2001
Imaginaire & Inconscient
Icônes de la candeur et de la décadence de l’enfant
Claude Louis-Combet
20, rue Chopard 25000 Besançon
L’enfance vit dans la mémoire de l’homme. Elle
rappelle son existence sous la forme de quelques images bien
fixées dans leur configuration dramatique, à la façon des icônes.
Lorsqu’il interroge celles-ci, sur leur origine et leur signification,
l’auteur éprouve le sentiment irrésistible qu’elles anticipaient
sur son histoire. Il croit sérieusement que ces images arrêtées
qui dominent son passé indiquaient, au moment où elles se sont
constituées, la direction qu’allait prendre par la suite son application à devenir ce qu’il était. En ce sens, une vie d’homme serait
l’effectuation de quelques intuitions d’enfance, symboliquement
figurées dans quelques icônes incorruptibles.Mots-clés :
Imagination, Mémoire, Existence, Culpabilité, Création.
Childhood lies in the memory of men. It remembers
its own existence in the form of a few images tied to their dramatic
scenario, like icons. When the author questions their origin and
meaning, he irrepressibly feels that they anticipate his own story.
He seriously believes that these fixed images, which dominate his
past, showed him the way he would then follow as to become
later what he is now. In this respect, a man’s life would be the
result of a few insights inherited from childhood, symbolically
pictured within a few incorruptible icons.Keywords :
Imagination, Memory, Existence, Guiltiness, Creation.
Avec un peu d’effort de mémoire, il est probable qu’une quantité extravagante d’images, issues d’enfance ou en rapport avec elle, se présenterait à
l’esprit. J’entends image comme une expression de l’activité psychique qui
donne forme aux impressions sensibles et les achemine au seuil de l’idée, en une
représentation mentale toute chargée d’adhérences concrètes, dont il reste à
déchiffrer le sens; comme un précipité chimique du temps, cristallisé en sensations et perceptions multiples, intenses, inépuisablement riches, et occupant
dans la mémoire un pôle de prédilection, en sorte que, dans le flux incessant des
souvenirs qui autorise le déploiement de la vie individuelle, l’image de choix,
chaque fois qu’elle revient, chaque fois qu’elle est rappelée à la conscience,
laisse entrevoir la profondeur de l’identité, la fidélité du destin aux signes qui
l’annonçaient. Ce qui étonne, ce qui ravit le cœur quand il abonde en cette
pensée et s’y fixe, c’est le poids de sensation demeuré latent et vivant en cette
concrétion de mémoire, dite image-souvenir, alors que le corps, aujourd’hui à
des années-lumière de son propre vécu d’enfant, n’a plus aucune chance, hors
celle de l’hystérie, d’être sensiblement affecté. Les quelques images majeures
qui illuminent, sans la nier, sans la déchirer, la ténèbre de l’existence en quête
de sa signification, restituent et exaltent, comme si le temps n’avait pas eu lieu,
comme si l’histoire n’avait pas signé la déperdition de l’être, l’épaisseur toute
vive des sensations qui occupait, à l’origine, la plénitude de l’instant. De ce qui
compte, de ce qui demeure à présent de cette enfance-là, trois ou quatre images
subsistent, persistantes de n’avoir cessé d’éclairer de leur sens jusqu’au non-sens même. On croirait presque à une vocation spirituelle d’une mémoire aussi
grave – affirmation loin d’être fausse ou inepte –, pour peu que l’on reconnaisse
seulement que le spirituel se tient attaché à ce qui est révolu, et qu’il n’existe
que par là. On a alors une bonne raison de s’enthousiasmer devant cette
évidence épiphanique : d’un moment achevé de spiritualité, tout entier contenu
dans ses racines sensibles, sensorielles et sensuelles.
Pour donner une juste indication de la nature et de la valeur de telles images,
le terme d’icône convient particulièrement bien – à condition de faire table rase
de la récupération métaphorique de ce mot par l’informatique, et de n’avoir en
vue que les figures de l’art religieux byzantin et chrétien-orthodoxe. Alors, dans
le recueillement de la mémoire, très proche des moments contemplatifs d’une
âme réellement religieuse et pieuse, de très anciennes émotions, rappelées du
cœur obscur de l’enfance, prennent forme arrêtée et hiératique, toujours la
même, et par là familière et rassurante et immédiatement reconnue, en sorte que
tout porte à s’y retrouver – et c’est, dans l’instant, une expérience très forte de
conjonction avec soi-même et de substantielle identification. Il en va de très
semblable façon pour celui que la foi éclaire et qui retrouve dans les icônes
dressées au-dessus de ses prières les saints personnages, fixés dans leurs formes
immuables, et les mêmes scènes, et les mêmes couleurs, et les mêmes partages
d’ombre et de lumière. Le fidèle est aussitôt immergé non pas dans un spectacle
hors de lui-même, mais dans les hantises retenues de sa propre intériorité. C’est
pourquoi on ne saurait traiter les icônes comme des tableaux, à distance. Elles
sont plutôt de ces choses familières qui entrent dans le déroulement des liturgies
intimes et qui, avec le temps, s’alourdissent de tous les chuchotements, soupirs,
larmes, mouvements du cœur qui se sont portés vers elles depuis les commencements de la prière.
Il faut comprendre que, dans le renoncement à l’adoration en quoi consiste,
pour l’essentiel, l’éthique de l’âge adulte, les quelques souvenirs d’enfance qui
ont valeur d’icônes et qui semblent veiller au fond de la conscience de soi – pour
l’empêcher d’être satisfaite – sont à peu près tout ce qui demeure pour
témoigner d’un ordre d’expériences fondamentales, aussi significatives que
révolues : expériences qui semblent n’avoir été vécues que pour inscrire à
jamais les signes décisifs, encore qu’obscurs, du destin personnel.
Qu’on en juge : à huit ans, à dix ans, le garçon couchait sur une vraie
paillasse de maïs insérée dans le châssis d’un étroit lit de fer. À sa gauche se
dressait le mur de la chambre, recouvert d’un lambeau de tapisserie en papier
peint, représentant des petits chevaux sauvages lancés au galop dans un paysage
champêtre. À sa droite s’allongeait le lit où dormait la femme qui gouvernait
l’existence et dispensait l’abondance des mythes, autrement dit la vieille mère,
autrement dit la grand-mère maternelle, druidesse et prophétesse. Entre les deux
lits se tenait l’ange gardien du garçon.
L’enfant, qui avait récité sa prière du soir avait revêtu sa chemise de nuit,
laquelle n’était pas autre chose que ce que l’on appelait, dans la maison, une
chemise d’homme, blanche, en toile épaisse, à longues manches serrées au
poignet. Cette chemise le couvrait jusqu’aux tibias. L’homme qui l’avait portée
jadis avait large carrure : ses épaules tombaient jusqu’au milieu des bras de
l’enfant. Aussi, celui-ci, très humblement paré pour la nuit, le sommeil et les
songes, avait-il l’impression de s’enfoncer dans une vastitude d’étoffe qui
rendait son corps plus chétif et plus seul et lui faisait sentir intuitivement à quel
point le continent de la virilité était inabordable et hors de mesure.
La droite était le côté de l’ange. L’enfant pouvait sentir, mêlée à sa main, la
main de ce mystique compagnon auquel il se plaisait à parler, presque sans
parole, dans un silence plein de souffle et de rêverie. S’il parvenait à s’endormir
sur le côté droit, son sommeil serait tranquille et pur, ses rêves dérouleraient leur
procession dans une blancheur bienheureuse, confondue au réveil avec celle de
l’aube. Le mot de pureté, chargé d’un sens encore tout mystérieux mais
évocateur d’un trésor d’être qu’il convenait de garder à tout prix, s’imposait,
dans la jeunesse de la conscience de soi, pour dire, globalement, cette portion
réservée et savourée de plénitude, parce qu’un ange vous tenait la main et ne
vous aurait jamais lâché. Cependant une telle sécurité dans l’équilibre de toutes
les affections ne manquait jamais d’avouer sa précarité, sa fragilité, son
émouvante difficulté à résister au pouvoir de fascination qu’exerçait le mur de
gauche sur l’esprit et les sens de l’enfant.
Car c’était – images intenses – la horde des coursiers, naseaux fumants,
poitrails gonflés, queues ardentes, qui cavalait sur la cloison : obsédant silence
dans le silence même de la nuit. Quand il se tournait de ce côté, l’enfant était
happé par un vertige de désir, hors de toute détermination ou dénomination –
pure puissance d’appétit pour l’heure encore sans objet. Il n’avait pas plus de
huit ou neuf ans. Sa chair était toute vierge et abondait en une tendresse sans
malice. Il ne savait pas ce que désirer pouvait être et pouvait faire de lui, et
cependant, il désirait – éprouvant à la fois exaltation et angoisse à sentir, en lui-même, une infinité indéfinie de possibles sur le point de se déchaîner –, comme
si sa place était déjà inscrite dans le sillage de la horde, comme si sa destinée
de pécheur sans recours était déjà signifiée dans ce monde de figures symboliques dont le charme incantatoire, contre toutes les résolutions de la bonne
volonté, s’avérait irrésistible. C’était alors, couché sur le côté gauche, quand le
sommeil s’emparait de lui, que la suite des cauchemars le roulait dans les
abysses : figures tronquées, amputées, pantelantes et menaçantes, voleurs,
assassins, revenants, pythonisses en moignons...
Ainsi la nuit exerçait-elle sa fonction de révélation. Allongé dans son lit
comme dans une barque sans rame ni gouvernail, à la façon des Énervés de
Jumièges, dont la figuration par Luminais l’enchanterait bientôt et durablement,
le garçon subissait l’épreuve de la passivité. Il ne dépendait pas de lui de tenir
sa main dans la main de l’ange ni de s’accorder aux images démoniaques de la
tapisserie. Le conflit du bien et du mal le traversait. Il osait à peine bouger. À
peine parler. Une fois récitée sa prière, il n’avait plus de mots. Toutefois, il lui
arrivait de souhaiter que la nuit fût plus longue, peut-être même qu’elle ne cessât
point. La ténèbre était son élément spirituel. Les pires horreurs, parce qu’elles
tenaient leur essence de la nuit qui les enfantait, étaient conformes à son cœur.
Il se reconnaissait dans leur miroir.
À peu de temps de là, vers onze ou douze ans, une véritable icône de fin
d’enfance s’est constituée sur le même fond de tourment spirituel, comme un
précipité, au sens chimique du terme, de toutes les expériences de perte et de
délaissement, préparatoires à l’évidence sidérante et écrasante de la déréliction :
expulsion hors de la sphère du divin et privation de tout sens définitif à toute
tentation ou nécessité d’exister. À douze ans, le garçon est totalement immergé
dans un paysage de marais. Il le parcourt et s’y enfonce comme en lui-même,
par-delà toute distinction d’intériorité et d’extériorité, découvrant dans la terre
gorgée d’eau, dans la flore et la faune de ces zones d’indistinction naturelle, un
modèle métaphysique de la décomposition dans laquelle son âme aux
adhérences encore enfantines, est soumise, extatiquement et douloureusement.
De l’aube au crépuscule, il erre dans les prairies spongieuses, entre les étangs
piqués de joncs et de roseaux. La boue, avec ses hantises d’enlisement, est
devenue son élément de prédilection, et la contemplation des eaux mortes le seul
spectacle auquel il s’adonne sans lassitude, en un émerveillement du cœur que
le sentiment de la faute n’a pas encore ruiné. Et alors, la solitude pour suprême
ressource, presque paradisiaque – encore qu’infernale, plutôt. Car enfin, que fait-il de ces immenses moments d’absence, aux réalités et compagnies humaines,
sinon matière de péché, rêverie sensuelle, quête désespérante d’un plaisir de
chair fugace et accablant ? L’enfant, tout pétri de foi chrétienne, est bien
conscient de ce que le marécage qu’il apprend à connaître ne peut être que
limitrophe de l’enfer qu’il ne connaît pas encore mais auquel il est prédestiné.
Sur l’icône, on peut voir le dessin d’un enfant en culotte courte comme on
les portait alors. On le voit accroupi, de dos, on ne peut imaginer son visage, et
occupé à scruter un point, d’une intensité fabuleuse, fixé dans un rideau de
roseaux qui borde un étang. On ne sait ce que sont, ce que font, ses mains,
actives ou passives, cachées dans son vêtement, mais éclatant à la face de Dieu.
On voit seulement, en observant attentivement les plages d’ombre et de lumière
qui composent tout le paysage servant de fond à l’icône, que le garçon est
totalement fasciné par un serpent – une vipère, lovée entre les hautes tiges,
dardant à son adresse son sifflement et sa langue fourchue. Est-ce à cette
créature, réminiscence du vieil Eden, que cet enfant pourri d’enfance se prépare
à faire offrande de sa semence – jeune semence incompréhensible, scandaleuse,
désastreuse ? L’image ne conclut pas. Elle laisse la scène en suspens sur cette
complicité mortelle qui lie une âme encore toute fraîche à l’animal de tous les
mensonges et de toutes les faillites.
On voudrait croire que cette icône est construite de toutes pièces à des fins
apologétiques, au risque de forcer la note symbolique. Il n’en est rien. Elle
figure très fidèlement un moment précis de l’histoire, sans aucune invention ni
extravagance. Son caractère hautement significatif tient seulement au fait
qu’elle se trouve détachée de la continuité des jours et qu’elle surgit, à présent,
comme un bloc erratique à partir duquel il serait possible de reconstituer une
légende géologique : car on comprend bien que ce moment parfaitement pur
(dans son impureté flagrante) et extraordinairement intense ne tire vraiment sa
force de révélation que d’avoir été longuement préparé et mûri dans l’obscurité
d’une aventure spirituelle sans témoin ni témoignage. Alors il ne reste à peu près
plus que cela – cette image dépareillée.
On se demande toutefois : comment a-t-elle prévalu sur tant d’autres
possibles ? Qu’est-ce qui lui a permis de résister au processus d’amnésie mis
en route, lui-même, dès le temps où le souvenir se constituait – en sorte que la
conscience de soi tendait à s’effacer, à se nier, aussitôt qu’elle s’affirmait ? Ce
garçon, aux prises avec la séduction d’un serpent, et se compromettant dans une
activité sexuelle inavouable, paraît tout droit sorti d’une marge de bible
apocryphe – comme s’il effectuait, dans l’instant, une part de destin inscrite en
lui de toute éternité.
Si l’on n’admet pas cette interprétation, aussi peu canonique que possible,
il faut revenir à la réalité de la scène et retrouver toute la richesse des sensations
dont elle concentrait, en son foyer, la densité mémorable. L’odeur des eaux
mortes jetait dans la chair de l’enfant un trouble tout-puissant. La solitude
palpable du lieu et du moment provoquait la solitude du désir et de son accomplissement. Le silence hors de portée de tous les humains, traversé seulement
de cris d’oiseaux et de vrombissements d’insectes et soudain rempli de l’infime
sifflement du reptile, faisait danser le cœur comme au seuil d’un cérémonial de
mystère. Les bruissements de l’ombre dans la lumière et de la lumière dans tous
les étages de la végétation, ouvraient les organes réceptifs, disséminés partout
dans le corps, à la sensation même de l’infini. Et il résultait de cet accord total
des sens et du monde la certitude que cet instant, tout en fête et en danger, en
exaltation de désir et cataclysme d’âme, touchait à une perfection qui forcerait
à jamais les bornes de la mémoire. Ainsi s’effectuait la mutation du psychique
en esthétique. Les choses un peu vulgaires, un peu compactes, qui ont trait au
lien de l’âme avec le corps accédaient, par la magie des opérations sensorielles,
à une véritable transfiguration, à une transvaluation dans la beauté du monde :
beauté au demeurant fort dramatique puisque l’enfant qui en était frappé ne
pouvait que mourir, en son fond.
L’icône de l’enfant au serpent, après celle de l’enfant au coucher, en appelle
pour finir une troisième : ce sera celle de l’enfant au confluent. Chronologiquement, elle englobe les deux premières. Elle remonte beaucoup plus loin dans
le passé. Elle pourrait se confondre avec les origines. Elle associe tout le devenir
de l’âme enfantine en ses multiples champs – affectif, esthétique, métaphysique
– avec la permanence, transcendante et définitive, d’un paysage, ayant
puissance et fonction de mythe naturel. Aucune image de l’enfance, sauvée,
préservée, de toute vulgarité anecdotique, ne surplombe mieux le temps que
celle-là et n’impose davantage sa capacité à transformer le réel en symbole.
Le mariage du fleuve Rhône et de sa rivière Saône ne s’entendait pas, dans
le développement de la sensibilité poétique de l’enfant, comme une banale
métaphore. Le garçon, bien avant l’âge de la lecture et des enquêtes savantes,
portait en lui-même, comme une ouverture de l’esprit autant que de la chair, le
sens aigu de l’hiérogamie. Il éprouvait la réalité des éléments comme un jeu et
un équilibre des puissances. Fleuve et rivière n’étaient pas de simples données
géographiques. Ils incarnaient des principes vitaux qui étaient aussi des orientations dynamiques de l’existence. Il y avait le côté Rhône et le côté Saône, deux
mondes qui n’en formeraient qu’un, une fois toute la ville traversée – et une
atmosphère de Rhône et une atmosphère de Saône – en rapport avec la couleur
des eaux, la lenteur ou la fougue du courant, la largeur du lit. Masculin et
féminin se hâtaient, chacun à sa manière, mais immanquablement, à la
rencontre, à la conjonction, à la fusion d’étreinte et d’embrassade pour ne
former bientôt qu’une seule coulée, la même et inépuisable pulsion de violence
régulée, de force souveraine.
Autant la contemplation des eaux mortes, figurée dans l’icône au serpent,
ouvrait au sentiment de la faute et à la mélancolie, autant la familiarité avec les
eaux courantes et la pensée de leur confluent généraient un sentiment supérieur
de confiance dans l’accomplissement de soi. Quelque chose s’inscrivait dans les
sens bien avant de prendre forme d’idée. La répétition incessante des mêmes
impressions dans une longueur de temps qui pouvait passer pour infinie disposait
l’âme à intérioriser la nécessité de l’intégration du féminin dans l’obscur projet
d’une existence d’homme, chez un être qui ne pouvait s’approcher de son identité
qu’au travers d’une manière de création artistique, poétique. L’expression –
libération, du moins soulagement, de tensions intérieures immémoriales – avait
affaire, essentiellement avec le féminin, avec la femme et sa féminité, autrement
dit avec le désir, avec le sexe et l’amour. Ces intuitions étaient extrêmement
obscures, mais elles trouvaient appui et peut-être origine dans ce schéma
dynamique matériel constitué par la convergence des grandes eaux fluviales.
L’enfant était encore loin de lire Platon – son Phèdre et son Banquet. Mais
lorsque le moment serait venu de cette initiation, le jeune homme, porteur
nostalgique de son enfance, recevrait le message philosophique comme la
confirmation esthétique et logique d’une vérité lumineuse connue depuis
toujours et, à présent, remontant jusqu’au seuil d’intellection en une joyeuse
évidence de révélation : que de la communion androgyne du Roy et de son âmesœur naît toute la nécessité de l’œuvre.
À chaque icône sa leçon, non comme une succession de révélations personnelles, mais plutôt comme une simultanéité d’expériences chargées de secrets
et porteuses d’un sens occulte que la personne, en son lent développement,
mettrait longtemps à élucider. L’icône de l’enfant au coucher dirait le partage du
cœur entre grâce et péché, entre attachement à l’innocence et désir du désir.
L’icône de l’enfant au serpent fixerait, avec le relief d’un spectacle mis en scène
en pleine nature, le point de fascination extrême où la satisfaction de la pulsion
s’offre le luxe de la mort pour vis-à-vis, plutôt que la bonne conscience dans le
renoncement. Enfin, l’icône de l’enfant au confluent énonce un mystère englobé
dans la profondeur sensorielle de cet âge, tel qu’il aurait pu appartenir au corpus
de vérités des religions archaïques : que les éléments constitutifs du cosmos sont
les mêmes que ceux qui entrent dans la nature de l’âme; et que l’application à
créer de la parole et de la beauté n’est rien de plus que le plus grand effort pour
donner sens et figure à cette parenté antérieure à l’histoire et à l’identité.
L’homme n’en a jamais fini avec son enfance. Même l’oubli qu’il cultive
assidûment ne l’en délivre pas. Des images l’ont éternisée essentiellement
comme rupture, déchirure, perte, abandon, exil. L’assurance de l’innocence qui
a pu régner dans les commencements ne se laisse concevoir qu’à travers la
nostalgie, dans le sillage de la chute. Le souvenir de scènes de plénitude, dans
la contemplation de la nature surtout, est toujours mêlé d’un amer sentiment de
jouissance interdite et de cette honte radicale d’exister tel, qui a traversé le
temps et miné dangereusement l’édification de la personnalité. Même le souffle
quelque peu dionysiaque qui brassait les émotions à la perspective d’un
confluent en réalité inatteignable, impossédable, n’entraînait la rêverie sur la
femme et la féminité que pour pousser le désir de création à l’incandescence du
péché. Loin d’avoir été un âge d’or, antérieur à l’histoire, l’enfance fut une chute
continue dans le temps, une extatique déperdition des attaches, des fondements
et des assurances. Toutes les icônes subsistantes disent le conflit, la rupture, la
calamité de la différence, la nostalgie de l’impossible unité.
Icônes sont les images de prédilection, arrêtées dans leur forme, fixées dans
leur signification, mais inépuisables dans leur pouvoir de capter l’attention et
de féconder la parole latente qui se prépare au texte. Elles sont peu nombreuses.
Elles surplombent de leur compacité insistante la poussière mobile des
souvenirs qui s’agite dans le puits de la mémoire. Elles concernent les grands
territoires de la pensée et de l’expérience : fondements religieux de l’être, salut
et perdition, éros, création.
À celui qui s’interroge sur le rôle des icônes de son enfance dans le développement de la conscience de soi, avec tout ce que celle-ci partage d’ombre et de
lumière, il apparaît que les quelques scènes majeures retenues du passé et
érigées en formes emblématiques annoncent exactement ce que la destinée,
ultérieurement, aura eu à réaliser et à assumer. À bien des égards, ces icônes
forment une présence analogue à celle des Idées que la théorie platonicienne
situe dans l’espace absolu d’avant le commencement, et que les âmes ont pu
contempler et dont elles se souviennent avec plus ou moins de précision, ayant
chu dans le corps. Les icônes d’enfance expriment en la forme d’un tableau
synthétique et symbolique tout ce qu’il restait à accomplir nécessairement au
long de la vie après que l’enfance se retira, se replia, se referma sur son noyau
de sens. Tout ce qui devait arriver à l’homme dans son rapport à Dieu et au
monde, à l’amour et à la création, se trouve déjà annoncé obscurément mais
implacablement. Ainsi les moments du passé qui devaient être fixés en icônes
avaient une valeur prophétique. Et cela signifiait qu’après la fin de l’enfance,
le sens singulier de l’existence était arrêté. Il ne restait qu’à s’y appliquer.