2001
Imaginaire & Inconscient
Si la maternité m’était contée.
Fantasmes autour du berceau
Elisabeth Darchis
Psychologue clinicienne Thérapeute de couple Thérapeute familial Membre de la Société Française de Thérapie Familiale Psychanalytique10 Villa Mimosas 92270 Bois-Colombes
La maternité est une étape maturative, riche en réaménagements psychiques et en productions fantasmatiques. Les
fantasmes serviront de terreau pour la structuration des nouvelles
identités de la famille. Comme dans un conte de fée, la femme
enceinte rêve et retrouve le pays merveilleux de l’enfance au cours
d’un voyage nécessaire vers le passé. Croyances magiques et
théories infantiles s’actualisent à partir de tous ces remous, et grâce
à eux, le petit homme va naître en reposant la question essentielle
pour la famille et pour l’humanité : la nécessité de se soumettre à
l’interdit de l’inceste pour sortir du chaos et mettre en place l’œdipe.
Dans les cas de traumatismes non élaborés, les fantasmes sont
violents. La femme reste ensorcelée par le temps d’autrefois et la
maternité est un véritable cauchemar. La rencontre avec l’enfant se
construira dans une « parentalité confuse ». L’enfant qui n’aura pas
sa place pourra se retrouver à son tour, dans la confusion des générations ou dans la confusion des identités sexuelles.Mots-clés :
Maternité, Contes de fées, Fantasmes violents, Parentalité confuse.
Motherhood is a maturing process, rich in psychic
reinstatements and phantasmatic productions. Phantasms will
give ground to the structuring of new identities within the family. As in a fairy tale, the pregnant woman is dreaming and finding
back the wonderful infancy land during a necessary travel back
into the past. Magical beliefs and infantile theories are actualized
thanks to all of those swirls and the little man will be born asking
once more the crucial question to its family and humanity : the
necessary submission to the incest prohibition as to leave chaos
and establish the Œdipus. In unnamed traumas, phantasms are
violent. The woman remains under the spell of once in the past
and motherhood is a true nightmare. The encounter with the child
will settle in a « confused parentality ». The child, not having its
own space, might find himself in his turn, in the generation
confusion or in the sexual identities confusion.Keywords :
Motherhood, Fairy tale, Violent phantasms, Confused “parentality” (parenting).
Pendant sa maternité, la femme plonge psychiquement vers le groupe familial
de sa petite enfance où sont noués les désirs les plus anciens et les défenses les plus
archaïques. Dans ces retrouvailles, le matériel refoulé, les souvenirs, resurgissent
et une vie fantasmatique intense se développe. La réalité physique des corps
fusionnés mère/bébé a un effet groupal, qui alimente les fantasmes de corps
commun. « Le groupe est un lieu où s’amarrent nos points vulnérables et d’où peut
émerger la folie, les rêves nocturnes, les rêveries éveillées », nous dit Didier Anzieu.
Cet article tentera d’explorer quelques fantasmes parfois violents, qui organisent
la vie de la femme enceinte et de la jeune mère. Les uns portent vers des bonheurs
indescriptibles, d’autres entraînent vers des angoisses catastrophiques. C’est la
solidité du Moi et de l’organisation psycho-affective qui déterminera les différents
types de vécus dans un même thème fantasmatique. Nous verrons que les fantasmes
originaires et les théories sexuelles infantiles s’actualisent aussi en périnatalité.
Nous retrouverons ce matériel imaginaire dans les contes qui ont gardé la mémoire
des processus de passage, de transformation et de métamorphose, concernant les
grandes étapes de la vie, notamment celles de la maternité et de la naissance.
La grossesse est un rêve ou un cauchemar
Période intensément onirique, la grossesse est un lieu de dépôts imaginaires et
elle pourrait se décliner comme un rêve groupal, qui prend réalité, endort la raison
et fonctionne fortement du côté de l’inconscient. Ce moment de « sommeil » qui
confond les fantasmes et la réalité, semble pour certains psychanalystes, une période
blanche pour le travail analytique et parfois l’analyse est suspendue. La femme
enceinte vit dans le monde merveilleux d’un conte de fées : elle rêve d’enfant, de
mère et de famille idéale. Comme l’héroïne du conte de Grimm, qui s’endort cent
ans dans son château entouré de ronces, la future mère, hypersensible, se centre sur
elle-même et sur l’enfant attendu, dans un repli et une « préoccupation maternelle
primaire » (D. Winnicott) qui la coupe de la réalité extérieure. Dans un conte du XIV
e siècle, qui inspira plus tard celui de La Belle au Bois Dormant, se précise le lien
entre maternité et sommeil. Zélandine devait aussi dormir cent ans, mais le prince
charmant de l’époque ne respecta pas son sommeil. Elle se réveilla, neuf ou dix
mois plus tard, le temps d’une grossesse et d’un post natal précoce, avec des
jumeaux qu’elle avait mis au monde sans s’en apercevoir. Les contes nous donnent
ainsi une image de la maternité hors du temps et de l’espace, de l’autre côté du
miroir. C’est un sas riche d’imaginaire, fécond en création fantasmatique et plein
de promesses pour l’avenir. L’attente du bébé procure des rêves de bonheur grandiose et d’immortalité. Les soucis de la vie perdent de leur importance et les
vicissitudes sont abolies. En replongeant au cœur de la contenance familiale d’autrefois, la femme retrouve le sein idéal, la mère des origines, l’enveloppe première,
source de bien être, de félicité et de béatitude. Le corps de la mère héberge le bébé
et actualise la fusion narcissique, l’unité duelle dans un vécu de grande complétude.
Enfermée dans ce paradis, la future mère est rassurée par la perspective d’une délivrance. Comme dans les contes, la fin de l’aventure apporte des réveils
merveilleux : « et ils eurent beaucoup d’enfants », « et la famille resta unie pour
toujours ». De nombreux poètes ont bien décrit ces moments d’éternité dans l’endormissement. Michel Tournier, par exemple, évoque dans Vendredi ou les limbes
du Pacifique l’enfouissement de son héros dans l’alvéole d’une grotte : « il était
suspendu dans une éternité heureuse… la différence entre la veille et le sommeil
était très effacée dans l’état d’inexistence où il se trouvait… Il eut le pressentiment
qu’il fallait rompre le charme s’il voulait jamais revoir le jour. La vie et la mort
étaient si proches l’unede l’autredans ces lieux livides qu’il devait suffire d’un
instant d’inattention, d’un relâchement de la volonté de survivre, pour qu’un glissement fatal se produisît ».
Le fantasme de visitation de ce pays perdu, qu’est le corps à corps mère/bébé
a son corollaire d’angoisses. Le retour au sein maternel amène des fantasmes
d’anéantissement et de non-réveil et menace le Moi d’engloutissement. La grossesse
est alors un cauchemar. Dans le fin fond de son château endormi, identifiée au bébé
qui dort dans le creux de son ventre, la princesse et la femme enceinte sont plongées
dans un sommeil qui s’apparente à la mort originaire, à l’inexistence d’avant la
naissance. Le risque inhérent de la grossesse est celui de se perdre dans la régression
narcissique, dans un isolement quasi autistique, dans une immobilité qui ressemble
à la mort : « J’ai l’impression d’une grossesse éternelle qui à la fois me comble
et me terrifie », « J’ai peur de m’endormir et de ne plus voir mon réveil », nous
confient des patientes. C’est dans ce temps de nulle part que surgit la menace de
perte de repères : « C’est l’inconnu, impossible à comprendre » dit une primipare.
« C’est terrifiant, j’ai peur de péter les plombs, de disjoncter, de devenir folle »,
ressassent d’autres patientes. Le bébé représente leurs parties non-nées. Des
fantasmes gravitent autour du risque de mourir : « Quand il y a la vie, il y a la mort »;
« Il ne sortira jamais. C’est sûr, nous allons en mourir »; « Je vais me tuer, passer
par la fenêtre, avant que la mort ne me prenne ». Les fantasmes de faire mourir
l’enfant ou d’être impuissante à le sauver peuvent aussi les assaillir. C’est ainsi
qu’elles décrivent, sans fin, des images violentes : bébé mort dans le ventre et qui
ne bouge plus, bébé et mère dans une mare de sang… Si ce temps paraît interminable et éternel pour certaines, pour d’autres il avance trop vite et elles paniquent :
« Ça va trop vite, je ne serai jamais prête ». Le temps fait redouter la succession des
générations qui pousse vers la mort : « Mon enfant me fait vieillir et cela
m’angoisse »; « Ma mère n’acceptera jamais d’être grand-mère ». Parfois la
régression, engendrée par ces fantasmes est si forte, que la patiente s’exprime sur
un mode somatique : malaises, vertiges, étouffements… Par ailleurs, les fantasmes
sont vécus comme une réalité : « J’ai une boule dans le corps, une masse qui m’étouffe
et m’oppresse; je vais en mourir ». Il s’agit alors de vécus psychosomatiques ou
de « scénario-sensation », ce dernier étant au fantasme « ce que le cauchemar est
au rêve », selon Gérard Decherf.
Une deuxième enfance pour la mère
Pour Robinson, tout au fond de sa grotte, « l’affaiblissement des limites de
l’espace et du temps lui permet de plonger comme jamais encore dans le monde
endormi de son enfance ». L’époque d’une grossesse, comme la situation de groupe,
conduit à la régression vers le groupe primaire de l’enfance, vers l’histoire
d’autrefois : « Il était une fois dans un pays qui n’existe plus ». La visitation de
l’enfance est permise par la levée du refoulement et la perméabilité de l’inconscient. La maternité est un corps familial, fantasmé comme une retrouvaille du groupe
familial, du pays merveilleux de l’enfance. La future mère se souvient de l’enfant
qu’elle a été et de celui qu’elle aurait voulu être. Elle a le désir d’être à la fois le
bébé de ses parents et le bébé attendu. Ce voyage est une deuxième enfance pour
elle. Si elle ne s’en défend pas trop, elle retrouve des besoins infantiles comme le
désir d’être maternée et contenue : « Moi, ma mère et le bébé nous sommes comme
des poupées russes », « Je me cocoon ». La régression s’observe dans les comportements primaires réactualisés : « Je bois du lait dans un biberon… je me promène
avec une peluche dans mon sac, mais je la cache », « J’adore me coucher dans le
lit du bébé avec mon gros ventre, je suis en position de fœtus ». Leur « moi-bébé »
ne supporte pas les frustrations et fait des « caprices », exprime des « envies » : « J’ai
envie de fraises, de lait ». Des croyances populaires donnent un sens à ce besoin
d’être satisfaite rapidement, car il est dit que l’envie non satisfaite va se traduire
par une tâche indélébile, une « envie » sur la peau du bébé, qui peut se comprendre
comme une agressivité détournée à l’égard de l’enfant. La future mère est décrite
comme une enfant imprévisible, sensible, exigeante : « Je fais des achats inconsidérés », « En ce moment, mes besoins sont comme un puits sans fonds » etc. En
régressant, on retrouve pour un temps l’abri psychique familial d’autrefois. Si ce
« réseau d’étayage » (René Kaës) a été suffisamment bon, une sécurité interne permet
la reprise du matériel infantile et la femme pourra rêver l’enfant de ses désirs. Un
nouveau « conteneur psychique familial » va pouvoir se construire en s’appuyant
sur cet ancien socle, pour ouvrir le chemin dans l’écart et la différenciation des
histoires.
Mais quand les retrouvailles sont associées à des contenances familiales
défaillantes, alors les détresses infantiles réapparaissent dans des scénarios imaginaires violents. La présence du bébé in utero met à jour des objets internes
menaçants. Le « placard psychique », qui avait enfermé les traumatismes, s’ouvre
et fait « resurgir les sensations, les émotions, les états du corps, les fantasmes qui
y avaient été enfermés… ainsi que les désirs interdits… et la culpabilité » (Serge
Tisseron). Les fantasmes actualisés aborderont, par exemple, des vécus anciens
concernant l’excès de protection ou d’illusion. Face au risque d’être étouffée à
nouveau, « intrusée » dans une trop grande proximité, la femme pourra tenter de se
dégager, de rompre avec tout attachement : « un bébé doit apprendre très vite à se
débrouiller seul ». Face à l’angoisse de perdre cette « sur-contenance » qui la met
en danger d’être lâchée et de perdre l’objet, un autre mécanisme de survie, va
consister à vouloir garder l’objet, en le maintenant dans la proximité, voir la promiscuité et l’indifférenciation. À l’inverse, les fantasmes pourront concerner
l’insuffisance de contenance ou « sous-contenance » : l’angoisse d’abandon, la peur
d’être rejetée qui peut basculer dans la peur d’abandonner le bébé, de le rejeter, de
le lâcher. La souffrance du bébé interne de la mère compliquera la construction de
la nouvelle parentalité : « Je serai trop faible, si je suis seule », « Mon bébé pleure,
il a senti que j’étais mauvaise pour lui », « Je ne serai jamais à la hauteur ». C’est
parfois l’entourage qui reçoit les fantasmes de la femme : « Mon mari ne comprend
rien », « On va nous abandonner dans la salle d’accouchement », « Ma mère veut
rapter mon enfant ». Ce sont aussi les murs de la maison qui reçoivent, de façon
quasi hallucinatoire parfois, les fantasmes chargés des souffrances du passé
(Elisabeth Darchis). La demeure est alors décrite par les femmes enceintes, en écho
avec leur habitat intérieur. La maison est fantasmée triste, vide ou trop grande, trop
étroite, endeuillée, verrouillée, culpabilisante ou hantée etc. La maison aux murs
hostiles renvoie par exemple aux insultes d’une grand-mère délirante, celle aux toits
séparés répète les départs et les séparations traumatiques d’autrefois dans les
familles respectives; et la maison froide comme un tombeau est décrite par une
jeune mère orpheline dès l’enfance.
Propulsée biologiquement dans la problématique de fusion, la femme enceinte
décrit un vécu en symbiose avec le bébé. Un instant, elle peut être dans l’illusion
d’être son propre créateur. Le bébé se confond avec elle et lui fait revivre le rêve
ancien de ne faire qu’un avec la mère. Les frontières corporelles sont mal délimitées
et elle évoque un « moi flou, proche de la psyché primitive » (A. Ruffiot), un moi
groupal d’avant la constitution du moi. Ce groupe mère-bébé qui mélange deux
êtres dans une peau commune, dans un corps commun, renvoie aux fantasmes
archaïques de substance commune et d’indifférenciation. La femme ressent le
sentiment étrange, voire terrifiant, de ne plus contrôler son image, de ne plus se
reconnaître et de disparaître dans un cosmos infini. La reviviscence de ce sentiment
primaire entraîne une altération des limites du Moi et de l’espace corporel, voir une
dépersonnalisation. « Quand je me regarde dans la glace, je vois un bébé, j’ai peur
d’en devenir folle », «…je ne sais plus qui je suis, pire si je suis ». Dans les corps
intimement mêlés, l’autre est réduit au même ou au double, dans un fantasme de
gémellité. Ce mélange charnel est vécu comme une proximité insupportable, une
indifférenciation monstrueuse. Les confusions peuvent ramener à des fonctionnements archaïques ou à des fantasmes incestueux, souvent en rapport avec des
traumatismes d’enfance : « On ferait l’amour à trois », «…je n’allaite pas, car mes
seins sont sexuels », « Mon lait, c’est comme du sperme pour bébé » dit une femme
abusée dans l’enfance, par un oncle incestueux, qui lui demandait des caresses pour
éjaculer. D’autres fantasmes, issus du vécu d’indifférenciation, préoccupent les
futures mères, comme celui d’abîmer le bébé in utero, lorsqu’elles se sentent, par
exemple, déprimées ou énervées. Une jeune femme enceinte est terrorisée à l’idée
que ses pleurs « gâchent le bébé ». Rassurée au cours de l’entretien, il lui semblera
qu’il s’est apaisé : « Je pense qu’il ne pleure plus ». La femme peut fantasmer le mal
être du bébé in utero, à travers ses éprouvés corporels : « Je n’arrive pas à dormir
et je sens qu’il est énervé, angoissé, douloureux ». Dans ces fantasmes de résonance
et de contagion, chacun pense et ressent du même; comme la fée qui regarde dans
sa boule magique ou son miroir, on connaît tout de l’autre et la confusion des têtes
et des corps est angoissante et menaçante. À l’inverse, dans le dedans, il y aurait un
dehors : un bébé fantasmé comme un étranger trop proche et angoissant, un autre
en soi qui peut être envahisseur et persécuteur.
La maternité est aussi une période de métamorphoses et de grands changements.
Parallèlement à la transformation corporelle, il y a une métamorphose psychique.
Elle correspond à une crise structurante et maturative, véritable deuxième naissance
pour la jeune mère. Des auteurs décrivent cette période en terme de « psychanalyse
de l’enfance ». Bien souvent, le jeune parent évoquera le sentiment d’un formidable
grandissement, surtout pour l’arrivée du premier enfant : « C’est une grande marche
dans la vie… je ne suis plus le même, j’ai changé ». Bien souvent ces changements
se traduisent dans les modifications des comportements de la grossesse qui
présentent des nouveautés, parfois des bizarreries, en lien avec les réorganisations
psychiques nécessaires (Elisabeth Darchis). La tâche perçue autrefois comme
grandiose est enfin atteinte : devenir parent. « Quand je serai grande, je serai une
maman ». Ce vécu apporte le fantasme omnipotent de participer au grand mystère
du monde originaire d’où va naître l’être nouveau et d’où va émerger une nouvelle
personne, en l’occurrence la nouvelle mère elle-même. Pendant la grossesse, la
femme part à la recherche de ce qu’est un parent. Dans un mouvement identificatoire, elle doit retrouver les parents qu’elle a eu, ceux qu’elle aurait voulu avoir, pour
se construire dans la différenciation d’avec eux, une identité de nouveau parent.
Dans une formidable mutation d’identité, le sujet sera propulsé d’un cran dans les
générations. Ses parents se retrouvent grands-parents et la constellation intrafamiliale et l’intergénérationnelle se réorganise pour intégrer son nouveau maillon.
Certaines cultures africaines, connaissent bien l’importance du réaménagement des
générations pendant la grossesse, avec la croyance de la présence des ancêtres et
des esprits en transformation dans le ventre maternel. Au plus profond de l’intimité
et des entrailles de la femme se trame la métamorphose, à l’image du papillon qui
se prépare dans le cocon. Dans ce creuset, « ce lieu dans lequel chacun a séjourné
une fois », se mélange le familier et l’inconnu, le passé et le nouveau, ce qui procure
souvent un sentiment d’inquiétante étrangeté. « L’étrangement inquiétant est le chez
soi, l’antiquement familier d’autrefois » nous dit Freud.
Les métamorphoses du corps et des représentations de soi sont des changements, parfois angoissants et effrayants, qui amènent des fantasmes de
déformation, de monstruosité et réveillent les terreurs infantiles : « Et tu seras
changé en crapaud, transformé en laideron ». L’image déformée du corps, angoisse
des femmes enceintes : « Je suis laide avec mon gros ventre et j’ai peur que mon
mari ne m’aime plus », « J’ai l’air d’un monstre », « J’ai gonflé comme une
baleine ». Les images des contes, avec ses monstres, ses êtres difformes, nous
racontent les terreurs d’autrefois qui reviennent pendant la grossesse. Alice grandit
ou bien rapetisse de façon dangereuse, les frères sont changés en cygnes, d’autres
en corbeaux ou bien la citrouille devient carrosse. Les fantasmes de transformation
dans ce monde caché, mystérieux, inconnu et sacré, interrogent : que va-t-il en
sortir ? Que va-t-on enfanter ou recracher : des grenouilles ou des monstres, des
perles ou des cailloux, un bel enfant ou un enfant anormal ? Les fantasmes d’anomalies du bébé sont fréquents : « J’ai peur qu’il soit aveugle »,« il y a parfois des
monstres qui naissent ». Les échographies les plus rassurantes laissent certaines
dans la certitude de l’erreur médicale, plutôt que dans l’espoir. La menace de
l’étranger, monstrueux en soi, laisse place aux angoisses paranoïaques : « il me
donne des coups de pieds, il m’agresse et veut me tuer », « il est monstrueusement
gros ». Lorsque la construction de l’unité du Moi est fragile, la grossesse ébranle
cette organisation précaire. Les décompensations identitaires ou pychoses puerpérales peuvent alors surgir et les femmes tiennent des propos délirants : « Je suis la
vierge Marie », «…mon bébé est un extra terrestre, je ne suis pas sa mère ». Alors
le lien de filiation ne peut pas se construire, ainsi que les nouvelles identités de
parent et de bébé. Une femme, qui a dénié sa grossesse, ajoute à la naissance : « ce
n’est pas possible que j’aie un bébé, je ne peux pas m’imaginer en tant que mère;
cela appartient à mes parents ».
La présence du bébé in utero réactive des fantasmes infantiles de dévoration,
d’enfermement, de morcellement. Les fantasmes de bébés dévorateurs, de mères
dévoratrices sont alors fréquents, comme dans les contes où les ogres dévorent les
enfants. Ces fantasmes se rapprochent des terreurs infantiles d’être mangé par le
loup, attrapé par le croque-mitaine, avalé par le monstre aux grandes dents et
permettent à l’enfant de penser que le danger vient de l’extérieur. Dans les mythes,
des personnages comme Chronos ou Médée mangent leurs enfants et, dans les
légendes, des animaux énormes avalent les humains, comme la baleine pour Jonas.
Dans le conte de Hansel et Gretel ou de Jeannot et Margot, les enfants abandonnés
et affamés sont, au départ, les dévorants. Ils attaquent la maison nourricière, en se
régalant de pain d’épices et de gâteaux; l’intérieur de ce ventre est un paradis de
lait et de sucreries. Mais la sorcière qui habite là, va les engraisser pour les manger.
Elle devient la mère sorcière cannibalique qui avale sans limites, réincorporant
l’enfant dans le ventre originel pour le faire disparaître. Ici, l’enfant sortira
vainqueur de cette lutte : Gretel enfermera la sorcière dans le four, évitant ainsi
d’être enfournée elle-même, comme miche de pain. L’enfant ayant été dévoré,
pourra dévorer à son tour. Mélanie Klein décrit bien cette pulsion de mort autodestructrice, contre laquelle le sujet tente de lutter avec angoisse, grâce à la pulsion de
vie et à l’agressivité. Le principal mécanisme à l’œuvre est le clivage qui permet
de projeter à l’extérieur, les mauvais objets persécuteurs. Les mères se culpabilisent
en pensant que leurs gestes, leurs pensées, leurs émotions agressent le bébé in utero.
En retour, elles vivent l’enfant comme agresseur : « Ma pensée négative a fait du
mal à mon bébé et ça la rendu nerveux; maintenant il m’en veut et me donne des
coups de pieds dans le ventre. C’est horrible ». Dans ce fantasme sadique, l’objet
adresse le même traitement qu’on lui a infligé.
Les pulsions cannibaliques sont projetées sur l’enfant « je rêve souvent de mon
bébé qui a des grandes dents, pleines de sang et qui veut se précipiter sur moi; cela
me réveille en sursaut » nous confie une mère qui présente des difficultés d’allaitement. Les théories sexuelles infantiles orales, anales sont ravivées. Les contes
reprennent ces croyances : un pétale de rose tombe dans la bouche de la reine qui
se trouve grosse. On se retrouve à l’intérieur d’un ventre, comme dans le petit
chaperon rouge, pourtant mise en garde du danger du sexe. La petite fille est
devenue femme et l’acte sexuel est décrit comme un acte de dévoration. Il débouche
sur la capacité de la grand-mère, transformée en loup, à héberger le petit chaperon
rouge, inversion d’une grossesse qui cache le rôle de la femme féconde, pour la
transformer en dévorateur tout puissant. Les pierres qui empliront le ventre du loup
soulignent le symbole de la stérilité de l’homme enceint ou de la vieille femme qui
n’a plus l’âge d’enfanter. Les images du dévorateur amènent aussi des fantasmes
d’anéantissement, de morcellement. Pour être sauvé, il faut leurrer les ogres et les
loups, leur donner en pâture des cailloux ou bien ouvrir les ventres, inciser, éventrer.
« On va me couper le ventre » pense une mineure enceinte qui ne comprend pas par
où sortent les bébés. Elle ajoute : « avant je croyais qu’ils sortaient par les fesses ».
La pénétration dans le corps est aussi exprimée par l’impression de rencontre
visuelle directe avec le bébé, pendant la grossesse. Le fantasme de regard pénétrant
est, par exemple, celui de se voir réciproquement à l’échographie : « J’ai été chez
le coiffeur avant l’échographie; il faut que je me fasse belle pour lui plaire »,
« pourvu qu’il soit beau sur la photo ». Des cultures ne supportent pas le regard de
l’échographie qui dérange les esprits en transformation. Il y a intrusion. Les
premières terreurs de rencontre surgissent avec des fantasmes de morcellement : « je
n’ai vu que des morceaux », « a-t-il tous ses membres » ?
La naissance est souvent vécue comme une rencontre merveilleuse, un moment
grandiose : « c’est trop beau, je n’arrive pas à y croire ». Mais vivre la séparation de
l’accouchement suppose la capacité à perdre. Rencontrer son enfant comme issu
de soi et pourtant différent de soi, suppose la capacité à se différencier. Sinon,
confondue avec le bébé qu’elle héberge, la mère ne peut être actrice de l’accouchement. L’enfant fantasmé comme un phallus qu’elle ne veut pas perdre, lui fait
redouter ce passage. L’inéluctable séparation réactive les angoisses de perte, de
castration et la naissance est parfois fantasmée comme une déchirure qui s’accompagne d’images de fissuration, d’éclatement, d’explosion : « il va bien falloir qu’il
m’ouvre », « il est trop gros, je vais craquer, éclater ». Une patiente, ayant vécu une
sous contenance familiale dans son enfance, rêve que son ventre explose en
lambeaux : il est comme une peau trouée, à l’image de la protection parentale
défaillante de son enfance. Pendant sa grossesse, elle s’enferme dans la chambre,
volets clos et reste immobile dans le noir, recroquevillée en position de fœtus,
redoutant l’arrivée d’un bébé prématuré. Dans ses cauchemars, elle doit rabattre les
pans de sa peau en morceaux, pour contenir le bébé. Des fantasmes concernent aussi
la peur d’expulser ou le désir de vider le contenu utérin : « le bébé va couler », « à
la naissance, je vais me vider de mon sang dans une hémorragie ». Le fantasme est
celui d’un bébé suceur de sang qui, tel un vampire, pompe l’intérieur de la mère.
Les vomissements gravidiques de la grossesse sont accompagnés de ces fantasmes
de se vider, de lâcher, comme le sont aussi les angoisses de fausses couches qui
renvoient aux fantasmes de mauvaises contenances familiales, aux ambivalences
envers la mère défaillante. Les fantasmes inconscients de perte, d’abandon, sont
présents comme dans les contes. Dès le premier jour qui suit la naissance, une mère
orpheline dans l’enfance, regarde son bébé, tel un Petit Poucet perdu dans la forêt :
« Il pleure, car il a peur que je l’abandonne ». Dans sa parentalité confuse, une autre
femme laisse parler son bébé interne : « Je suis une petite souris et mon bébé est un
géant qui me fait très peur ». Petite, elle n’a pas été protégée par des parents qui la
confiaient à un voisin abuseur et elle s’est sentie abandonnée par les adultes. Les
fantasmes d’accouchements traumatiques sont fréquents et sont souvent accompagnés de peurs face à la douleur : « Si c ’est comme dans les films, c’est l’horreur;
je n’aurais pas assez de force, je ne vais pas résister ». La crainte de la douleur
physique à l’accouchement cache souvent une redoutable douleur psychique en
rapport avec les angoisses de séparation. Les contes nous rappellent que l’on peut
mourir à la naissance de l’enfant : Blanche Neige et d’autres héroïnes perdent ainsi
leur mère lorsqu’elles viennent au monde.
Si l’enfant qui va naître porte les attentes maternelles idéales, on peut aussi
appréhender sa venue en tant que bébé redouté, perturbateur, mal formé physiquement ou moralement, non conforme à l’attente : « J’ai peur que mon bébé soit
laide comme une nazi », dit une femme enceinte dont l’arrière-grand-mère est allemande. Cette dernière avait fuit, après la guerre, en abandonnant ses enfants au père
français. Dans les mythes et les contes, l’enfant non idéal est éloigné, exposé dès
sa naissance, tel un petit Œdipe sur la montagne. L’oracle l’avait prévu : « Il tuera
son père, épousera sa mère ». L’enfant vécu comme maléfique doit mourir, perdu
dans la forêt avec les bêtes sauvages, tué par les chasseurs qui doivent ramener son
cœur, brûlé par les serviteurs de la reine ou envoyé dans un coffre ou une nacelle
sur les eaux. Le fantasme est celui de l’intrus perturbateur qu’il faut faire disparaître.
Mais heureusement, le héros est sauvé et son destin merveilleux se colporte de générations en générations. Sa survie, c’est non seulement la preuve de son innocence,
de sa valeur, c’est non seulement la condamnation à mort de celui qui a soumis le
maléfique à l’épreuve, mais c’est aussi le changement du signe magique : de maléfique, il devient bénéfique… S’il sort victorieux de l’épreuve, il est apte à la vie
adulte, aux mariages et aux responsabilités » (Didier Anzieu). Les pensées de haine
et les vœux de mort envers l’enfant sont souvent inconscients chez les parents qui
l’accueillent comme un héros; mais parfois l’ambivalence terrorise les parents.
L’enfant prendra sa revanche et la marâtre sera empoisonnée, le père d’œdipe sera
tué, la terrible sorcière brûlera dans le four ou sur le bûcher. Même la Sphinge, la
Gorgone ou la Sirène admettent la victoire du héros. La lutte entre la jeune génération et les vieux parents actualise la violence fondamentale du « toi ou moi ». «
Je ne suis plus le bébé de ma mère » dit une jeune femme jalouse de son bébé. Les
fantasmes d’exclusion, de perte d’amour ou de meurtre seront nombreux : « Un
bébé peut mourir, mais il peut aussi faire mourir sa mère ». Les contes sont prolixes
sur le thème de la rivalité et du désir meurtrier. La jeunesse, la fraîcheur et la beauté
de Blanche Neige, par exemple, provoquent la rivalité de sa belle-mère qui n’aura
de cesse de l’éliminer. L’arrivée du nouveau-né réveille aussi les anciennes rivalités fraternelles et les fantasmes fratricides. La victime est évincée à l’image d’une
Cendrillon rejetée, malmenée et réduite à l’état de cendres, de souillon, par ses
sœurs et la marâtre. Les parents fantasment aussi que l’aîné va être dépossédé
d’amour, souffrir terriblement, car le nouveau bébé ravageur va prendre tout leur
temps. De même le fantasme de perdre ses privilèges d’enfant auprès de l’autre
partenaire du couple est fréquent. C’est à qui expulsera l’autre pour garder sa place.
La femme rêve d’être une mère idéale. Cette image heureuse a son corollaire
d’angoisses et elle peut redouter de ne pas pouvoir tenir cette place. Cette crainte
renvoie à des représentations de mère défaillante ou toute puissante. Dans les contes
de fées, l’utilisation du clivage aide les enfants à se protéger des mauvais objets
expulsés. Les mères sont des reines belles et admirables, des vieilles femmes secourables ou des marraines et des bonnes fées qui peuvent d’un coup de baguette magique
transformer la situation. Leurs interventions lors d’épreuves difficiles, leurs souhaits
bénéfiques autour du berceau, permettront à l’héroïne d’être heureuse. « Cachée
quelque part, la marraine-bonne-fée veille sur la destinée de l’enfant » (Bruno
Bettelheim). Ces marraines sont des mères substitutives qui consolident la mère
interne. Femme et bébé étaient en sécurité, lorsque ces femmes sages ou femmes de
savoir portaient autrefois assistance aux maternités et aux accouchements. On protégeait la future mère de visions effrayantes qui risquaient de rendre monstrueux
l’enfant ou on lui prescrivait certains rites, comme le port ou l’imposition de ceintures
bénites, surtout celle de Sainte Marguerite, patronne des femmes en couches. Après
la naissance, la jeune mère a besoin de soutien, de reconnaissance et de valorisation.
Elle aime s’entourer de femmes solides, sécurisantes et secourables. Elle peut se
reposer ainsi, avant les relevailles qui était l’étape où elle retrouvait le monde,
lorsqu’elle n’était plus vécue comme toute puissante et maléfique.
Durant sa maternité, la femme a souvent recours au clivage pour préserver son
image de bonne mère qu’elle souhaite devenir. L’image de la mauvaise mère redoutée
est projetée sur l’extérieur. La belle-mère, nouvelle épouse du père ou la mère du
prince, sont ainsi des sorcières terrifiantes qui menacent de mort leur belle-fille.
La marâtre empoisonne et endort Blanche Neige avec le fruit défendu, en lui
présentant le côté mortel de la sexualité. La pomme qui ressort de la gorge pourrait
être l’image d’une naissance par la bouche, suivant les théories sexuelles infantiles.
Dans l’institution soignante, il y a parfois des mauvaises fées fantasmées à l’origine
des vécus de persécution qui conduisent certaines mères au délire : « L’infirmière
veut me voler mon bébé, le rapter pour elle… ils font des expériences sur lui et vont
le tuer ». Parfois, ce sont les phrases terribles de certaines grands-mères qui
alimentent et déversent, des fantasmes angoissants autour du berceau, à l’image des
maléfices de la mauvaise fée : « Elle va mourir en se piquant sur le fuseau ». La
grand-mère ajoute : « Je ne vois pas cet enfant vivant », « il est cadavérique, ton lait
doit être mauvais », « tu n’aurais pas du faire un autre enfant », « tu ne t’en sortiras
jamais, laisse moi faire ». La marâtre arrache les enfants à sa belle-fille en l’accusant
des pires forfaits et la jeune mère est menacée de mort ou répudiée par le prince. Des
patientes disent « elle va prendre mon enfant », « elle dira du mal sur moi ».
Certaines jeunes mères acceptent de donner leur premier enfant aux grands-mères.
La femme cesse ainsi d’être le bébé de sa mère qu’elle complétait narcissiquement.
En lui en donnant un autre à sa place, elle se libère de l’emprise maternelle. Parfois,
ce sont d’autres mauvaises fées de l’entourage qui ne se privent pas pour exprimer
des fantasmes violents sur tous les dangers, toutes les sordides et douloureuses
épreuves à traverser : « Tu pourras comprendre les douleurs », « on a la peau toute
distendue après », « la péridurale peut paralyser, et les hémorragies peuvent faire
mourir », «…les enfants font souffrir ». Les mauvaises mères qui ne soutiennent pas
la jeune mère, mais qui l’angoissent et la dévalorisent, sont de véritables sorcières.
Dans les contes, heureusement, elles finissent dans le feu ou l’empoisonnement.
Dans les contes, le prince et le roi sont souvent des personnages bienveillants,
comme le sont les bonnes fées ou les bonnes fratries. C’est aussi un chasseur, un
serviteur, un berger qui sauvent l’enfant de la forêt, du désert ou des flots. Ils tentent
chacun d’empêcher les projets meurtriers des méchantes reines et des mauvaises
mères. Ils évitent la mort des enfants en leur donnant une chance. La petite Aurore,
le petit Jour, et leur mère, la Belle au bois dormant, seront sauvés par le prince qui
viendra les délivrer des griffes du dragon et de la cruelle sorcière. Mais le prince est
en rivalité avec le roi qui participe aussi à délivrer sa fille et qui cherche à éliminer
tous les prétendants. L’attachement du père ravit la princesse qui rêve de vivre un
amour parfait afin de réaliser le désir œdipien, mais l’inceste l’empêchera de
construire sa vie en dehors de lui. Le bébé in utero, anime ce fantasme de l’enfance,
d’être grosse de l’enfant du père. La petite fille doit résister à cet amour, comme
Peau d’Ane qui s’enfuit loin du roi ou comme la Belle qui s’éprend de la Bête pour
se détourner du père. Des symptômes, tels que les vomissements, les contractions,
la menace de fausse couche ou d’accouchement prématuré, peuvent être accentués
par la culpabilité, souvent inconsciente, de la femme devant l’enfant incestueux. Le
surmoi de certaines femmes en appelle à la douleur, voire à la punition et l’arrivée
du bébé devient une catastrophe fantasmatique, qui finit souvent par prendre
réellement corps dans de véritables accouchements traumatiques. « Il faut que je
souffre pour le mériter », « je n’ai pas le droit d’avoir ce bébé. C’est trop grand pour
moi », « je savais bien qu’il ne voulait pas sortir ». Mais derrière l’interdiction de
l’enfant incestueux se cache souvent une mauvaise relation à la mère qui n’accepte
pas que le père prenne une place auprès de l’enfant. « Ma mère est jalouse de ma
grossesse ». Des angoisses de perte ou de castration, du côté de la grand-mère
présente le masculin, comme un rapteur, un transgresseur, un abuseur, un séducteur
pour la fille : « attention aux hommes, tous les mêmes ». Dans ces fantasmes, le père
volerait la fille à sa mère et abandonnerait cette dernière au profit de la remplaçante
plus jeune et plus désirable. Le prince qui pourra sauver la princesse, doit lui-même
avoir réussi son évolution et sa maturation psychique. Parfois, il lui faudra traverser
de nombreuses épreuves initiatiques et faire face, courageusement, à d’immenses
périls, pour accéder aussi au bonheur. Comme chez la femme, ses fantasmes se
retrouveront englués dans des conflits et des détresses infantiles, s’il n’a pas eu
accès à une suffisante autonomisation.
La mise en place de la parentalité est une période riche en fantasmes, car la
maternité, comme le rêve ou le cauchemar, est un lieu de dépôt de l’imaginaire. Ces
fantasmes sont le terreau d’où émergent les nouvelles identités et la nouvelle
famille. L’arrivée du bébé est une deuxième naissance pour la mère, un retour vers
l’indifférenciation omnipotente dont il faudra cependant sortir. Comme dans les
contes de fées, les métamorphoses et les projections permettent un temps d’imaginer que les dangers, ainsi que les espoirs les plus fous, viennent de l’extérieur,
avant de pouvoir réintriquer les bons et les mauvais objets. Les croyances, les théories sexuelles infantiles ou les mécanismes primaires comme le clivage, permettent
de maîtriser un temps la situation. Puis le petit homme va naître à partir de tous ces
remous, et grâce à eux. Il pose toujours la question essentielle pour la famille et pour
l’humanité : la nécessité de se soumettre à l’interdit de l’inceste pour sortir du chaos.
En cas de traumatismes infantiles non élaborés, la femme reste engluée dans un
passé qui l’emprisonne, et demeure ensorcelée par les images d’autrefois. Elle est
débordée, envahie et submergée par des sensations et des scénarios catastrophiques
qui tendent à la maintenir dans la régression et les fonctionnements primaires.
Certaines s’en défendront en bloquant le processus de régression, mais par-là même,
elles bloqueront aussi la mise en place de la parentalité. La capacité d’auto-materner
ses parties infantiles est alors impossible et la parentalité ne peut pas se tourner vers
l’enfant à venir. Le bébé interne du parent entrave la rencontre avec l’enfant de la
réalité dans la « parentalité confuse » (Gérard Decherf et Elisabeth Darchis). Les
parents qui ne traversent pas le temps des rêves et qui ne se dégagent pas des cauchemars de la grossesse, ne parcourent pas le voyage nécessaire vers le terreau du passé.
Ils n’auront pas de fondations solides pour construire la nouvelle famille. L’enfant
en manque de repères à son tour, pourra se perdre dans la confusion des générations
ou dans la confusion des identités sexuelles. Il lui faudra, comme dans les contes,
trouver lui-même ce chemin, plus tard, en traversant des épreuves initiatiques, pour
accéder à sa vérité. Chaque maternité reste, comme d’autres grandes étapes de la
vie, une grande chance de réorganisation et d’élaboration psychique. La maturation permettra de donner une véritable place à l’enfant en respectant ses besoins.
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