Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062679
170 pages

p. 31 à 39
doi: en cours

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no 3 2001/3

2001 Imaginaire & Inconscient

Les plaintes de la poupée

Jacquelyne Brun Psychologue, Psychothérapeute G.I.R.E.P14 Place Etienne Pernet 75015 Paris
Y a-t-il une transmission, non seulement de l’angoisse d’enfance d’une mère à son enfant, mais même des images – supports de fantasmes – liées à cette enfance blessée ? À travers ses symptômes en partie identiques aux problèmes de sa maman lorsqu’elle était bébé, Célia, trois ans, pose la question. Délaissant les images qu’elle suppose être celles de la mère, l’auteur utilise son propre imaginaire pour aider la petite fille à jouer et à vivre une réparation du manque dont elle a souffert dans son corps et son cœur. L’espoir renaît alors d’une métamorphose d’une poupée plaintive en une enfant bien vivante. Angoisse de séparation et angoisse de mort sont souvent intimement liées. Dans l’aventure dramatique de Manon et de sa mère, l’heureuse issue du retour à la joie de vivre sera permise grâce à la pulsion de vie de cette famille, avec l’aide du jeu, du rêve-éveillé, de la relation d’attachement entre le thérapeute et l’enfant, entraînant la confiance de la maman. Alors les plaintes cessent, la musique se transforme, la tristesse s’éloigne, l’envie de vivre est là.Mots-clés : Image, Transmission, Poupée, Histoire, Pulsion de vie. Is there a transmission, not only of the infantile anxiety of the mother to her child, but as well of images — supports of fantasies — having to do with her wounded childhood ? Through her symptoms partly similar to her mother’s when a baby, Celia, three years old, asks the question. Leaving behind the images that she supposes from the mother, the author uses her own imagery to help the girl play and live a reparation of the lack which she suffered in her body and her heart. Thus, the metamorphosis of a plaintive doll into a lively child gives birth to hope again. Death and separation anxieties are often intimately connected. Through the dramatic adventure of Manon and her mother, the happy ending of the return to « joie de vivre » will be allowed by the means of life instinct in this family, with the help of playing, of the awakened dream, of the attachment feeling between therapist and child, bringing forth the mother’s trust. Then, complaints stop, music changes, sadness gives way, the drive to live is back.Keywords : Image, Transmission, Doll, History, Life drive.
Elle est toute petite, vive, drôle, émouvante. Tout en elle appelle la tendresse. Sa façon de se poser en face de moi, son regard, ses gestes, ses mots, ses maux, m’invitent à l’entourer de cette tendresse. J’ai envie de la caresser, de la toucher, de l’embrasser. D’autant plus qu’elle ne le réclame pas en apparence. Pourtant, je viens d’écrire lorsque je rencontre Célia, en bonne psychothérapeute rigoureuse, dans un livre pour les parents (1), un chapitre sur « le pourquoi je n’embrasse quasiment jamais les enfants en psychothérapie ! »
Certes, ce n’est pas la première fois qu’un tel désir m’anime, mais peut-être est-ce la première fois que cela est si intense et si constant. Bien sûr, pendant que Célia me fait cette grande scène de séduction, choisissant notamment d’instinct les jouets qui ont en moi une résonance affective, (par exemple un petit bidon de lait acquis récemment parce qu’il me rappelait mon enfance), ses parents me racontent leur dure existence et surtout celle de leur petite fille depuis sa naissance jusqu’à aujourd’hui : Célia aura bientôt trois ans.
À travers l’histoire de cette enfant et de ses parents, j’aimerais réfléchir au parcours étrange de la transmission métamorphosée de l’angoisse de la petite fille qu’était la maman à son bébé et de l’inscription dans le corps même de ce nourrisson des symptômes de sa mère. Y aurait-il aussi une transmission d’images ? L’histoire de Célia me questionne aussi, à partir d’une parole de son père : « car voyez-vous Madame, tout cela nous a rapproché sa mère et moi ! », sur l’usage de l’angoisse allant jusqu’à la maladie physique chez l’enfant pour cimenter le couple. Qui soigne qui ? Que demande cette maman aux médecins d’aujourd’hui de réparer ? Est-ce son angoisse d’hier qu’elle attribue à d’autres médecins ? Quel sacrifice réalise cette petite fille en offrant son corps comme réparation ? Sacrifice inutile, bien entendu, puisque tout le monde souffre, dort mal, et est pétri d’angoisse pour aujourd’hui comme pour demain.
 
Les plaintes de la poupée
 
 
Célia vient me consulter car elle est toujours malade et gémit toutes les nuits. Elle réveille ses parents ou plus exactement sa mère. Ni son père, ni ses nounous ne l’entendent... S’ils l’entendent, ils ne jugent pas utile de se lever et de lui donner un biberon comme le fait sa mère. Ses plaintes sont très ritualisées : elles se font à des heures très précises, dont un réveil à trois heures du matin. Bien que Célia soit presque constamment sous antibiotiques – car elle a toujours une maladie quelconque : otite, angine, infections multiples, surtout gastro-intes-tinales dues à un lourd passé hospitalier me dit la maman– elle est bien mieux dans la journée que par le passé. En effet, elle est gaie, dynamique, joueuse, très sociable tant avec les adultes qu’avec les enfants. Ses parents qui, depuis sa naissance, consacraient tout leur temps à leur petite fille, aux dépens de leur travail professionnel, parviennent à présent à faire autre chose que courir les hôpitaux et les médecins. La maman a repris son travail de « chirurgien de la bouche », mais elle souffre de ses nuits blanches et de la souffrance exprimée par les plaintes de Célia. Tout en disant que sa fille a bien des raisons d’être angoissée à cause de ce qu’elle a vécu au cours de ses précoces et multiples hospitalisations (examens, opérations), Madame X persiste dans sa recherche inquisitrice et intrusive des raisons médicales et physiques de ces gémissements nocturnes, et de ces multiples infections dont elle décrit avec insistance la « purulence ». Je représente, insiste-t-elle, le dernier recours « doux » avant des prescriptions médicamenteuses très lourdes.
Célia ne fait pas des cauchemars, elle a des « hallucinations » ! Chaque nuit des mouches veulent l’attaquer. Et comme elle souffrirait de crampes et de fourmillements dans les mains et les pieds dus à une hypothétique « épilepsie partielle », un perroquet lui pique les mains. Ces « hallucinations » la hantent dans la journée et sa maman lui donne des « trucs » pour les chasser.
Lorsqu’elle était nourrisson, Célia a souffert de régurgitations, comme sa maman quand elle était elle-même un bébé. Au détour d’une séance avec Célia, Madame X m’apprend qu’à cause de ce problème, lorsqu’elle avait 8 mois – période bien connue comme source d’angoisse de séparation du tout petit – on l’a séparée brutalement de sa famille et envoyée en Suisse dans un beau château avec une nounou très rigide jusqu’à l’âge de deux ans et demi. Elle a été très malheureuse. Aujourd’hui elle souffre surtout qu’on l’ait dénommée un « méchant bébé empêchant toute la famille de dormir ». Elle se vit encore comme ayant le mauvais rôle dans sa famille. Dans l’espoir d’une meilleure santé de sa petite fille, elle a fait une psychothérapie comme les médecins le lui conseillaient.
Célia ne sera pas séparée de ses parents, mais elle sera ballottée d’hôpitaux en hôpitaux, de médecins en psys, elle subira de nombreuses investigations médicales et deux opérations du pylore, opérations qu’on dit à présent sans doute inutiles ! Tout cela pour les régurgitations et de multiples allergies qui ont disparu mystérieusement. Bébé, presque toute nourriture lui était interdite à cause de ces allergies. Au cours de l’année dernière, une psychothérapie dont je ne peux rien savoir l’a aidé à se « socialiser » d’après ce que me dit la maman.
Célia va mieux pendant la journée mais a toujours mal quelque part, et empêche sa mère de dormir avec ses gémissements la nuit. Madame X, déses-pérée par le doute des médecins et l’impuissance des « psy », filme sa fille la nuit en vidéo, et un nouveau pédiatre parle d’« épilepsie partielle ». Celle-ci ne peut être prouvée car Célia supporte mal l’E.E.G qui est illisible. Un petit cachet va l’aider à aller mieux la journée, du moins parent et médecin supposent que c’est lui qui permet cette amélioration. Il me semble en lisant un compte-rendu médical fait par la maman elle-même que dès qu’une explication rationnelle ou un traitement médicamenteux rassure la maman, Célia va mieux mais très provisoirement.
Les « hallucinations » que j’appelle cauchemars enfantins, les crampes, les plaintes, les réveils nocturnes, la non-résistance aux maladies, tout est à présent attribué à cette supposée épilepsie partielle.
Lorsque je dis aux parents de Célia que l’angoisse provoque des cauchemars comme ceux dont ils me parlent, et des maux physiques tels que ceux qu’ils me décrivent : douleurs, crampes, ils sont très étonnés. Je leur dis aussi que les deuils notamment entraînent fréquemment ce genre de souffrance et leur étonnement grandit. Non, ils n’ont jamais ressenti cela. La maman n’est jamais malade et ne souffre jamais dans son corps...
Mais du corps de Célia, elle n’en connaît jamais assez. Après m’avoir confié ce traumatisme de sa petite enfance, elle m’assure ne pas vouloir suivre le conseil d’un médecin qui lui propose, « puisque c’est un problème de relation mère-enfant », de séparer Célia de sa maman en la mettant quinze jours à l’hôpital, sous observation, sans aucune visite. Pourtant, l’après-midi même, après une séance de psychothérapie riche de sens, elle emmène Célia chez un autre médecin qui prescrit une échographie du ventre. Comme je m’en inquiète et m’étonne, puisque la petite fille va mieux et qu’elle nous a clairement dit qu’elle en a assez des examens médicaux, sa maman m’assure que c’est juste « pour voir ce qu’elle a dans le ventre » !
Je suis atterrée et me sens dans l’impuissance comme ont dû se sentir avant moi les pédopsychiatres consultés et cette psychothérapeute avec qui il m’est interdit de me mettre en contact tout comme les médecins qui avaient refusé d’opérer Célia ou de la surmédicamenter.
 
La petite princesse
 
 
Suivant les bons conseils de Lyliane Nemet-Pier (2), lorsque les parents me disent que Célia s’est mis la tête dans les barreaux de son lit, je leur propose de lui mettre un autre lit, un lit de « grande ». Célia pousse un soupir émouvant. Elle sera très contente de ce lit sans barreaux et de la petite lampe à côté de son lit posée sur une table de nuit où l’on peut mettre à proximité verre d’eau et biberon. Mais c’est moi qui parle de lit de « grande ». Pour Célia et ses parents, c’est un « lit de princesse ». Ses souliers sont des « pantoufles de verre », car chaussures de la petite princesse Célia. Elle le répète comme le perroquet de ses mauvais rêves ! Ce qui attendrit les parents m’agace. Petite princesse, petite poupée, comment sortir de la plainte et des gémissements, tant que cette enfant ne sera pas incarnée pour sa mère avec un cœur et un esprit et pas seulement comme corps à explorer ?
Car la relation dont je suis témoin dans mon bureau, entre Célia et sa maman, est surprenante : cette petite fille me montre une quête désespérée de contacts vrais et chaleureux avec le corps de sa mère. Elle cherche à se faire câliner, toucher, prendre dans les bras, mais reçoit rarement une toute petite caresse maternelle furtive et glaciale. Par contre le papa est très maternant. Pourtant, discrètement questionnée, la maman m’assure que Célia ne manque aucunement de sa part de bisous et de câlins, de jour comme de nuit ! Elle bénéficie même de massages avec des huiles essentielles. Quand je propose de faire ces massages dans la journée, le matin ou juste avant le coucher, sa maman me dit que cela se fait aussi et que ça ne change rien.
Le papa accompagne parfois Célia aux séances de psychothérapie. Lui aussi parle le langage « conte de fées ». Je me demande alors à qui appartiennent ces images ? Est-ce que la maman de Célia, lorsqu’elle était une toute petite fille en manque du toucher aimant et contenant de sa propre mère, s’est fantasmée petite princesse dans le royaume glacé de son château suisse ? Ces images en effet ne me semblent pas être réellement celles de Célia, mais venir d’un autre temps et faire barrage à l’investissement de cette petite fille comme sujet unique et unifié.
Un matin, Célia vient accompagnée de sa nounou. Je la vois donc seule. J’en profite pour raconter l’histoire très triste de mes deux poupées Caroline et Marguerite : elles sont toujours malades dans leur corps, car dans leur cœur elles croient que leur maman ne les aime pas. Depuis qu’elles sont nées, elles voudraient que leur maman les touche avec tendresse, mais celle-ci ne le fait pas. Pendant que je donne le biberon à Marguerite pour tenter de la consoler, Célia qui a poussé un gros soupir de compréhension et d’émotion, s’occupe de Caroline. Le Docteur Célia sait très bien tout ce qu’il faut faire : ausculter, palper, opérer, etc. Elle a une si longue expérience ! Bien sûr, Caroline souffre de la gorge, du tube digestif, et du ventre. Finalement, le Docteur Célia préconise de lui donner à boire du lait, beaucoup, beaucoup de lait.
Le lait fut un des aliments importants à être très vite supprimé de l’alimentation de Célia pour cause d’allergie. Elle boit actuellement un « faux lait » dont la maman dit que le goût est très mauvais.
Célia prend le petit bidon de lait qui fut lors de notre rencontre un objet intermédiaire très important entre elle et moi, et en donne directement et longuement à Caroline. Pendant ce temps, je continue de plaindre ma poupée Marguerite et d’expliquer pourquoi elle croit que sa maman ne l’aime pas. Mais je rajoute que pourtant sa mère l’aime beaucoup. Si elle ne sait pas la toucher comme Marguerite le voudrait, c’est parce qu’elle-même, petit bébé, elle n’a pas été touchée comme elle le souhaitait par sa maman. Pour Caroline c’est pareil ! dit Célia.
Puis les deux poupées soignées, Célia s’allonge sur le tapis et me donne le rôle de Docteur. Elle veut que je refasse les gestes qu’elle a fait sur la poupée Caroline et que je lui donne du lait avec le bidon-jouet. Puis avec mes mains, je la touche légèrement, dessinant les contours de son petit corps en nommant chaque partie et l’invitant ainsi à ressentir. Elle s’en va ravie et détendue.
Je ne verrai plus la maman pendant quelques séances, mais Célia – me dit son papa – passe plusieurs semaines sans être malade, sans antibiotiques, ce qui est nouveau et ne s’est jamais produit depuis sa naissance. Sa maman travaille beaucoup alors que Célia prenait toute son attention et l’empêchait de travailler. En outre, à présent la petite fille qui n’aimait pas les bonbons, en réclame et apprécie le goût sucré !
Que s’est-il passé ? La maman était en train de me désinvestir puisque comme tous les autres j’étais impuissante à résoudre les problèmes de sa fille. Il n’était pas possible de lui faire prendre conscience de sa difficulté à donner un holding suffisant à son bébé que ce soit hier ou aujourd’hui. Elle savait tout : que c’était un « problème de relation mère-enfant », elle avait fait une psychanalyse et cela n’avait, comme le reste servi à rien pour sa fille. J’avais envie de lui dire : « vous rendez-vous compte comment vous touchez Célia ? Qu’avez vous ressenti à sa naissance ? Que ressentez-vous lorsqu’elle vous réclame bisous et câlins ? Vous avez vous-même souffert de ne pas être touchée comme une maman touche son bébé avec amour et tendresse, ce qui explique que vous ne pouvez le faire. Ce qui serait important c’est que vous puissiez à présent avoir envie de vous faire aider pour soigner la petite fille blessée en vous et plus pour Célia... » Ce n’était pas possible, cela n’aurait servi à rien d’autre qu’à la violenter, puisqu’elle croit et affirme sans cesse le contraire.
L’alliance thérapeutique avec cette maman blessée se révélait bien difficile, voire impossible. Les images de cauchemars de Célia, les mouches et le perroquet étaient récupérés dans son langage, je ne pouvais les utiliser. Laissant donc délibérément de côté toute image venant de la maman ou parasitée par elle, j’ai amené les miennes en jouant l’histoire de Célia avec l’aide de mes poupées Caroline et Marguerite. Elle a pu alors, soutenue par mon imaginaire et notre relation, se soigner elle-même en soignant la poupée Caroline. Grâce au transfert, mon toucher allié à mon désir qu’elle ne soit plus une poupée-princesse a un peu réparé symboliquement ce manque fondamental. Sa phénoménale pulsion de vie a fait le reste. La petite princesse est moins emprisonnée dans le fantasme de sa mère et dans son désir d’une bonne mère contenante.
Rien n’est gagné. Célia tente toujours d’obliger sa mère à la toucher comme elle le souhaite en se réveillant la nuit, mais de manière moins rituelle. Les cauchemars répétitifs ont disparu. Le jour, elle peut prendre en charge son propre corps sans somatisations destinées à réparer sa mère ou à susciter son attention. La relation entre toutes les deux est nettement plus tendre, mieux manifestée, mais sa maman m’en veut de ne pas m’intéresser directement et rationnellement au problème de ses propres nuits ! Sans doute dans un transfert que je ne peux traiter en même temps que celui de Célia, cette maman me demande-t-elle de m’occuper des nuits de son enfance de petite princesse exilée.
 
Angoisse de séparation et angoisse de mort
 
 
Dès notre âge le plus tendre jusqu’à l’âge adulte le plus avancé, l’angoisse avec laquelle nous nous débattons au cours de notre existence est sans doute l’angoisse de séparation qui est souvent en interaction avec l’angoisse de mort.
Manon connaît bien ce problème. Lorsque je la rencontre, elle a cinq ans. Elle ne supporte pas de quitter sa maman, est agressive avec son père et empoisonne la vie de toute la famille avec ses cris et ses colères. Au moment de sa naissance, Manon a failli mourir en même temps que sa mère, car pendant la péridurale, la maman a été victime d’une rupture d’anévrisme la rendant inconsciente. On a pratiqué aussitôt une anesthésie générale pour extraire la petite fille par césarienne. Elle était endormie mais se portait bien. Puis plus tard, on a opéré sa maman qui, heureusement s’est très bien remise, mais se sent toujours coupable d’avoir mal supporté les cris de son bébé pendant quelques mois.
La petite fille va très vite mieux. Les histoires qu’elle me raconte à partir de ses dessins, sont parcourues de morts et de sang. Nous pouvons rapidement, sa maman et moi, lui conter sa propre histoire, lui expliquant pourquoi elle a si peur que sa mère meure, ce qui permet que se consolide et s’intègre ce mieux-être. Nous devons arrêter la thérapie un peu prématurément à mon avis, pour des raisons familiales.
Au cours de l’avant dernière séance, Manon fait un véritable petit rêveéveillé à partir d’un dessin. Elle a dessiné et colorié ses mains avec un feutre orange, puis mis pleins de flèches. Elle raconte : « C’est le jour des flèches, les flèches, c’est des oiseaux en train de se transformer en flèches. Y en a qui ont pas envie... C’est des oiseaux magiques. Les oiseaux sont partout parce que les flèches veulent attraper les graines des oiseaux. Ils vont faire une barrière (je demande : une barrière protectrice ?). Oui, les oiseaux, ils vont réussir, c’est la fête ! Les flèches sont mortes.
Y a plein d’oiseaux qui sont autour d’une pigeonne qui va avoir un bébé. Il faut bien la protéger parce qu’il y a des flèches qui sont pas mortes, encore vivantes. (Dangereuses ?) Oui. Tous les oiseaux autour d’elle la protègent. »
Manon tourne la page dessine et continue : « Y a des oiseaux ici mais pas beaucoup. C’est le pays orange ». (Elle chante): « mon beau pays orange... Y a partout des oiseaux mais dans le ciel bien sûr. Y en a un qui s’est posé sur le toit de la maison. » (Elle chante): « ma maman, ma maman... ». « Tout le monde chante parce que c’est la fête de la maison. En plus, c’est Noël : la neige tombe. Tout est blanc, c’est une piscine de neige (...) Tiens, voilà des boules de neige. Je vais faire un bonhomme de neige, faut pas que j’attrape froid ! Je vais mettre un beau balai pour mon bonhomme de neige. Tiens, y a un oiseau qui s’est posé sur le bonhomme de neige, sur sa tête, partout. Attention tous les oiseaux, y a des flèches qui lancent des boules de neige ! Heureusement que le plus grand oiseau sauvage est près d’eux, c’est le plus fort du monde des oiseaux ! On est sauvés, ouf ! ».
Manon dessine alors le nid de la pigeonne près de la maison. « La pigeonne, elle est à l’abri car elle a mis de la laine sur son nid. Il sera jamais mort cet oiseau magique, le plus grand là. Voilà son mari à la pigeonne qui est bien en danger : les flèches lui rentrent dedans, elles sont dangereuses... Y a un autre oiseau géant ici qui est venu le sauver et y a un petit qui est très fort aussi... C’est le bonheur des oiseaux parce qu’il y a un grand soleil qui s’est levé ! »
Je suis rassurée. Les images de Manon et le sens qu’elle leur donne me prouve que la petite fille est assez forte pour me quitter. Toute l’histoire du danger qui menaçait sa mère enceinte est décrite ici et le « grand oiseau magique qui ne sera jamais mort » les protège. Le papa est à sa place même s’il a lui aussi besoin encore de protection, et un petit oiseau – qui représente Manon sans doute – est fort lui aussi et son désir de protéger ses parents, ne se fait plus au détriment de sa propre existence.
Cette histoire elle-même rend la petite fille très gaie et l’aide à me quitter sans tristesse, car elle m’était très attachée. Et je m’émerveille du pouvoir de l’image et du conte qui permet que mon rôle imaginaire protecteur grâce au transfert se dise ainsi simplement à travers ce « grand oiseau sauvage magique qui ne sera jamais mort ». Dans mon imaginaire de thérapeute, cet oiseau magique est heureux d’avoir, pour un bout de chemin, aidé cette famille à retrouver « le bonheur des oiseaux parce qu’un grand soleil s’est levé » ! Il peut à présent s’envoler !
 
Image et pulsion de vie
 
 
L’alliance de l’imaginaire et de la pulsion de vie m’émerveille toujours. Sans elle, l’alliance indispensable que j’établis avec mes petits patients et leur famille serait insuffisante à une meilleure circulation de la vie vivante. L’angoisse qui se déguise toujours chez les enfants parvient enfin à se dire grâce et à travers les masques et les oripeaux des jeux et des contes qu’ils inventent en lien avec leur souffrance. Alors peut surgir aussi comme pour Manon, cette petite chanson personnelle qui libère leur parole et leur joie de vivre. Cette musique ne ressemble plus alors à ce morceau pour piano si beau mais si triste de César Franck : « les plaintes de la poupée ».
« Que t’a apporté ta psychothérapie ? » demande sa maman à Juliette, 8 ans, au cours d’une des dernières séances. « Ça m’a beaucoup apporté, ça m’a apporté... la vie », répond Juliette, « ça m’a apporté des choses romantiques, des belles choses ». En l’écoutant, je pense à cette petite fille triste qui ne se sentait pas assez importante pour sa famille alors qu’elle l’était de toute évidence. Je songe à tous ses rêves éveillés riches et originaux où cette souffrance parvenait à se dire à travers toutes sortes d’images fantastiques et qui ont permis que sa non envie de grandir se transforme en un désir de plus en plus grand de découvrir et d’apprendre.
Sa maman raconte alors qu’en venant à cette séance, dans la voiture, Juliette lui avait demandé : « c’est quoi le plus important pour l’être humain ? »
« Qu’en penses-tu ? » avait dit sa maman. « Je crois que le mieux, c’est l’envie de vivre » avait répondu Juliette. « Oui, c’est vrai, dit-elle, j’ai dit ça parce que, maintenant, j’ai envie de vivre ». Y a-t-il une meilleure conclusion ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  (1) BRUN J. (2000). Angoisse, es-tu là ? Paris : Fleurus, 197 p. FABRE N. (1998). Le travail de l’imaginaire en psychothérapie de l’enfant. Paris : Dunod.
·  (2) NEMET-PIER Lyliane. (2000). Moi, la nuit, je fais jamais dodo... Paris : Fleurus, 196 p. WINNICOT D.W. (1975). Jeu et réalité. Paris : Gallimard.
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