2001
Imaginaire & Inconscient
Réponse à l’article d’Hélène Brunschwig « Mot et image. L’enfant-télé »
Edmond Ortigues
7 Place Jussieu 75005 Paris
Chère Madame,
J’ai lu avec admiration votre article sur Robin, l’enfant-télé, et je ne vois
rien à ajouter à la façon dont vous rendez compte de son cas. Cependant, puisque
vous sollicitez un avis, je proposerai quelques réflexions sur les enseignements
que l’on petit tirer de ce cas.
L’histoire de Robin nous offre l’exemple d’un rituel extatique et de sa genèse
« quasi expérimentale ». D’où la question : qu’est-ce qui différencie l’extase
d’avec la perception d’autrui dans le dialogue ?
Comme vous le notez très bien, Robin n’est pas psychotique, et bien qu’entre
un et deux ans, il ait été « imbibé » par des visions et des voix, il n’est pas vraiment
halluciné. Il est plutôt sujet à des états de ravissement, associés à des incantations verbales qui le rendent momentanément inaccessible aux questions ou
aux attentes de l’entourage, de la même façon que nous pourrions imaginer
Thérèse d’Avila ravie en extase par le chant d’un hymne en latin dont elle n’a
même pas besoin de comprendre en détail les paroles sacrées. Tel est le problème
« anthropologique » sur lequel j’ai envie de réfléchir à partir du cas de Robin.
La première question à nous poser serait, me semble-t-il, la suivante : d’où
vient que la télé n’ait pas été un leurre parfait ? Pour remplacer la mère absente,
Robin a eu deux sortes de compagnie : la compagnie de la grand-mère ou de la
tante maternelle et la compagnie de la télévision. D’où vient que ces deux sortes
de compagnie n’aient pas produit le même effet ? Qu’est-ce qui a pu faire la
différence entre une personne et une machine à un âge ou l’enfant ne peut guère
« concevoir » cette différence ? Cette différence ne peut être cherchée dans les
« concepts », mais dans le mode de perception. Alors qu’est-ce qui a pu faire
la différence entre la perception d’autrui (mère, grand-mère ou tante) et la
perception d’un robot (la maman-machine)? Ou pour reprendre les mots du
président Schreber, qu’est-ce qui va distinguer une personne vivante d’un
fantoche ?
À cette question, votre texte suggère deux sortes de réponse entre lesquelles
il va falloir choisir.
Première hypothèse: la différence résiderait dans ce qui est perçu.
Vous suggérez cette hypothèse lorsque vous distinguez l’image et le mot,
et surtout lorsque vous distinguez « le présentateur » et « le contenu » des
émissions. Cependant, bien que vous formuliez ces distinctions vous n’en faites
pas un principe d’explication; vous admettez, semble-t-il, qu’elles ont besoin
elles-mêmes d’être expliquées, et cela pour deux raisons :
- nous ne pouvons présupposer d’avance « ce qui est perçu » puisque c’est
précisément cela qu’il s’agit de savoir et d’expliquer.
- c’est nous qui faisons la différence entre le présentateur et le contenu, alors
que l’enfant, comme vous le montrez, ne la fait pas. Or, ce dernier point va
justifier votre seconde hypothèse, qui me paraît la bonne, l’admirablement
bonne.
Deuxième hypothèse: la différence réside dans la genèse d’une attente qui
donnera valeur signifiante à ce qui est perçu.
Vous résumez l’essentiel en deux phrases : « À aucun moment, Robin ne
parle du contenu des émissions. De plus, il se prépare à quelque chose qui n’arrive
jamais ». En effet, pour Robin, les émissions n’ont pas d’autres contenu que
l’annonce d’une attente : « À 20 h 50, la roue de la fortune, bravo, bravo... dans
un instant le Jacky show... etc. ». L’enfant fait écho à la voix du présentateur.
Le présentateur est cette voix. Nous n’avons aucune raison de supposer que
l’enfant s’intéresse à la personne réelle, distincte de cette voix, comme si
d’emblée le problème de la perception d’autrui était résolu; bien au contraire,
vous prendrez soin plus tard de démystifier la voix en invitant Robin à passer
avec vous derrière l’écran, dans les coulisses de la télé. Or, cette voix est tout
entière une annonciation. Ce que cette annonciation fait attendre n’arrivera
jamais, puisque ce qu’elle fait attendre c’est justement une personne qui reconnaisse Robin comme son fils et lui donne par-là le pouvoir de la reconnaître
comme sa mère. Or, c’est précisément cela que la télévision ne peut pas faire.
Dirons-nous que la voix « fait semblant » ? Certainement pas, comme vous le
montrez.
Alors, que se passe-t-il lorsque l’enfant fait écho à la voix et s’identifie à
elle ? Vous dites : « Robin éprouve une exaltation très forte à parler ainsi, mêlée
à une immense angoisse... son pouvoir de concentration est extraordinaire. Il
colle à son discours sans aucune distance. C’est sa façon de maîtriser de façon
absolue sa propre réalité. » Je vous propose de corriger cette dernière phrase
en disant : « C’est sa façon de s’irréaliser dans cette voix, d’être ravi par elle,
d’entrer dans un raptus, un ravissement qui est absolue jouissance et suprême
angoisse », ou, comme dirait saint Jean de la Croix : Todo y Na da.
Voilà ce qu’il nous faut expliquer. Cela comporte deux questions :
- pourquoi y a-t-il ravissement dans l’irréel ?
- en quoi ce ravissement se distingue-t-il d’une véritable perception d’autrui ?
Pour répondre à la première question, il faut rappeler que le sentiment de
réalité ou d’existence n’est pas donné dans la perception. Sur ce point, les philosophes et les biologistes sont d’accord. Le sentiment de réalité ou d’existence
s’actualise dans le succès d’une anticipation, comme lorsqu’un mouvement du
corps atteint son but. Berthoz dit très bien : « Le cerveau est un organe d’anticipation. » La perception en tant que telle ne suffit pas à donner le sentiment
de réalité; la perception en elle-même est phénoménologique, elle livre un
phénomène, une apparence, une apparition de figures et de couleurs. Si nous
avons le sentiment que cette apparition est celle d’une réalité, c’est que nous
pouvons diriger vers elle le mouvement de notre corps (le regard, le geste) de
façon à situer réellement cette chose et nous-mêmes dans la cohérence d’un
champ d’action. Autrement dit, notre conscience de l’existence n’est pas entièrement passive; la réalité vivante est la réalisation d’une cohérence pratique
de notre action dans le monde ambiant. Ou, comme dit un autre biologiste, A.
Damasio, c’est l’émotion corporelle qui éveille l’intelligence, les valeurs
précèdent la connaissance, l’existence pour nous n’est pas neutre, hygiénique,
elle est éprouvée dans un senti, un embarquement dans la vie.
C’est pourquoi l’enfant devant la télévision privilégie la fonction dynamique
des stimuli sonores et visuels, il est sollicité par leur valeur d’anticipation, par
le signal qui fait attendre une présence humaine pleinement réelle, ce qui, à la
télévision, n’arrivera jamais. Ce qui se produit, c’est seulement le rituel d’une
attente absolue qui s’irréalise dans l’extase, hors du monde. Le ravissement est
une relation sans converse : la relation à l’autre ne sera pas payée de retour, elle
est sans retour possible, elle se referme sur son étrangeté. Je reviendrai plus
loin sur ce point.
Vous insistez justement sur le fait que l’identification de Robin à la voix est
« sans distance ». Deux personnes ne peuvent « réellement » se distinguer l’une
de l’autre que par référence à un objet ou par la médiation d’un quelque chose
désignable « en troisième personne » comme étant ceci ou cela au sein d’un
univers commun. C’est ce que le langage illustre par la conjugaison des verbes
où la catégorie de l’objet dite improprement 3e personne et qui est complémentaire de la catégorie des personnes (1er, et 2e ). La personne n’est pas
directement désignable comme une chose, elle se donne à reconnaître avec une
certaine « distance » dans un circuit d’échange et de communication.
D’où vient que Robin ne peut avoir de relation distancée à la voix annonciatrice ? Cela tient d’abord au fait que l’écran de télévision n’a que deux
dimensions, il lui manque la troisième, celle où l’activité motrice de l’enfant
pourrait s’exercer pour « entrer » en contact avec l’autre; en outre, ce qui manque
à cet espace plat, c’est la possibilité pour Robin d’introduire la médiation d’un
objet en donnant quelque chose, comme il le fera précisément lorsque, s’approchant de A.S. Il lui donnera une carte. D’où vient la position privilégiée de A.S. ?
C’est, comme vous le dites, qu’elle n’attendait rien de lui et qu’elle offrait « tout
naturellement » sa présence, alors que les éducatrices attendaient quelque chose
de Robin et donc répétaient inconsciemment l’injonction de la voix télévisuelle,
imposant l’attente illusoire, l’attente de la « petite balle » du jackpot tournoyant
sur « la roue de la fortune ». Quand Robin donne une carte, il se prépare à pouvoir
donner spontanément plus tard une réponse à la question du docteur Doumic.
Et, à propos du « faire semblant », vous évoquez à juste titre « l’espace potentiel »
de Winnicott, un espace qui s’ouvre au jeu des possibles, alors que l’extase était
une irréalisation de soi dans la voix pure et sans substance.
Nous pouvons conclure de tout cela qu’il y a deux façons très différentes
de faire référence à l’image et à l’imaginaire.
Dans le cas de Robin, la relation extatique à l’autre est une relation sans
converse, donc une relation logiquement irréalisable (puisqu’une relation réelle
a nécessairement une converse), et paradoxalement, cet irréalisable est ressenti
suprêmement réel, se suffisant à lui-même. Dans ce cas, l’effet de fascination
a le caractère d’un réalisme imaginaire, d’une imagination pétrifiée, figée dans
son incantation verbale.
En revanche, dans le cas du « faire semblant », nous avons affaire à un imaginaire créatif, ludique, ouvert sur des possibilités vivantes, parce qu’ici
l’imaginaire est reconnu comme tel, au lieu d’être pris pour ce qu’il n’est pas,
à savoir pour une réalité se suffisant à elle-même, comme c’était le cas dans la
fascination de l’extase.
Lacan a toujours eu tendance à confondre l’imaginaire avec son contraire :
le réalisme imaginaire, comme si « l’image » était vouée à l’erreur de Narcisse
alors que le mot, sous prétexte qu’il est « symbolique », serait dispensé de
produire, lui aussi, des effets de fascination. Il y aurait beaucoup à dire sur ce
point, car rien n’empêche une image d’être symbolique ou un mot de produire
des réifications illusoires.