2001
Imaginaire & Inconscient
Violence et secret
Jean-Claude Snyders
4 rue Miguel Hidalgo 75019 Paris
Mon père ne m’a jamais frappé.
Il ne m’a jamais donné un coup, ni une gifle, pas même une tape sur la main.
Il ne m’a jamais, non plus, humilié, ni menacé en me disant de ces choses qui
font si peur aux enfants, et dont on sait qu’aussi excessives qu’elles paraissent,
l’enfant les prend « au pied de la lettre »; on se souvient de Kafka entendant, très
jeune, de la bouche de son père, les mots : « Je vais te déchirer comme un poisson »,
paroles proférées par jeu, mais dont l’enfant qu’il était alors n’avait pas compris
qu’elles constituaient un amusement (Kafka, Lettre au père, Éditions Gallimard).
Pourtant, sans coups, ni humiliations, ni menaces d’aucune sorte, mon père a
fait preuve à mon égard d’une violence rare — sans le vouloir, sans le savoir — en
étant même certain de faire le contraire.
Lorsque je suis né, il était sorti d’Auschwitz, où il avait été envoyé à la fois
comme juif et comme résistant, depuis huit ans. Comme la plupart des rescapés, il
ne disait rien de ce qu’il avait vécu, excepté, je l’ai appris bien plus tard, à l’un de
ses amis qu’il avait connu là-bas. Encore voyait-il rarement celui-ci à cette époque;
il ne faisait partie d’aucune Amicale d’anciens déportés, se refusait à participer à
quelque cérémonie que ce fût. Pour ce qui est de ses autres amis, de ma mère, de
mes deux sœurs ou de moi, il se taisait, sur ce sujet, totalement.
Mais en disant « il se taisait », je sens que je ne rends pas bien compte de la
réalité. Je devrais dire, plutôt, qu’il gardait le silence, mais au sens où, si l’on
peut risquer cette comparaison, un animal féroce garde une porte, au sens où le
dragon qui, selon la légende, empêchait de pénétrer au jardin des Hespérides,
pour éviter que l’on prenne les pommes d’or qui y poussaient, gardait ce jardin,
dévorant les hommes qui voulaient en forcer l’entrée. Mon père maintenait hors
de portée de tous, ou presque, cet épisode de sa vie, mais avec une volonté
farouche, et une hargne telle, qu’il m’était impossible de faire même un seul pas
dans cette direction.
Toute son attitude, celle que je ressentais à mon égard signifiait à peu près ceci :
« ne regarde pas de ce côté, ne t’approche sous aucun prétexte de cette partie
interdite de la moi-même. Si jamais tu allais par là, le châtiment serait d’une telle
violence, que tu ne peux pas même l’imaginer. »
À peine né, j’avais compris, je pense, ce message : je ne lui ai rien demandé, et
je n’en ai pas non plus parlé à ma mère, dans la crainte qu’elle ne lui révèle mes
éventuelles questions. J’ai respecté, autant que s’il me l’avait clairement exprimée,
l’interdiction tacite que j’avais ressentie de sa part. Pour rien au monde, je n’y aurais
manqué, parce que je savais qu’il ne le fallait pas. Mais là encore, ces mots : « il ne
le fallait pas », avaient un sens infiniment plus fort que celui qu’ils auraient eu, pour
toute autre chose qui pouvait m’être imposée. Il ne le fallait pas, parce que cela
l’aurait, probablement, fait fortement souffrir, et aurait également déclenché, je le
pensais du moins, de terribles représailles à mon égard. Aussi n’en ai-je jamais rien
dit; j’ai attendu qu’il m’en parle lui-même : cela a pris des siècles. C’est alors que
j’étais adolescent, et que je connaissais déjà depuis longtemps, par ma grand-mère
principalement, sa déportation, qu’il m’en a dit lui-même quelques mots, pour la
première fois.
Que le secret opprime, on le sait aujourd’hui; on sait aussi qu’il est impossible
de cacher à un enfant, sinon la chose que l’on veut dissimuler, du moins le fait qu’il
y ait quelque chose de secret : mon père croyait cependant, comme la plupart des
gens alors, que je ne m’apercevrais de rien, s’il taisait les choses, et que donc je n’en
souffrirais pas. Par générosité, il cachait ce qui alors devait l’obséder, pour éviter
que ses enfants n’en reçoivent le contrecoup.
La pire des réalités — et il est difficile qu’une réalité soit pire que celle-là — est
pourtant plus douloureuse encore du fait de rester secrète : du moins peut-on éviter,
en la disant, que l’enfant ne s’en juge responsable.
Or il n’est pas aisé, pour un tout petit, de se croire responsable de la Shoah, et
d’une Shoah vers laquelle il aurait envoyé son propre père.
Aurait-il su, du reste, que le secret ravageait ceux qui y étaient soumis, qu’il
n’aurait probablement pas changé son attitude : s’il n’en parlait pas, c’est aussi qu’il
ne pouvait pas en parler; il lui fallait, pour tenter de se reconstruire, scinder sa
personnalité en deux, en évacuer le mal : celui-ci avait été trop fort, pour y rester
autrement que comme un hôte importun.
J’ai eu moi-même, du fait de cela, bien des difficultés à gérer le mal, qui était
totalement absent du discours paternel — car au-delà des camps, il passait sous
silence tout ce qui avait rapport avec l’agressivité ou la misère, par exemple. Cette
absence dans ses paroles paraissait vouloir dire que le mal était, dans ses plus petites
manifestations, d’un extrême danger.
Cependant, il n’y avait pas que le secret, qui fût à mon égard une grande
violence.
À certains moments, lorsque j’étais enfant, mon père entrait en fureur, comme
jamais je ne l’ai vu faire par quiconque plus tard. Ce n’était jamais contre quelqu’un
de sa famille; mais il suffisait qu’il attende quelques instants chez un
commerçant, ou au restaurant par exemple, pour que surgisse sa colère, si forte que
celui qui en était l’objet, autant que je puisse m’en souvenir, ne parvenait pas même
à répondre, mais en restait pantois. Je suis certain aujourd’hui que ces colères, alors,
me troublaient profondément, ou pour mieux dire, qu’elles me terrorisaient. Si les
adultes eux-mêmes en restaient stupéfaits, on peut penser à l’effet que de tels
moments avaient sur un bébé, voyant se transformer soudain un être qu’il aimait,
et qu’il ne pouvait plus reconnaître.
Il faut dire que je n’y comprenais rien : j’assistais à des colères sans cause, sans
explication d’aucune sorte, et qu’il était aussi impossible de prévoir, que d’endiguer
lorsqu’elles se produisaient. Nombre de psychologues ont dit que, pour les tout
petits, les cris étaient des coups. Cela est vrai aussi pour les cris entendus par un
bébé, même s’ils sont adressés à d’autres : il me semble qu’à cet âge, il n’y a pour
un bébé que des colères qui se déchaînent contre lui, car il imagine que tout part de
lui-même. Si on crie près de lui, on crie contre lui.
Bien plus tard, quand j’ai eu moi-même des enfants (j’ai trois fils), j’ai essayé,
lorsqu’il m’arrivait de me quereller, par exemple, avec leur mère, alors qu’ils étaient
tout petits, de les prendre chaque fois dans mes bras, pour leur dire que cette dispute
ne les concernait pas directement, qu’ils n’y étaient pour rien, qu’ils ne devaient pas
penser que c’était de leur faute.
Mais lorsque j’étais moi-même enfant, personne ne songeait à me dire des
choses semblables. Françoise Dolto n’était pas encore passée par là, et nul n’imaginait que l’on pût parler au tout petits, encore moins aux nourrissons.
Faute d’une parole de ce genre, j’ai été amené à la seule conclusion possible :
c’était à cause de moi que mon père était, par moments, dans un semblable état.
C’était moi qui l’avais mis dans cette indescriptible fureur.
J’ignorais tout, bien sûr, de ce qui avait pu se passer par ma faute; mais je savais
du moins que c’était quelque chose d’une violence inouïe, comme je pouvais le voir
par les réactions que cela suscitait en lui. Cette violence, c’était moi qui l’avais
commise.
J’avais fait à mon propre père quelque chose de si terrible, que cela lui donnait
de véritables crises de folie.
Le pire, c’est que je ne savais pas quelle était cette chose terrible que j’avais
faite.
Il me fallait chercher en moi-même, éviter peut-être certains comportements,
sans savoir lesquels, et sans pouvoir le demander. Tout ce que j’avais compris alors,
je pense, c’est qu’il avait reçu une agressivité hors du commun, et qu’il l’avait reçue
de ma part; c’est pourquoi, tout le reste de ma vie, j’ai évité la plus petite violence
contre lui. J’ai laissé de côté ce qu’on appelle la crise d’adolescence; je n’ai même
jamais élevé la voix contre lui : je continue, aujourd’hui encore, à le ménager autant
qu’il est possible, puisque j’ai la chance de l’avoir encore près de moi; une telle
attitude est devenue, chez moi, une autre nature.
En un seul jour, mes fils — les deux aînés sont maintenant adolescents — s’en
prennent davantage à moi, fort heureusement du reste, que je ne l’ai fait à mon père
durant toute ma vie.
Il y a quelques semaines, son ami d’Auschwitz, que je rencontre quelquefois,
m’a parlé en ces termes : « le problème, c’est qu’il faut qu’un fils casse la gueule à
son père, et toi tu ne pouvais pas, parce que c’est un martyr ».
Aujourd’hui, mon père s’est mis à parler de tout cela, depuis plusieurs années
déjà. Il évoque, sans difficulté, des sujets dont j’ai eu si longtemps la crainte — si
je les avais abordés, ou que quelqu’un d’autre l’eût fait auprès de lui en ma présence
— que cela le mette hors de lui-même. Il a même consacré à cela un chapitre d’un
de ses livres — le dixième seulement, cependant, qu’il ait écrit (« Y a-t-il une vie
après l’école », ESF Éditions, 1999).
Pourtant, il y a encore des choses, j’en suis sûr, dont il ne parle pas, et dont je
ne lui demande toujours pas de me parler.
Je sais bien, du reste, qu’il me demeurera toujours un manque, de n’avoir pas
entendu ces paroles au moment où j’en avais le plus besoin; et je ne sais si je
parviendrai à penser, un jour, que tout cela n’est pas de ma faute…
Enseignant et écrivain, Jean-Claude Snyders est l’auteur de :
Père et fils (1993, préface de Serge Lebovici), Peines d’enfances (1994), Drames enfouis
(1996, réédition 1997, préface d’Alice Miller, postace de Georges Snyders, père de l’auteur),
Paroles perdues (1999).