Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062679
170 pages

p. 7 à 14
doi: en cours

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no 3 2001/3

2001 Imaginaire & Inconscient

Icônes de la candeur et de la décadence de l’enfant

Claude Louis-Combet 20, rue Chopard 25000 Besançon
L’enfance vit dans la mémoire de l’homme. Elle rappelle son existence sous la forme de quelques images bien fixées dans leur configuration dramatique, à la façon des icônes. Lorsqu’il interroge celles-ci, sur leur origine et leur signification, l’auteur éprouve le sentiment irrésistible qu’elles anticipaient sur son histoire. Il croit sérieusement que ces images arrêtées qui dominent son passé indiquaient, au moment où elles se sont constituées, la direction qu’allait prendre par la suite son application à devenir ce qu’il était. En ce sens, une vie d’homme serait l’effectuation de quelques intuitions d’enfance, symboliquement figurées dans quelques icônes incorruptibles.Mots-clés : Imagination, Mémoire, Existence, Culpabilité, Création. Childhood lies in the memory of men. It remembers its own existence in the form of a few images tied to their dramatic scenario, like icons. When the author questions their origin and meaning, he irrepressibly feels that they anticipate his own story. He seriously believes that these fixed images, which dominate his past, showed him the way he would then follow as to become later what he is now. In this respect, a man’s life would be the result of a few insights inherited from childhood, symbolically pictured within a few incorruptible icons.Keywords : Imagination, Memory, Existence, Guiltiness, Creation.
Avec un peu d’effort de mémoire, il est probable qu’une quantité extravagante d’images, issues d’enfance ou en rapport avec elle, se présenterait à l’esprit. J’entends image comme une expression de l’activité psychique qui donne forme aux impressions sensibles et les achemine au seuil de l’idée, en une représentation mentale toute chargée d’adhérences concrètes, dont il reste à déchiffrer le sens; comme un précipité chimique du temps, cristallisé en sensations et perceptions multiples, intenses, inépuisablement riches, et occupant dans la mémoire un pôle de prédilection, en sorte que, dans le flux incessant des souvenirs qui autorise le déploiement de la vie individuelle, l’image de choix, chaque fois qu’elle revient, chaque fois qu’elle est rappelée à la conscience, laisse entrevoir la profondeur de l’identité, la fidélité du destin aux signes qui l’annonçaient. Ce qui étonne, ce qui ravit le cœur quand il abonde en cette pensée et s’y fixe, c’est le poids de sensation demeuré latent et vivant en cette concrétion de mémoire, dite image-souvenir, alors que le corps, aujourd’hui à des années-lumière de son propre vécu d’enfant, n’a plus aucune chance, hors celle de l’hystérie, d’être sensiblement affecté. Les quelques images majeures qui illuminent, sans la nier, sans la déchirer, la ténèbre de l’existence en quête de sa signification, restituent et exaltent, comme si le temps n’avait pas eu lieu, comme si l’histoire n’avait pas signé la déperdition de l’être, l’épaisseur toute vive des sensations qui occupait, à l’origine, la plénitude de l’instant. De ce qui compte, de ce qui demeure à présent de cette enfance-là, trois ou quatre images subsistent, persistantes de n’avoir cessé d’éclairer de leur sens jusqu’au non-sens même. On croirait presque à une vocation spirituelle d’une mémoire aussi grave – affirmation loin d’être fausse ou inepte –, pour peu que l’on reconnaisse seulement que le spirituel se tient attaché à ce qui est révolu, et qu’il n’existe que par là. On a alors une bonne raison de s’enthousiasmer devant cette évidence épiphanique : d’un moment achevé de spiritualité, tout entier contenu dans ses racines sensibles, sensorielles et sensuelles.
Pour donner une juste indication de la nature et de la valeur de telles images, le terme d’icône convient particulièrement bien – à condition de faire table rase de la récupération métaphorique de ce mot par l’informatique, et de n’avoir en vue que les figures de l’art religieux byzantin et chrétien-orthodoxe. Alors, dans le recueillement de la mémoire, très proche des moments contemplatifs d’une âme réellement religieuse et pieuse, de très anciennes émotions, rappelées du cœur obscur de l’enfance, prennent forme arrêtée et hiératique, toujours la même, et par là familière et rassurante et immédiatement reconnue, en sorte que tout porte à s’y retrouver – et c’est, dans l’instant, une expérience très forte de conjonction avec soi-même et de substantielle identification. Il en va de très semblable façon pour celui que la foi éclaire et qui retrouve dans les icônes dressées au-dessus de ses prières les saints personnages, fixés dans leurs formes immuables, et les mêmes scènes, et les mêmes couleurs, et les mêmes partages d’ombre et de lumière. Le fidèle est aussitôt immergé non pas dans un spectacle hors de lui-même, mais dans les hantises retenues de sa propre intériorité. C’est pourquoi on ne saurait traiter les icônes comme des tableaux, à distance. Elles sont plutôt de ces choses familières qui entrent dans le déroulement des liturgies intimes et qui, avec le temps, s’alourdissent de tous les chuchotements, soupirs, larmes, mouvements du cœur qui se sont portés vers elles depuis les commencements de la prière.
Il faut comprendre que, dans le renoncement à l’adoration en quoi consiste, pour l’essentiel, l’éthique de l’âge adulte, les quelques souvenirs d’enfance qui ont valeur d’icônes et qui semblent veiller au fond de la conscience de soi – pour l’empêcher d’être satisfaite – sont à peu près tout ce qui demeure pour témoigner d’un ordre d’expériences fondamentales, aussi significatives que révolues : expériences qui semblent n’avoir été vécues que pour inscrire à jamais les signes décisifs, encore qu’obscurs, du destin personnel.
Qu’on en juge : à huit ans, à dix ans, le garçon couchait sur une vraie paillasse de maïs insérée dans le châssis d’un étroit lit de fer. À sa gauche se dressait le mur de la chambre, recouvert d’un lambeau de tapisserie en papier peint, représentant des petits chevaux sauvages lancés au galop dans un paysage champêtre. À sa droite s’allongeait le lit où dormait la femme qui gouvernait l’existence et dispensait l’abondance des mythes, autrement dit la vieille mère, autrement dit la grand-mère maternelle, druidesse et prophétesse. Entre les deux lits se tenait l’ange gardien du garçon.
L’enfant, qui avait récité sa prière du soir avait revêtu sa chemise de nuit, laquelle n’était pas autre chose que ce que l’on appelait, dans la maison, une chemise d’homme, blanche, en toile épaisse, à longues manches serrées au poignet. Cette chemise le couvrait jusqu’aux tibias. L’homme qui l’avait portée jadis avait large carrure : ses épaules tombaient jusqu’au milieu des bras de l’enfant. Aussi, celui-ci, très humblement paré pour la nuit, le sommeil et les songes, avait-il l’impression de s’enfoncer dans une vastitude d’étoffe qui rendait son corps plus chétif et plus seul et lui faisait sentir intuitivement à quel point le continent de la virilité était inabordable et hors de mesure.
La droite était le côté de l’ange. L’enfant pouvait sentir, mêlée à sa main, la main de ce mystique compagnon auquel il se plaisait à parler, presque sans parole, dans un silence plein de souffle et de rêverie. S’il parvenait à s’endormir sur le côté droit, son sommeil serait tranquille et pur, ses rêves dérouleraient leur procession dans une blancheur bienheureuse, confondue au réveil avec celle de l’aube. Le mot de pureté, chargé d’un sens encore tout mystérieux mais évocateur d’un trésor d’être qu’il convenait de garder à tout prix, s’imposait, dans la jeunesse de la conscience de soi, pour dire, globalement, cette portion réservée et savourée de plénitude, parce qu’un ange vous tenait la main et ne vous aurait jamais lâché. Cependant une telle sécurité dans l’équilibre de toutes les affections ne manquait jamais d’avouer sa précarité, sa fragilité, son émouvante difficulté à résister au pouvoir de fascination qu’exerçait le mur de gauche sur l’esprit et les sens de l’enfant.
Car c’était – images intenses – la horde des coursiers, naseaux fumants, poitrails gonflés, queues ardentes, qui cavalait sur la cloison : obsédant silence dans le silence même de la nuit. Quand il se tournait de ce côté, l’enfant était happé par un vertige de désir, hors de toute détermination ou dénomination – pure puissance d’appétit pour l’heure encore sans objet. Il n’avait pas plus de huit ou neuf ans. Sa chair était toute vierge et abondait en une tendresse sans malice. Il ne savait pas ce que désirer pouvait être et pouvait faire de lui, et cependant, il désirait – éprouvant à la fois exaltation et angoisse à sentir, en lui-même, une infinité indéfinie de possibles sur le point de se déchaîner –, comme si sa place était déjà inscrite dans le sillage de la horde, comme si sa destinée de pécheur sans recours était déjà signifiée dans ce monde de figures symboliques dont le charme incantatoire, contre toutes les résolutions de la bonne volonté, s’avérait irrésistible. C’était alors, couché sur le côté gauche, quand le sommeil s’emparait de lui, que la suite des cauchemars le roulait dans les abysses : figures tronquées, amputées, pantelantes et menaçantes, voleurs, assassins, revenants, pythonisses en moignons...
Ainsi la nuit exerçait-elle sa fonction de révélation. Allongé dans son lit comme dans une barque sans rame ni gouvernail, à la façon des Énervés de Jumièges, dont la figuration par Luminais l’enchanterait bientôt et durablement, le garçon subissait l’épreuve de la passivité. Il ne dépendait pas de lui de tenir sa main dans la main de l’ange ni de s’accorder aux images démoniaques de la tapisserie. Le conflit du bien et du mal le traversait. Il osait à peine bouger. À peine parler. Une fois récitée sa prière, il n’avait plus de mots. Toutefois, il lui arrivait de souhaiter que la nuit fût plus longue, peut-être même qu’elle ne cessât point. La ténèbre était son élément spirituel. Les pires horreurs, parce qu’elles tenaient leur essence de la nuit qui les enfantait, étaient conformes à son cœur. Il se reconnaissait dans leur miroir.
À peu de temps de là, vers onze ou douze ans, une véritable icône de fin d’enfance s’est constituée sur le même fond de tourment spirituel, comme un précipité, au sens chimique du terme, de toutes les expériences de perte et de délaissement, préparatoires à l’évidence sidérante et écrasante de la déréliction : expulsion hors de la sphère du divin et privation de tout sens définitif à toute tentation ou nécessité d’exister. À douze ans, le garçon est totalement immergé dans un paysage de marais. Il le parcourt et s’y enfonce comme en lui-même, par-delà toute distinction d’intériorité et d’extériorité, découvrant dans la terre gorgée d’eau, dans la flore et la faune de ces zones d’indistinction naturelle, un modèle métaphysique de la décomposition dans laquelle son âme aux adhérences encore enfantines, est soumise, extatiquement et douloureusement. De l’aube au crépuscule, il erre dans les prairies spongieuses, entre les étangs piqués de joncs et de roseaux. La boue, avec ses hantises d’enlisement, est devenue son élément de prédilection, et la contemplation des eaux mortes le seul spectacle auquel il s’adonne sans lassitude, en un émerveillement du cœur que le sentiment de la faute n’a pas encore ruiné. Et alors, la solitude pour suprême ressource, presque paradisiaque – encore qu’infernale, plutôt. Car enfin, que fait-il de ces immenses moments d’absence, aux réalités et compagnies humaines, sinon matière de péché, rêverie sensuelle, quête désespérante d’un plaisir de chair fugace et accablant ? L’enfant, tout pétri de foi chrétienne, est bien conscient de ce que le marécage qu’il apprend à connaître ne peut être que limitrophe de l’enfer qu’il ne connaît pas encore mais auquel il est prédestiné.
Sur l’icône, on peut voir le dessin d’un enfant en culotte courte comme on les portait alors. On le voit accroupi, de dos, on ne peut imaginer son visage, et occupé à scruter un point, d’une intensité fabuleuse, fixé dans un rideau de roseaux qui borde un étang. On ne sait ce que sont, ce que font, ses mains, actives ou passives, cachées dans son vêtement, mais éclatant à la face de Dieu. On voit seulement, en observant attentivement les plages d’ombre et de lumière qui composent tout le paysage servant de fond à l’icône, que le garçon est totalement fasciné par un serpent – une vipère, lovée entre les hautes tiges, dardant à son adresse son sifflement et sa langue fourchue. Est-ce à cette créature, réminiscence du vieil Eden, que cet enfant pourri d’enfance se prépare à faire offrande de sa semence – jeune semence incompréhensible, scandaleuse, désastreuse ? L’image ne conclut pas. Elle laisse la scène en suspens sur cette complicité mortelle qui lie une âme encore toute fraîche à l’animal de tous les mensonges et de toutes les faillites.
On voudrait croire que cette icône est construite de toutes pièces à des fins apologétiques, au risque de forcer la note symbolique. Il n’en est rien. Elle figure très fidèlement un moment précis de l’histoire, sans aucune invention ni extravagance. Son caractère hautement significatif tient seulement au fait qu’elle se trouve détachée de la continuité des jours et qu’elle surgit, à présent, comme un bloc erratique à partir duquel il serait possible de reconstituer une légende géologique : car on comprend bien que ce moment parfaitement pur (dans son impureté flagrante) et extraordinairement intense ne tire vraiment sa force de révélation que d’avoir été longuement préparé et mûri dans l’obscurité d’une aventure spirituelle sans témoin ni témoignage. Alors il ne reste à peu près plus que cela – cette image dépareillée.
On se demande toutefois : comment a-t-elle prévalu sur tant d’autres possibles ? Qu’est-ce qui lui a permis de résister au processus d’amnésie mis en route, lui-même, dès le temps où le souvenir se constituait – en sorte que la conscience de soi tendait à s’effacer, à se nier, aussitôt qu’elle s’affirmait ? Ce garçon, aux prises avec la séduction d’un serpent, et se compromettant dans une activité sexuelle inavouable, paraît tout droit sorti d’une marge de bible apocryphe – comme s’il effectuait, dans l’instant, une part de destin inscrite en lui de toute éternité.
Si l’on n’admet pas cette interprétation, aussi peu canonique que possible, il faut revenir à la réalité de la scène et retrouver toute la richesse des sensations dont elle concentrait, en son foyer, la densité mémorable. L’odeur des eaux mortes jetait dans la chair de l’enfant un trouble tout-puissant. La solitude palpable du lieu et du moment provoquait la solitude du désir et de son accomplissement. Le silence hors de portée de tous les humains, traversé seulement de cris d’oiseaux et de vrombissements d’insectes et soudain rempli de l’infime sifflement du reptile, faisait danser le cœur comme au seuil d’un cérémonial de mystère. Les bruissements de l’ombre dans la lumière et de la lumière dans tous les étages de la végétation, ouvraient les organes réceptifs, disséminés partout dans le corps, à la sensation même de l’infini. Et il résultait de cet accord total des sens et du monde la certitude que cet instant, tout en fête et en danger, en exaltation de désir et cataclysme d’âme, touchait à une perfection qui forcerait à jamais les bornes de la mémoire. Ainsi s’effectuait la mutation du psychique en esthétique. Les choses un peu vulgaires, un peu compactes, qui ont trait au lien de l’âme avec le corps accédaient, par la magie des opérations sensorielles, à une véritable transfiguration, à une transvaluation dans la beauté du monde : beauté au demeurant fort dramatique puisque l’enfant qui en était frappé ne pouvait que mourir, en son fond.
L’icône de l’enfant au serpent, après celle de l’enfant au coucher, en appelle pour finir une troisième : ce sera celle de l’enfant au confluent. Chronologiquement, elle englobe les deux premières. Elle remonte beaucoup plus loin dans le passé. Elle pourrait se confondre avec les origines. Elle associe tout le devenir de l’âme enfantine en ses multiples champs – affectif, esthétique, métaphysique – avec la permanence, transcendante et définitive, d’un paysage, ayant puissance et fonction de mythe naturel. Aucune image de l’enfance, sauvée, préservée, de toute vulgarité anecdotique, ne surplombe mieux le temps que celle-là et n’impose davantage sa capacité à transformer le réel en symbole.
Le mariage du fleuve Rhône et de sa rivière Saône ne s’entendait pas, dans le développement de la sensibilité poétique de l’enfant, comme une banale métaphore. Le garçon, bien avant l’âge de la lecture et des enquêtes savantes, portait en lui-même, comme une ouverture de l’esprit autant que de la chair, le sens aigu de l’hiérogamie. Il éprouvait la réalité des éléments comme un jeu et un équilibre des puissances. Fleuve et rivière n’étaient pas de simples données géographiques. Ils incarnaient des principes vitaux qui étaient aussi des orientations dynamiques de l’existence. Il y avait le côté Rhône et le côté Saône, deux mondes qui n’en formeraient qu’un, une fois toute la ville traversée – et une atmosphère de Rhône et une atmosphère de Saône – en rapport avec la couleur des eaux, la lenteur ou la fougue du courant, la largeur du lit. Masculin et féminin se hâtaient, chacun à sa manière, mais immanquablement, à la rencontre, à la conjonction, à la fusion d’étreinte et d’embrassade pour ne former bientôt qu’une seule coulée, la même et inépuisable pulsion de violence régulée, de force souveraine.
Autant la contemplation des eaux mortes, figurée dans l’icône au serpent, ouvrait au sentiment de la faute et à la mélancolie, autant la familiarité avec les eaux courantes et la pensée de leur confluent généraient un sentiment supérieur de confiance dans l’accomplissement de soi. Quelque chose s’inscrivait dans les sens bien avant de prendre forme d’idée. La répétition incessante des mêmes impressions dans une longueur de temps qui pouvait passer pour infinie disposait l’âme à intérioriser la nécessité de l’intégration du féminin dans l’obscur projet d’une existence d’homme, chez un être qui ne pouvait s’approcher de son identité qu’au travers d’une manière de création artistique, poétique. L’expression – libération, du moins soulagement, de tensions intérieures immémoriales – avait affaire, essentiellement avec le féminin, avec la femme et sa féminité, autrement dit avec le désir, avec le sexe et l’amour. Ces intuitions étaient extrêmement obscures, mais elles trouvaient appui et peut-être origine dans ce schéma dynamique matériel constitué par la convergence des grandes eaux fluviales.
L’enfant était encore loin de lire Platon – son Phèdre et son Banquet. Mais lorsque le moment serait venu de cette initiation, le jeune homme, porteur nostalgique de son enfance, recevrait le message philosophique comme la confirmation esthétique et logique d’une vérité lumineuse connue depuis toujours et, à présent, remontant jusqu’au seuil d’intellection en une joyeuse évidence de révélation : que de la communion androgyne du Roy et de son âmesœur naît toute la nécessité de l’œuvre.
À chaque icône sa leçon, non comme une succession de révélations personnelles, mais plutôt comme une simultanéité d’expériences chargées de secrets et porteuses d’un sens occulte que la personne, en son lent développement, mettrait longtemps à élucider. L’icône de l’enfant au coucher dirait le partage du cœur entre grâce et péché, entre attachement à l’innocence et désir du désir. L’icône de l’enfant au serpent fixerait, avec le relief d’un spectacle mis en scène en pleine nature, le point de fascination extrême où la satisfaction de la pulsion s’offre le luxe de la mort pour vis-à-vis, plutôt que la bonne conscience dans le renoncement. Enfin, l’icône de l’enfant au confluent énonce un mystère englobé dans la profondeur sensorielle de cet âge, tel qu’il aurait pu appartenir au corpus de vérités des religions archaïques : que les éléments constitutifs du cosmos sont les mêmes que ceux qui entrent dans la nature de l’âme; et que l’application à créer de la parole et de la beauté n’est rien de plus que le plus grand effort pour donner sens et figure à cette parenté antérieure à l’histoire et à l’identité.
L’homme n’en a jamais fini avec son enfance. Même l’oubli qu’il cultive assidûment ne l’en délivre pas. Des images l’ont éternisée essentiellement comme rupture, déchirure, perte, abandon, exil. L’assurance de l’innocence qui a pu régner dans les commencements ne se laisse concevoir qu’à travers la nostalgie, dans le sillage de la chute. Le souvenir de scènes de plénitude, dans la contemplation de la nature surtout, est toujours mêlé d’un amer sentiment de jouissance interdite et de cette honte radicale d’exister tel, qui a traversé le temps et miné dangereusement l’édification de la personnalité. Même le souffle quelque peu dionysiaque qui brassait les émotions à la perspective d’un confluent en réalité inatteignable, impossédable, n’entraînait la rêverie sur la femme et la féminité que pour pousser le désir de création à l’incandescence du péché. Loin d’avoir été un âge d’or, antérieur à l’histoire, l’enfance fut une chute continue dans le temps, une extatique déperdition des attaches, des fondements et des assurances. Toutes les icônes subsistantes disent le conflit, la rupture, la calamité de la différence, la nostalgie de l’impossible unité.
Icônes sont les images de prédilection, arrêtées dans leur forme, fixées dans leur signification, mais inépuisables dans leur pouvoir de capter l’attention et de féconder la parole latente qui se prépare au texte. Elles sont peu nombreuses. Elles surplombent de leur compacité insistante la poussière mobile des souvenirs qui s’agite dans le puits de la mémoire. Elles concernent les grands territoires de la pensée et de l’expérience : fondements religieux de l’être, salut et perdition, éros, création.
À celui qui s’interroge sur le rôle des icônes de son enfance dans le développement de la conscience de soi, avec tout ce que celle-ci partage d’ombre et de lumière, il apparaît que les quelques scènes majeures retenues du passé et érigées en formes emblématiques annoncent exactement ce que la destinée, ultérieurement, aura eu à réaliser et à assumer. À bien des égards, ces icônes forment une présence analogue à celle des Idées que la théorie platonicienne situe dans l’espace absolu d’avant le commencement, et que les âmes ont pu contempler et dont elles se souviennent avec plus ou moins de précision, ayant chu dans le corps. Les icônes d’enfance expriment en la forme d’un tableau synthétique et symbolique tout ce qu’il restait à accomplir nécessairement au long de la vie après que l’enfance se retira, se replia, se referma sur son noyau de sens. Tout ce qui devait arriver à l’homme dans son rapport à Dieu et au monde, à l’amour et à la création, se trouve déjà annoncé obscurément mais implacablement. Ainsi les moments du passé qui devaient être fixés en icônes avaient une valeur prophétique. Et cela signifiait qu’après la fin de l’enfance, le sens singulier de l’existence était arrêté. Il ne restait qu’à s’y appliquer.
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