Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062679
170 pages

p. 73 à 83
doi: en cours

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no 3 2001/3

Traduit de l’allemand par Mireille Natanson Extrait de la Revue « Zeitschrift für psychoanalytische Pädagogik », numéro spécial du 6 mai 1927 paru à l’occasion du 71e anniversaire de Sigmund Freud et dédié à celui-ci.
 
1. L’origine et la disparition
 
 
L’intérêt fondamental pour ce qui touche à l’origine et à la disparition occupe l’âme et la pensée de l’enfant d’une manière encore plus significative que chez l’adulte. Nous l’avons souvent présenté dans la littérature psychanalytique, peut-être pas assez d’ailleurs. Cet intérêt, nous le constatons dans l’attention prêtée continuellement à ce domaine, dans les questions incessantes qui tournent autour de l’interrogation fondamentale sur la vie et la mort, et surtout dans le fait que nous rencontrons très fréquemment cette préoccupation lors d’une analyse d’enfant. Chaque fois notre étonnement est grand sur la quantité de connaissances acquises traditionnellement ou intuitivement par les enfants sur ce phénomène. Et nous nous étonnons aussi de la violence du refoulement chez les adultes, en nous interrogeant sur les raisons de leur ignorance incroyable.
Une femme, mère de trois enfants, ayant grandi dans une grande ville dans un milieu culturel moyen, me raconte avec grande honte qu’étant mariée, elle n’avait pas compris la raison des modifications de son état au quatrième mois de grossesse, qu’elle ne savait pas combien de temps durait la grossesse ni de quelle façon l’enfant viendrait au monde. C’est le médecin qui le lui avait expliqué. Elle croyait qu’on ouvrait le ventre pour sortir l’enfant. Je souriais, un peu incrédule, mais la femme prit mon sourire pour un étonnement sur sa naïveté, et elle s’excusa par des paroles qui redoublèrent mon étonnement : «Et mon amie, si vous saviez ! Elle a pourtant un dentiste comme mari et elle croyait encore à la fin de sa grossesse que son nombril allait enfler et que l’enfant sortirait par là ».
Le lecteur sourira sûrement, comme je l’ai fait en cette occasion, mais il faut savoir que même si de tels cas sont relativement rares – surtout dans cette forme extrême – ils existent cependant. D’ailleurs les plaisanteries qui circulent ici ou là sur l’ignorance, en particulier au sujet du processus de la conception, parlent d’elles-mêmes.
Mais je veux me limiter et ne pas m’étendre sur les conséquences néfastes d’une telle ignorance et sur la nécessité d’informer les enfants. Le discernement apporte l’espoir d’une amélioration.
 
2. L’évolution de l’humanité et de l’individu
 
 
La question «Comment l’enfant (la semence) vient-il dans la mère ? » apparaît après celle de la naissance aussi bien dans l’évolution de l’humanité que dans celle de l’individu. Les symboles antiques, les représentations humaines et divines hermaphrodites (des deux sexes) nous apprennent que les anciennes civilisations [1] ne connaissaient pas le rôle de l’homme comme procréateur. La femme conçoit et fait naître à partir d’elle-même, comme le marécage, mélange encore indissocié (des deux sexes) d’eau et de terre, s’accouple avec lui-même :
« Chez les plantes marécageuses qui sortent des profondeurs de la vase et poussent vers la lumière, le fruit de la substance née de cette auto-fécondation apparaît aux yeux des mortels » [2].
L’enfant, comme nous allons le constater, a une vision proche de celle des Anciens. Même quand il s’est fait une idée claire de sa propre origine, la question de la conception reste pour lui une énigme. Dans l’analyse d’enfants, on assiste toujours au même déroulement des problèmes. D’abord apparaît la question : «d’où je sors ?» puis quand celle-ci est résolue, et que l’enfant sait qu’il sort de sa mère, la question : « comment j’y suis venu ?». Nous faisons alors cette constatation intéressante : en général, c’est l’enfant jeune (comme l’homme des civilisations anciennes) qui différencie beaucoup moins les questions qu’un enfant plus âgé, si bien que les problèmes de la naissance et de la conception peuvent être abordés ensemble. Chez l’enfant plus âgé, qui connaît ou devine le rôle du père dans la conception, ses questions, parce qu’elles sont beaucoup plus liées avec des composantes affectives, vont être refoulées plus fortement, si bien que souvent dans l’analyse, l’intérêt reste porté avec acharnement vers la naissance. Le problème de la conception ne pourra être abordé qu’après avoir vaincu de très fortes résistances et ne perdra bien sûr son caractère conflictuel et obsessionnel qu’après.
 
3. La question « sexuelle »
 
 
La question que l’on entend encore posée parfois, de savoir pourquoi le pédagogue-analyste met en avant ce chapitre de la conception et de la naissance (c’est-à-dire la question sexuelle au sens le plus large) est en fait mal posée, car elle part d’hypothèses fausses. J’ai exposé que cette interrogation était plus vivante chez l’enfant que chez l’adulte qui d’une part la refoule – alors qu’elle est naturelle – et d’autre part la remplace par des centres d’intérêt secondaire (par exemple d’ordre économique). Ce n’est pas l’analyste qui amène l’enfant à se poser les questions de la naissance et de la conception, mais c’est l’enfant lui-même [3], qui peut ainsi se décharger naturellement de la tension énorme liée à sa curiosité pour les choses de la vie, ce qui est mieux que de le faire dans l’air vicié d’une arrière-cour. On se demandera : «Cette détente est-elle nécessaire ?» Oui, l’enfant va trouver le repos intérieur et pourra bientôt – à l’étonnement des parents – diriger les forces libérées ainsi vers des tâches réelles de la vie quotidienne, en particulier celles de l’école, pour les mener à bien.
Certes, l’enfant va devenir ainsi plus « adulte », mais ce n’est pas un malheur. C’est une vieille illusion de l’adulte qui est détruite, l’illusion que la vie psychique et intellectuelle de l’enfant se déroule dans un « paradis de l’enfance » régi par des lois tout à fait différentes de celles des adultes. Le bonheur de l’enfant ne consiste pas en une ignorance des questions essentielles de la vie, comme on le croit souvent. En privant l’enfant de ces informations, à propos desquelles les adultes ont peut-être fait de mauvaises expériences, en voulant le préserver de la souffrance que l’on a supportée soi-même, on ne le préserve pas mais on l’y enfonce davantage.
Je voudrais présenter un seul cas issu de l’expérience de mon activité de pédagogue-analyste. Il me paraît typique et nous offre une compréhension profonde de la vision enfantine de la conception et de la naissance.
 
4. Les images inconscientes et symboliques de la conception
 
 
Une femme, issue d’un milieu ouvrier, vient consulter avec son fils de 9 ans, Rodolphe, au dispensaire de conseils pédagogiques. Je parle d’abord avec la mère et je dépose dans la pièce à côté différents livres illustrés pour Rodolphe. Elle se plaint de Rodolphe, en disant qu’elle se donne beaucoup de mal pour lui : il est nerveux, il crie pendant son sommeil, il est susceptible, se met dans des accès de colère et ne montre aucun plaisir à faire ses devoirs d’école, il commence même à les négliger. Par contre il est complètement fixé sur le fait de jouer au jeu d’Halma [4]. Ses camarades le persécutent et il doit bien y avoir une raison.
Rodolphe, avec lequel je parle seul à seul ensuite, présente un léger tic de l’œil, crispe ses mains croisées sans arrêt pendant l’entretien, s’y prend en plusieurs fois pour dire une phrase et donne effectivement l’impression d’une grande insécurité et nervosité. Je lui demande :
« Est-ce que les images t’ont plus ?
Hum, oui.
Lesquelles as-tu regardées ?
Beaucoup.
Et lesquelles t’ont le plus intéressées ?
Hum, celles des deux voleurs [5], quand ils veulent poignarder l’homme dans son lit avec un couteau, quand ils se cachent dans l’armoire et échappent à la police, sautent par la fenêtre et sont embrochés par le ventre avec le parapluie. » [6]
Cette description me fait croire que Rodolphe est préoccupé par le problème de la conception. Quand je lui demande de me raconter un rêve, il m’en raconte un qui renforce ma supposition :
« Je suis avec ma mère dans la cuisine. Un Anglais arrive et veut poignarder ma mère. Je lui dis qu’il n’a pas le droit. Mais il poignarde ma mère dans le ventre. Je retire le couteau et je chasse le meurtrier. »
Dans la séance suivante, je demande à Rodolphe ce qui lui vient à l’esprit à propos de ce rêve. Il parle d’un poème de Viktor Blüthgen intitulé « Ah, mais qui pourrait faire cela ?»: Un enfant vole sur un cerf-volant de papier à travers les airs, va faire une visite à la cigogne et voit au-dessous de lui des petits papas et des petites mamans qui sont minuscules. »
La signification profonde de cette histoire est claire. Rodolphe s’identifie avec l’enfant qui s’élève au-dessus de son père et de sa mère en volant et, couché sur le cerf-volant de papier, devient le procréateur (= la cigogne).
Rodolphe parle maintenant de l’Anglais : «Il porte un costume vert comme un employé d’hôtel (c’est la profession de son père). En plus, il porte une grande moustache, comme un autre employé d’hôtel de la ville que je connais. En plus, il a une grande bouche, comme Fernando, ce garçon italien qui m’embête toujours. L’Anglais est un étranger (comme le garçon italien) et mon père aussi est toujours avec les étrangers ».
L’Anglais dans le rêve représente une figure de père déformée et concentrée, mais aussi Rodolphe lui-même. Il est chassé par Rodolphe, parce que celui-ci s’identifie à sa mère, mais aussi voudrait prendre la place de son père. Plusieurs fois, et toujours à la suite de phrases concernant les coups de poignard dans le ventre, le garçon raconte comment il joue au jeu d’Halma avec sa mère, avec de grandes manifestations émotives : «Je saute toujours avec ma petite boule dans la case de ma mère. Tous les jours, je joue au jeu d’Halma. Je voudrais toujours jouer avec elle ».
Lors de ce jeu de stratégie, Rodolphe pénètre dans la case de sa mère. Il la « transperce ». À la fin de la deuxième séance, je donne à Rodolphe cette interprétation. Je lui dis, sans faire allusion à la composante sexuelle, qu’il voudrait pénétrer dans la case de sa mère, dans sa mère, comme l’Anglais. Dans la séance suivante, quelques jours plus tard, Rodolphe me raconte en premier qu’il n’a plus joué au jeu d’Halma. Il en est dégoûté, il ne sait pas pourquoi. Ensuite il se tait et change de sujet. Il raconte l’histoire d’un petit garçon perdu que l’on retrouve dans la forêt sous un buisson. L’intérêt actuel pour la conception reste refoulé car la conscience « aperçoit » tout à coup la signification du rêve et des symboles. Mais le transfert n’est pas encore assez développé et les résistances sont encore trop fortes pour que ce complexe puisse être résolu. Nous le rencontrerons plus tard. À la place apparaît le problème de la naissance (l’enfant trouvé sous un buisson). On essaie de le résoudre consciemment. Mais entre-temps apparaissent de nouveau des représentations symboliques qui sont en rapport avec le processus de la conception. Rodolphe s’intéresse pendant un bon moment au trou qui apparaît à cause du coup à l’endroit du nombril. Il faut qu’il y ait un trou, c’est celui où l’on peut entrer et d’où sort l’enfant. Rodolphe raconte l’histoire des nigauds [7] et de l’hôtel de ville sans fenêtres, où la lumière (principe masculin = phallus) ne peut pas pénétrer dans l’obscurité (nuit = femme, intérieur de l’hôtel de ville = ventre maternel). Mais là c’est le tabou, l’interdit, le danger, la mort. «Ça fait mal » raconte Rodolphe « quand on poignarde dans le ventre (avec cette appellation assez générale, il se place lui-même dans le cadre de l’identification avec sa mère), on tombe malade et on meurt. À la foire, j’ai regardé par les trous d’une baraque et j’ai vu des images d’accidents et il y a quelque temps, j’ai vu un garçon sur un vélo qui descendait la colline d’Aargau, ses freins ont lâché et il a été précipité dans le fossé aux ours (trou). Il a entraîné avec lui un autre garçon qui a été mangé par les ours ». L’image « faire un trou avec le poignard » (coït) se mêle chez l’enfant avec les phantasmes de mort. La conception est assimilée à la mort, pour les deux participants, celui qui tombe dans le trou et celui qui est poignardé (la mère).
Les résistances de Rodolphe deviennent encore plus fortes à la séance suivante. L’inconscient et le conscient sont presque entièrement préoccupés par le problème de la naissance.
 
5. Le problème de la naissance [8]
 
 
Rodolphe est fâché de ne rien savoir, de ne pas avoir été informé sur le « trou » et les problèmes qui s’y rapportent. Il est lui-même le garçon perdu de l’histoire, qui sans savoir le chemin (non informé sur la sexualité) se perd et est finalement trouvé sous le buisson (nouvelle naissance). Un rêve montre aussi qu’il est défavorisé par rapport à ses camarades à ce niveau : «Je suis allé me baigner avec ma classe. Nous avions un petit bateau, mais je n’avais pas le droit d’aller sur l’eau avec eux. Je les ai suivis en nageant et en me tenant au petit bateau. Je me cachais en même temps et je voyais et j’entendais ce qu’ils faisaient ».
Écoutons ce que Rodolphe dit sur son rêve : «Un jour, j’avais mes opérations bonnes à l’école et mon voisin non. Fernando (l’enfant italien) a appelé après l’école tous les garçons et ils m’ont battu, mais je ne leur ai pas dit les résultats des opérations. Je n’ai pas non plus toujours le droit d’aider quand on joue ou alors seulement comme remplaçant, Dans le petit bateau, il n’y avait pas assez de place. Les garçons disent toujours des tas de choses affreuses sur... (blocage de la parole).
Rodolphe raconte alors sans ordre quelques-unes des «cochonneries » comme il les nomme, qu’il a entendu dire par des garçons, qui tournent essentiellement autour du problème de la conception et que nous citerons plus tard. Tout à coup, il sort ce qui le tourmente depuis longtemps : «je ne crois pas que la cigogne apporte les enfants, mais Maman a toujours dit ça, encore quand j’étais en troisième classe. (Pause). Une fois, elle a dit aussi qu’elle avait pris tous les comprimés. Qu’elle ne voulait pas m’en donner (?). Je ne l’ai pas crue. Une autre fois, elle a dit qu’Akéla la louve (Rodolphe est louveteau chez les Scouts) était venue et voulait m’emporter. Mais c’était un mensonge ».
Ces déclarations n’ont pas besoin de grands commentaires. Le cas de Rodolphe est vraiment un cas exemplaire. Il a été trompé par ses parents, il est l’enfant perdu, rejeté, qu’on ne juge même pas digne de savoir la vérité. Ses camarades en savent plus. Ils vont dans le bateau et lui doit les suivre, en se cachant pour découvrir ce qu’ils font. Mais le fait qu’il nage est révélateur pour la compréhension de son psychisme. Cela montre déjà une tendance à la régénération (cela pourrait aussi représenter la situation analytique, où l’on nage à la recherche de ce qu’on a raté dans sa vie).
Car Rodolphe a compris très tôt comment utiliser au mieux son ignorance. Il se distanciait de ses camarades, se bouchait les oreilles quand ils parlaient de « cochonneries » et était bien sûr à cause de cela haï comme un marginal et poursuivi. Le déséquilibre était encore accentué par son activité intellectuelle de compensation à l’école. (Bien qu’il se montre parfois paresseux, il est encore parmi les premiers de sa classe). Rodolphe continue : «Alors, je l’ai trouvé tout seul. Un jour, il y avait sur la table un petit livre d’un docteur [9] et je l’ai lu. Il y avait écrit que le Bon Dieu donnait les enfants à la mère, mais seulement si elle les avait mérités. (Pause). Il y avait encore d’autres choses dans ce livre : une classe avait seulement un oncle. Elle était comme une famille, une école privée. Une fois, les enfants sont allés chez l’oncle dans sa cabane de jardin. Il leur raconta que la mère allait avoir un enfant. S’ils étaient sages, il voulait bien aller demander d’où il venait. Ils l’ont promis. La sage-femme l’a renseigné et lui a permis de le dire aussi aux enfants. Il leur a dit que, dans la poitrine de la mère, il y avait une petite boîte avec un petit œuf qui grossissait et on (?) tombait malade et alors l’enfant sortait de la poitrine ».
Le déplacement de l’acte de la naissance semble être l’invention personnelle de l’enfant. Pendant la séance suivante, Rodolphe commence ainsi : «une fois, un garçon m’a dit que quand ça pue, c’est que l’enfant va sortir ».C’était l’entrée dans la théorie de la naissance anale. J’étais persuadé depuis le début que Rodolphe connaissait le processus véritable de la naissance. J’ai souvent fait l’expérience, au cours des analyses, que les enfants se dirigent vers la solution en quelque sorte par des cercles concentriques, en fonction des différentes phases de l’information sexuelle qu’ils ont reçue et en fonction de celle de la phylogenèse. Donc je laissai Rodolphe se débrouiller par lui-même, en émettant tout juste parfois mes doutes sur la justesse des solutions proposées. Je lui demandai pourquoi est-ce que cela puait quand l’enfant venait au monde. Mais je n’obtins pas de réponse. Au lieu de répondre, Rodolphe met la main sans arrêt sur la région des reins (croix [10] ) et au bout d’un moment, il bégaie : « c’est par les reins que l’enfant sort. La petite boîte avec les œufs est plus bas. Le trou existe de lui-même ». Je lui dis que c’est impossible et sa réponse découragée est : «Alors l’enfant sort par la bouche ». J’exprime mes doutes. Il se tait longuement et raconte finalement l’histoire d’un porcher qui montre clairement qu’il s’identifie à ce personnage, puisque lui aussi s’occupe des « cochonneries ». Pendant plus d’une heure, il tourne en rond pour finir par dire que les enfants sortent «par derrière » (anus). Il prend plusieurs fois son élan : «je sais maintenant d’où ils viennent, mais je n’ai pas le droit de le dire. Ils viennent du... C’est un gros mot affreux ». Tout à coup lui vient à l’esprit une autre histoire extrêmement intéressante. Je la résume ici :
«Une mère a eu un enfant. Elle le couche dans la forêt sur une peau d’ours. Un sanglier arrive et attaque l’enfant. La mère se défend, elle est mordue. Alors le père arrive. Il trouve l’enfant sain et sauf, mais la mère complètement mordue et il tue le sanglier. Après elle meurt ».
Au travers de cette histoire riche en relations apparaît de nouveau, à côté du problème de la naissance (peau d’ours = ventre maternel) le problème de la conception, lié aux images de sang et de mort. Mais le coup de poignard est déjà transféré sur l’animal-totem. Le cochon est un représentant bien connu de la maternité, mais, dans notre histoire, il apparaît comme hermaphrodite. Il enfonce (masculin) ses défenses (couteau, phallus) dans la mère et sera lui-même poignardé par l’homme. Le récit rappelle le vainqueur des amazones et en même temps le protecteur des femmes Bellerophon et son combat contre le sanglier [11]. Les amazones sont aussi de nature hermaphrodite.
Rodolphe décrit le caractère maternel du sanglier avec des images très vivantes et beaucoup d’amour. Il a vu au cinéma une scène où une truie allaitait ses petits en conseillant aux plus faibles de se débrouiller pour arriver à avoir quelque chose à boire.
Une barrière ancienne de résistance est alors levée, la réconciliation avec la truie, avec les « cochonneries » est réalisée et Rodolphe peut, à partir de ce moment, parler librement de la naissance et de la conception. Pour finir, il dit qu’il croyait que l’enfant ne pouvait pas sortir de là (anus) parce que c’étaient des crottes qui en sortaient, mais que c’était là qu’il y avait un trou. Je lui demande s’il est bien sûr que l’enfant naît par derrière. Il s’arrête brusquement. En réponse, il me raconte deux nouvelles histoires de nigauds : «les nigauds de Schilda voulaient échanger leurs maisons. Ils les démontent, et ceux qui habitaient en bas doivent habiter en haut et vice-versa ». Nous voyons bien l’intention : les nigauds n’habitent pas là où il faut, ceux qui étaient en haut vont en bas. Ou bien si on transpose sur la théorie de la naissance : ce qui était derrière passe devant. La deuxième histoire est aussi une histoire d’inversion : les nigauds tirent une vache par le cou pour l’amener à une touffe d’herbe sur le toit. Rodolphe raconte encore une histoire d’inversion, celle de la marchande d’œufs qui va au marché en rêvant qu’elle va devenir riche en vendant ses œufs, qu’elle va acheter des moutons, trouver un mari, avoir des enfants, etc. Mais elle tombe et casse tout.
Il est intéressant d’observer qu’à chaque fois qu’une résistance est brisée et qu’un sujet délicat est prêt à être abordé, la voie choisie est celle de la moindre résistance, c’est-à-dire un récit ou un incident symbolique. C’est le cas ici. Rodolphe dit lui-même qu’il y a inversion si l’enfant sort par derrière car en fait, il sort par devant, par le nombril. Il évite donc encore une fois, parle du nombril, du cordon, etc. pour finir enfin par aborder la naissance vaginale.
Si nous rappelons en résumé le déroulement de l’information sexuelle dans cette analyse, il nous apparaît surtout que Rodolphe épuise à peu près toutes les représentations infantiles de la naissance. Elles se présentent dans un ordre qui, d’après mes expériences, correspond à celui qui est présent génétiquement dans le psychisme de l’enfant.
Donc les enfants viendraient :
  1. Du Bon Dieu : donc Dieu est hermaphrodite, comme le Dieu de l’Antiquité. Ses représentants sont le ciel, les anges, le Sauveur, la lune [12].
  2. De la cigogne : la cigogne est un être cosmique, messager du royaume uranique. Mais c’est aussi un animal des marais, d’où l’enfant sort par une fécondation hermaphrodite. L’enfant et les Anciens partagent la même opinion : la vie nouvelle sort d’un fond hermaphrodite [13]. La lune aussi, que les Egyptiens associaient étroitement avec le marécage, présente un caractère bisexué (luna, lunus) [14].
  3. D’un buisson (grotte, source, puits, étang, lac, mer, ravin, forêt, etc). L’aspect hermaphrodite est écarté. Le ciel féconde la terre.
  4. de la mère :
  5. De la poitrine (déplacement vers le haut et assimilation avec la source de nourriture)
  6. Des reins (bas du dos) : douleur aux reins lors des contractions de la naissance.
  7. De la bouche. La nourriture remplace le sperme. De là où elle entre doit sortir le fruit.
  8. Par l’anus (comme l’évacuation de la nourriture).
  9. Par le nombril.
  10. Par le vagin.
 
6. Le problème de la conception
 
 
Avec la liquidation du problème de la naissance, Rodolphe a réussi à assouplir la résistance contre la solution consciente du problème de la conception. Le lien étroit entre la phylogenèse et l’ontogenèse se manifeste ici aussi.
Après que Rodolphe se soit occupé minutieusement de la différenciation sexuelle, il pose la question de savoir comment l’enfant vient dans la mère. Il essaie de trouver une solution, en laissant de côté les représentations cosmiques et leur caractère essentiellement hermaphrodite (c’est le contraire qui se produit en général dans les analyses d’enfants). Il se limite au rôle de la mère, sur laquelle il transfère et concentre l’hermaphrodisme. Pour signifier le caractère masculin de la mère (lui-même en tant que garçon se représente dans son identification à la mère comme hermaphrodite), il parle de sa petite sœur (de 4 ans plus jeune) qui, quand elle était petite, faisait toujours comme si elle urinait comme un garçon. Il continue : «À l’école, il y avait une fille qui avait une aiguille à tricoter dans la main et qui tapait toujours avec sur les tuyaux du chauffage. Je connais encore une blague : Un garçon m’a demandé si je l’avais aussi entendu. J’ai demandé : Entendu quoi ? Il a dit : Que dans la gare de Zürich une demoiselle a fait un pet ? Il s’est mis à rire. Je lui ai dit qu’on ne pouvait pas l’entendre à Berne». Après que Rodolphe ait indiqué de cette façon le caractère masculin auto-fécondant de la femme, il s’approche de plus en plus de la fécondation elle-même : «L’enfant arrive dans la mère par la nourriture, mais par ce qui est bon, pas par ce qui va partir. Mais l’enfant ne vient pas par la viande [15], mais par les flocons d’avoine (d’aspect spermatique) ou par la bouillie, en tout cas par un plat bon et naturel ». Je lui demande : «Est-ce que l’enfant pourrait venir d’une autre façon dans la mère ?»
Comme réponse, Rodolphe me raconte encore deux histoires de nigauds : l’immersion de la cloche dans le lac et la noyade du crabe. Les deux histoires reflètent de façon typique la symbolique de la conception.
Auparavant, Rodolphe m’avait raconté qu’un garçon lui avait dit que l’homme enfonçait un long bâton dans le dos de la femme (voir sa représentation de la naissance par le bas du dos) et qu’il ressortait par devant (masculinisation de la femme). Ensuite l’homme allait devant et s’enfonçait lui-même le bâton dans le ventre. Alors Rodolphe se souvient d’une autre histoire du livre de Wilhelm Busch : «Les aventures terribles d’un crayon ». C’est une représentation très impressionnante de l’analogie entre la conception et la mort. Le dessinateur Pedrillo porte toujours dans sa poche un crayon très bien taillé par les deux bouts. Une nuit qu’il embrasse sa bien-aimée dans un bois de myrte au clair de lune, tous deux tombent morts, transpercés par le crayon.
Malheureusement, il m’arriva, à ce moment de l’analyse, de faire une petite erreur. Je n’avais probablement pas assez clairement interdit aux parents de Rodolphe d’intervenir dans l’analyse. Il arriva donc que le père de l’enfant lui expliqua de façon prématurée le processus de la procréation. Donc, je n’obtins plus de Rodolphe autre chose que cette information. Le problème de la conception fut bientôt remplacé par le complexe de castration. Il se révéla à cette occasion que Rodolphe voyait la conception comme une castration.
Je m’interromps ici et je me contente pour terminer d’attirer l’attention sur le fait suivant : d’après mon expérience des analyses d’enfants, le processus de la conception est compris génétiquement par les enfants de la même manière que celui de la naissance. Si le père n’était pas intervenu, nous aurions donc vraisemblablement des théories de la conception par la bouche, par la poitrine, le nombril, l’anus, etc.
Le sujet n’est pas épuisé. Et je n’ai pas abordé l’aspect thérapeutique [16].
 
NOTES
 
[1]Voir Bachofen J.J. (1926). Religion primitive et symboles antiques, édité par C. A. Bernoulli, Leipzig. Et aussi Graber G.G. (1925). L’araignée noire, l’évolution de l’humanité d’après la nouvelle de Jeremias Gotthelf en particulier celle du rôle de la femme, Vienne.
[2]Bachofen, op.cit. vol. 1, p. 578.
[3]Voir Freud : Trois essais sur la théorie de la sexualité (Oeuvres complètes, Vol. V). Les théories de la sexualité infantile. L’information sexuelle des enfants. L’interprétation des rêves (Vol. II et III).
[4]Jeu de société composé d’une plaque percée de trous, en forme d’étoile. Chaque joueur doit faire passer ses pions dans le camp de l’adversaire. (N.d. T.)
[5]Les deux voleurs, extrait d’un album de Wilhelm Busch. Wilhelm Busch (1832-1908), dessinateur et écrivain, représentant les travers de la petite bourgeoisie, très connu pour l’histoire de Max et Moritz (1865), deux enfants espiègles punis cruellement. (N.d. T.)
[6]Cette histoire de Wilhelm Busch est empreinte, comme la plupart de ses récits, d’une symbolique sexuelle et maternelle évidente. Les voleurs commencent par un combat au sabre et au couteau avec le retraité dans son lit. Un coup de feu est tiré par un pistolet sous la couette. Alors le retraité est accroché au mur, un bâillon dans la bouche, en position fœtale, comme par un cordon ombilical. La cuisinière subit la même régression et est fourrée dans un sac. Les voleurs fuient devant la police et se réfugient dans une armoire, puis s’envolent par la fenêtre, suspendus à un parapluie. En arrivant en bas, ils sont empalés l’un au-dessus de l’autre au niveau des organes génitaux.
[7]Les nigauds de Schilda : titre d’un ouvrage populaire de 1598, racontant les aventures des habitants de Schilda, célèbres pour leur naïveté et leur sottise. (N.d. T.)
[8]Je laisse de côté toute la question du traumatisme de la naissance qui préoccupe aussi l’enfant. Voir Rank (1924). Le traumatisme de la naissance, Vienne. Et Graber (1924). L’ambivalence de l’enfant, Vienne.
[9]Hoppeler. D’où viennent les petits enfants, Zürich. Le contenu est déformé par Rodolphe de façon typique.
[10]En allemand, la région lombaire est appelée « K reuz», littéralement « croix ». (N.d. T.)
[11]Bachofen, op.cit., II, p. 166.
[12]Sur la maternité lunaire, voir Bachofen, op.cit. 1, pp. 64,109,122,514 et 11, pp. 49,52, 62,468, etc.
[13]Voir Freud : Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. (Œuvres complètes, Vol. IX)
[14]Bachofen, op.cit. 1, pp. 314 et 11, pp. 63-71,298-300.
[15]Voir Graber. (1924). L’ambivalence de l’enfant, Vienne, p. 43.
[16]Rodolphe est devenu plus calme. Il a trouvé davantage de contacts avec ses camarades et travaille à l’école avec application et persévérance. Son tic de l’œil a disparu après la résolution du problème de voyeurisme et de castration.
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[1]
Voir Bachofen J.J. (1926). Religion primitive et symboles a...
[suite] Suite de la note...
[2]
Bachofen, op.cit. vol. 1, p. 578. Suite de la note...
[3]
Voir Freud : Trois essais sur la théorie de la sexualité (O...
[suite] Suite de la note...
[4]
Jeu de société composé d’une plaque percée de trous, en for...
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[5]
Les deux voleurs, extrait d’un album de Wilhelm Busch. Wil...
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[6]
Cette histoire de Wilhelm Busch est empreinte, comme la plu...
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[7]
Les nigauds de Schilda : titre d’un ouvrage populaire de 15...
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[8]
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[10]
En allemand, la région lombaire est appelée « K reuz», litt...
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[11]
Bachofen, op.cit., II, p. 166. Suite de la note...
[12]
Sur la maternité lunaire, voir Bachofen, op.cit. 1, pp. 64,...
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[13]
Voir Freud : Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. (Œu...
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[14]
Bachofen, op.cit. 1, pp. 314 et 11, pp. 63-71,298-300. Suite de la note...
[15]
Voir Graber. (1924). L’ambivalence de l’enfant, Vienne, p. ...
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[16]
Rodolphe est devenu plus calme. Il a trouvé davantage de co...
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