Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062687
170 pages

p. 141 à 148
doi: en cours

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no 4 2001/4

 
Ma part d’ombre Ellroy J. (1997), Rivages/Noir.
 
 
Vous voulez de la violence ?
En voici ! Jusqu’à plus soif, jusqu’au dégoût.
Oui, mais liée au sombre et scandaleux plaisir que procure le spectacle de l’horreur quand l’art est au rendez-vous.
Mais encore, nouée à l’histoire d’amour d’un lyrisme saisissant d’un fils pour sa mère.
S’y ajoute, pour l’analyste, le récit d’une autoanalyse héroïque en deux temps. D’abord la plongée solitaire dans la pathologie, la toxicomanie et la délinquance comme première tentative pour échapper à l’insoutenable – l’assassinat non élucidé de sa mère alors qu’il avait dix ans –, puis la remontée de l’enfer par la recherche de la vérité des faits et l’accueil du tourbillon des affects soulevés. L’articulation entre ces deux temps fut l’entrée en écriture : au plus profond de sa détresse, de sa déchéance, l’homme en déréliction se souvint qu’enfant il ne rêvait que de devenir écrivain et il le devint. Une série de romans noirs, plus noirs que noir, s’ensuivirent, dont le fleuron fut Le Dahlia noir qui lui valut la notoriété. Avec Ma part d’ombre, Ellroy aborde frontalement son drame, assisté, non d’un analyste, mais d’un policier de la Brigade criminelle à la retraite qui sera une figure tutélaire au long de cette passion.
Au fil des pages, on pense à cette phrase d’Aragon, que je cite de mémoire, disant que pour rendre vraisemblable la réalité, il faut l’atténuer. Ici, l’on a le sentiment que rien n’est atténué, qu’aucun détail intime ou sordide n’est dissimulé. Une réalité abominable, un effort de lucidité effrayant, une épreuve assumée sans esquive. Ni complaisance, ni triche.
Je voudrais rapprocher ce roman d’un autre grand roman de ce siècle : Le premier cercle d’A. Soljenitsyne. Même ampleur d’écriture, même lyrisme, même affrontement solitaire avec une violence sociale, capitaliste pour l’un, communiste pour l’autre – quelle différence pour les victimes ? Les deux hommes, on le sait, se sont volontairement lancés chacun dans son épreuve. Le russe aurait pu tranquillement attendre la fin de son temps dans sa charachka, cet institut-prison relativement privilégié pour scientifiques affectés aux recherches nécessaires au régime; non, il a délibérément choisi d’aller en camp en Sibérie, se confronter sans faux-fuyant à l’atrocité sans fard du système. L’américain aurait pu faire une psychanalyse, comme vous et moi; non, il lui a fallu remonter le temps aussi concrètement que possible et tant que faire se pouvait, aller tout voir sur place, rencontrer chaque suspect, vérifier chaque piste. Mais surtout, surtout, à la faveur de cette enquête, il eut le cran de laisser advenir en lui toutes les émotions, de s’abandonner à tous les fantasmes, de se laisser submerger par l’arriéré affectif qu’il charriait en silence depuis ce jour où les policiers lui ont annoncé sans ménagement la mort de sa mère sans qu’il ait bronché le moins du monde. Sans aide, sans réserve, sans dérobade ni filet, au-delà de toute limite, au delà de toute décence. Puis tout écrire, tout décrire, tout avouer, tout rendre public par la publication. Jusqu’au solde de tout compte.
La force simple, faible et invincible, d’individus isolés, armés chacun de sa seule écriture et qui choisirent de prendre de face et de plein fouet le choc des déclinaisons d’énormes forces violentes, pour l’un celles d’une société inconsciente de l’humain, pour l’autre celles de son propre inconscient.
Paul FUKS
 
La violence du voir Bonnet G. (1996). P.U.F. 269 p. Le remords. Psychanalyse d’un meurtrier Bonnet G. (2000). P.U.F. 113 p.
 
 
On peut considérer que ce qui est au centre de ces deux ouvrages si différents et si liés est exprimé à maintes reprises dans le premier : le problème inconscient lié au voir est celui de disparaître ou de faire disparaître. Études cliniques (comme le cas de Bernard, l’homme au rétroviseur), réexamen des cas d’hystériques présentés par Freud, retour aux grands exemples ou mythes littéraires dans lesquels le voir est central (Narcisse, Orphée), regard nouveau porté sur l’œuvre de G. Bataille, sur le thème du miroir, du regard dans le miroir qui crée le double, dans tous les cas « il s’agit d’éveiller l’œil de l’autre en poussant le faire voir au plus loin du possible, puis de s’approprier réellement cet œil et enfin, de faire disparaître l’autre, de le tuer ». Bien plus, « il ne s’agit pas seulement de le tuer, il faut d’abord s’approprier son voir » (p. 161).
Thématique éclairante et qui mériterait qu’on s’en inspire pour analyser les données à voir en tous sens que notre société génère.
Au tout début de La violence du voir (p. 2), G. Bonnet fait le lien avec une dénonciation banale, celle de la violence qui déferle sur nos écrans, mais il précise qu’« en vérité c’est le voir en tant que tel qui est intrinsèquement violence, et plus il s’impose, plus il nous le donne à voir ». J’ajouterai à titre personnel que je lis en ces termes le jeu de Loft story où on nous a donné à voir pendant soixante-dix jours des sujets qui s’offraient à notre regard. Violence faite aux joueurs et aux spectateurs, même si les uns et les autres en ont été les acteurs en même temps que les complices. La multiplicité des miroirs, des yeux connus ou inconnus démultiplie la violence. D’où probablement aussi la violence des réactions en chaîne ainsi suscitées. Évidemment nous n’en sommes pas au meurtre accompli, même s’il y a à tout instant quelque chose du meurtre dans ces jeux violents, aux dehors la plupart du temps très soft et souvent niais.
En revanche, c’est d’un vrai meurtre qu’il s’agit dans Le remords. Ce livre est par son thème d’une grande originalité et par la façon dont l’auteur en traite d’un grand intérêt. En relatant cette psychanalyse d’un homme jeune qui tue de manière compulsive sa vieille voisine à l’âge de dix-huit ans, cache son corps et avoue le meurtre tout aussitôt, G. Bonnet nous tient au plus près des faits. En même temps, il nous fait partager ses doutes, les affects qui le traversent lui, l’analyste et nous invite à comprendre avec lui combien la condition indispensable pour mener à bien cette psychanalyse est de travailler sans cesse à élaborer une pensée.
La question que devra éclaircir l’analyse est celle du remords. G. Bonnet, à la suite du premier rêve que raconte son analysant, la pose alors même que Didier, le meurtrier, ne se sent pas coupable. Il y a du remords dans l’air de la famille, c’est l’histoire de ce remords qu’il faut comprendre et surtout, il faut comprendre comment le remords apparaît tantôt sous la forme de l’étrangeté, tantôt sous la forme de l’effroi et de la violence; « d’où vient-il enfin qu’il se transforme à certains moments en crise, en acte, en impulsion meurtrière ? ». G. Bonnet nous fait faire avec lui le chemin qui le conduit avec Didier jusqu’à la reconstitution du crime qui ne s’accomplit pas sans une lutte de l’analyste contre ses propres résistances. Grâce à cette approche toujours rigoureuse, à ses références aux théories de la psychanalyse et à quelques textes fondateurs, grâce à l’attention toute spéciale qu’il accorde « à la pulsion de voir et à la violence particulière dont elle est l’expression », G. Bonnet parvient à mettre en lumière le renversement du thème premier, « faire disparaître la vieille », que Didier a tuée, et son contraire qui dit la vérité de Didier, « faire apparaître » la véritable vieille en cause : une grand mère effacée par le père, persécutrice dans le fantasme et qu’il faut tuer. Les derniers chapitres sont consacrés à l’analyse très fine du remords, de la culpabilité et de la réparation.
Nicole FABRE
 
De la Violence dans le couple Donald G. Dutton – Bayard Éd. 1996 – Ouvrage traduit de l’Américain
 
 
Dans ce livre, l’auteur tente de poser les bases d’une théorie cohérente conciliant résultats cliniques et recherches théoriques, dans une tentative pour relier les éléments de recherche dans ce domaine, restés disparates jusqu’ici.
« C’est grâce aux mouvements féministes et donc tardivement (1975) que la violence domestique à été portée sur la scène publique » nous indique l’auteur.
C’est à partir d’une large et longue expérience clinique, à travers la pratique de thérapies de groupe spécifiques progressivement mises au point, que l’auteur analyse les mécanismes de la violence dans le couple. De là, il est arrivé à reconnaître les schémas de pensée et de comportement de différents types d’hommes enclins à la violence domestique. Il s’attache à rechercher plutôt les éléments personnels significatifs dans l’existence de ces « cogneurs » à côté du contexte culturel et social trop souvent mis en avant. La violence domestique pour cet auteur n’est plus envisagée comme un comportement isolé mais comme la conséquence d’une constellation d’éléments qui fondent la personnalité qu’il conviendra d’éclairer, et dont il faudra tenir compte dans la thérapie.
Une hypothèse se fait jour : le passage à l’acte aurait pour fonction de préserver l’intégrité de l’homme violent qui dépendrait de sa brutalité pour protéger une image mal définie de lui-même – il n’accéderait à la puissance et à la cohésion interne qu’en cédant à la violence.
Le traitement de la violence devra tenir compte de ces facteurs. Il sera essentiel de travailler sur les émotions qui ont pris naissance au sein de la famille. Parvenir à entendre les voix intérieures de l’homme violent n’est pas une tâche aisée mais indispensable sinon le patient au lieu de s’orienter vers le chagrin ou la nostalgie, continuera de se décharger dans le passage à l’acte violent.
L’ouvrage comporte trois parties. Dans la première, l’auteur s’efforce de cerner la personnalité du « cogneur », d’étudier le cycle de la violence, les circonstances déclenchantes etc… La question est posée : tous les cogneurs se ressemblent-ils ? Des éléments communs peuvent être dégagés, des constantes telle une peur d’abandon sous jacente à une jalousie morbide et parfois délirante.
Chez ces sujets, la composante affective est souvent niée alors que la composante sexuelle est mise en avant et connote les injures adressées à la femme. La peur de l’abandon que ces hommes arrivent à provoquer par ailleurs, se traduit en pulsions destructrices. Il s’agit de contrôler, d’humilier la partenaire pour transformer un sentiment d’impuissance en sentiment de toute puissance. À la suite d’un sondage national portant sur plus de deux milles personnes (aux USA), il a été démontré que la violence domestique n’est pas spécifique à une race, une classe sociale ou un type d’habitat. Environ 2 % de la population masculine se trouve parmi les « cogneurs » réguliers.
Mais environ 30 % des hommes qui ont recours à la violence sont des violents cycliques à humeur instable. Ils sont violents par périodes. La différence s’exprime donc en terme de fréquences et gravité des accès ainsi qu’en intensité plus ou moins grande des réactions aux éléments déclenchants, à partir des points sensibles de la problématique du sujet.
Certains hommes étouffent leur violence, jusqu’à ce qu’ils soient débordés par elle. D’autres la retournent contre eux. D’autres la projettent sur leur femme ou une tierce personne. Mais la question reste posée pour tous : Qu’est-ce qui pousse cette colère jusqu’à la fureur, l’incandescence, pouvant aller jusqu’au meurtre. Un patient définit cet état par cette phrase : « Être noyé dans le rouge ».
Dans la deuxième partie, l’auteur décrit divers types de personnalité repérables dans sa pratique (échantillon clinique).
Ce sont les psychopathes, qui eux ne connaissent pas la honte ni le remord, puis les cogneurs surcontrôlés, enfin les hommes sujets à des accès cycliques de violence sont plutôt des névrosés angoissés ou dépressifs, et pour lesquels la prise d’alcool elle aussi cyclique est le plus souvent associée aux accès.
Cette mise en « catégorie » pourrait paraître grossière. Tout l’intérêt du livre repose sur les descriptions cliniques venant illustrer la question du « comment devient-on cogneur » ? Il faut lire cette partie qu’il n’est pas possible ici de résumer. L’auteur souligne néanmoins que, quelles que soient les actions entraînées par les accès de violence, elles s’inscrivent dans le répertoire acquis de la personnalité – laquelle personnalité se forme bien avant l’entrée dans la violence ou la consommation d’alcool – ceci l’amène à pousser plus avant les investigations dans l’enfance de ces patients. Nous retiendrons quelques points :
• Le rôle du père dans l’humiliation, parfois publique, paraît prépondérante comme source de la honte, sentiment douloureux et intolérable qui peut atteindre profondément l’enfant. Cet enfant dont nous savons par ailleurs qu’il cherche à plaire, à gratifier ses parents et à les idéaliser, tout particulièrement son père. Cette idéalisation joue pleinement dans la « conspiration du silence », pouvant aller jusqu’au déni, et l’enfant gardera pour lui ce dont il est victime et dont il a honte. D’où la difficulté rencontrée par l’adulte en traitement qui dira à son thérapeute, pour les mêmes raisons, n’avoir aucuns souvenirs de son enfance !
• Le rôle de la mère que décrit l’auteur est plus complexe : il rappelle les aléas de la période préœdipienne d’individuation et du conflit que vit le jeune enfant entre le besoin de proximité, en même temps que se fait jour son besoin d’autonomie – période où il expérimente le besoin de créer une distance physique entre lui et sa mère – période marquée par des comportements particulièrement ambivalents, dans une alternance de rejets de sa mère et d’étreintes possessives.
Si la mère est suffisamment sécurisante, l’enfant réussit à tolérer la séparation en intériorisant une représentation intérieure stable que l’on appelle « permanence de l’objet ». Sinon, si la mère pour diverses raisons, parmi lesquelles l’instabilité et l’insécurité de la relation à son conjoint, n’a pas la disponibilité émotionnelle et chaleureuse nécessaire, la bonne distance affective n’arrive pas à s’instaurer, la conscience du moi de l’enfant est affaiblie. Alors peut s’installer le clivage : un isolement affectif protecteur. Il peut exister aussi une fixation dans la dépendance affective : plus l’objet affectif est manquant et plus la quête affective est grande, plus l’enfant essaye de « courtiser » cette mère indisponible et au lieu d’affaiblir les liens, la violence du manque arrive paradoxalement à renforcer l’attachement. Chez l’homme violent, il semble que persiste ce trouble de la permanence de l’objet; ainsi pour lui, la perspective de la solitude est terrifiante et celle de l’abandon effroyable. Et ce n’est pas par hasard si l’on qualifie les accès de colère, de rage infantile. L’accumulation des tensions internes et l’incapacité de s’auto-apaiser laisse place à la sensation d’un moi sur le point d’éclater, d’être à la merci d’une crise de colère incontrôlable. Ce mécanisme de clivage, expliquerait également pourquoi l’homme violent idéalise puis rabaisse sa partenaire. Sous un angle plus sexualisé ce double mouvement, source de conflit et de tensions internes, se fixe aussi sur les représentations classiques de l’image maternelle de la Madone à la Putain (davantage liées à la période œdipienne). En terminant cette deuxième partie, l’auteur confirme ce qui ressortait déjà de ses descriptions cliniques : à savoir l’importance du nombre de personnalités « borderline » parmi ces hommes « cogneurs ». Il relève trois facteurs existant conjointement dans leur histoire : violences subies au cours de l’enfance, humiliations et modes d’attachements insécurisants : ce que répètent les hommes violents dans leurs relations intimes.
• De plus, à côté de ces causes anciennes, l’auteur souligne l’impact sur une personnalité fragile, de l’apprentissage de la violence, le rôle spécifique des cycles de la violence, notamment à l’adolescence mais aussi dans la période actuelle de la vie des patients. L’auteur analyse bien dans ce cycle comment la phase de toute puissance et sa force d’unification de la personnalité ouvre ensuite l’accès à la phase émotionnelle et affective de « remord ». Celle-ci permettrait alors l’expression affective et tendre habituellement bloquée mais pas encore intégrée en dehors du cycle, d’où son aspect répétitif. Ainsi s’expliquerait en partie, le paradoxe des liens traumatiques bourreau-victime.
La personnalité et le comportement de la femme battue relèvent aussi de cette analyse. Dans son attitude masquée de toute puissance celle-ci espère toujours combler les manques de son partenaire. Ceux précisément qui l’amèneront lui, à une nouvelle crise. Mais les phases de remord alimentent tout particulièrement cet espoir chez la partenaire. Cependant, affirme l’auteur, s’appuyant sur une expérience clinique très étendue « avec une thérapie appropriée qui s’attaquerait aux difficultés réelles que connaissent les hommes violents, il serait possible d’amener la plupart d’entre eux à changer de comportement et à mettre un terme à leur brutalité et ainsi à soigner les souffrances mentales et physiques endurées par ces hommes qui, derrière leurs aspects « bourreaux », sont aussi « victimes ».
Ce sera l’objet de la troisième partie : Exposer les thérapies qui peuvent être mises en œuvre, ainsi que les difficultés et les limites de celles-ci. Elles tiennent au manque de motivations des sujets, et au déni, mais aussi au manque de « remords » que présentent notamment les personnalités psychopathiques.
Les névrosés anxieux, derrière leur dépression masquée et les personnalités « borderline » semblent les plus accessibles à la thérapie.
« Comment aider les cogneurs ? » L’auteur décrit très concrètement le déroulement de la thérapie depuis l’entretien préalable, les premières séances et les étapes suivantes jusqu’à la fin de la thérapie; celle-ci se déroule en groupe sur seize semaines. Il s’attarde sur les cinq premières semaines qui vont être les plus décisives. C’est la période la plus difficile, l’objectif essentiel en est de faire accepter par les participants leur responsabilité personnelle dans leur comportement violent, de dépasser la honte que comporte l’aveu détaillé de leurs actes – premier pas indispensable pour en sortir. Il s’agit de favoriser l’authenticité et le soutien à toute émotion et sentiment qui pourrait apparaître. Dans le meilleur des cas, une solidarité et un désir d’entraide se fait jour entre les participants. Les patients à travers leurs aveux sortent de leur isolement et constatent que d’autres ont vécu des situations très proches des leurs, les thérapeutes pendant toute cette période, sont « sur une corde raide » entre la nécessité de faire « accoucher » les patients de leurs aveux avec prise de responsabilité, et le souci de respecter le rythme de chacun et de ne pas répéter la situation d’humiliation et de honte traumatisante de l’enfance, ce qui renforcerait aussitôt leur système de défense. La présence de patients ayant déjà suivi le traitement et qui reviennent « faire une tranche » peut être ici particulièrement aidante pour les thérapeutes car le groupe comporte aussi des hommes qui suivent la thérapie sur ordonnance judiciaire. Parmi eux, et surtout pendant cette période, se trouvent certains patients dont le but conscient ou inconscient est d’entrer dans les bonnes grâces des thérapeutes et peut être plus encore de « les rouler » pour éviter de se remettre en cause. Les thérapeutes ne cessent d’apporter leur soutien aux participants à travers l’affirmation répétée « ici, personne ne va vous rabaisser », mais aussi l’exigence nécessaire : « mais nous vous confronterons à vous-même ». Cette confrontation se fait d’abord très concrète et comporte un aspect pédagogique : il s’agit de repérer dans l’escalade de la violence, le moment où il serait possible de marquer une pause et d’arrêter la colère. Il s’agit aussi d’apprendre aux participants à séparer les sujets de conflits des sentiments et des actes qui leur sont associés. Tout ce travail s’effectue à l’aide de l’écriture régulière et très précise d’un journal de bord qui est lu et commenté dans le groupe. Après l’énumération des sujets de conflits, les thérapeutes posent la question : « Comprenez-vous ce que signifient la peur, l’humiliation, la honte ou le chagrin ? Que ressentiriez-vous si vous ne choisissiez pas la colère ? » Parfois c’est la réponse d’un participant qui vient éclairer un autre participant. Une fois la confiance établie dans le groupe, une solidarité s’instaure et ces hommes découvrent la possible réalité d’établir des relations authentiques avec autrui.
C’est une étape décisive pour ceux qui arrivent à la franchir. C’est seulement après cette première période, plus ou moins longue selon les groupes, que les thérapeutes peuvent entreprendre un travail plus approfondi concernant l’enfance des participants et les relations difficiles vécues, qui ont pu être à l’origine du cycle de la violence. Il faudra attendre que les participants aient accepté de prendre la responsabilité de leurs actes violents, qu’ils aient pu se pencher, de façon très concrète, sur les mécanismes à l’œuvre et qu’ils commencent à entrevoir une autre image, plus positive, d’eux-mêmes. En effet, certains patients arriveront à revivre des traumatismes qui ont été très douloureux, mais d’autres n’y parviendront jamais – la thérapie alors risque de ne pas venir à bout des récidives toujours possibles.
La fin de la thérapie est une période de consolidation qui comporte des entretiens avec les épouses ou les personnes importantes du contexte de vie des patients, ainsi que des suggestions pédagogiques par exemple : la recherche « de dérivatifs » à la colère qui, à côté de l’analyse et du travail émotionnel accompli, peut aider à canaliser l’énergie de façon constructive et être accompagnée de plaisir. L’auteur termine sur une note d’humilité, reconnaissant les limites des interventions thérapeutiques selon les indications bien connues mais aussi en citant des résultats encourageants d’après un suivi de dix années. De plus écrit-il : « Chaque groupe comporte un cas désespéré qui s’améliore de façon éclatante et inattendue : c’est ce qui me soutient dans mon travail ».
Marie-Aimée GUILHOT
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