2001
Imaginaire & Inconscient
Mot et image. L’enfant-télé
Hélène Brunschwig
Psychologue psychanalysteIngénieur au CNRS 10 rue des Jardinets 92160 Antony
Cet article rend compte d’une thérapie « mère-enfant », entreprise pour un enfant dont on a pu craindre qu’il
ne soit psychotique.
Il avait le plus grand mal à communiquer et il présentait des
troubles très particuliers du langage : il parlait en mélangeant des
bribes de présentation d’émissions de télévision à des mots
inventés qui paraissaient vides de sens.
Son discours se déroulait de manière stéréotypée et inquiétante.
Il y avait comme une fusion entre, les images de télévision et les
mots, une absence d’expression des affects et une sorte de
paralysie de la faculté de symboliser. Plusieurs approches concomitantes ont permis d’aider cet enfant à retrouver un
fonctionnement psychique normal.Mots-clés :
Images, Langage socialisé, Mots inventés, Communication, Symbolisation, Affects.
This paper relates a « mother child » therapy,
undertaken for a child who feared being a psychotic.
He had the greatest difficulty communicating and he presented
very peculiar language disorders : when he spoke, he would mix
snatches of television programs together with invented words
which sounded empty of meaning. His speech developed in a
stereotyped and disturbed way. He kind of put together TV
images and words, there was a lack of expression in the affects
and a sort of paralysis of the ability to symbolize. Different
concomitant approaches allowed the child to claim back a normal
psychic functioning.Keywords :
Images, Socialized language, Invented words, Communication, Symbolization, Affects.
L’histoire de Robin (4 ans) nous offre un exemple particulièrement
inquiétant du pouvoir envahissant de l’image sur un enfant très jeune. On verra
que cet envahissement a été un des facteurs importants de graves difficultés à
utiliser les mots comme moyen de communication avec autrui.
À notre première rencontre, sa maman me raconte que Robin a été mis dès
l’âge d’un an, toute la journée, devant la télévision jusqu’à l’âge d’environ 2ans,
parce qu’elle ne pouvait pas s’occuper de lui : elle avait toujours autre chose à
faire, son travail seul l’intéressait et il lui était « impossible » d’investir son fils,
sur le plan affectif. Selon elle, le père de Robin, bien que très affectueux,
n’arrivait pas à jouer un rôle suffisant de substitut. Une jeune sœur de la mère
et la grand-mère maternelle se sont occupées de lui de leur mieux en donnant
beaucoup d’affection à Robin, mais elles avaient peu de temps à lui consacrer.
Les stimulations infraverbales qu’il a pu avoir étaient insuffisantes; il était aimé
et câliné, mais de façon assez anarchique. Les stimulations verbales étaient
empreintes de confusion. On lui parlait un dialecte berbère, mélangé de
français, et sa principale source langagière provenait des émissions de
télévision. Il était avec sa « nourrice télé » la plupart du temps. Sa mère, très
culpabilisée de n’avoir pu s’en occuper à l’époque (et qui essaie maintenant de
« réparer » par tous les movens) me résume la situation en disant : « Il a été
imbibé de télé », il s’est identifié à « une mère télé ». Je pense alors à une sorte
de phénomène d’indifférenciation entre une partie de lui-même et la télévision.
Lorsque je l’ai reçu, il était envoyé par la directrice de l’école maternelle
qu’il fréquentait. Cette dame s’inquiétait énormément de l’attitude de Robin
dans la cour, où il errait comme un « zombie », sans jouer avec quiconque. Sa
maîtresse elle aussi s’affolait, car en classe il se couchait au milieu de la pièce,
ne participait à rien, et récitait des mots sans suite.
La première consultation a été pour moi un véritable choc.
Je vois arriver un petit garçon souriant, aimable, affectueux qui semble à
première vue aller très bien. À peine entré dans la pièce où se trouvent les jouets,
Robin s’installe au milieu, prend un air absent et commence un discours tout
à fait incompréhensible, fait de mots inventés mêlés à des morceaux d’annonce
de jeux télévisés :
À 20 h 50 La roue de la fortune, bravo, bravo, les chevaliers du ciel, la dune
djarette, la roue de la fortune, dans un instant le jacky show, la parade djeveur,
la walipette ératré, les dedus, le tapis vert à 21 heures avec Michel Legrand, le
mirat des deux coutes, etc.
Je cite de mémoire sans être tout à fait sûre de l’exactitude de ce que je
transcris. C’est un torrent continu que personne ne peut arrêter. C’est un
monologue d’où l’autre est exclu. On a le sentiment que Robin éprouve une
exaltation très forte à parler ainsi (sans que l’auditeur puisse saisir le moindre
sens à son discours), mêlée à une immense angoisse que l’on peut percevoir
presque de manière tangible, à la détresse de son regard, à son attitude
totalement figée, à son impossibilité d’arrêter cette logorrhée. Je pense que
Melanie Klein (8) aurait décrit ce comportement comme une défense maniaque.
Robin multiplie les « bravo, bravo », est-ce pour faire comme les spectateurs,
est-ce pour se rassurer ? Son pouvoir de concentration est extraordinaire. Il colle
à son discours sans aucune distance. C’est sa façon de maîtriser de façon
absolue sa propre réalité.
Sa solitude est impressionnante.
Non moins impressionnants sont les efforts inutiles de la mère pour ramener
Robin à la réalité. Elle lui pose sans arrêt des questions auxquelles il ne répond
pas, elle essaie de l’intéresser à des jeux dits éducatifs, elle veut lui faire raconter
des événements de sa vie... Le robinet de paroles sans suite continue de couler,
inéluctablement.
Je n’ai moi-même aucun succès lorsque j’essaie de dire à Robin : « Dis donc,
c’est une émission de télé que tu me racontes là, ça te plaît bien la télé, t’as vu
des dessins animés ? Raconte-moi » (ou autres choses tout aussi banales !). Il
semble que l’image des personnes parlantes soient « collées » dans la tête de
Robin comme sur un film qu’il dévide sans pouvoir s’en arracher. Il y a une
prégnance impressionnante de l’image des animateurs de télé et de leurs paroles
sur une partie de son propre discours. Le reste du discours ressemble à une
langue particulière qui n’appartient qu’à lui.
À y regarder de plus près, on pourrait peut-être déceler dans cette écholalie
hors du temps (tellement angoissante pour les auditeurs) une recherche inconsciente de la mère et le scénario de la construction d’une famille. Je suis appelée
« maman » par Robin à l’arrivée, le tapis vert appartient à « maman », nous dit-il. Le présentateur est une autre « maman » qui organise les jeux. On dirait qu’il
s’y identifie complètement. Comme me le faisait remarquer M. Aumage, Robin
« se prépare à un affect sans en avoir les mots pour l’exprimer ». Il semble que
dans ce discours on peut déceler deux types de relations entre les mots et les
images.
Lorsque Robin « est » le présentateur, nous avons un amalgame image-mot,
où il emploie le code social du langage. Dans cette première relation, le mot a
une fonction symbolisante limitée, mais qui fait tout de même sens. Lorsqu’il
emploie des mots inventés, hors du code social, on dirait que les mots sont
signes des affects en relation avec le contenu de l’émission, mais qu’ils ne sont
pas élaborés. L’image n’a pas été transformée en mot-code social.
À aucun moment, il ne parle du contenu des émissions. De plus, il se prépare
à quelque chose qui n’arrive jamais. Il est dans l’attente, peut-être de la création
d’une famille; tous les gens autour du « tapis vert » forment en quelque sorte
une famille dans l’attente de la mère. Lorsqu’il arrête son monologue, on ne sait
pour quelle raison, Robin sourit aimablement, se laisse câliner par sa mère et
se prépare à s’en aller.
Nous convenons avec la mère de nous revoir pour tenter une psychothérapie
mère-enfant. Mais je suis tellement inquiète que j’ai besoin d’avoir l’avis de
quelqu’un d’autre. Je parle de Robin à un groupe de collègues avec qui je
travaille. L’une d’entre elles suggère de filmer les séances pour mieux
comprendre ce qui se passe. Cette proposition me soulage et en même temps
me pose un problème déontologique. Avons-nous le droit ? Sera-ce bien vécu
par Robin et sa mère ? Quel sera l’impact de cette intervention extérieure sur
le processus thérapeutique ? Après discussion, A.S. accepte de filmer le
prochain entretien. Nous nous posons tous la question de l’autisme. Pourtant,
son comportement affectueux avec sa mère, son joli sourire, son air gai, son bon
contact physique, sa gentille façon de dire bonjour en arrivant et au revoir en
partant ne collent pas avec ce diagnostic tragique.
Nous verrons que le fait d’être filmé va aider beaucoup Robin à sortir de son
enfermement. Il regardera son image « dans la boîte » avec ravissement. Ce
moyen va introduire de la distance entre lui et son discours stéréotypé, entre lui
et les images et produire un premier effet de défusionnement et de séparation.
Rappelons-nous ce que dit B. Cyrulnik (3), entre autres, sur l’enfant autiste : « Il
n’y a pas eu séparation d’avec l’autre et l’enfant reste mal outillé pour accéder
au langage ».
La séance suivante Robin revient avec sa mère. A.S. filme; c’est à partir de
cette prise de vue que je décris ce qui va suivre. Cette deuxième séance est
encore très inquiétante, mais il y aura tout de même plusieurs échanges de
paroles entre Robin et nous qui marquent une échappée vers une autre façon
d’être que cette attitude autocentrée qui peut faire penser à une sorte de bouffée
délirante.
À l’arrivée il semble à l’aise, il me montre fièrement son « chapeau ». Sa
mère essaie de lui faire dire que c’est une casquette, sans succès. Il marche dans
la pièce, s’approche des jouets sans entreprendre aucun jeu, il s’assied, il se
relève. Il me dit : « regardez très très dangereux » en montrant une petite balle.
Il me répond « oui » lorsque je répète : « c’est très dangereux ? » Puis il
commence son discours stéréotypé : « regardez regardez », quelques mots
inintelligibles, puis « regardez le jacky show ». Là il ne répond plus à mes
questions ni à celles de sa mère sur le jacky show. Il dit simplement, comme en
passant, « le biberon » lorsque sa mère lui demande (en le lui montrant) ce que
c’est, et reprend le fil de son discours.
Dans un instant le jacky show, le vire après, regardez, tu vois le club
Dorothée voulait pas erbiaille.
Puis il commence à faire l’inventaire de mes jouets en disant :
« biberon le paradidjeve, regardez, regardez, attention va si pas la vère»,
puis « regardez regardez le magazine le magazine salut, le jacky show de la
salut »
« T’en dis des choses, essaie de glisser la mère. J’interviens à mon tour, sans
succès : C’est des trucs de la télé que tu me racontes là. »
Regardez de l’eau, dit-il en regardant le biberon, allez elles sont là.
Je lui offre de chercher de l’eau, il acquiesce et me dit « doucement
doucement » lorsque je verse l’eau. « Merci », dit-il, avec un joli sourire. Puis
il reprend :
« Le milital déravré, le pin, le club Dorothée, regardez ça. »
Pendant tout ce temps, il est assis et tripote des objets, le regard vide. Sa
mère essaie encore de l’interrompre. Il essaie de lui répondre mais dans un
jargon totalement incompréhensible d’où il ressort que quelqu’un s’est fait mal
à l’école.
Là se produit un échange assez long entre Robin et sa maman à propos de
sa maîtresse et ensuite un échange avec moi à propos de photos dans sa classe.
Mais toujours avec des mots incompréhensibles. Il refuse tout ce que je lui
propose : dessiner, jouer avec les poupées, écrire au tableau, etc. Il découvre
ensuite des chiffres qui sont écrits sur une cible qu’il reconnaît en quelques
fractions de seconde. Puis il se replonge dans son discours pendant un quart
d’heure environ :
Attention voulez du lundi au vendredi de matin 8 h 55 Bethy Labent. À 8 h
50 le train de jolie petite fille qui va finir à 8 h 40 et après patisi lacra, sergi
Boudot, et après Ricky la Belle vie, 8 h 50, les Compagnons de l’aventure à 20
h40.
«A deuraivouire voici Nicky la femme à tout à l’heure ». Pendant ce temps
il est debout en se dandinant sans expression particulière.
Dans un instant chite la famille en dor, Patrick la pôle. Dans un instant Santa
Barbara. Dans un instant la roue de la fortune avec Christian Morin sonne bière
marave duro Disu à 20 h 50.
Son discours ne s’arrête plus avec nos questions. Je constate : « Il a tout ça
tellement dans la tête que ça l’empêche même de jouer. »
La mère approuve. Je commente : « Pourtant il sait très bien ce que sont les
choses, mais il ne les intègre pas. »
« Bravo, bravo le deveraligne 150, bravo. bravo. bien, égoti, Christian
Marin. Bonsoir télédedezan, la roue de la fortune, regardez dans le rond, c’est
là, regardez paradibo. » Son discours ne s’arrête plus.
Non. Non la roue de la fortune, dans un instant le journal de 13 heures, à tout
à l’heure. bonsoir.
Sa mère et moi faisons des tentatives pour lui parler. Il ne répond plus. Il
continue :
Le tapis vert avec le cœur le pique le trèfle, dondadidadidai, attention le
tapis vert.
À ce moment, je lui sors des cartes à jouer. Il s’y intéresse de manière très
inquiétante aussi : comme dans Rain Man, il sait à la seconde même quelle
valeur a la carte qu’il retourne. Les cartes sont très vieilles et il n’y a pas de
chiffres. Il faut donc compter le nombre de cœurs (ou piques !) dessinés. Ce qui
normalement devrait prendre au moins quelques secondes. N’oublions pas qu’il
a à peine quatre ans. Là aussi, il s’enfonce dans un jeu solitaire et répétitif qui
n’englobe toujours pas de partenaire. Jusqu’au moment où il s’approche d’A.S.
et lui donne une carte. Nouvelle amorce d’échange que je vois; sous forme de
don et surtout, pour la première fois, à son initiative. Sa mère le vit comme une
bénédiction. A.S. tout occupée à son film remercie sans faire très attention, avec
un tel naturel que Robin sent qu’il n’est plus enfermé dans son rôle. Il a un court
échange avec A.S. Il y en aura d’autres. Je ressens ce moment comme un
moment crucial, car il est un des premiers indices d’un changement capital.
A.S. est un peu étonnée de l’importance énorme que j’attache à cette
séquence. Elle n’a pas du tout perçu, comme moi, Robin en danger. Dans mon
esprit, c’est peut-être un psychotique qui sort de sa gangue. Pour elle c’est un
enfant un peu bizarre, mais qui joue en partie de sa bizarrerie. Il est probable que
la façon d’A.S. de ressentir Robin lui a permis cet échange (la suite va nous le
confirmer). Pour A.S., la séquence de cette séance qui lui a semblé la plus
importante a été lorsque j’ai cessé de proposer des activités dont il ne voulait
pas et que je me suis assise par terre pour faire et défaire des paquets, faire des
tas de cartes avec Robin. Je l’ai accompagné, j’ai laissé aller, au lieu de rester
crispée sur mon angoisse en voulant à toute force le tirer de la sienne.
Dans cette séance, on pouvait voir qu’à l’intérieur de cet enfermement
commençaient à se moduler trois niveaux de rapports à l’autre, donc trois
niveaux de langage :
- celui de la communication à l’autre, avec questions et réponses,
- celui de l’identification au présentateur,
- celui de la relation à un contenu éventuel des émissions pour lesquelles il
n’a pas les « mots pour le dire ». Après avoir appelé indifféremment tout le
monde « maman », il semble commencer à devenir capable de différencier sa
perception des différentes personnes présentes : sa mère, A.S. et moi-même.
Une semaine plus tard nous allons en consultation chez Mme Alice Doumic-Girard (4), pédopsychiatre, car je veux un avis plus autorisé que le mien.
J’avais annoncé au Dr Doumic que j’étais très inquiète du comportement
verbal de Robin. Je lui avais dit entre autres choses « Vous verrez, il ne répond
pratiquement à aucune question ». Phrase qu’elle a heureusement oubliée. Et
lorsque Robin est entré avec une petite voiture bien serrée dans sa main, elle lui
a demandé : « Bonjour, mon lapin, qu’est-ce que tu tiens dans ta main ? » La
réponse fuse, immédiatement : « Une Peugeot ». La mère et moi, ahuries, nous
nous regardons et nous disons : « C’est la première fois qu’il répond vraiment
à une question ! » Je constate encore une fois que ce que nous attendons d’un
enfant, ou ce que nous n’attendons pas, joue un rôle immense.
Le Dr Doumic est bien sûr frappée comme moi du discours si pathologique
qu’il a tenu aussi avec elle. Mais elle a noté une possibilité d’échange. Elle a
recommandé de continuer la thérapie le plus fréquemment possible, et d’essayer
de jouer à « faire semblant » beaucoup plus que de l’initier à des jeux pédagogiques et éducatifs comme tentait désespérément de faire sa mère. N’arrivant
pas à nouer de contact, elle cherchait à lui insuffler des savoir-faire plaqués.
Notamment une connaissance des cartes, des chiffres et des lettres incroyables
pour son âge, et très inquiétante à mon avis. Il savait lire, écrire et compter, mais
ne savait presque pas communiquer. Il fallait retrouver le jeu entre cette mère
et son petit, il fallait rendre son âge à Robin, lui ouvrir plus largement l’accès
au symbolique en même temps qu’à la réalité, Vaste programme... mais j’avais
pu voir que Robin pouvait ne pas basculer définitivement dans la psychose. On
pouvait lui permettre d’avoir accès à ses affects en lui donnant les mots pour se
les expliquer et donc les intégrer dans son espace psychique.
Pendant les séances suivantes les échanges de Robin avec nous se sont
précisés. D’abord à la faveur des jeux de cartes, puis grâce à des jeux de billes,
parfois avec les biberons. Avant que les contacts verbaux ne s’établissent
complètement, Robin a recherché des contacts affectueux avec moi, il se serrait
contre moi en jouant, on sentait la chaleur presque palpable de l’affection de ce
petit garçon. Avec A.S., Robin a commencé à répondre aux questions qu’elle
posait de sa voix tranquille et apaisante. Avec sa mère, il a joué avec beaucoup
de gaieté. Elle a arrêté progressivement de faire de « l’éducation » pour se
prendre au jeu des billes ou des cartes; ils ont échangé des paroles, des rires, des
câlins.
Une circonstance fortuite a renforcé le bienfait de la thérapie. Une chaîne
de télévision m’avait invitée à venir parler d’un de mes livres (5). Les responsables de l’émission m’avaient demandé si je pouvais venir avec un petit
patient. Après un premier réflexe de refus déontologique, j’ai pensé à Robin.
La mère et le père étaient tout à fait d’accord pour essayer de démythifier la
télévision aux yeux de Robin en lui faisant voir l’envers du décor et ce qui se
passe à la télévision, dans la réalité. C’était comme une « découverte d’un
symbolisme à l’envers ou de l’envers d’un symbole », ainsi que le dit Frédéric
François (6). Robin a été absolument fasciné, il a même commencé à poser des
questions et répondu à celles qu’on lui posait, ce qui confirme l’aspect thérapeutique de « décollement » commencé par le fait d’avoir été filmé.
Personne n’avait parlé avec lui du contenu des émissions qu’il regardait.
Personne ne lui avait fourni les mots pour les comprendre. Personne n’avait
expliqué à Robin les images qu’il voyait, de façon qu’il puisse les intégrer dans
sa vie psychique. Il ne pouvait tout seul transformer les affects parfois violents
provoqués par ces images en représentations intégrables. Personne n’avait relié
pour lui images, affects, pensées, mots, perceptions, ressentis. Des flots
d’images à côté de flots de mots... Les différents niveaux de sa vie psychique
n’avaient pas été distingués les uns des autres, comme si Robin vivait tout ce
qui se passait sur le même plan. Ce qui explique l’absence de mouvance et
l’impossibilité de passer d’un niveau psychique à un autre.
Aucun membre de sa famille investi par lui, et qui l’aurait investi, n’a joué
ce rôle « métabolisateur » de liens entre les mots, les images et tout ce qu’ils
impliquaient –« Au cours du travail de métabolisation, les interprétations de
l’entourage ont un rôle fondamental (7)».
Il est probable que c’est pour cela aussi qu’il mélangeait aux paroles du
présentateur des mots qu’il inventait, sans signification pour autrui. Des motscorpsétrangers, non intégrés au déroulement d’une vie d’échanges entre des
personnes. Les échanges infraverbaux et verbaux qu’il avait pu avoir dans sa
petite enfance, particulièrement avec sa tante, étaient trop épisodiques pour
soutenir suffisamment un apprentissage du langage de communication. Il y
avait par moments quelques bribes de communication, très vite interrompues
par le torrent de mots sans suite.
À la faveur de la thérapie mère-enfant, l’identification à des êtres humains
parlant, discutant, échangeant, a introduit une distance en même temps qu’une
relation, La thérapie a offert un « espace potentiel », comme l’a décrit Winnicott
(11), « espace qui à la fois unit et sépare », dans lequel on peut échanger avec
l’autre parce qu’on a pu s’en séparer, tout en restant relié. La fusion, toujours
accompagnée du rejet, est remplacée par le lien entre deux personnes distinctes.
Dans ce cadre, l’accès au symbolique est devenu possible :
- la manipulation d’objets, jusque-là vide et comme détachée du contexte
change complètement de caractère : la possibilité de substituer un objet à un
autre est apparue, grâce au jeu et au mot qui ont une fonction de « remplacement ». « Le rôle du signe est de prendre la place d’autre chose en l’évoquant
à titre de substitut » (1),
- le rôle actif du partenaire a été d’abord accepté puis demandé (9).
- Comme nous dit Bernard Golse (7), « les mises en scène » et les « mises en
sens » font inévitablement appel au détour par l’autre et nous rappellent
l’ancrage interactif des processus de symbolisation.
- le caractère fictif du jeu (10) a été reconnu, Robin a commencé à « faire
semblant » avec moi. La première « tarte aux prunes » en pâte à modeler,
« cuite » dans notre petite cuisinière en bois par Robin nous a comblées de joie,
sa maman et moi, environ un mois après la consultation chez Alice Doumic. Le
sourire qu’il nous adresse en arrivant à la séance qui suit celle des premiers jeux
réussis de « faire semblant » est inoubliable. Il illumine l’écran.
À partir de là, les progrès sont fulgurants. Robin pose des questions, répond
aux nôtres, échange avec autrui, choisit des jeux. Il retourne parfois à ses jeux
de cartes inquiétants, ou à son discours télé, mais de moins en moins souvent.
À l’école le changement est si spectaculaire que la maîtresse et la directrice
n’arrivent pas à y croire tout à fait : il joue avec les autres, participe aux activités,
il parle de façon compréhensible, il est gai et sociable, tout en gardant son intelligence exceptionnelle. Depuis la fin du traitement, il lui est arrivé encore de
régresser, de reprendre ses discours stéréotypés et de s’isoler, mais cela dure de
moins en moins longtemps et se produit de moins en moins souvent.
Chez lui, l’usage de la télévision a été réglementé. Robin joue et bavarde
avec ses parents, son père s’occupe beaucoup de lui, l’initie à des jeux, bricole
avec lui. Sa mère et lui chahutent, le père est au contraire plus calme.
Malgré mes principes, je n’ai jamais pu rencontrer celui-ci à l’époque de la
thérapie. Il n’a jamais consenti à venir. En revanche, nous nous étions parlé au
téléphone. J’avais son approbation pour mon travail avec Robin.
À la fin de la thérapie, il y a deux ans, il a téléphoné pour me remercier. Sa
culture méditerranéenne l’éloignait-il de l’idée qu’il puisse participer à une
prise en charge psychologique de son fils petit ? Etait-ce l’affaire de la mère ?
Peut-être voulait-il rester en dehors de toute « psychiatrisation » de son fils et
conserver le capital de confiance qu’il avait en lui ?
Pourquoi la maman de Robin a-t-elle eu tant de mal à devenir mère ? Elle
a bien expliqué que son travail primait sur tout, que même si elle avait voulu son
fils, elle ne pouvait le faire passer qu’après son travail. Elle pense qu’elle a
repris l’attitude de sa mère écrasée de travail avec six enfants et qui n’avait pas
réussi à l’investir, elle, suffisamment, ce dont elle a beaucoup souffert. Elle m’a
dit avoir constaté avec rage et impuissance qu’elle reproduisait avec son fils ce
qu’elle avait reproché à sa mère.
Robin a-t-il été psychotique ? Si oui, comment est-il possible qu’il se soit
« dépsychotisé » si vite ? La thérapie a duré, en effet, moins d’un an. Avait-il
construit des défenses hystériques puissantes contre son noyau psychotique,
ainsi que me l’ont suggéré des collègues de l’équipe des psychanalystes de
Budapest à qui j’avais montré la bande vidéo de Robin au cours d’une conférence ? Je ne sais pas répondre à ces questions avec certitude, mais j’essaierai
de formuler une hypothèse.
Provisoirement, Robin était devenu une « machine parlante », mais ce n’était
pas à cause de mauvais traitements ou de manque d’amour : il avait été aimé et
stimulé, de manière maladroite peut-être, mais pas ignoré. Il n’était pas dans le
cas de Joe, dont nous parle Bettelheim dans La forteresse vide (2), qui était une
« machine » qu’il fallait brancher pour qu’elle « marche » et qui s’était déshumanisé complètement.
Robin n’avait pas été introduit suffisamment dans un cycle d’échanges
paroliers, mais il avait bénéficié de beaucoup d’échanges affectueux dans sa
famille.
La sortie de cet « emmurement verbal » de Robin a dû se faire pour plusieurs
raisons.
Sa mère a pu l’investir enfin comme elle le souhaitait auparavant sans y
arriver. Elle est sortie de sa dépression, sa famille l’a beaucoup aidée et moi-même je l’ai soutenue tout au long de la thérapie. Je l’ai aidée de mon mieux à
se déculpabiliser. Elle a pu voir que c’était possible de réinsérer son fils dans
un échange de paroles et qu’elle avait tout en elle pour réussir. Sa créativité a
pu se donner libre cours, en même temps que son affection.
L’attitude du père de Robin a dû jouer beaucoup également. C’est un homme
qui a toujours eu confiance en son fils. Bien que très inquiet à l’origine, il était
sûr qu’il s’en sortirait. Il a développé avec lui des trésors de patience, de
présence affectueuse et d’optimisme.
Une double aide a été apportée par A.S. D’une part, son naturel à parler avec
Robin, à échanger avec lui a contribué à débloquer la situation. D’autre part, le
fait de filmer Robin, ainsi que nous l’avons vu, a permis d’introduire une
distance entre lui et son « cinéma » perpétuel. A.S. lui a montré son image dans
la caméra, ce qui l’a enchanté et surtout lui a permis de décoller différentes
formes de réalité les unes des autres. Il répétait avec exaltation :
« C’est moi là, c’est ma figure... »
Les conseils d’Alice Doumic et son attitude ont aussi été déterminants,
surtout pour moi. J’ai cessé d’être si inquiète. Elle a ouvert une porte pour
Robin, sa mère et moi.
La rencontre avec le présentateur de la 5, un « présentateur en vrai », a fait
découvrir à Robin l’envers du décor de cette télé mythique et a continué le
processus entamé par le fait de le filmer.
La thérapie mère-enfant, enfin, s’est déroulée à un moment fécond pour la
mère et pour l’enfant. La mère a vu que A.S. et moi nous intéressions vraiment
à Robin, et à elle. Cela l’a renarcissisée, ce qui naturellement était capital pour
l’établissement d’échanges avec son fils.
Grâce à tout cela Robin a pu accéder à la communication verbale, à
l’échange et à la possibilité de symboliser. D’ailleurs il ne demandait qu’à sortir
de sa gangue. Il reste maintenant un enfant supérieurement intelligent,
considéré comme un peu original à l’école, mais très attachant. Il va bien.
Il a eu récemment un petit frère. Robin et ses parents sont venus me le
présenter. C’est ainsi que j’ai vu le père pour la première fois. C’était comme
un miracle de les voir tous les quatre heureux.
Ils communiquaient aussi bien verbalement que par une tendresse presque
palpable.
Je voudrais remercier le Dr Monique Aumage, le Pr Frédéric François et
Mme Astrid van der Straten pour leur aide précieuse dans l’élaboration de cet
article. Je voudrais signaler qu’Astrid van der Straten a publié une étude sur le
cas de Robin, du point de vue linguistique, sous le titre Un enfant troublant aux
éditions de l’Harmattan, 1991.
·
(1). BENVÉNISTE E. (1974). Séméiologie de la langue – Problèmes de linguistique
générale II. Gallimard, p. 51.
·
(2). BETTELHEIM B. (1978). La forteresse vide. Gallimard.
·
(3). CYRULNIK B. (mars 1994). Entretien, in Synapse, p. 17 à 28.
·
(4). DOUMIC-GIRARD A. (1975 – en collaboration). Psychothérapie du premier âge.
PUF.
·
(5). FRÉDÉRIC H. et MALINSKY M. (1979). Martin, un enfant, battait sa mère. Éd.
J.P. Delarge.
·
(6). FRANÇOIS F. (1984). Les conduites linguistiques chez le jeune enfant. PUF.
·
(7). GOLSE B. (1993). La représentance dans la clinique psychanalytique de l’enfant,
in Dire, entre corps et langage. Masson.
·
(8). KLEIN M. (1987). Essais de psychanalyse. Payot.
·
(9). MUSATTI T. (1983). Échanges dans une situation de jeux de faire semblant, in Les
bébés entre eux. PUF.
·
(10). VYGOTSKY L.S. (1967). Play and its role in the mental development of the child,
Soviet Psychologv.
·
(11). WINNICOTT D.W. (1971). Jeu et Réalité. Gallimard.
WINNICOTT D.W. (1967). Localisation de l’expérience culturelle, Int. Journal of
Psychanalysis, 48 III.