Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062679
170 pages

p. 23 à 30
doi: en cours

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no 3 2001/3

2001 Imaginaire & Inconscient

Nuits d’enfance

Lyliane Nemet-Pier Psychologue clinicienne Psychanalyste Membre du GIREP 8 villa des Gobelins 75013 Paris Tél : 01 43 31 07 49
Que reste-t-il de nos nuits d’enfance ? Conditionnent-elles nos nuits d’adulte ? Nous pouvons vivre le sommeil comme un plaisir ou une angoisse, l’endormissement comme une continuité ou une séparation, l’insomnie comme un mal qu’on gère à sa façon. Nos nuits d’enfance conditionnent, sans nul doute, la façon dont nous parents, nous nous occuperons du coucher et du sommeil de nos enfants.Mots-clés : Sommeil, Coucher, Rêves, Peurs, Noir. What have we left from our childhood nights ? Do they condition our adults’nights ? We can live sleep like a pleasure or an anxiety, falling asleep like a continuum or a parting, insomnia as evil that we personally deal with. Our childhood nights condition, no doubts, the way we, as parents, will take care of our children going to bed and falling asleep.Keywords : Sleep, Going to bed, Dreams, Fears, Black.
Nuits d’enfance, nuits de nos enfances, paradis, paradis perdu ou calvaire ?
Que reste-t-il de nos nuits d’enfance, un goût de douceur, de tendresse et de plénitude, d’enfouissement dans le moelleux, une nidation dans un monde protégé, un goût de voyages au pays de l’imaginaire et des rêves ou bien un goût d’amertume face à la séparation péremptoire, la solitude douloureuse, la plongée dans le noir abyssal qui tétanise, le silence mortifère, des retrouvailles tant redoutées avec les monstres qui nous habitent, la chute dans le chaos ? Sommeil-plaisir ou sommeil-angoisse ?
Dormir comme un enfant, retrouver son sommeil d’enfant, n’avoir jamais bien dormi, dormir enfin comme un enfant, est-ce un souhait ou au contraire, est-ce si redouté ?
Dormir, rêver, un moment attendu, un plaisir anticipé ou un moment toujours différé, évité le plus longtemps possible ?
Morphée l’adoré ou Morphée l’abhorré.
– Notre enfance et nos nuits d’enfance conditionneront nos nuits d’aujourd’hui
Habitons-nous, toute notre vie, les nuits de notre enfance ? Que continuons-nous à porter ? L’obscurité nous fait-elle aussi peur ? Avons-nous toujours besoin d’un objet contra-phobique pour traverser la nuit ?
La palette de dormeurs que nous composons, ne provient-elle pas surtout de nos nuits d’enfance ?
L’imaginaire qui peuple les nuits d’adultes ressemble-il à celui des nuits d’enfants ?
– La tombée de la nuit.
Avec ses éclairages du soir plus tamisés, ses odeurs de cuisine, son atmosphère de cocon ou ses ombres qui apparaissent et déforment, ses coins obscurs desquels pourront surgir des démons, le passage d’une pièce à l’autre, franchir seul les couloirs, entendre des bruits amortis, sentir monter une oppression, une pesanteur qui étreint.
– Bientôt le temps d’aller au lit avec ses rituels.
Conjurer l’angoisse au moment de la séparation du soir, du grand saut dans le noir, épancher ses chagrins ou bonheurs de la journée, égrener ses soucis du lendemain, partager le plaisir d’une histoire, multiplier les câlins, prendre le temps de se parler et de se rapprocher pour mieux se séparer, se couper de tout pour réussir à embarquer dans le royaume du sommeil et du lâcher-prise.
Marcel Proust (1) a merveilleusement décrit les rituels vespéraux de son enfance...« Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte ! Et il me fallut partir sans viatique... » ou plus loin :
« demander, quand elle (ma mère) était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus... Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir... »
Mes patients adultes en analyse, en décrivent souvent : «On attendait papa des heures quand on était couchés. Il montait et venait nous dire bonsoir. Il venait avec sa cigarette allumée à la bouche et dessinait des lettres sur le mur, je me souviens de cette petite lumière rouge dans le noir. »
La mère d’une petite fille de 3 ans a instauré un rituel du coucher qui n’en finit pas : « Je crains la violence, j’ai peur d’imposer des choses claires et nettes à ma fille, des choses sans appel. Avec ma mère, c’était une non-discussion, une impossibilité de revenir sur ses décisions. Pour ma fille, je veux qu’il y ait une possibilité de me rappeler. » Sa fille l’avait bien compris et profitait de cette maman qui ne voulait pas de cette séparation « sans appel ». Je pense également à cette mère qui ne veut pas que le rituel du coucher de ses enfants se réduise à un bisou, elle souhaite discuter avec eux comme le faisait son père avec elle, petite.
J.M. Roberts se souvient d’un rituel avec son père (2): « Avant le soir, je mangeais la lumière. C’est mon père qui m’avait appris à faire ça. Papa s’amusait à diriger le faisceau lumineux d’une vieille lampe de poche sur les murs de ma chambre, les barreaux de mon lit, ma couverture, les rayures de mon pyjama, enfin sur mon visage. Le but du jeu consistait à attraper le plus tôt possible la tache de lumière baladeuse. Ce n’était pas facile. La lueur paraissait si faible, si fuyante... Il s’agissait ensuite de la retenir fermement dans le creux de ma main puis de la gober d’un coup afin de l’engloutir. “C’était bon ?” se renseignait mon père. “Meilleur qu’hier ?” Il valait mieux émettre quelques réserves : “Pas assez cuit, trop salé, un peu sec...” S’assurer ainsi qu’il répéterait la scène dès le lendemain. »
La fille de Serge Lebovici raconte : « le soir, quand j’étais petite, il venait me raconter des histoires que j’écoutais passionnément. J’ai ainsi baigné dans la mythologie grecque et les contes russes. Ces récits ont éveillé ma curiosité pour les histoires individuelles, telles qu’elles se tissent et se construisent dans le mouvement de co-création et de co-ressenti qu’est le travail psychanalytique ».
Une mère me confie qu’elle raconte plusieurs histoires à sa fille, le soir : «  C’est un rituel extensible, je ne veux pas que ma fille ait un coucher rigide et sévère comme celui que j’ai connu avec les nurses. »
Je me souviens de nombreux parents qui ne veulent pas laisser leur bébé ou enfant pleurer, ne serait-ce que quelques minutes. Il est alors toujours utile de leur demander : vous a-t-on laissé pleurer ? Souvent, ils répondent, bouleversées que l’un ou l’autre de leurs parents avaient un avis bien arrêté qui était de ne pas prendre les bébés quand ils pleurent ou de ne pas chercher à les consoler et surtout pas au coucher. Ces pleurs font remonter des chagrins de l’enfance. S’identifiant aux pleurs de leur enfant, ils ne parviennent pas alors à le consoler. Une mère me confie pendant une consultation pour les troubles de sommeil de sa fille de 4 ans : « J’avais du mal à m’endormir petite. Il me fallait une lumière. J’aimais bien entendre les bruits de la maison. Mon père m’a laissé beaucoup pleuré. Ma fille, je ne l’ai pas laissé pleurer ! »
Le rituel du coucher s’établit en fonction des demandes de son enfant, de ce que le parent peut encore donner en fin de journée mais surtout en fonction de ce que lui-même a connu petit, qui lui faisait plaisir, le sécurisait ou le frustrait, en fonction de l’aide qu’il a reçue ou non de ses propres parents. Le coucher est un des souvenirs forts de notre petite enfance car il est un moment de séparation, chargé affectivement et donc un moment de négociations, de transactions où l’enfant va essayer d’user de sa toute-puissance sur son parent pour obtenir des bénéfices, surtout s’il sent un écho chez l’un de ses parents.
Les deux protagonistes que sont l’enfant et ses parents, rêvent-ils l’endormissement, comme une continuité ou comme une séparation ?
Réussir à s’endormir, plaisir attendu ou épreuve de force ?
« Le soir, je traîne pour aller dormir. Petite, j’étais comme ça, je me le traîne encore aujourd’hui » nous dit Mme B. en analyse.
« L’endormissement est un moment de séparation aussi bien pour le bébé que pour sa mère. Qui aura du mal à lâcher l’autre ? Le bébé ne pourra se séparer que s’il est suffisamment sécurisé. La mère, par sa capacité à s’identifier à lui, à sentir au moment même ce dont il a besoin, à lui figurer ce qu’il est en train de vivre et de ressentir, apaise son bébé et va lui permettre de s’endormir. Puis, peu à peu, la mère en ne comblant plus immédiatement ses besoins ou désirs, va lui faire expérimenter le manque : le bébé se différencie alors de sa mère et développe des mentalisations, des activités oniriques, des objets psychiques pour compenser cette perte. Il s’approprie, si tout se passe bien, la capacité de rêverie de sa mère et sa fonction de pare-excitations, il réussit à s’apaiser lui-même et à se passer d’elle.
On voit donc que la mise en place de l’endormissement est délicate.
– La maisonnée dans le silence de la nuit :
Des bruits qui rassurent ou terrifient, se cacher sous ses couvertures ou sa couette pour ne pas être dévoré par les monstres qu’on sent près de soi ou pour continuer à lire avec sa lampe de poche, malgré l’heure tardive et les interdits parentaux, les craquements du parquet, le vent qui siffle dans les persiennes, la pluie qui tintinnabule sur les tuiles, un chien qui hurle à la mort, des voix qui transpercent le silence, des disputes qui arrivent plus ou moins amorties, des soupirs et des cris énigmatiques, le miaulement d’un chat, le cri des oiseaux, le grincement des huis, des pas dans l’escalier, des souffles derrière la porte, des ombres magiques ou inquiétantes qui se dessinent sur les murs ou au plafond, des lumières mouvantes qui surgissent du dehors ou d’autres pièces, les objets familiers qui revêtent leurs costumes de fantômes ou de monstres, une scénographie que nous connaissons tous, où se mêlent étroitement réalité, chimères et fantasmes, frustrations et désirs, sexualité et pulsions agressives.
Je pense aux nuits des enfants juifs cachés pendant la guerre : du jour au lendemain, ils se sont retrouvés dans des familles d’accueil, sans explications, sans nouvelles de leur famille, avec l’interdiction de dire leur nom et prénom, l’obligation de prendre un prénom chrétien, d’aller à la messe. J’ai rencontré une femme de 65 ans, cachée dans un grenier quelques mois à l’âge de 10 ans, à laquelle on apportait à manger et qui depuis 57 ans, fait, chaque nuit, le cauchemar répétitif du grenier, de la fenêtre voilée, du matelas à terre et de la porte fermée à clef. Elle se demande si elle sortira enfin de ces nuits d’enfance de sa dixième année qui la taraudent. Jamais jusqu’à aujourd’hui, elle n’avait pu parler de ce souvenir, la vie avait repris après la guerre avec l’urgence de reconstruire en parant au plus pressé. Nous connaissons bien ces rêves répétitifs après un traumatisme: abus sexuel, agression sexuelle, accident, bombardements, holocauste etc. Nuit après nuit, ils réactualisent une réalité terrifiante avec son stress si le sujet n’a pu immédiatement après en parler et déverser ses affects et émotions, ils sont infitrés de la pulsion de mort.
– Qu’en est-il de l’insomnie ? L’insomnie de l’enfant sera-t-elle précurseur de l’insomnie adulte ?
L’insomnie avec ses ruminations, l’agitation sans le repos, l’impossible traversée de la nuit, la mise en anxiété par les pensées qui s’emballent et les interrogations sans réponses, les histoires sans fin, la propension à médire et à ressasser les faits du jour ou du lendemain, l’impossibilité de la rêverie apaisante, la vigilance qui ne peut se relâcher, l’obsédante question : va-t-il enfin venir, le sommeil ? Les comptes et décomptes de sommeil : combien d’heures vais-je dormir ? Aurai-je mon compte de sommeil ? Comment vais-je réussir à travailler si je n’ai pas assez dormi ?
Souvent, les adultes insomniaques me confient que, dès leur plus jeune âge, ils avaient du mal à s’endormir ou que la traversée des nuits leur était déjà pesante. C’est comme s’ils n’avaient jamais pu trouver les moyens en eux de s’apaiser parce qu’ils n’ont pu incorporer et intérioriser une mère suffisamment sécurisante.
– Nos nuits d’enfance conditionneront la façon dont nous nous occuperons du sommeil de nos enfants.
Comment aider nos enfants à faire de cette traversée, un voyage agréable, une aventure riche dans laquelle ils aimeront s’engager pour s’y reposer et prendre des nouvelles de leur jardin secret ?
Si nous avons eu peur le soir, petits, nous serons très tolérants aux peurs de nos enfants car nous voudrons les en protéger et nous tolérerons des situations incroyables pour leur éviter les peurs dont nous nous souvenons encore. Je pense au père d’une fillette de 8 ans qui avait de grosses difficultés d’endormissement : il avait passé, dans son enfance, ses débuts de nuits, assis et caché dans le couloir pour s’approcher le plus possible de la lumière du salon car ses parents ne voulaient plus qu’il se releva. Aussi autorisa-t-il, pendant des années, sa fille à se relever des dizaines de fois le soir et à venir, dans la chambre conjugale aussi souvent qu’elle le souhaitait : il voulait épargner à sa fille les terreurs et le manque d’apaisement dont il avait souffert. N’y arrivant plus, n’ayant plus de soirées tranquilles avec sa femme et surtout incapable de réussir à apaiser sa fille, il demanda mon aide.
Combien de parents avouent être encore aujourd’hui, oppressés à la tombée de la nuit, avoir besoin d’une lumière ou de bruit (paroles ou musique) pour rejoindre les bras de Morphée, ne pouvoir dormir seuls ! Il est évident que ces parents-là seront de bien piètres consolateurs de leurs enfants puisqu’ils ont du mal à s’apaiser eux-mêmes. Et ils seront particulièrement tolérants aux craintes de s’endormir de leur enfant ou aux réveils intempestifs dans la nuit.
Je pense à cette mère, très ferme pour le coucher de ses enfants : «moi, je me couchais seule, le soir, mes parents étant rarement là. J’avais très peur. Mes enfants, eux, ont la chance de nous avoir au moment du coucher. Donc je ne prends pas très au sérieux les craintes qu’ils peuvent manifester certains soirs, je me dis qu’ils sont forcément bien puisque nous sommes là et que nous les avons accompagnés au lit. »
Les appels ou pleurs du bébé et du jeune enfant convoquent, le plus souvent, autour du berceau, autant les parents que les fantômes du passé. Les parents, en effet, vont avoir des attitudes bien différentes à l’égard de ces manifestations, selon les identifications projectives qu’ils font sur leur bébé et la grille d’interprétation qu’ils y mettent. Soit, ils considèrent les pleurs comme : il est triste que je le laisse seul, il se sent abandonné, il est malheureux et je vais donc l’aider. Soit, ils les considèrent comme ceux de quelqu’un de capricieux, de difficile, d’empêcheur d’avoir une soirée tranquille et donc, ils le grondent. Cette grille de projection dépend étroitement de leur propre histoire et de ce qu’ils auront vécu, leurs premières années. Par exemple, si l’un des parents a été abandonné par l’un de ses parents, très jeune, les pleurs de son enfant, au moment de la séparation du soir, peuvent réactiver fortement la souffrance de l’abandon qu’il a connue. Fortement ébranlé par la douleur qui ressurgit, il ne peut user de fermeté et apaiser son enfant, la demande de l’enfant se mêlant à la sienne. Pris dans cette confusion, le parent ne peut s’opposer clairement aux demandes de son enfant. Qui console-t-il alors, lui enfant ou son enfant ?
Lorsque des parents apprennent de leurs propres parents, qu’ils avaient, petits, les mêmes difficultés à dormir que leurs enfants, ces parents-là pensent qu’ils ne pourront donc guère agir là-dessus : c’est familial ! et souvent laissent les troubles du sommeil de leur enfant faire leurs ravages comme un atavisme dont il est impossible de se libérer.
Selon que nous sommes récalcitrants ou empressés d’aller au lit, selon que nous sommes matinaux, siesteurs, oiseaux de nuit ou insomniaques, nos enfants se font une image du sommeil bien différente.
Les nuits des enfants peuvent devenir des nuits d’enfer pour leurs parents : si les enfants ne réussissent pas à s’endormir, leurs soirées seront bien compromises et si les enfants se réveillent, leurs parents dormiront mal.
 
Conclusion
 
 
La traversée de la nuit est une des épreuves de la vie puisqu’elle implique : la séparation, la capacité à être seul et à se retrouver avec soi-même, gérer sa vie sexuelle ou se situer par rapport à celle de ses parents, user de sa toute puissance auprès des siens.
Nous passons la moitié de notre vie à essayer de gérer cette fonction dite vitale à notre façon, à vivre tant bien que mal l’aventure du sommeil, à en faire un plaisir ou à ne pouvoir en dépasser l’angoisse qu’elle procure.
Nos nuits d’adulte résonnent de nos désirs infantiles et « des visiteurs du passé oublié de nos parents »(3). Grâce au travail analytique et au travail sur les rêves, nous pourrons nous en approcher, les débusquer et nous réconcilier avec nous-même.
Nuits d’enfance, nuits d’adulte, une grande nuit qui nous appartient à jamais.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  (1) Proust M. (1954). Du côté de chez Swann, À la recherche du temps perdu. Gallimard.
·  (2) Roberts J.M. (1994). Les Seins de Blanche-Neige. Grasset.
·  (3) Fraiberg S. (1980). Clinical studies in Infant Mental Health. Londres : Tavistock.
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