Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062687
170 pages

p. 137 à 139
doi: en cours

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no 4 2001/4

2001 Imaginaire & Inconscient

Sous l’emprise des cendres

Lyliane Nemet-Pier 8 villa des Gobelins 75013 Paris
Grands-Parents pétrifiés dans la mort, dans les cendres, au fond des fosses. Des images qui se déploient autour d’eux et qui m’habitent, les camps, les miradors, les barbelés, les cadavres, des questions qui me taraudent, qu’ont-ils dit avant leur disparition, qu’ont-ils pensé, ont-ils eu peur, ont-ils pu tenir la main d’un proche ?
La mort l’emporte sur la vie, leur mort l’emporte sur ma vie. Cet impossible roman des origines. Avec quoi je le construis ?
Le rien, il ne reste rien. Obligée de grandir sur ce rien, ce rien implacable qui explique et excuse tout. À toute revendication, on m’opposait, le rien : que veuxtu, il n’y a plus rien ! C’était péremptoire. Ma vie à côté, c’était presque déplacé, incongru. Mes désirs étaient comme des petites pousses qui tentent timidement de surgir des cendres encore fumantes.
Vaut-il mieux mourir du typhus ou être gazé dans les chambres, les fameuses chambres à gaz ? Comment peut-on appeler cela, des « chambres à gaz » ? Une chambre, c’est un endroit douillet, un cocon, un nid pour trouver le sommeil, un endroit où l’on s’enfouit dans du confortable. Eux sont morts debout, nus comme des vers, dans le froid et la promiscuité obligée. Quelle appellation antinomique « chambre à gaz », c’est une tromperie comme la gare en trompe-l’œil de Treblinka avec son horloge peinte au temps figé.
Je lis plein de choses, je regarde des photos comme à la recherche de mes grands-parents, puis j’oublie ce que je viens de lire, ce que je viens de voir, je laisse de côté l’insupportable, l’indicible, l’inconcevable.
Je vais sur les lieux du crime pour voir, chercher, partager avec mes grands-parents je ne sais quoi, pour m’approcher d’eux, de leurs derniers instants et être là où ils ont fini de vivre. Une énigme à laquelle avec le temps, je ne peux toujours pas répondre.
J’ai grandi sans photos d’eux nulle part. Parfois on me montrait des photos, mais qui disparaissaient aussitôt. Ils sont sur les photos plus jeunes que moi ! Des grands-parents plus jeunes que je ne le suis aujourd’hui, le monde à l’envers, j’ai dépassé leur âge et je continue, moi, à vivre.
Quand on me parle d’eux, parfois, brièvement, trop brièvement, ça ne leur redonne pas la vie, je les vois comme des automates se mouvoir, sourire mais ils ne deviennent pas vivants en moi, ils sont à jamais ensevelis dans des fosses, emmurés pour l’éternité dans la lave incandescente. Rien ne leur redonne vie, la chape de leur mort est trop lourde.
Je me suis construite dans ce décor cauchemardesque avec des scénarios d’enfer, au milieu d’effluves de fumées qui me prenaient à la gorge et m’asphyxiaient. Partout, j’essayais de me trouver des grands-parents de remplacement, des personnes âgées mais les personnes âgées me faisaient peur, très peur. Des grands-parents ne sont pas forcément des personnes très âgées : les miens avaient 41 ans, 43 ans et 46 ans. Leur âge est définitivement arrêté, ils sont figés pour moi dans cette gangue de la quarantaine.
Une photo de mon oncle maternel. Il a été emmené à Auschwitz à 13 ans pour n’en plus revenir. Je ne peux regarder cette photo sans éprouver un profond malaise. Je ne peux soutenir son regard pétillant d’adolescent de 13 ans, j’y vois Mozart qu’on assassine, j’ai envie de crier et de hurler, de le prendre par la main, de lui redonner la vie.
Le Vel d’hiv, Drancy, Auschwitz, Birkenau, les tombes de mes grands-parents, les dernières demeures de mes ancêtres : combien de fois ai-je arpenté les allées de ces cimetières de pacotille, de ces charniers. Ces noms me sont familiers, trop familiers, je vis avec et à côté sans y prendre garde.
J’aurai préféré un cimetière au bord de l’Océan ou en haut d’une colline.
Pourtant, récemment, dans une situation douloureuse de ma vie, dans un moment où j’avais l’impression qu’il n’y avait plus d’issue, j’ai eu comme un flash qui m’est apparu pour la première fois de ma vie, c’était l’image des camps et je me suis dit : moi, je ne suis pas dans un camp comme mes grands-parents et comme toute ma famille, je ne suis pas derrière des barbelés électrifiés, je ne suis pas derrière des miradors et des SS, je ne suis pas dans leur état de dénutrition et d’humiliation, je peux m’en sortir. Eux ne pouvaient s’en sortir, mais moi, je peux m’en sortir.
Sur ces cendres, terreau de mon enfance, ont poussé la vie et ma renaissance. Aujourd’hui, leurs cendres ne m’enterrent plus, elles me portent, me soutiennent et m’étayent. J’en suis sortie et je les sens tout près de moi comme une pulsation vibrante, pleine d’énergie et de tous les possibles.
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