mêmes. Et ils seront particulièrement tolérants aux craintes
de s’endormir de leur enfant ou aux réveils intempestifs dans la nuit.
Je pense à cette mère, très ferme pour le coucher de ses enfants : «moi, je me
couchais seule, le soir, mes parents étant rarement là. J’avais très peur. Mes
enfants, eux, ont la chance de nous avoir au moment du coucher. Donc je ne
prends pas très au sérieux les craintes qu’ils peuvent manifester certains soirs,
je me dis qu’ils sont forcément bien puisque nous sommes là et que nous les
avons accompagnés au lit. »
Les appels ou pleurs du bébé et du jeune enfant convoquent, le plus souvent,
autour du berceau, autant les parents que les fantômes du passé. Les parents, en
effet, vont avoir des attitudes bien différentes à l’égard de ces manifestations,
selon les identifications projectives qu’ils font sur leur bébé et la grille d’interprétation qu’ils y mettent. Soit, ils considèrent les pleurs comme : il est triste que
je le laisse seul, il se sent abandonné, il est malheureux et je vais donc l’aider.
Soit, ils les considèrent comme ceux de quelqu’un de capricieux, de difficile,
d’empêcheur d’avoir une soirée tranquille et donc, ils le grondent. Cette grille
de projection dépend étroitement de leur propre histoire et de ce qu’ils auront
vécu, leurs premières années. Par exemple, si l’un des parents a été abandonné
par l’un de ses parents, très jeune, les pleurs de son enfant, au moment de la
séparation du soir, peuvent réactiver fortement la souffrance de l’abandon qu’il
a connue. Fortement ébranlé par la douleur qui ressurgit, il ne peut user de
fermeté et apaiser son enfant, la demande de l’enfant se mêlant à la sienne. Pris
dans cette confusion, le parent ne peut s’opposer clairement aux demandes de
son enfant. Qui console-t-il alors, lui enfant ou son enfant ?
Lorsque des parents apprennent de leurs propres parents, qu’ils avaient,
petits, les mêmes difficultés à dormir que leurs enfants, ces parents-là pensent
qu’ils ne pourront donc guère agir là-dessus : c’est familial ! et souvent laissent
les troubles du sommeil de leur enfant faire leurs ravages comme un atavisme
dont il est impossible de se libérer.
Selon que nous sommes récalcitrants ou empressés d’aller au lit, selon que
nous sommes matinaux, siesteurs, oiseaux de nuit ou insomniaques, nos enfants
se font une image du sommeil bien différente.
Les nuits des enfants peuvent devenir des nuits d’enfer pour leurs parents :
si les enfants ne réussissent pas à s’endormir, leurs soirées seront bien compromises et si les enfants se réveillent, leurs parents dormiront mal.
La traversée de la nuit est une des épreuves de la vie puisqu’elle implique :
la séparation, la capacité à être seul et à se retrouver avec soi-même, gérer sa
vie sexuelle ou se situer par rapport à celle de ses parents, user de sa toute
puissance auprès des siens.
Nous passons la moitié de notre vie à essayer de gérer cette fonction dite
vitale à notre façon, à vivre tant bien que mal l’aventure du sommeil, à en faire
un plaisir ou à ne pouvoir en dépasser l’angoisse qu’elle procure.
Nos nuits d’adulte résonnent de nos désirs infantiles et « des visiteurs du
passé oublié de nos parents »(3). Grâce au travail analytique et au travail sur les
rêves, nous pourrons nous en approcher, les débusquer et nous réconcilier avec
nous-même.
Nuits d’enfance, nuits d’adulte, une grande nuit qui nous appartient à jamais.
·
(1) Proust M. (1954). Du côté de chez Swann, À la recherche du temps perdu. Gallimard.
·
(2) Roberts J.M. (1994). Les Seins de Blanche-Neige. Grasset.
·
(3) Fraiberg S. (1980). Clinical studies in Infant Mental Health. Londres : Tavistock.