2001
Imaginaire & Inconscient
Images de la violence dans le Nouveau Testament
Jean-Louis Souletie
Professeur de théologie à la faculté de théologie de l’Institut catholique de Paris21 rue d’Assas 75006 Paris
Le Nouveau Testament est rempli de violence institutionnelle, religieuse, physique et verbale. Cela culmine dans
l’exécution du Christ sur une croix d’esclave. Cependant cette
violence est comme oubliée dans l’approche la plus répandue de
l’évangile de nos jours. Loin d’être neutre, l’oubli de cette
violence indique les résistances que l’évangile continue de
susciter chez ses lecteurs. Les multiples projections qu’éveille la
figure diversifiée du Christ dans le N.T. aujourd’hui comme hier,
viennent buter contre le scandale de la croix. Celle-ci vient
inquiéter la mémoire qui enjolive les souvenirs pour en atténuer
sa violence. Au rendez-vous de la croix, l'évangile atteint ce qui
est trouble dans le lecteur car il touche ce qu’il ne maîtrise pas.
Il nous atteint d’abord là où nous pouvons l’entendre difficilement, dans ces régions archaïques chez tous et que le
théologien appelle pré-chrétiennes. La croix du Christ apparaît
comme une sorte de « trou noir » de l’imaginaire sur Dieu,
comme un défi imposé à la pensée. Sur elle, viennent buter nos
projections et se casser la bulle de nos images de Dieu. Une
liberté peut alors être retrouvée car les images ne font plus écran
à la vie, qui paradoxalement doit consentir à la mort pour être la
vie, pour accepter qu’une autre, qu’une nouvelle « image » de
Dieu lui soit révélée.Mots-clés :
Violence, Passion, Projection, Image, Mémoire.
The New Testament is full of institutional, religious, physical and verbal violence. This culminates with the
execution of Christ on a cross used for slaves. Nevertheless,
this violence looks like oblivion as of today’s most approach
of the Gospels. Far from being neutral, this oblivion points to
the resistances the Gospel still induces in its readers. The multiple projections that the multifaceted figure of Christ in the
NT provokes today as it always has, come across the scandal
of the Holy Cross. It torments the memory, which embellishes
one’s recollections and lessens its violence. When meeting
with the Cross, the Gospel reaches for what is in its reader
because it touches what has not been mastered. It reaches first
of all where we can’t hear it, in our own archaic places that
theologians call pre-christian. The Holy Cross looks like a
kind of « black hole » of the imagery about God, some kind of
challenge to thinking. Our projections will come across it and
break through the « bubble » of our images of God.A piece of
freedom can be found back then, since the images don’t veil
life anymore. As a paradox, life has to accept death to be alive
and another, a new « image » of God will come forth.Keywords :
Violence, Passion, Projection, Image, Memory.
Les images de Dieu crucifiées
Dans la Bible, le Nouveau Testament est souvent présenté comme une parole
pacifique voire irénique et certains aiment à y trouver des paroles de consolations
sur les doux, les miséricordieux, les cœurs purs, ceux qui pleurent, les lys des
champs qui ne peinent ni ne filent… Tout cela s’y trouve. Cependant il est impossible d’omettre ni d’oublier les événements violents qui font pleinement partis de
l’évangile, depuis le massacre des enfants de Bethléem (Mt 2,16-18) en passant par
l’expulsion par Jésus des marchands du temple (Jn 2) jusqu’à sa passion et sa mort
qui achève chacun de ces textes
[1]. Le climat politico-social du Ier siècle en Palestine
est violent et la réponse de Jésus parfois très dure met à nu la violence institutionnelle, religieuse et politique. Violence qu’il affronte car « depuis les jours de Jean
le Baptiste jusqu’à présent, le Royaume des cieux est assailli avec violence. »
(Mt 11,12) Mais si la violence de Jésus fait ressortir la violence politique et sociale
de l’époque, elle traduit plus encore une attitude classique dans l’histoire des
prophètes de la Bible.
À l’instar des prophètes de l’Ancien Testament, Jésus pose des gestes symboliques violents comme l’expulsion des vendeurs du Temple. Il annonce dans des
paraboles l’urgence d’un choix qui est radical et donc violent, comme dans le texte
des vignerons homicides où ceux-ci tuent le fils du propriétaire pour voler l’héritage
après avoir molesté les serviteurs qu’il avait envoyés à sa vigne (Mt 21,33-46). De
même la parabole des talents ( Mt 25,14-30) se termine par le rejet dans les
ténèbres, là où sont les pleurs et les grincements de dents, de celui qui s’était
comporté selon le régime de la peur envers l’homme qui lui avait confié un talent
(une somme colossale). La lecture du Nouveau Testament place le lecteur devant
une violence non dissimulée et qui culmine dans l’arrestation de Jésus, le simulacre
de son procès inique, son supplice sur le Golgotha et sa mort. La violence extrême
de l’événement est une des raisons pour lesquelles les non-chrétiens et certains
chrétiens ont des difficultés à regarder la mort de Jésus pour y déceler un enseignement sur la vie. Nous sommes davantage prompts à dissimuler ou à nier la
violence qui règne dans notre société et de la même manière, nous masquons la
violence qui se trouve au centre du drame de l’Évangile. Cela tient peut-être à l’histoire de ce Messie crucifié dont on perçoit mal pourquoi il a suscité autant de
réactions hostiles.
Comment la prédication de Jésus et son action ont-elles pu en effet déchaîner
un tel rejet et une telle violence, au point que l’évangéliste Marc indique dès le début
de sa vie publique qu’on veut tuer Jésus parce qu’il a guéri une main paralysée
(morte) le jour du sabbat (jour de repos que prescrit la loi juive)? Cette question
demeure d’actualité tant est incompréhensible le déchaînement de la violence qui
s’abat régulièrement dans l’histoire sur des faibles et des innocents. Pour être
vraiment entendue, la violence qui s’acharne contre Jésus doit se confronter à la
lucidité avec laquelle Jésus lui-même saisit sa venue comme intempestive : « Je ne
suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » (Mt 10,34). Il y a chez lui cette
conscience de mettre en crise par ses paroles et ses actions des manières habituelles
de se rapporter à la Loi, aux institutions religieuses de l’époque, et en fin de compte
à la tradition des pères.
Garder la mémoire de la violence
Le Nouveau Testament est donc une mémoire de la violence, celle d’une époque
et celle de Jésus lui-même. L’iconographie n’a cessé de représenter la mort de Jésus
au calvaire, mais le crucifix reste un obstacle à la foi pour des hommes et des
femmes issues de cultures et des consciences qui ne peuvent associer la divinité à
la mort infamante d’un supplicié. La mémoire de l’humanité assainit le drame du
Golgotha et la peinture, la sculpture ont eu parfois le rôle de rendre le supplice
supportable : la croix est souvent grande et imposante et le corps du Christ est représenté couvert de quelques filets de sang provenant de blessures apparemment
minimes; il est inerte et ne semble pas souffrir du tout. Le magnifique tableau de
Michel-Ange intitulé « La Piéta » montre ce corps du Christ sans marques que sa
mère tient délicatement dans ses bras.
La violence, faite à Jésus et dont le N.T met en scène l’émergence et le
déploiement, risque toujours d’être édulcorée, récupérée, folklorisée, ceci même
au cœur des processions les plus réalistes au jour du vendredi saint où la foule mime
la passion. Comment garder mémoire de cette violence de la croix à la manière dont
le récit évangélique lui-même en garde mémoire dans sa lettre ? Il y a en effet un
processus de la mémoire qui tend à occulter tout ce qui, dans l’histoire évoquée,
était souffrance et lutte, pour ne filtrer du passé que ce qui le laisse imaginairement
apparaître après coup comme « le bon vieux temps où tout allait tellement mieux ».
Une telle mémoire risque d’être aliénante : au lieu de mobiliser les énergies en vue
des tâches présentes et de projets futurs, elle nous plonge dans la léthargie d’un
passé de rêve. Un tel passé est sans avenir : on le lui a en quelque sorte volé.
La mémoire vive au contraire est porteuse d’avenir. Elle se distingue du
souvenir qui dispense illusoirement de courir le risque de l’avenir. En ce cas, la
mémoire des souffrances vécues, des oppressions subies et des luttes entreprises
pour s’en libérer joue un rôle moteur : « plus jamais ça ! »; demain sera meilleur
qu’hier. Tout projet de libération, que ce soit pour une nation, une minorité ethnique,
un parti politique, un syndicat ou un individu, s’enracine dans le réveil de sa propre
tradition fondatrice et historique. L’être humain n’a d’avenir que parce qu’il dispose
d’une mémoire; c’est cela qui donne sens à son présent. Les gouvernements totalitaires savent bien que rien n’est plus dangereux pour leur pouvoir que la mémoire
collective d’un peuple opprimé; leur arme par excellence est l’effacement de cette
mémoire, à commencer par celle de la langue. La mémoire vive exemplaire est
communautaire : elle est « com-mémoration »; c’est notamment celle d’un peuple
qui se régénère dans son identité en ravivant son passé (et en le revivant symboliquement). Ce passé y est alors reçu comme la vivante tradition d’un présent qui a
de l’avenir. Il y a mémoire vive, dès lors donc qu’elle fait bouger le présent et qu’elle
ouvre un possible avenir meilleur. Telle est précisément la nature de la mémoire
chrétienne dans le rite de l’eucharistie par exemple.
La violence faite à Jésus est une mémoire dangereuse car elle jette une lumière
crue sur la situation présente, toujours faite de violence infligée à des êtres humains.
Au cynisme de certains pouvoirs politiques, s’oppose la mémoire de la souffrance
que raconte le Nouveau Testament. On ne s’étonnera pas de trouver dans les
théologies de la libération, élaborées par les chrétiens qui vivent au milieu des
peuples opprimés un intérêt pour cette violence de la croix qui révèle, au sens photographique du terme, l’injustice perpétuée encore aujourd’hui contre les innocents.
Se remémorer la violence du Nouveau Testament consiste à entrer dans une
tradition dangereuse et à la faire vivre. On n’argumente pas la mémoire de la
souffrance; on la dit dans des histoires dangereuses et libératrices, celle de l’exode
d’Israël loin de l’Égypte, celle de l’innocent traîné devant Pilate. Elle possède un
pouvoir cognitif, car elle fait connaître de l’insu. La chose est occultée dans les
sociétés où l’homme se comprend comme dominateur de la nature. La douleur et
l’affliction, la joie ou le jeu y tiennent des rôles secondaires et en tout cas, mineurs
pour la connaissance critique. L’histoire est elle-même considérée comme une
histoire des vainqueurs, de ceux qui ont réussi et non celle des vaincus, des défaites,
des expériences oubliées ou refoulées. Pour s’y opposer, le N.T. propose une antihistoire fondée sur la mémoire du crucifié de Pâques.
Que se passe-t-il dès lors qu’on s’emploie à raconter une telle histoire, à la
mettre en récit comme dans le rite chrétien de l’eucharistie ? Il n’est alors plus
possible de se remémorer cette passion de Jésus et, avec elle, les souffrances
humaines sous le nom de « Dieu », sans blesser les intentions de celui qui cherche
à les penser. Voilà pourquoi lire l’évangile de la croix est une épreuve. Voilà
pourquoi le lecteur y résiste, car il ne peut qu’y trouver, sous peine de le trahir, la
blessure que l’évangile inflige à la pensée dominante ou à l’idéal abstrait d’émancipation. L’imagination que libère cet évangile du crucifié meurt dès lors que
l’histoire qu’il raconte est dégradée en clichés pieux ou savants, en lecture accommodante qui efface le scandale de la violence du crucifié. À bien des égards, la croix
du Golgotha est maintenue à l’écart de la pensée contemporaine qui a du mal à faire
face à la violence de l’histoire. Les deux guerres mondiales, les bombes atomiques
larguées au Japon, la violence du combat pour les droits civiques aux USA, les
guerres locales et les génocides qui en accompagnent certaines, relayées sur les
chaînes TV du monde entier ont imposé le climat de la violence comme cette
ambiance du monde contemporain. Mais parallèlement, on assiste au difficile
passage de la mémoire à l’histoire pour le peuple allemand à l’égard de la Shoah,
et pour le peuple français à l’égard de l’Algérie. Car il faudrait pouvoir se souvenir
de la violence avec laquelle on a été complice. La question se pose : devant qui, et
par quelle procédure peut-on se souvenir sans mourir de la culpabilité prégnante qui
gangrène la mémoire ? De plus, comment échapper en répondant à cette question
à ce que Pierre Legendre a appelé « l’amour du censeur » qui exige d’être aimé pour
tout le bien qu’il fait et qui fixe en cet amour toute la libido de ceux qui lui sont
soumis ?
L’héritage chrétien d’un Dieu tout puissant justicier et vengeur qui a accompagné une valorisation doloriste de la souffrance ne facilite pas toujours la
recherche de cette instance devant laquelle se souvenir ne serait pas mortel
[2]. Les
vieux schèmes doloristes que dénonçait Nietzsche
[3] ont la vie dure même si le
renouveau des études bibliques et patristiques du XX e siècle a largement orienté
différemment la pensée. Ces vieux schémas s’exposent à voir resurgir les critiques
que l’on connaît d’un Fils masochiste, évitant le conflit œdipien avec le père, et d’un
Père sadique qui transforme le Fils en bourreau à son tour, puisque son amour pour
les hommes est si grand qu’il veut la croix pour eux aussi.
La violence de la lecture
Si la Bible, et singulièrement le Nouveau Testament, garde la mémoire de la
violence comme une mémoire dangereuse, sa lecture expose le lecteur à une
épreuve de vérité sur sa propre violence. Qui n’a jamais été choqué par un texte de
la Bible, qu’il lui soit apparu comme incompréhensible, scandaleux, ou injuste ?
Quelle est la violence qui s’exerce à travers cette lecture qui dérange, devant ce texte
qu’on est toujours prêt à habiller de riches oripeaux pour qu’il se taise enfin ? Qui
n’a pas regimbé devant l’appel de Jésus à aimer ses ennemis ? À commencer par
Sigmund Freud lui-même commentant avec ironie le « précepte solennel de l’amour
des ennemis »
[4]. Freud ne peut réprimer un sentiment de surprise et d’étrangeté à
l’égard du devoir évangélique d’aimer son prochain comme soi-même.
Car ce bien précieux de mon amour ne peut être gaspillé. De sorte que si « j’aime
quelqu’un d’autre, il doit d’une certaine façon mériter cet amour ». Les deux conditions selon Freud qui justifient l’amour que je peux accorder à une personne sont
le fait que je l’aime parce qu’elle me renvoie ma propre image et parce qu’elle
incarne de manière plus accomplie mon idéal. Or la loi évangélique commande
d’aimer tout le monde, ce qui serait selon Freud une injustice envers l’autre aimé.
De plus, l’inconnu qu’est l’autre étranger peut aussi me nuire. Devant une telle
attitude le commandement de l’évangile pousse les choses encore plus loin en
préconisant d’aimer même ses ennemis. Le fait qui est occulté par cette loi, selon
Freud, est que le prochain est d’abord un objet de tentation, sur lequel chacun veut
satisfaire son agression, tirer profit de sa force de travail sans le dédommager, user
de lui sexuellement sans son consentement, s’approprier ses biens, l’humilier, lui
infliger des souffrances, le martyriser et le tuer. La civilisation est justement là pour
lutter contre cette cruauté, contre ce penchant à l’agression, qui constitue « le facteur
principal de perturbation de nos rapports avec notre prochain. » La civilisation a
pour fonction de limiter cette agressivité. Il n’est donc pas facile de renoncer
(« verzichten ») à la satisfaction du penchant à l’agression. On peut toutefois le satisfaire selon Freud de la manière suivante. De petits groupes civilisés ouvrent une
issue à cette pulsion agressive en traitant en ennemis tous ceux qui sont en dehors
de son cercle. Unir des humains par l’amour appelle la désignation d’autres
humains comme exclus de ce lien. Cette opposition permet à la fois d’unir les
membres de chaque groupe et de satisfaire la pulsion agressive de chacun envers
l’autre. Ce mécanisme joue entre les états rivaux mais, quand il n’y a pas d’état, le
peuple juif a servi de groupe adverse tout particulièrement à cause de sa diaspora
qui le place au milieu d’autres groupes. L’histoire montre ce renforcement de
l’union des différentes nations sur base de ce principe d’exclusion, qui s’applique
à un élément étranger commun à plusieurs ensembles.
Mais qui pourra permettre la sortie de l’illusion régressive dans laquelle
s’enferme le sujet qui ne voit en l’autre que l’hostilité et la menace ? Suffit-il d’en
appeler à la civilisation « qui doit tout mettre en œuvre pour limiter l’agressivité
humaine et pour en réduire les manifestations à l’aide de réactions psychiques
d’ordre éthique » ?
[5] Cette radicale perplexité de Freud devant le commandement
évangélique trahirait-elle une résistance de sa part ?
[6] Il est vrai qu’il en existe
d’autres dans l’œuvre de Freud comme le fait, étrange pour un psychanalyste,
d’éluder dans le
Moïse de Michel-Ange de 1914, la punition de Moïse le bègue pour
avoir frappé le rocher de son bâton, au lieu de lui parler pour obtenir de l’eau comme
Dieu le lui avait demandé.
Qui n’a pas fermé l’oreille devant la prière du Notre Père quand il est dit « Que
ta volonté soit faite » ? Sans doute parce qu’il n’est pas si simple de faire le deuil de
ses rêves de toute puissance et qu’il y a toujours ambiguïté et nécessité de discerner
pour vérifier si dire Père à Dieu ce n’est pas transposer sur lui une façon de prendre
appui sur plus puissant que soi, c’est-à-dire refuser ses limites et finalement la mort.
Pourquoi les derniers venus, dans la parabole des ouvriers de la dernière
heure, reçoivent-ils autant que ceux qui ont travaillé depuis le début du jour ?
Pourquoi le fils cadet, dans la parabole de l’enfant prodigue, est-il aussi généreusement accueilli par son Père alors qu’il a dilapidé son héritage, et que le fils
aîné toujours fidèle ne reçoit, lui, aucune marque de gratitude ? Sinon, parce
qu’entendre le devenir frère, c’est devoir entendre à nouveaux frais la filiation
et l’individuation, et que nous n’y sommes pas prêts. Pourquoi celui qui n’a reçu
qu’un talent est-il jeté dehors quand ses collègues qui en ont reçu plus que lui
se voient gratifiés de davantage encore ? Pourquoi Jésus valorise-t-il tout ce qui
est faible et sans valeur au détriment de ceux qui se portent bien et à qui sourit
la vie ? Ce qui n’est encore que malaise peut devenir, à certaine période de la vie
d’un individu ou d’une collectivité, une vraie crise pour la foi. En effet, l’Évangile n’est jamais simplement un texte ou un contenu mais ce qui s’opère à son
contact. Il recèle cette violence de la croix et elle met en cause nos préjugés, nos
habitudes de comportements et de penser, notre vision habituée des choses.
Nous prenons alors conscience que nous refusons de les changer; nous entrons
dans une crise, une opposition résolue à la prédication de l’Évangile. C’est
d’ailleurs la situation que le récit raconte à travers les oppositions violentes
entre Jésus et les pharisiens, qui aboutissent à son arrestation et à son exécution
au nom d’une certaine interprétation de la Loi. Quelque chose de violent s’oppose à l’accueil des paroles et des gestes de Jésus comme jadis on s’opposait à
lui. Une décision est à prendre comme ont eu à le faire ceux qui l’ont quitté
après l’avoir suivi, lorsque le danger de la mort se profilait pour eux aussi. De
quel côté le lecteur tranchera-t-il ? Telle est la question posée par le texte évangélique et qui reste toujours celle adressée au lecteur. Va-t-il camper sur sa position ou obéir à ce qu’il entend et s’ouvrir à l’insu, sous le coup de la violence
que l’évangile lui oppose ? Les conséquences ne sont pas minces car il peut
s’agir de domaines de l’existence extrêmement importants. Pensons à ceux pour
qui s’est posée la question de la compatibilité entre l’idéologie de la race et
l’Évangile sous le IIIe Reich, en Afrique du Sud, ou aux États-Unis. Bref, la lecture s’affronte à un jugement où la violence faite à Jésus rouvre à chaque lecteur ces régions obscures où il enfouit sa violence.
Dans le Nouveau Testament la violence qui s’exerce contre Jésus jusqu’à le tuer
entraîne un jugement de Dieu : la résurrection. Elle est l’acte par lequel Dieu authentifie la parole et l’action de Jésus, validant ainsi sa prédication. Il rend la vie à celui
qu’on a tué, sans tenir rigueur à ses bourreaux : « cet homme selon le plan bien arrêté
et la prescience de Dieu, vous l’avez livré et supprimé en le faisant crucifier par la
main des impies; mais Dieu l’a ressuscité en le délivrant des douleurs de la mort,
car il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir. » (Ac 2,23-24)
Faisant cela, il est dit dans l’Évangile que Dieu exauce la prière de Jésus sur la
croix : « Père pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23,34)
Cette rencontre de Dieu avec le monde dans la violence de la croix est ici
présentée comme un jugement d’une nature particulière. Car le silence de Dieu dans
la mort de Jésus est pardon. Le texte de l’Évangile invite à renoncer à projeter sur
Dieu des attributs de colère et de vengeance alors même qu’il invite à projeter sur
Jésus les attentes les plus profondes de ses auditeurs
[7]. En effet, la figure de Jésus
dans le N.T. est d’une grande plasticité. Sa présentation dans le récit évangélique
ne permet pas d’en brosser un portrait bien ciselé. C’est qu’avant même les
nombreuses interprétations de Jésus par ses exégètes modernes, il y a diversité des
présentations évangéliques de Jésus par le Nouveau Testament lui-même, quand il
présente Jésus comme celui qui accomplit tant de figures de l’Ancien Testament :
Il est le Fils de David et le serviteur, le nouveau Moïse et le Fils de l’homme, le
Logos ou la Sagesse de Dieu. L’évangile qui garde mémoire de la violence de la
croix invite de la même manière à renoncer à ces images de toute puissance au nom
desquelles des hommes ont terrorisé d’autres hommes. Dans le silence du calvaire
et l’exaucement de la résurrection, Dieu se manifeste comme parole de pardon pour
que l’homme advienne à sa liberté de sujet et à celle de la foi.
C’est alors, et alors seulement, que peut s’éclairer la parole énigmatique de
Jésus à Philippe, qui lui demandait de lui montrer le Père : « Je suis avec vous depuis
si longtemps Philippe et cependant tu ne m’as pas reconnu ! Celui qui m’a vu a vu
le père » (Jn 14,9). C’est la violence de la croix et l’anéantissement qu’elle produit
qui permet à Jésus de s’identifier avec celui qu’il appelait du nom de Père, à l’étonnement de tous. En perdant l’éclat de la divinité que nos projections lui confère, Jésus
meurt de leur violence. Le caractère malléable de la figure évangélique de Jésus qui
s’offre à toute projection ne tient pas à son inconsistance mais à l’intensité des
réactions qu’elle suscite par sa force même. Toutes les projections idéalisantes ou
délirantes viennent butter contre la croix sur laquelle s’effacent les signes du divin :
« Mon Dieu, Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » Alors peut naître une liberté
qui ne confond plus Dieu avec ses rêves de toute puissante ou de masochisme.
Remarquons justement que c’est d’avoir revendiqué une égalité de rang avec
Dieu, que Jésus meurt. Car tous ses adversaires avaient compris cette prétention
comme blasphématoire, comme la revendication d’une place occupée à jamais par
l’Unique, bref, une mise en cause insupportable du monothéisme. L’identité qu’il
affirme avec le père est travaillée par le négatif de la mort violente sur la croix. C’est
l’identité du Fils à distance du père mais en relation avec lui. Précisons comment
surgit cette filiation défiée par la mort. Dans l’effacement de Dieu et de ses représentations qui se produit à la mort de Jésus, correspond l’avènement d’un sujet
délivré d’avoir à construire des images de Dieu pour le connaître : c’est le Fils que
la théologie chrétienne confesse « engendré non pas créé ». Cette filiation qui se dit
dans la mort du crucifié ne se laisse pas enfermer dans une représentation simple.
L’Évangile fournit en effet des images multiples et plastiques de Jésus dans sa
relation à Dieu. Il est possible de laisser ces images « travailler » nos représentations
construites pour les dégager de leur aspect idolâtre, illusoire ou paralysant. La
passion du Christ est une Pâques, c’est-à-dire un passage sans cesse à réaliser. La
Parole du Christ que le lecteur entend dans l’évangile opère dans ce qui est trouble
chez lui, car elle touche ce qu’il ne maîtrise pas et qu’il n’atteint jamais : l’origine
de sa propre filiation. Elle l’atteint d’abord là où il peut avoir du mal à l’entendre,
dans ces régions que le théologien appelle pré-chrétiennes. La croix du Christ
apparaît comme une sorte de « trou noir » de l’imaginaire sur Dieu, comme un défi
imposé à la pensée. Le fait que les quatre évangiles culminent dans le récit de la
passion du Christ et qu’ils y soient tout entiers subordonnés déterminent leur
lecture. Sur la croix viennent buter nos projections et se casser la bulle imaginaire
de nos images de Dieu et de notre filiation. Les récits d’évangile éveillent, que l’on
soit croyant ou non, ces demandes piégées que connaissent les analystes. Mais ils
les renvoient pour ce qu’elles sont : des pièges inventés pour ne pas vivre.
Nombreux textes de l’Évangile l’attestent lorsqu’ils commencent par des mots
comme ceux-là : «[les juifs] envoient [à Jésus]… des Pharisiens et des Hérodiens
pour le
prendre au piège dans sa parole» (Mt 12,13). L’évangile va même jusqu’à
mettre en scène le Satan qui tente le Christ au désert avec les paroles mêmes de
Dieu. Le piège conduit ici à la perversion. Finalement, il s’agit de piéger Jésus pour
le faire mourir sur une croix, le supplice de l’esclave, pour que ni sa naissance, ni
sa vie, ni sa mort ne soient justifiées. Tout concoure progressivement dans les
évangiles à la disparition de Jésus et à son insignifiance : les controverses de plus
en plus violentes avec les pharisiens, l’incompréhension de sa propre famille, le
rejet des chefs du peuple, l’abandon de ses disciples. On y lit toute l’économie du
désir qui travaille à se prémunir de l’ébranlement que provoque la parole du Christ.
Passé au-delà de la Loi qui le condamne, de la sagesse familiale qui le traite de fou,
de la prudence des disciples qui le quittent, c’est toucher à ce réel auquel il
convoque dans le passage de la mort, le réel de toute filiation. Ici, à ce moment de
la croix, meurt le mimétisme qui transforme le crucifié en refuge masochiste contre
l’épreuve. C’est désormais en humanité que Dieu se fait connaître comme la vie
mais c’est aussi dans l’épreuve qu’il la rejoint, car la violence de la mort de Jésus
crucifie nos images de Dieu. Commence alors le « cinquième évangile », selon la
formule de M. Bellet
[8], celui que chacun invente quand il connaît à son tour
l’épreuve de vérité où il s’agit de vivre. Vrai matin de Pâques où la vie reprend.
·
Bible TOB. Paris : Cerf.
·
BALMARY M. (1986) Le sacrifice interdit. Freud et la Bible. Paris : Grasset, 293 p.
·
BELLET M. (1998). Le Dieu pervers. Paris : Desclée de Brouwer. 314 p.
·
FREUD S. (1929,1973). Malaise dans la civilisation. Paris : PUF. 107 p.
·
FREUD S. (1914,1990). Moïse et le monothéisme. Paris : Gallimard. 183 p.
·
G AGEY H.J. (2000). « Il est ressuscité, il n’est pas ici », in Recherches de Science Religieuse
88,4,523-545.
·
LEGENDRE P. (1974). L’amour du censeur. Essai sur l’ordre dogmatique. Paris : Seuil. 269 p.
·
N IETZSCHE F. (1974). L’Antéchrist. Œuvres philosophiques complètes. Paris : Gallimard, 161
– 235 p.
·
R EICH W. (1971) Le meurtre du Christ. Paris : Champ libre, 317 p.
[1]
Reich W. (1971)
Le meurtre du Christ. Paris : Champ libre. Dans une perspective non
chrétienne, il donne une interprétation positive de cette passion du Christ mis à mort par la
« peste émotionnelle » de « l’homme cuirassé. »
[2]
Bellet M.
Le Dieu pervers. (1998) Paris : Desclée de Brouwer. 163-187 p.
[3]
Dans
L’Antéchrist, 41, il écrit :« Comment Dieu pouvait-il permettre cette mort ? La petite
communauté y trouva une réponse d’une absurdité vraiment terrible. Dieu donne son Fils en sacrifice.
Ah, comme tout à coup c’en fut fini de l’évangile ! Le sacrifice expiatoire et cela sous la forme la plus
répugnante, la plus barbare, le sacrifice de l’innocent pour les fautes des pécheurs, quel paganisme
épouvantable. »
[4]
Freud S. (1929,1971)
Malaise dans la civilisation. Paris : PUF. 60-65 p.
[6]
Balmary M, (1986)
Le sacrifice interdit. Freud et la Bible, Paris : Grasset. 293 p.
[7]
« De ce point de vue, pourrait-on dire, il est heureux que nous n’en sachions pas plus sur lui ! Que
nous n’ayons que si peu à voir de lui ? C’est en effet parce qu’il ne captive pas le regard, que l’exigence
de
l’imitatio Christi peut déborder le cadre étroit d’une répétition littérale (à quoi correspond le fameux
« il vous est bon que je m’en aille »). Ce qui importe du « Jésus des évangiles » c’est qu’en lui s’accomplissent les figures de la tradition juive et, à travers elles, les figures de toute tradition. La mémoire
chrétienne de Jésus mise en œuvre par les récits évangéliques est toute entière ordonnée à cette reprise
des figures d’espérance qui animent l’auditeur dont elle constitue le moment de vérité. Voilà pourquoi
il est vain d’attendre de l’historiographie des origines qu’elle nous dote de la base factuelle qui permettrait de reconnaître de loin, « objectivement », en Jésus la véracité de ce que la foi énonce de lui. Après
tout, nombreux sont ceux qui l’ont rencontré « selon la chair » et ont disposé sur lui de bien plus d’information que nous ne pourrions en rêver, sans pour autant accueillir son appel à la foi. La quête historique
ne saurait dispenser quiconque d’avoir à prendre position dans le procès qu’ouvre la lecture du récit, faite
avec l’autorité qui fut la sienne et qui est désormais celle du prédicateur dans l’Église. Mais, de ce procès,
l’historien peut éclairer les tenants et les aboutissants, non pour empêcher qu’il s’accomplisse, mais pour
qu’il se déroule encore aujourd’hui. » HJ Gagey « Il est ressuscité, il n’est pas ici » in
Recherches de
Science Religieuse 88/4,2000,523-545.
[8]
Bellet M. (1998).
Le Dieu pervers. Paris : Desclée de Brouwer. 148 p.
[9]
Désigné sous la dénomination « N.T. » dans la suite du texte.