2001
Imaginaire & Inconscient
Berceuses yiddish, images d’enfances et miroir d’une culture perdue
Mireille Natanson Duncker
Dionysiusstr. 2a D-34431 Marsberg
Les berceuses yiddish, dans leur grande diversité,
reflètent l’histoire des communautés juives de l’Europe de
l’Est. Par leurs textes et leurs mélodies, elles sont un miroir
des préoccupations, des aspirations et du destin d’un monde
aujourd’hui disparu.Mots-clés :
Berceuse, Yiddish, Enfance.
Yiddish lullabies, in their large variety, reflect the
history of the Jewish communities of Eastern Europe.
Through their texts and melodies, they are a reflection of the
preoccupations, the yearnings and the destiny of a now disappeared world.Keywords :
Lullaby, Yiddish, Childhood.
À Miryam et à tous les enfants d’un monde disparu.
« zingen vel ikh dir a lidele... »
Et je te chanterai une petite chanson...
Près de soixante ans après la Shoah, les berceuses yiddish nous chantent
aujourd’hui encore l’histoire et la culture d’une communauté disparue. Leur
contenu sociologique, psychologique, éducatif et leur couleur musicale spécifique en font un trésor émotionnel offert à ceux qui portent leur regard sur
l’enfance.
La période la plus riche, et donc la plus intéressante pour cette étude, se situe
entre le début du XIX
e siècle et la Seconde Guerre mondiale. Elle concerne la
population dite des Juifs de l’Est, formée à partir des communautés vivant en
Europe de l’Ouest et du Sud depuis plusieurs siècles, chassées peu à peu au
moment des Croisades et des grandes épidémies de peste. Stabilisées dans l’Est
de l’Europe, en Pologne, en Lituanie, en Russie et en Ukraine, elles forment en
ces régions une classe moyenne d’artisans, d’agriculteurs et de commerçants.
Leur vie se déroule sans contraintes dans les « shtetl »
[1] et leur culture se
développe avec richesse jusqu’au milieu du XVII
e siècle.
Avec l’apparition des premiers pogroms (par exemple en 1648 en Pologne),
des interdictions et contraintes auxquelles sont soumis les Juifs (par exemple
en Russie sous Nicolas I
er
[2] ), les communautés de ces régions ont tendance à se
replier sur elles-mêmes pour garantir leur sécurité. La musique, et les chants en
particulier, auront alors une fonction de stabilisation et de consolidation, à cause
de l’isolement culturel et politique de cette population.
Ce rôle s’accentue encore avec l’apparition des ghettos
[3], quartiers réservés
des villes : les chants liturgiques et profanes signifient l’appartenance à un
groupe et permettent l’identification de chaque membre du groupe.
Le yiddish, langue du cœur, langue de la souffrance
Les communautés des Juifs de l’Est ont en commun une langue issue à
l’origine des parlers haut-allemands. C’est une langue d’abord populaire, bien
qu’elle soit écrite en caractères hébraïques comme l’hébreu, langue savante.
Selon les régions où vivent les communautés, elle adopte des mots et des
expressions d’autres langues locales
[4]. Elle est formée à 75 % d’allemand ancien
et à 5 % d’hébreu, le reste venant essentiellement des langues slaves, mais aussi
du grec, du latin, du perse, de l’italien, du roumain et de l’ancien français.
« Le yiddish était la langue du cœur, la langue de la souffrance, l’incarnation de l’histoire d’un deuil millénaire » [5]
Dans cette culture populaire, essentiellement orale, les mots portent en eux
une force puissante et sont l’outil de la transmission. Ils traduisent les émotions,
surtout dans les chansons, à plus forte raison dans les berceuses. Ce sont d’abord
les femmes qui parlent et chantent en yiddish – seuls les hommes apprennent
l’hébreu – en cela elles assument ce rôle de transmission des valeurs familiales
et culturelles.
Richesse d’une tradition musicale
Il serait beaucoup trop long de s’étendre sur la place de la musique et du
chant dans la tradition juive : elle est essentielle dans le domaine liturgique, à
la synagogue, dans la vie familiale et dans les fêtes officielles.
« Toutes les musiques communautaires puisent leur inspiration dans un
profond attachement à la vie juive où la religion est omniprésente, où la
frontière entre profane et sacré est souvent floue. » [6]
La musique vocale est prédominante, au moins jusqu’au XV
e siècle : après
la destruction du temple (70 après J.-C.), les instruments sont proscrits en signe
de deuil. Même après la réapparition de la musique instrumentale, domaine des
« klezmorim »
[7], le chant reste le moyen d’expression de l’âme juive. Le
mouvement hassidique
[8] considère la musique et la danse comme les moyens
d’élever l’âme, en exprimant tous les sentiments humains.
« Le silence vaut mieux que la parole, mais le chant vaut mieux que le
silence. » [9]
Conjurant un destin qui les contraint souvent au silence, les Juifs de toutes
les communautés s’expriment donc par différentes catégories de chants : les
chansons d’enfants, les chansons d’amour et de mariage, les chants religieux,
les chants historiques, les chants d’artisans et d’ouvriers, les chants de combat
social et politique, plus tard les chants des ghettos et des camps de concentration, les chants des résistants et partisans.
En dirigeant notre regard sur un type particulier de chanson, la berceuse,
nous y trouvons les mots et la musique dans une fonction très spécifique :
endormir un enfant. La mélodie et les sonorités seront donc essentielles pour
remplir cette fonction qui incombe à la mère, dont la voix – avant et après la
naissance – crée des liens affectifs privilégiés avec son enfant. Dans leur grande
simplicité de structure et de contenu, les berceuses se présentent comme un outil
éducatif face à l’enfant et un moyen de réflexion pour l’adulte, mais aussi
comme un miroir de la société et de la relation mère-enfant.
Moyens psychologiques et éducatifs traditionnels, les promesses et les
menaces sont utilisées en alternance dans les berceuses, en fonction des circonstances, de l’âge de l’enfant et des soucis de la mère.
Les promesses ont un effet apaisant et sécurisant. Tout d’abord, c’est une
promesse d’amour des parents, qui sont nommés précisément :
« der tate heisst Yssruli
die mame heisst Mali. » [10]
Ton père s’appelle Yssruli
Ta mère s’appelle Mali.
Nommer les parents suggère qu’ils sont tout proches, qu’ils protègent le
bébé et se soucient de lui. Souvent la présence de la mère est répétée dans
chaque strophe ou au refrain :
« Je suis là et je te berce et je chante pour toi. »
Mais celle-ci pourra aussi exprimer sa douleur si l’enfant ne veut pas – ne
peut pas – dormir :
« Si tu pleures, si tu ne dors pas, tu me fais souffrir. »
Parfois le rôle de la mère pourra être tenu par une grande sœur, si la mère est
partie travailler et gagner de l’argent.
La promesse d’une protection divine contribue également à la sécurisation
de l’enfant.
Plus concrète, la promesse de cadeaux est un moyen d’attirer l’attention de
l’enfant, puis de l’apaiser :
« Ton père va t’apporter... »
Suivent différents objets, comme des vêtements, des jouets, des animaux,
des friandises, souvent aussi des objets dorés, donc rares et de grande valeur :
« shlof, shlof, shlof !
der tate vet forn in dorf,
vet er brengen an epele,
vet zayn gezunt dos kepele !
shlof, shlof, shlof !
der tate vet forn in dorf,
vet er brengen a nisele,
vet zayn gezunt dos fisele !
...
vet er brengen an entele,
vet zayn gezunt dos hentele !
..
vet er brengen a hezele,
vet zayn gezunt dos nezele !
...
vet er brengen a feygele,
vet zayn gezunt dos eygele !»
Dors, dors, dors, ton père va aller au village
Il te rapportera une pomme et ta tête sera guérie.
... Il te rapportera une noix et ton pied sera guéri.
... Il te rapportera un canard et ta main sera guérie.
... Il te rapportera un lapin et ton nez sera guéri.
... Il te rapportera un oiseau et tes yeux seront guéris.
Les objets nommés ici forment des rimes amusantes avec les parties du
corps citées, que seul le texte original peut mettre en évidence.
Les menaces, – moyen pédagogique plus discutable – servent de pendant
aux promesses. Elles évoquent, comme dans les berceuses d’autres traditions,
des personnages ou des animaux dangereux : l’homme noir, le loup, un mouton
méchant (noir ou blanc), des crapauds ou des ours. Souvent les promesses et les
menaces alternent, selon un mélange que la mère sait intuitivement doser.
D’abord vient l’incitation à dormir, puis la menace; la menace est
supprimée, il y a sécurisation et nouvelle incitation à dormir.
« shlof, kindele, shlof,
dort in jenes hof
iz a lempele vayze,
vil mayn kindele bayse,
kumt der halter mit di gaygn,
tut die shefelekh tsuzamntraybn,
shlof, kindele, shlof. »
Dors, mon enfant, dors,
Dors, mon enfant, dors.
Là-bas dans la ferme
Il y a un mouton blanc
Il veut mordre mon enfant.
Le berger arrive avec son violon
Il rassemble les moutons.
Au chevet de l’enfant, méditer sur soi-même
Le moment privilégié de la berceuse crée une atmosphère de calme et de
méditation, aussi bien pour l’enfant que pour l’adulte. La mère réfléchit sur le
passé, le présent et l’avenir, elle compare sa situation à celle de l’enfant. Elle
lui annonce ce qui l’attend, à la lumière de ses propres expériences : les difficultés de la vie, les désirs non réalisés. Elle exprime aussi sa déception sur la
morale de la société, avec laquelle l’enfant sera confronté, et son souci que
l’enfant ait un avenir meilleur que le sien.
« lib is dir dajn tseltunje,
so lang du bist noch blind
un du kenst nit undser weltunje,
wu men kofjt far geltunje,
a man, a wayb, a kind. »
Tu te sens bien dans ton berceau,
Tant que tu es encore petit
Et que tu ne connais pas notre monde,
Dans lequel on peut tout acheter pour de l’argent,
Un homme, une femme, un enfant.
Dans certaines berceuses, il y a même projection des problèmes des adultes
sur l’enfant. La situation de l’enfant passe au second plan, les problèmes de la
mère qui chante sont au premier plan. L’atmosphère de sommeil proche donne
à celle-ci l’occasion d’entrer en méditation, de réfléchir sur elle-même. On
assiste presque à un monologue chanté (comme une tirade au théâtre ou un air
à l’opéra) qui amène l’apaisement. Ainsi la berceuse assure une double
fonction : en s’efforçant de calmer son bébé, la mère cherche à calmer sa propre
douleur et à s’en libérer.
Si la personne qui berce est une jeune fille (par exemple la sœur qui
remplace la mère), elle évoquera son amour malheureux, qui ne devrait pas
concerner l’enfant.
Mais on verra que d’autres thèmes de douleur et de deuil s’introduiront en
des temps difficiles dans le monde de l’enfance.
Bercer pour préparer à la vie
La mère est consciente de son rôle dans la petite enfance : elle prépare
l’enfant à la vie dans la société restreinte de la communauté juive, elle lui
transmet un système de valeurs essentiel pour son appartenance culturelle,
garant de la sécurité au sein de cette communauté.
L’éducation est le devoir primordial des parents. Très tôt, dans l’enfance,
intervient la préparation à l’âge adulte : les progrès de l’enfant sont recensés,
surtout au niveau du langage (avec l’importance de la tradition orale) et dans
l’apprentissage de la religion (surtout chez les garçons).
La berceuse est un moyen subtil et efficace d’introduction à la vie dans la
communauté. Pendant les trois premières années de sa vie, l’enfant est sous la
responsabilité de sa mère. La vie de celle-ci, souvent pauvre, est dominée par
les soins de la maison et des enfants. En chantant, elle exprime ses rêves et ses
regrets, cherche dans l’imaginaire, en inventant des histoires et en improvisant
des chansons, la satisfaction de ses espoirs déçus, tout en espérant pour son
enfant un avenir prestigieux.
« west ojswaksn a grosjsinker
westu sajn a tana
weln doch ale
sajn mir m’kane. »
Tu vas devenir grand, tu seras un homme sage,
Tous seront jaloux de moi.
Être bercé et balancé par la chaleur des mots prépare donc l’enfant à cette
part de sa vie consacrée à l’apprentissage.
« Tu seras un homme sage »
Pour le jeune garçon juif, c’est un devoir de connaître la loi et une joie
d’étudier. Ce sera plus tard un moyen d’échapper à la réalité du shtetl, aux
soucis du quotidien, aux persécutions. Très tôt, le garçon est mis en confiance
avec les textes qu’il entend lire par son père – bien avant de savoir parler – et
avec les textes lus à la synagogue, où il est emmené par sa mère à la tribune des
femmes.
Il existe de nombreuses versions de cette berceuse sur le thème de l’apprentissage du jeune garçon.
« schlufn is a gute s’chojre,
Mojschele wet lernen tojre,
tojre wet er lernen,
s’forim wet er schrajbn,
a guter un a furmer
wet er m’jertse-schem blajbn. »
Dormir est une bonne chose,
Le petit Moïse va apprendre la Thora.
Il apprendra la Thora,
Il écrira des livres,
Il sera bon et pieux.
D’autres berceuses prévoient toutes les étapes qui l’attendent dans sa vie :
faire ses premiers pas et apprendre l’alphabet hébreu (en le chantant), aller au
Cheder
[11] (dès l’âge de 3 ans), puis apprendre la Thora
[12], faire sa Bar-mitsva
[13],
tenir un discours en public, fonder une famille, gagner de l’argent, en somme
être l’honneur de sa famille.
Ainsi se réaliseront tous les espoirs et tous les fantasmes des parents : il est
donc du devoir des enfants de répondre aux souhaits de leurs parents et de ne
pas les décevoir.
Dans l’opéra d’Abraham Goldfaden
[14],
Sulamith, se trouve l’une des plus
célèbres berceuses de ce temps, «
rozhinkes mit mandeln», qui promet à l’enfant,
outre des « raisins avec des amandes » le succès dans sa profession et la continuation de la tradition juive.
« Qui prendras-tu pour époux ?»
C’est la question que pose la mère à la petite fille dans son berceau. Si le
garçon doit se préparer à étudier, la fille doit savoir le rôle qui l’attend dans la
société : celui d’épouse et de mère. Cela ne doit pas nous étonner, car c’est le
rôle de la femme dans beaucoup d’autres cultures, mais la différence avec
l’avenir souhaité au jeune garçon est bien marquée.
La petite fille juive n’apprend pas l’hébreu, mais seulement le yiddish. Il
n’existe pratiquement pas d’écoles pour les filles avant le XIXe siècle. Leur
horizon et leur culture se limite à ce qui est écrit en yiddish : quelques livres de
prières pour les femmes et des romans édifiants. Une éducation trop poussée
nuirait à un bon mariage. Seules les filles riches ou qui n’ont pas de frères
reçoivent exceptionnellement un enseignement traditionnel pour maintenir le
niveau culturel de la famille, elles ont plus de chances d’apprendre les langues
ou la musique. Pour pouvoir se livrer à sa passion, l’étude de la Thora, l’héroïne
du film « Yentl » doit se déguiser en garçon !
Dans les berceuses, les cadeaux qu’on promet à la fille sont alors du linge,
des vêtements, une bonne dot, voire une robe de mariée – déjà. Sa vie future lui
est décrite, avec le travail de la maison et des enfants. Souvent, elle devra aussi
gagner de l’argent en travaillant dans une boutique ou en faisant de la couture
chez elle
[15], car un mari qui étudie longtemps ne rapporte rien à la maison.
L’exemple suivant montre les préoccupations de la mère pour l’avenir de sa
fille :
« tsu b’sures tsugevinen,
davnen un shraybn un taytsh layenen,
taytsh layenen oys die bikhelekh,
neyen un heftn shtern-tikhlekh,
shtern-tikhlekh oystsuvebn,
un dem aleman an eytse gebn.
Soreles khosn vet zayn a talmed-khokhem,
a talmed-khokhem mit gute mayles,
Soreles khosn ver kenen paskenen shayles,
shayles ver er paskenen,
un tsu der khupe dershenen,
er vet tsu der khupe gants sheyn zikh shteln,
un er vet dem oylem gants fayn gefeln. »
Tu auras une bonne réputation,
Tu sauras prier, lire et écrire en yiddish,
Lire des livres en yiddish,
Coudre et broder des foulards,
Tisser des foulards
Et donner à tous de bons conseils.
Le fiancé de Sarah sera un sage du Talmud,
Un érudit aux grandes facultés.
Le fiancé de Sarah saura résoudre des problèmes savants,
Il saura tous les résoudre.
À son mariage, il tiendra un discours,
Il s’avancera avec dignité vers le baldaquin de mariage
Et il plaira à tous les invités.
L’imagination et l’invention des mères qui bercent leurs enfants sont inépuisables, comme l’amour qu’elles leur portent. De l’étude des textes des
berceuses, qui pourrait remplir plusieurs volumes, on retiendra surtout les
sonorités agréables à l’enfant et qui sont à la fois distrayantes et calmantes.
Il faudrait citer bien des exemples de ces sonorités propres à la langue
yiddish : l’alternance de voyelles claires (i) et sombres (ou) comme dans la
formule d’endormissement omniprésente « ejlululu » et l’usage des diminutifs
comme « Jankele » (Jakob), « betele » (bet = lit), « bletele » (blat = feuille),
« ajgele » (ajgen = yeux), « feygele » (feygel = oiseau), « kindele » (kind =
enfant).
Ce sont aussi les jeux de mots et de syllabes, les interversions de mots, les
rimes qui associent des mots qui n’ont pas de rapport apparent. Les répétitions
d’une même formule, au début, à la fin, dans le refrain ou au début de chaque
strophe captent l’attention des enfants et les sécurisent.
Tous les enfants adorent les chansons qui s’enchaînent selon un rythme – un
rite – reconnaissable :
« J’ai une colombe; la colombe m’apporte du grain; avec le grain, je
fais du pain; je donne le pain aux poules; les poules me font des œufs...»
Les appels au sommeil, sous forme d’invitation ou d’obligation, sont
l’occasion de toutes sortes de diminutifs, de rimes amusantes et d’associations
qui ne relèvent pas de la logique mais de l’improvisation.
Ces sonorités, ces mots tendres, ces onomatopées s’ancrent dans la mémoire
de l’enfant et seront son bagage pour le développement de son langage et de son
affectivité.
Pour évoquer les caractéristiques musicales du monde des berceuses dans
un cadre qui n’est pas celui d’une étude musicologique, je choisirai celles qui
sont les plus significatives.
La mélodie du sommeil est chantée par une seule personne, qui n’est pas
accompagnée d’un instrument. Son mouvement est régulier, son rythme simple,
par exemple des croches souples qui laissent couler le flux des sentiments. Si
la mélodie s’arrête sur une note longue, c’est que la pensée reste suspendue,
peut-être par des mots qu’on ne peut pas dire.
Les intervalles sont réduits (seconde, tierce, quarte), la seconde est représentative du balancement. L’ambitus de la voix est restreint, dans une tessiture
plutôt grave. Une mélodie ascendante crée une certaine tension, une mélodie
descendante ramène la détente. Les notes répétées, proches du récitatif, interviennent pour raconter quand le contenu est proche du conte.
Les tonalités, essentiellement mineures, sont signe de repos, de mélancolie,
voire de tristesse. Elles peuvent aussi être empruntées aux modes liturgiques et
aux mélodies des contrées où vivent les communautés, d’où leur caractère slave
ou oriental.
Et si les berceuses étaient par leurs textes et par leurs mélodies la porte
ouverte à l’enfant vers l’amour de la musique ?
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, on assiste à un changement
de contenu et de tonalité dans les berceuses, qui correspond à un appauvrissement de la population juive, vouée souvent à une existence précaire. D’autre
part, la berceuse devient un genre littéraire et musical de forme plus élaborée
dont on a davantage de traces écrites. Leurs auteurs sont des poètes comme
Mordechai Gebirtig (1877-1942) qui écrit le texte suivant. La mère et l’enfant
sont les victimes de la détresse économique, surtout s’ils sont seuls.
« wejn nischt, wejn nischt, klejner josem
schpor dir trern chotsch dich kwelt,
wajl dos leben hot nor tsores
oj wi schlecht, wen trern felt.
schpor dir trern wi briljanten
sest amol sej darfn sejr,
wen dajn hartsl gejt schojn iber,
los fun ojg arop a trer. »
Ne pleure pas, ne pleure pas, petit orphelin,
Garde tes larmes même si tu es malheureux.
La vie ne t’apportera que des souffrances,
C’est pourquoi il n’est pas bon que les larmes manquent.
Garde tes larmes comme des diamants.
Tu en auras un jour bien besoin
Quand ton cœur sera prêt à déborder
Laisse couler de tes yeux une larme.
Le sommeil est alors un moyen d’échapper aux soucis et à la faim, il est
même une prémonition de la mort. Les larmes seront gardées pour « plus tard »,
elles seront un soulagement à la souffrance. Ce thème rejoint celui des larmes,
des plaintes et des lamentations présentes dans la Bible.
Si le père meurt, l’enfant perd ses chances d’exister, d’étudier, de survivre.
Il doit dès 13 ans travailler de ses mains, ce qui est assez honteux pour un
homme. Il sera envoyé en apprentissage, souvent au loin, et exploité dans des
conditions misérables, parfois battu. Les filles iront travailler dans les familles
riches.
Pour tenter de remédier à cette situation précaire, beaucoup d’hommes juifs
émigrent vers l’Amérique
[16].
Si l’enfant peut oublier l’absence du père, la mère, elle, n’a personne à qui
se confier, elle exprime par la berceuse sa solitude et son angoisse, elle espère
le retour du père, la réunification de la famille. Ou bien elle a perdu l’espoir :
bien des hommes ne reviennent pas.
Bercer dans la souffrance
Quand l’étau se resserre sur les communautés des Juifs de l’Est, menacées
dans leur existence même par les persécutions, les berceuses qui nous sont
transmises restent très nombreuses. Comme si l’enfant devenait l’objet particulier de l’attention, des soucis, de la pitié de sa mère. Et malgré les
circonstances, l’enfant doit être bercé pour s’endormir.
Dans les ghettos placés sous la surveillance des nazis, les enfants qui ne
peuvent pas travailler sont considérés comme des bouches inutiles, donc les
mères n’ont pas le droit de garder leurs bébés avec elles, elles sont menacées
de mort si elles mettent au monde des enfants. Ceux-ci sont donc cachés et les
mères chantent le danger : l’enfant doit se taire sous peine d’être découvert.
Alors les thèmes traités changent : le père a disparu, les frères et sœurs ont
disparu. Les personnages traditionnels sont remplacés par des files de déportés.
Il n’y a plus de moutons, mais des soldats, plus de promesses de friandises, mais
la faim. La symbolique de la nature, très présente, permet d’espérer qu’il y aura
un printemps, une liberté. Et la mère mobilise encore les forces de l’enfant pour
cet avenir.
Autrefois, la situation familiale intacte garantissait l’avenir de l’enfant, sa
sécurité et son sommeil. À l’époque des camps de concentration, les berceuses
ont encore la tâche d’apaiser l’enfant et la personne qui chante, au moins pour
un moment. La détresse est présente ainsi que la désespérance, car l’avenir ne
peut même pas être rêvé et la résignation s’installe.
Devant l’injustice de la persécution des enfants, le thème de la vengeance
apparaît, comme un moteur de survie : « Quand tu seras grand, tu vengeras notre
sang ».
Seront-ils jamais grands ?
Tous ces éléments se retrouvent dans ce remarquable Ponar-Lied
« schtiler, schtiler »
[17] qu’il me faut citer en entier pour conclure, du moins dans
sa traduction.
Silence, silence, il faut se taire.
Des tombes ont poussé là-bas,
Elles ont des reflets verts et bleus :
Les ennemis les ont plantées.
Bien des chemins mènent à Ponar,
Mais aucun n’en revient.
Ton père a disparu
Et avec lui notre bonheur.
Silence, mon enfant, ne pleure pas, mon trésor,
Pleurer ne sert plus à rien.
Les ennemis veulent notre malheur,
Il n’y a rien à comprendre.
Les mers ont des rivages,
Même les prisons ont des limites,
Mais dans notre souffrance
Aucune lumière ne filtre.
Le printemps s’installa dans le pays
Puis vint l’automne.
Chaque journée est remplie de fleurs
Mais chez nous, c’est la nuit.
L’automne fait luire les troncs de ses rayons dorés,
En nous fleurit le deuil.
Une mère est assise, solitaire, l’enfant vint à Ponar.
La Wilia [18] entravée par des liens
Soupire dans ses souffrances,
Elle brise la glace et se précipite à travers le pays
Pour se jeter dans la mer.
Alors disparaîtra l’obscurité,
Un soleil percera les ténèbres.
Cavalier, viens vite,
Ton enfant t’appelle.
Silence, silence, des sources éclosent dans mon cœur.
Jusqu’à ce que les portes soient fermées
Nous devons être muets.
Ne te réjouis pas, mon enfant, ton rire pourrait nous trahir.
L’ennemi ne doit pas survivre au printemps,
Pas plus qu’une feuille ne survit à l’automne.
Laisse les sources couler tranquillement,
Sois silencieux et espère
Que la liberté ramènera ton père.
Dors, mon enfant, dors,
Comme la Wilia libérée,
Comme le renouveau des arbres,
C’est la lumière de la liberté
Qui illumine déjà ton visage.
Nul ne peut rester insensible à l’émotion qui se dégage de ce texte – et de
sa mélodie –, même s’il y a une contradiction flagrante entre l’invitation au
sommeil et le contenu tragique des paroles.
Paroles et musiques d’un autre temps, d’un autre lieu, les berceuses yiddish
nous touchent parce qu’elles évoquent tous les enfants du monde, ceux qui ont
été, et les nôtres, et nous-mêmes...
·
La plupart des textes des berceuses citées sont empruntés aux deux ouvrages suivants :
·
KEMPIN D. (1989). « rozhinkes mit mandeln », Jiddische Wiegenlieder als Spiegel
jüdischen Lebens. Darmstadt : Akademie für Tonkunst.
·
TAHIR-UL-HAQ I. (1978). Das Lied der Juden im osteuropäischen Raum. Frankfurt
am Main : Philosophische Fakultät.
·
Autres ouvrages cités :
·
FRANKL H. et FRANKL T. (1981). Jiddische Lieder. Frankfurt am Main : Fischer
Taschenbuch Verlag.
·
LANDMANN S. (1984). Jiddisch, Das Abenteuer einer Sprache. München : Limes.
·
ROTEN H. (1998). Musiques liturgiques juives. Paris : Cité de la musique/Actes Sud.
·
VISHNIAC R. (2000). Kinder einer verschwundenen Welt. Berlin : Henschel.
[1]
Shtetl : littéralement « petite ville », bourgade peuplée de Juifs.
[2]
On a peine à croire qu’une des lois (parmi 600 autres !) imposées par Nicolas I
er en 1827 est
celle qui oblige les Juifs à faire 25 ans de service militaire.
[3]
Les ghettos ne sont pas une invention des nazis. En 1215, le pape Innocent III décrète que
les Juifs ou « incroyants » doivent être séparés des Chrétiens, dans des quartiers réservés, porter
vêtements et chapeaux distinctifs et ne pas exercer certaines professions. Le mot « ghetto », de
l’italien « getto », désigne à Venise dès 1531 le quartier de résidence forcée des Juifs.
[4]
Jusqu’à la seconde guerre mondiale, le yiddish est parlé par 12 millions de Juifs, soit 3/4 de
la population juive. C’est une langue aujourd’hui en voie de disparition, malgré des efforts pour
l’enseigner aux USA et en Israël, et de grands écrivains comme le prix Nobel Isaac Bashevis Singer.
[5]
Leo Rosten, cité par Salcia Landmann in
Jiddisch, das Abenteuer einer Sprache, p. 112.
[6]
Hervé Roten,
Musiques liturgiques juives, p. 11.
[7]
Klezmorim : groupes de musiciens itinérants qui jouent pour les fêtes.
[8]
Le hassidisme, mouvement fondé par Israël Ben Eliezer, dit Baal Chem Tov (1700-1760),
en réaction contre l’intellectualisme austère des rabbins, prône un retour à l’émotionnel dans la
religion.
[9]
Proverbe hassidique, cité par Hervé Roten, op.cit. p. 70.
[10]
J’utilise pour la transcription du yiddish – écrit comme on l’a dit en lettres hébraïques – le
système de l’Institut YIVO (Yidisher Visnshaftlekher Institut) fondé en 1925 à Vilna en Lituanie
et dont le siège actuel est à New-York.
Je traduis les paroles des chansons à partir de l’original.
[11]
Cheder : littéralement « pièce » dans la maison, désigne l’école élémentaire pour les garçons.
[12]
Thora : Partie de la Bible qui contient la loi de Moïse. Aussi doctrine, enseignement,
sagesse.
[13]
Bar-mitsva : Rite religieux d’entrée dans l’âge adulte des garçons de 13 ans.
[14]
Abraham Goldfaden (1840-1908) fonda en 1877 le premier théâtre yiddish à Iassi en
Roumanie,
[15]
Voir dans l’admirable livre de photographies de Roman Vishniac,
Kinder einer verschwundenen Welt, celles qui représentent les femmes à leur machine à coudre dans leur intérieur
pauvre avec leurs enfants.
[16]
À partir de 1869,4 000 Juifs par an émigrent aux USA, à la fin du XIX
e siècle, plus d’un
million y vivent.
[17]
Cette berceuse évoque l’exécution de 4 000 Juifs par les SS le 5 avril 1943 dans le ghetto
de Ponar, dans la banlieue de Vilna. Le poème de Sholem Katscherginsky fut mis en musique par
un garçon de 11 ans, à l’occasion d’un concours musical dans le ghetto. On sait qu’une grande
activité culturelle y régnait, malgré les menaces quotidiennes. Sholem Katscherginsky publia en
1948 à New-York le recueil le plus célèbre des chansons yiddish de cette époque : «
Songs of the
Ghettos and Camps ».
[18]
Fleuve de Lituanie.