2001
Imaginaire & Inconscient
La violence adolescente, échec du flirt avec le risque
Pascal Hachet
Psychologue, Docteur en psychanalyse Enseignant à l’École des Psychologues Praticiens de Paris213 boulevard Davout 75020 Paris
Les transformations pubertaires, que l’adolescent
n’a pas choisies et dont il doit s’accommoder, sont à l’origine
d’une incontournable crise psychologique. Le jeune se lance
dans la prise de risque afin d’y faire face : il contrebalance par
l’activité « sensationnelle » l’impact des aléas intimes auquel
il se trouve, quoi qu’il veuille, confronté. Certaines prises de
risque sont psychologiquement structurantes, notamment
lorsqu’elles sont encadrées par des adultes (tels certains sports
de l’extrême). Mais lorsque le goût du risque rencontre des
limites éducatives insuffisantes, l’agressivité que l’adolescent
tente de canaliser prend une tournure impulsive; elle se
« transmute » en violence, qui s’exerce contre autrui ou/et
contre des objets, ou/et contre soi-même. L’activité de l’imaginaire — foncièrement polémique à l’adolescence — favorise la contention et la transformation des affects les plus débridés en les articulant à des représentations ad hoc (ainsi le
héros solitaire qui combat dans un environnement hostile). La
violence vient signer l’échec de cette activité: l’agressivité
s’y déconnecte de la représentation et fait « alliance » avec la
sensation et la motricité pour donner lieu au passage à l’acte.Mots-clés :
Adolescence, Imaginaire, Prise de risque, Suicide, Violence.
The puberty’s transformations that the teenager
did not choose and with which he has to cope, are the causes
of an unavoidable psychological crisis. The teenager takes
risks in order to deal with that : he opposes sensational activity to the impact of intimate troubles that he must deal with.
Some risks are psychologically beneficent, especially when
adults coach them (for example, in some extreme sport practice). But when the taste of taking risks meets insufficient educative boundaries, the aggressiveness that teenager tries to
contain can take an impulsive form : it turns into violence,
against others or objects or even oneself.The fancy activity –
which has a polemic orientation during youth – favors the
containing and the transformation of the most unlimited
affects by combining them with suitable representations (for
example, the lonely hero who fights in a hostile neighborhood). The violence testifies the failure of this activity : the
aggressiveness becomes unconnected with the representation
and associates with sensations and motility, so that acting out
takes place.Keywords :
Imaginary, Risk taking, Suicide, Teenage, Violence.
L’adolescence constitue une période de démaillage et de remaillage intenses des
liens que l’enfant entretenait avec les personnes de son environnement affectif. Ce
remaniement intérieur est ordinairement vécu sur un mode critique, du moins à
certains moments. C’est pour cette raison que l’on parle de « crise adolescente ».
Les remous du corps et de l’esprit s’avèrent déstabilisants, même lorsqu’ils ont un
caractère ponctuel. L’adolescent ne peut pas les éviter. Il les « encaisse » d’une façon
ou d’une autre. Pour atténuer l’inévitable malaise psychique qui en résulte, il a la
ressource de bouleverser sa propre activité physiologique et psychologique. Crise
active, choisie, versus crise « programmée » et subie. C’est ici que l’option de la
prise de risque intervient. Le jeune s’y lance afin de s’opposer par l’activité « sensationnelle » à l’impact des aléas intimes auquel il se trouve, quoi qu’il veuille,
confronté (5 et 7).
Certaines prises de risque sont constructrices, notamment la pratique des sports
dits de l’extrême : ainsi, le fameux saut à l’élastique. Le plus souvent, les jeunes y
bénéficient d’une formation et d’un encadrement satisfaisants. Dans ces conditions,
les prises de risque sont psychologiquement structurantes pour l’adolescent. David
Le Breton (8) considère qu’elles « ouvrent une voie propice à l’acheminement du
jeune vers l’autonomie. Elles lui apprennent à mieux se situer face aux autres, déplacent le jeu symbolique avec la mort ou l’affrontement à la société vers un espace
où ces conduites peuvent être discutées, mieux comprises. Elles (re)construisent
l’estime de soi, une meilleure confiance en ses capacités physiques ou morales ».
Mais lorsque le goût du risque ne rencontre aucune limite, l’agressivité que
l’adolescent tente de mettre en forme prend une tournure impulsive et débridée. Le
jeune prend et détruit sans réfléchir. La délinquance proprement dite s’installe.
Karim Abboub (1) voit dans ce phénomène une escalade en trois temps :
- le déni par le jeune de son mal-être, qui le pousse à être violent par compensation (et donc le déni des symptômes par lesquels cette souffrance s’exprime et des
aléas d’identité et d’histoire de vie dans laquelle elle prend source).
- le défi que l’adolescent adresse à « la société », entité équivalente au monde
extérieur et ressentie par le jeune violent comme « rejetante, disqualifiante et
disqualifiée ».
- le délit, qui suscite une reconnaissance sociale, mais « en négatif ».
Une recherche dirigée par Choquet et Ledoux (3) révèle que 42% des jeunes
sont occasionnellement violents et que 19% le sont régulièrement. En particulier,
2% se sont déjà livrés au racket. Ces comportements connaissent une forte augmentation chez les mineurs. Les adolescents violents courent le risque soit de tomber
contre plus fort qu’eux, soit d’être interpellés par les forces de l’ordre et sanctionnés
par la justice… sans omettre le fait que certaines familles répondent à la violence
dont leurs adolescents font preuve en les battant comme plâtre. Récidive et rupture
des liens intra-familiaux garanties…
Alors, que faut-il faire ? Bien sûr, il est de la responsabilité des parents de
proscrire les comportements violents et de se faire les relais de la loi. C’est à cette
condition qu’ils ouvriront ensuite le dialogue, éventuellement sur un ton bourru ou
goguenard, mais surtout pas permissif.
D’une façon générale, la plupart des adolescents qui se lancent dans un comportement délictueux font preuve d’une grande « naïveté ». C’est, par exemple, le cas
de ceux qui tirent intempestivement la sonnette d’alarme dans les trains. C’est aussi
le cas de ce personnage du film Fight club, un adolescent tourmenté et solitaire —
interprété par Edward Norton — qui espère changer de vie en intégrant un « club »
de jeunes. Mais ces derniers expriment leur mal-être dans la bagarre entre membres
de leur groupe.
De la violence reçue à la violence infligée
Il arrive qu’un adolescent prenne des risques sous la menace d’autres adolescents. La contrainte est alors externe. Il s’agit par exemple de voler dans un magasin
pour une bande qui attend le jeune à proximité et à laquelle il devra remettre son
larcin : un CD, des chaussures de sport ou un flacon de parfum. Un phénomène de
« contagion » psychologique se produit quelquefois : l’adolescent soumis à d’autres
jeunes pour commettre un acte délictueux est tenté d’exacerber ses propres dispositions à la prise de risque transgressive. Il éprouve de la sorte une satisfaction dans
son tourment, dont il atténue l’aspect traumatisant, humiliant pour lui-même. Mais
il risque de ressembler à ses tourmenteurs, c’est-à-dire de prendre à son tour plaisir
à enfreindre la loi et à dominer d’autres jeunes.
Il arrive que ce type de sujétion soit rigoureusement codifié. C’est le cas du
bizutage. Aux yeux de ceux qui la commettent, cette pratique est censée représenter
un accès à la vie adulte : les « bleus » doivent « en baver » pour être « des nôtres ».
Pour comprendre pourquoi le bizutage existe, je pense qu’il faut l’examiner sous
l’angle de la succession des générations. Ici, ce passage s’effectue sur le mode de
« l’identification à l’agresseur » : la promotion bizutée devient, un an plus tard, celle
des bizuteurs. L’autre est mis dans une situation de subordination et de dépendance,
sous peine d’exclusion du groupe. Il s’agirait de mettre radicalement en scène une
occurrence que chaque être humain est amené à vivre en grandissant : l’enfant puis
l’adolescent, relativement passif et impuissant, se transforme en un adulte relativement actif et puissant (c’est-à-dire qui subvient à ses besoins matériels et qui
choisit ses relations); mais ici pour le pire, à la manière d’un parent sadique ! Les
pouvoirs publics, même s’il a fallu que l’opinion publique — notamment les
associations de parents d’élèves — s’exprime avec force, ne s’y sont pas trompés :
depuis 1997, cette pratique quelquefois périlleuse et toujours humiliante est
interdite par la loi.
Les parents doivent être attentifs à ce problème du bizutage qui perdure ici et
là malgré la décision du législateur, afin de pouvoir y faire face si leur adolescent
en est victime. Il en va de même pour le racket et pour les autres formes de violence
imposée. Sur ce point précis, les parents peuvent prendre quelques mesures préventives : demander au jeune de ne pas emporter à l’école de l’argent ou des objets de
valeur — tels qu’un baladeur, une montre de marque, un téléphone portable, un
blouson, des jeux vidéos, etc… — ou du moins de ne pas les exhiber, lui conseiller
de ne pas se laisser influencer par les chefs de bande ou tout simplement par « les
plus forts » et l’encourager à parler du racket avec ses camarades et à solliciter ses
professeurs pour que ce problème soit abordé en classe. Adolescents et parents
doivent savoir que le racket constitue un délit puni par la loi. Céder à un racketteur
en espérant que cela fera cesser les menaces, le chantage voire les coups ne débarrasse pas de l’agresseur, qui met au contraire la barre plus haut puisqu’il a trouvé
une « poule aux œufs d’or ». Le jeune victime de racket doit lever la loi du silence
— seul moyen d’enrayer la répétition des faits — en se confiant à ses parents ou à
un adulte de l’école, lesquels inciteront l’adolescent à porter plainte auprès de la
police ou de la gendarmerie et l’aideront éventuellement à effectuer ces démarches.
De même, un camarade racketté doit absolument être aidé. Les parents peuvent être
alertés par quelques signes, qui nécessitent d’engager impérativement une
discussion avec l’intéressé et de se mettre en contact avec l’établissement scolaire :
le jeune a peur d’aller à l’école mais n’en dit mot, ses notes dégringolent sans raison
apparente et ses affaires de valeur disparaissent. Venir en aide à un adolescent qui
subit des actes de racket, c’est aussi lui éviter de basculer à son tour dans la délinquance — soit pour se venger de ses tourmenteurs, soit pour agresser d’autres
jeunes parce qu’il sera devenu hypersensible à la moquerie ou à l’intimidation —
et donc de prendre des risques excessifs.
Shakespeare fait dire à son personnage Macbeth : « Le sang appelle le sang. »
On pourrait s’inspirer de cette implacable sentence pour affirmer que dans certains
cas, la violence appelle la violence et le risque appelle le risque. Car c’est un fait :
un adolescent victime de violence est par la suite plus fréquemment amené à
prendre de nouveaux risques que les autres adolescents; par conséquent, il est plus
souvent de nouveau victime. Il devient alors vital que les parents prennent la mesure
de cette « spirale de la victimisation » et qu’ils fassent tout pour l’enrayer, en famille
ou avec l’aide d’un professionnel de l’écoute.
La violence contre des objets
Les adolescents violents s’exercent quelquefois contre des objets, et non contre des
personnes. Le fait d’éviter d’être violent à l’encontre d’autrui paraît d’un meilleur
pronostic quant à la capacité à grandir sans recourir dangereusement à l’opposition
physique, même si les « casseurs » peuvent causer d’importants dégâts —
notamment lorsqu’ils incendient des automobiles — et blesser au passage d’autres
personnes.
La destruction d’objets ne requiert pas forcément d’être en bande. Les
dommages sont alors plus limités. Jean-Marc, âgé de 13 ans au moment des faits
et aujourd’hui de 40, se souvient :
« C’était l’hiver. Je ne sentais pas le froid. Je parcourais les ruelles les plus
pentues et les plus inquiétantes des coteaux de la ville. L’une d’elles serpentait
bizarrement. Je prenais plaisir à y casser les ampoules des réverbères à coups de
lance-pierres, de façon systématique. Une fois, je suis parvenu à desceller une
ampoule sans la briser, à l’aide d’une bille. Je me suis amusé des éclats qu’elle a
projetés en percutant le sol; ça a fait un bruit d’œuf pourri. Du travail d’orfèvre.
Rien à voir avec les tarés qui, de nos jours, frappent les passants dans les cités. Dans
les années 70, on savait délinquer (sic) intelligemment. On ne s’en prenait qu’à des
objets, même pas — ou à peine — à des bêtes. Quant à agresser quelqu’un, tout du
moins directement, c’était tout simplement impensable. On avait trop de trouille et
de respect. Nos parents nous auraient filé une trempe. On faisait preuve d’ingéniosité tactique et technique. On fabriquait nos armes et on choisissait
soigneusement nos cibles. Au moment d’entrer dans l’adolescence, mon « lancepigots » claquait sans cesse. J’en avais mal aux doigts. Un matin, je me suis attaqué
à des bocaux entreposés dans un jardin ouvrier dont j’avais eu un mal fou à
escalader le mur. Sans le vouloir, j’ai rendu la liberté à des lapins, lorsqu’un galet
de granit a disloqué par hasard la serrure d’un clapier. Les petits mammifères en ont
jailli avec un air ahuri, avant de s’éparpiller et de se cacher parmi les laitues et les
potirons. Je n’avais pourtant cherché qu’à effrayer ces animaux en touchant la grille
derrière laquelle ils cohabitaient difficilement. Le soir, j’ai imaginé que les lapins
étaient en train de se remplir la panse puis qu’ils gambadaient au clair de lune avant
de s’endormir, pattes en l’air et oreilles en bataille. »
La violence contre soi-même
Si la crise d’adolescence donne lieu à un feu nourri de comportements excessifs,
bruyants et agressifs à l’encontre de l’entourage, familial et autre, il n’est pas rare
que le jeune exprime aussi son mal-être en se repliant sur lui-même. Il peut négliger
son alimentation, sa santé, sa tenue vestimentaire ou fuguer. Nul but, nulle
motivation ne l’animent. Il paraît déserté par le désir. Au pire, il exerce contre lui-même la violence qui « fermente » en lui. C’est le cas de Lucie.
Lucie est une lycéenne de 16 ans. Elle est en conflit avec ses parents, parce
qu’ils lui ont interdit de rejoindre son petit ami Sylvain, qui vit dans une autre
région depuis plusieurs mois et qu’elle voit seulement à l’occasion des congés
scolaires. Les parents argumentent ainsi leur refus : Sylvain, en échec scolaire,
repousse tout projet professionnel; il multiplie les prises de risque et ses propres
parents — qui ont déjà baissé les bras — désapprouvent totalement son comportement. Rien ne permet par ailleurs de penser que les parents de Lucie soient
d’« affreux réacs ». Son père, notamment, paraît très bien manier la souplesse
relationnelle et la capacité à faire preuve de fermeté éducative. Les parents font
front commun dans ce qu’ils pensent et entendent faire au sujet de leur fille. La
mère estime que l’attitude fantasque et très désinvolte de Sylvain fragilise psychologiquement Lucie, car elle s’est accrochée à l’image idéale de « marginal
sublime » détaché des contingences matérielles qu’il cultive, et elle semble vivre
leur relation sur le mode passionnel du « tout ou rien ». Les résultats scolaires de
cette jeune fille pourtant douée sont en chute libre. S’il ne s’était agi que d’un
flirt, les parents laisseraient faire. Toutefois les deux amoureux veulent s’engager
sur du long terme, au pur mépris des questions d’intendance : diplômes, revenus
réguliers. Dans ces conditions, le père et la mère ne peuvent que réagir. Le père
a glissé ainsi à Lucie : « Tu nous en voudras encore plus si nous te laissons croire que l’on peut vivre d’amour et d’eau fraîche ». Lucie suit assez fréquemment
son ami dans ses prises de risque : elle expérimente des drogues (cannabis, ecstasy), boit des « cocktails » alcool-bière, a fugué plusieurs fois pour tenter de
rejoindre Sylvain — lui-même coutumier de cet exercice —, et elle accepte de
faire l’amour avec lui sans préservatifs alors qu’il a eu de multiples partenaires
avant de la connaître. Elle a eu récemment une grossesse non désirée, qui a été
suivie d’une interruption volontaire au bout de dix jours. Lucie voulait garder
l’enfant, mais sa mère l’a convaincue de prendre la décision contraire. Les
parents de l’adolescente n’ont pas ménagé leurs efforts pour tenter d’arranger les
rapports entre Sylvain et ses propres parents, avant de renoncer face aux positions inamovibles et tranchées des protagonistes. Les étayages que le père et la
mère de Lucie ont posé paraissent tenir bon. Il ont conscience de devoir « tenir
un cap » et du fait qu’il leur faudra louvoyer. Il ne s’agit pas pour eux de causer
à tout prix une rupture entre Lucie et son ami, mais d’aider leur fille à prendre
conscience du « tout ou rien » affectif dans lequel elle semble engluée.
Pourtant, deux mois plus tard, la situation se dégrade sérieusement. Lucie tente
de se suicider, en avalant plusieurs boîtes de comprimés myorelaxants — c’est-à-dire favorisant une détente musculaire — qui avaient été prescrits à sa mère. La
famille l’a trouvée inanimée peu après et a pu rapidement la conduire à l’hôpital,
où elle est restée quelques jours. Avec un peu d’embarras mais aussi de réelles
marques de sympathie, l’adolescente explique que son geste a suivi une prise de
conscience trop difficile à « digérer » pour elle : le caractère irréaliste de son
attachement à Sylvain. Je demande alors avec tact aux parents s’ils ont été particulièrement sévères avec Lucie avant sa tentative de suicide. Il apparaît que non.
C’est en discutant avec Sylvain au téléphone qu’elle a réalisé — en comparant leurs
visions respectives des choses — qu’il leur serait très difficile d’aller plus loin
ensemble. Elle rapporte un rêve éloquent : son ami et elle bâtissent une cathédrale,
à une vitesse fulgurante, comme magique. Mais l’édifice s’éboule mystérieusement
dès qu’il commence à prendre forme. Ils s’aperçoivent qu’une lézarde importante
plonge vers les fondations. Ils comprennent enfin que la cathédrale repose sur un
marécage. Affolée, Lucie veut partir. Sylvain tente de l’en empêcher, mais elle
réussit à lui échapper…
Juste avant la tentative de suicide, Sylvain, apparemment éméché, l’avait
appelée pour lui dire qu’elle n’était qu’une gamine et qu’il avait des rapports
sexuels plus satisfaisants avec des filles moins « collantes ». Le grand idéaliste
tombait le masque ! Lucie a senti qu’elle vacillait, tout en étant envahie par la haine.
Désorientée, elle n’a pu se confier à ses parents, car elle en était arrivée à ne plus
voir en eux que de trop sévères « émissaires du réel ». Elle redoutait une réplique
cinglante comme : « Nous t’avions prévenue. C’est bien fait pour toi. Débrouille
toi ». Si cette adolescente a attenté à ses jours, c’est à la fois pour expérimenter sur
son corps une séparation qu’il lui revenait de concrétiser sur le plan relationnel et
pour vérifier que ses parents tenaient à elle. C’est d’ailleurs à la maison qu’elle a
avalé des médicaments, pendant que toute la famille regardait la télévision. Au fond,
Lucie ne se voyait pas dans un cercueil, mais débarrassée des affres de l’attachement et du détachement affectifs. Elle n’a pas pensé qu’elle pouvait réellement
mourir. Des entretiens de soutien psychologique avec cette jeune fille lui ont permis
de marquer une pause dans ses investissements affectifs. Elle est ensuite tombée
amoureuse d’un garçon beaucoup plus stable que Sylvain et a été fière de me le
présenter.
Lucie a traversé et surmonté une épreuve relationnelle difficile en préservant
sa vie, pourtant mise en danger par elle. C’est sans doute parce qu’elle n’avait pas
complètement renoncé à compter sur ses parents. Tel n’est pas le cas de l’élève qui
se suicide dans le film Le cercle des poètes disparus.
John Keating — joué par Robin Williams —, professeur de littérature à l’Académie Welton, une institution scolaire américaine particulièrement rigide et élitiste,
encourage ses élèves à aimer la poésie, la joie de vivre et la liberté; et donc à prendre
le risque d’être anticonformiste. L’un des jeunes explore tant cette voie qu’il entre
violemment en conflit avec son père, qui refuse de le voir devenir comédien.
Désespéré, cet adolescent se suicide tandis que Keating, rendu responsable de cette
mort par les parents, est renvoyé de l’école.
Ici, une expérience constructive mais risquée — car supposant une rupture avec
un modèle éducatif jusqu’alors dispensateur de multiples (même si aliénants)
repères — conduit un adolescent à l’autodestruction. La raison de ce geste fatal est
que l’expérience en question n’a reçu aucune forme de reconnaissance par
l’entourage du jeune. Ce dernier avait pris le risque d’être en désaccord avec des
parents effroyablement bornés, qui l’avaient placé dans une situation d’impasse
psychique et relationnelle en l’envoyant dans une école sévère et passéiste. Il y a
tout lieu de craindre que cet élève se serait donné la mort même s’il n’avait pas
bénéficié des encouragements du professeur Keating. Le suicide a ici le sens d’une
« solution » radicale : se couper coûte que coûte d’un environnement familial qui
— à la différence des parents de Lucie — exerce une influence invivable,
verrouillant toute possibilité de grandir sainement.
La place de la violence dans l’imaginaire adolescent
L’imaginaire adolescent est caractérisé par une logique d’opposition,
d’affrontement. Cette orientation du fonctionnement de l’imaginaire — qui atteste
une prévalence de ce que Gilbert Durand (4) nomme le « régime diurne » de l’image
— est la conséquence d’un véritable « état de guerre » psychologique. Le jeune qui
s’efforce de grandir doit en effet mener de front plusieurs combats psychiques, dont
il ne peut en aucun cas faire l’économie :
- il doit faire face à l’angoissante réalité de la transformation pubertaire de son
corps et de l’irruption de son désir génital. Créature hybride (il n’est plus un enfant
mais pas encore un adulte) à ses propres yeux et considéré comme tel par son
entourage, l’adolescent cultive « réactionnellement » son imagination avec des
films et des livres où évoluent des personnages para-humains, intemporels et
asexués, qui tour à tour le fascinent et lui font peur, tels Frankenstein, le Golem,
Dracula, etc…
- il doit se démarquer de ses parents (et conjurer au passage la tentation de l’inceste, que la puberté rend anatomiquement possible). C’est pour cette raison, alors
que les adultes s’efforcent de développer une « conception du monde » pondérée,
régie par des rapports sociaux tendant vers le consensus, et alors que l’imaginaire
enfantin s’alimente de fictions où l’enfant projette son souci de disposer de parents
unis et affectueux — récits où un héros triomphe du pire puis se marie pour le
meilleur (« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ») avec l’élue de son
cœur —, l’imaginaire adolescent est friand de personnages excessifs et en rupture
avec un environnement hostile ou injuste. Comme le détaille Jean-Jacques Rassial
(9), le jeune s’identifie au « héros solitaire, isolé voire abandonné, sans famille, et
qui tire sa force d’ailleurs que de son éducation »
[1]. Corrélativement, l’adolescent
cherche dans la lecture « une autre vérité, une autre loi que celles, qui du familial
au social » (9) ont tendance à l’exclure, ou plutôt contre lesquelles il lui faut batailler
pour — ô paradoxe — les faire peu à peu siennes (tout en les transformant un peu
en retour, succession des générations oblige); c’est pour cela qu’il aime les romans
fantastiques — Christine Baudelot, Marie Cartier et Christine Detrez (2) observent
que Stephen King est l’auteur préféré des adolescents — et de science-fiction.
Rassial (9) explique que le jeune nourrit aussi son imaginaire polémique avec des
discours qui disqualifient celui du père et celui de la société : l’écologie la plus radicale, où le « naturel » semble exclure le « culturel », les utopies, parfois
l’extrémisme politique et l’intégrisme religieux :
- il doit faire reconnaître ses désirs, ses compétences, ses goûts et ses choix par
ses pairs, voie royale pour repérer et admettre la réalité de ce qu’il ressent et pense.
À ce titre, l’adolescent prise les films et les livres où des jeunes accomplissent des
exploits et se rendent volontiers utiles pour la collectivité, mais en bande et sans
requérir le soutien d’adultes.
Tant qu’elles sont chevillées à des représentations dont les métamorphoses les
portent tout en indiquant qu’elles sont progressivement métabolisées, l’agressivité
et la « révolte » adolescentes sont promises à un degré d’assimilation psychique
satisfaisant, lui-même facteur de maturation psychologique. Mais lorsqu’ils ne sont
plus couplés à ces représentations qui les contiennent et les transforment — ce qui
correspond à l’activité même de l’imaginaire —, ces affects échappent au travail
de mentalisation. Le sujet adolescent est alors voué à les « abréagir » — ponctuellement ou durablement — sur le mode de la violence agie (contre autrui, contre des
objets, contre soi-même).
·
(1) A BBOUB K. (1987). « Le toxicomane maghrébin. Sujet ou objet ? » Transition n°18,
p. 18-24.
·
(2) BAUDELOT C., C ARTIER M. et D ETREZ C. (1999). Et pourtant ils lisent. Paris : Seuil, 280 p.
·
(3) C HOQUET M., LEDOUX S. et al. (1994). Adolescents. Enquête nationale. Rapport
INSERM, 160 p.
·
(4) D URAND G. (1992). Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Paris : Dunod.
510 p.
·
(5) H ACHET P. (2000). Ces ados qui fument des joints. Paris : Fleurus, 180 p.
·
(6) H ACHET P. (2000). Psychanalyse de Rahan, le fantôme psychique d’un héros de BD.
Paris : L’Harmattan. 160 p.
·
(7) H ACHET P. (2001). Ces ados qui jouent les kamikazes. Paris : Fleurus. 192 p.
·
(8) Le BRETON D. (1995). Sociologie du risque. Paris : PUF. 256 p.
·
(9) R ASSIAL J-J. (1996). Le passage adolescent, de la famille au lien social. Toulouse : Erès.
210 p.
·
Filmographie
·
Le cercle des poètes disparus, Peter W EIR (États-Unis), 1989.
·
Fight club, David FINCHER (États-Unis), 1987.
[1]
C’est notamment le cas de personnage de bandes dessinées
Rahan — le « fils des âges
farouches »–, auquel nous avons consacré un ouvrage (6) pour montrer ce que l’errance continue,
l’indépendance forcenée et la curiosité intellectuelle extrême de ce héros préhistorique, paraissent
devoir à l’influence psychique d’une génération à l’autre d’expériences d’abandon qui traumatisèrent ses parents adoptifs.