2001
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
La violence au cœur du sujet
Le terme français de « violence » implique l’idée d’une force intense et
impétueuse. Dans « violence », il y a « viol ». Ce terme évoque des mots comme
« brutalité », « véhémence », « fougue », « excès ».
Selon la psychanalyse, il existe au cœur de l’homme une violence nécessaire,
constitutive de l’histoire de la psyché. Jean Bergeret utilise ainsi le terme de
« violence fondamentale » qui touche aux fondations de l’être humain, comme une
force vitale indifférenciée présente dès l’origine de la vie
[1]. Le verbe latin
violo est
d’ailleurs issu d’un radical grec ayant donné naissance aussi bien au substantif
bia
(la violence) et au substantif
bios (la vie). La violence recouvre l’instinct naturel,
brutal, inné, universel, destiné à la défense de la vie, impliquant la notion d’un effort
déployé pour se maintenir en vie.
La vie psychique du tout petit est loin d’être un long fleuve tranquille. Ainsi,
selon Mélanie Klein, le nourrisson serait en proie aux angoisses les plus terribles,
projetant sur l’autre les peurs d’envahissement, de dévoration, et tous les tumultes
intérieurs. Les premières frustrations sont sources de haine ressentie. Le moi se
constitue dans la violence, et c’est en partie dans la haine que l’enfant commence
à reconnaître l’existence de l’autre, comme celui qui attaque, dévore et ensuite celui
qui abandonne.
La haine nécessaire, comme l’indique le titre d’un ouvrage de
Nicole Jeammet, préside à la naissance du sujet. « Car la haine n’est pas que destructrice de l’objet : elle en assure la permanence et est au principe de sa constitution.
Cette liaison amour/haine est la condition
sine qua non au rassemblement des
personnes
[2]. »
Car la violence intéresse d’autant plus le psychanalyste qu’elle concerne in fine
la question de la naissance conjointe du sujet et de l’altérité.
« Venez, venez, esprit qui assistez les pensées meurtrières ! “Désexez-moi” ici,
et, du crâne au talon, remplissez-moi toute de la plus atroce cruauté; épaississez
mon sang; fermez en moi tout accès, tout passage au remords. Qu’aucun retour
compatissant de la nature n’ébranle ma volonté farouche et ne s’interpose entre elle
et l’exécution ! Venez à mes mamelles de femme, et changez mon lait en fiel, vous,
ministres du meurtre […] Que mon couteau aigu ne voit pas la blessure qu’il va
faire; et que le ciel ne puisse pas poindre à travers le linceul des ténèbres et me crier :
“Arrête ! arrête
[3] ”! »
Le monologue de Lady Macbeth nous permet de voir comment se met en place
la violence mortifère. « Fermez en moi tout accès; que mon couteau aigu ne voit
pas la blessure qu’il va faire. » Deux éléments surnagent : la fermeture au remords,
et la perte de réalité. La victime et la blessure n’existent aux yeux de l’agresseur,
ou demeurent irréelles. Ainsi, l’impact de la violence à la télévision sur le passage
à l’acte éventuel des personnes les plus fragiles est lié justement à la manière dont
est présentée la victime. La violence des médias a moins de risque d’être imitée si
la souffrance de la victime est montrée
[4].
Un conflit devient mortifère quand il « boucle », quand il se ferme sur les protagonistes sans être ouvert sur l’extérieur, quand l’un ou l’autre se sent écrasé,
annihilé par ce conflit. Souvent, la personne qui expérimente un conflit de ce type
ne perçoit pas combien elle en est partie prenante. Les mécanismes projectifs y
abondent car la position respective de l’un et de l’autre n’est plus claire. Chacun
aura tendance à se présenter comme victime, alors qu’il déniera sa propre violence.
Dans certains cas, cette mise à mort sera justifiée comme une légitime défense. Il
en est ainsi des situations de séparation où les ex-conjoints cherchent à éliminer
l’autre aux yeux, et même dans la vie des enfants, en s’appuyant au besoin sur
certaines accusations. Le rapport à la réalité est alors quasiment toujours mis à mal.
Que « le couteau aigu ne voit pas la blessure » qu’il va commettre signifie que
l’humanité de l’autre est dores et déjà déniée dans la blessure qu’il va subir. Le
visage de l’autre est, quand on veut bien tenir compte de sa réalité, quand on
s’attarde un instant à la blessure provoquée, ce qui nous fait sortir de la passivité.
Cette négation de l’autre peut s’exprimer d’une manière imperceptible dans de
multiples indices qui ne dénotent pas une grande violence, mais dont l’accumulation fait violence. Car l’existence d’un « monde commun », selon l’expression
d’Hanna Arendt, est la base même du sentiment qu’un « être ensemble » demeure
possible. L’espace psychique de chacun se construit avec les micro événements
constituant les habitudes, les touts petits gestes de la civilité, de la relation à l’autre.
L’identité de chacun s’élabore dans cette fragile enveloppe de tous les jours, et le
narcissisme peut être profondément atteint quand cette enveloppe est déchirée.
Les tortionnaires le savent bien, qui, avant les tortures élaborées, ont simplement
recours à de petites humiliations pour « casser » l’estime de soi de leurs victimes.
Très prosaïquement, des conflits de couples extrêmement violents se greffent sur
des gestes quotidiens. C’est d’abord simplement dans le quotidien que le respect
de l’autre se révèle à l’œuvre, ou que, au contraire, la violence fait irruption. C’est
dans le quotidien que la négation de l’autre se déploie, que se distillent les petites
phrases blessantes, que se lamine imperceptiblement une relation.
Les dénis de l’autre ont ainsi de multiples visages. Racamier en cite plusieurs
[5]. Il peut s’agir d’un déni de la différence par le biais de la séduction narcissique.
Dans cette séduction, l’autre est nécessairement merveilleux, inégalable. Le
séducteur narcissique ne se rend pas compte qu’il « rate » l’autre car il ne le
reconnaît pas dans son humanité complexe. Il n’a pas accès à l’ambivalence, car il
ne constate pas le nécessaire mélange d’amour et de haine présent dans toute
relation. Si l’autre se dérobe, il peut complètement changer de statut, et devenir
monstrueux après avoir été parfait.
Une autre manière de « rater » l’autre est d’effectuer un « déni de sens » en
disqualifiant la parole de l’autre. À minima, un parent agressif, irrité, et qui dénie
en même temps cette agressivité, en affirmant à son enfant qu’il est très bien et en
lui reprochant même de percevoir cette agressivité, accomplit un « déni de sens ».
Une dernière manière de dénier l’autre est le déni « d’affectation ou de signifiance » : l’autre existe, mais d’une manière marginale, il est transparent au regard.
Ce déni est en partie nécessaire. Nous ne pouvons tout voir de l’autre, et nous
n’avons pas la capacité psychique de regarder toujours en face la souffrance de
l’autre. Avoir le regard qui glisse sur l’autre permet même, dans les situations
extrêmes, de survivre soi-même. Dans la même perspective extrême, l’oubli s’avère
parfois la seule possibilité pour ne pas être envahi par la souffrance de la culpabilité
quand on n’a pas pu réagir à la déchéance de l’autre, à son élimination. Stanislas
Tomkiewicz raconte dans ses souvenirs, combien il avait pendant longtemps gardé
un souvenir très neutre de son séjour à Bergen Belsen, où il a été déporté. L’écrasante culpabilité du survivant l’empêchait de voir en face l’horreur de ce qu’il avait
vécu, l’épouvante des cadavres charriés à la brouette, des charniers. Et surtout la
culpabilité de n’avoir été « que » dans le premier cercle de l’Enfer à Bergen Belsen
— selon la classification de Dante qui attribue sept cercles à l’Enfer — alors qu’une
partie de ceux de Buchenwald ou d’Auschwitz par exemple avaient « perdu » leur
humanité : « Par rapport à l’Auschwitz de Primo Lévi, je suis toujours resté « privilégié » […] Il y avait des cercles, et quand on était dans un cercle, il fallait faire un
effort pour se sentir solidaire de ceux qui étaient en-dessous. Il fallait faire un effort
pour retrouver en eux l’humanité qu’on ne niait pas chez nous
[6] ». Terrible lucidité
que de pouvoir dire cette hiérarchie ressentie au sein même des déportés. Des
années plus tard, l’ancien grand adolescent, devenu un chercheur reconnu, peut
regarder en face ce qu’il avait oublié, peut se dire les dénis qu’il a été
obligé
d’effectuer pour continuer de voir l’humanité en lui-même.
Mais, la vraie question de la violence demeure son élaboration possible : aux
origines de la vie et de la pensée, elle menace constamment de destruction la vie et
la pensée elles-mêmes. Une seule ressource donc pour échapper à son emprise,
quand emprise il y a, est de penser. Ce sera donc la tâche de ce numéro de notre
revue autour de l’imaginaire et de la pensée de la violence : penser les traces de la
violence, quand celle-ci a disparu mais qu’elle continue à œuvrer ou à montrer ses
effets, penser la violence possible de l’image – thème si important pour les psychanalystes rêve-éveillé –, penser la violence de la parole et des paroles qui tuent,
comme les malédictions, penser l’impensable du crime, de l’annihilation de l’autre,
penser la violence de nos mythes et livres fondateurs comme la Bible, penser la
violence nécessaire de l’ordre social comme dans le roman du XVIIIe siècle, penser
la violence de l’imaginaire lui-même quand il s’agit par exemple de l’imaginaire
de la grossesse. Penser aussi la violence ayant touché les générations qui nous ont
précédés, lourde tâche dévolue à ceux dont les parents ou les grands-parents ont été
éliminés ou laminés par la Shoah.
Car si la pensée est violence, elle est violence de liaison, de vie; elle s’avère
violence créatrice. Au moment où sont collectés les derniers textes de ce numéro,
le 11 septembre 2001, l’invraisemblable s’est produit à New-York, dans une suite
d’attentats qui ont provoqué une blessure narcissique dans le monde entier. La
question sera, dans les mois à venir, justement celle de l’élaboration possible d’une
telle violence, d’une réponse qui ne serait ni acceptation apathique, ni enfermement
dans le cycle contagieux des processus primaires.
L’horizon des violences privées et des violences publiques se déploie comme
tache d’humanisation pour chaque sujet et chaque civilisation. Modestement, le
travail de l’imaginaire, de l’imaginaire qui ouvre sur la signification dans le rêveéveillé — et non pas de l’imaginaire selon Lacan qui enferme dans le piège
narcissique — sera de remettre les forces de violence du côté de la vie.
[1]
Jean Bergeret. (2000).
La Violence fondamentale, Paris, Dunod, p. 9.
[2]
Nicole Jeammet. (1989).
La haine nécessaire, Paris, PUF, p. 20.
[3]
Shakespeare W. (1964). Monologue de Lady Macbeth.
Macbeth in
Othello,
roi Lear,
Macbeth. Paris, Flammarion, p. 257.
[4]
Kunkel-Wilson D. et Donnerstein B. (1995). « Measuring television violence : The
importance of context »,
Journal-of-Broadcasting-and-Electronic-Media, Vol 39 (2), p. 284-291.
[5]
Racamier. (1978).
Revue française de Psychanalyse, n° 42, p. 5-6.
[6]
Tomkiewicz S. (1999).
L’adolescence volée, Paris, Calmann Lévy, p. 58-60.