2001
Imaginaire & Inconscient
L’affaire Papin : une violence qui n’en finit pas
Martine Fleury
Psychiatre, psychanalyste Diplômée de criminologie et victimologie Membre titulaire du G.I.R.E.P.1 rue du Petit Salut 76000 Rouen
À travers les deux derniers films consacrés à ce fait
divers célèbre, l’auteur propose une nouvelle lecture de la
pathologie de Christine. Pour des raisons éthiques, elle laisse
volontairement de côté la personnalité de Léa, qui n’est
esquissée que dans son aspect « dominé ». Sont revisitées
diverses œuvres inspirées par le sujet, en particulier de
Jacques Lacan et de Francis Dupré. D’autres hypothèses sont
formulées à la relecture des écrits et interrogatoires de
Christine, enracinant la maladie mentale des criminelles dans
le trans-générationnel.Mots-clés :
éthique, maladie mentale, dominé, trans-géné- rationnel.
Through the last two movies about this famous
story, the author proposes a new reading of Catherine’s pathology. For ethical reasons, she voluntarily leaves out Léa’s character, evoked only within her “dominated” aspect. Various
works inspired by this topic are re-examined, especially
Jacques Lacan’s and Francis Dupré’s.A few other hypotheses
are formulated through this re-reading of Christine’s writings
and interviews, thus implanting the mental illness of criminals
in the trans-generations.Keywords :
Ethics, Mental illness, Dominated, Trans- generations.
Le 22 novembre 2000 sortait sur nos écrans Blessures assassines. La même
semaine En quête des sœurs Papin, du même producteur, essayait de compléter la
fiction par un documentaire sur les sources du dossier et l’étude sociologique de
l’environnement de cette affaire.
Deux films sur le même sujet, c’était avouer l’incapacité à le traiter d’un
seul regard, avouer que l’essai de révision cinématographique d’un procès
célèbre avait échoué, avouer qu’au-delà de toutes ces images, de toutes ces
questions, de toutes ces hypothèses, aucune réponse univoque n’émergeait
vraiment.
Pour tous les lecteurs qui n’ont pas vu ces films, pour tous ceux qui ne
connaissent pas bien ce double crime devenu célèbre dans les milieux psychanalytiques par Jacques Lacan interposé, je vais tenter de résumer les faits, et ce que
j’en crois savoir par mon propre travail de recherche effectué pour rédiger mon
mémoire de criminologie, il y a bientôt vingt ans.
Le Mans, rue Bruyère, 2 février 1933
Monsieur Lancelin, ancien avoué, ne peut rentrer chez lui, la porte de sa maison
étant fermée de l’intérieur. Inquiet, il appelle la police, qui pénètre par un jardin
voisin et découvre sur le palier du premier étage les corps affreusement mutilés de
Madame et Mademoiselle Lancelin.
« … nous avons trouvé baignant dans le sang et affreusement mutilés les
cadavres de deux dames, l’une d’elles couchée sur le dos avait la face écrasée
et était méconnaissable; la deuxième était couchée sur le ventre les jupes en
partie relevées et le corps horriblement tailladé, ainsi que les jambes, les deux
avaient cessé de vivre » (procès-verbal du commissaire central).
Le greffier, qui a pris des notes personnelles, dira dans ses mémoires : « les
cadavres de Mme et Melle Lancelin étaient étendus par terre affreusement mutilés.
Le cadavre de Melle reposant sur la face la tête nue, le manteau relevé, la jupe
relevée, le pantalon baissé laissant voir de profondes blessures sur les grands
fessiers et des entailles multiples sur les mollets; le cadavre de Mme Lancelin
repose sur le dos, les yeux ont disparu, la bouche n’existeplus, les dents ont été
projetées. Les murs et la porte sont couverts d’éclaboussures de sang que l’on
retrouve jusqu’à 2 m 20 de haut. On trouve par terre des fragments d’os et de dents,
un œil, des épingles à cheveux, un sac à main, un trousseau de clés, un paquet défait,
de nombreux morceaux de faïence, un bouton de manteau. Armes du crime : un
couteau de cuisine est saisi tout couvert de sang. On découvre le couvercle d’un pot
d’étain brisé, le pot d’étain massif et lourd, aplati et cabossé couvert de sang, un
marteau taché de sang ».
Voilà les faits, dans toute l’horreur du crime.
Au second, on découvrira les bonnes, Christine et Léa Papin, 27 et 21 ans,
blotties dans un même lit, qui avoueront immédiatement être les auteurs du crime.
Un aveu qui fit problème, car les sœurs se rétractèrent, non sur le fait d’avoir tué
mais sur les modalités du double crime. D’un crime à deux avoué aux premières
heures de l’interrogatoire, elles passèrent à une version de responsabilités différentes, en juillet, où Christine aurait quasiment tué seules ses patronnes, tandis que
Léa ne serait intervenue que post-mortem, dans une mutilation des corps qui constituait quand même une profanation. Et c’est partiellement, cette dernière version,
qui sera finalement retenue contre les accusées, Christine accusée du double
meurtre, Léa d’avoir participé à celui de Mme Lancelin, et qui expliquera la différence des peines appliquées à Christine et Léa, différence qui s’explique aussi en
raison de l’ascendant supposé de Christine sur Léa dans l’exécution du crime.
Les éléments constitutifs du crime
Quels sont les éléments qui vont faire sortir cette affaire d’abord de son contexte
provincial, puis de son aspect judiciaire pour inspirer depuis plus de soixante-dix
ans des écrivains, journalistes, magistrats, psychiatres et psychanalystes, hommes
de théâtre et de cinéma, jusqu’à ces deux derniers films, Blessures assassines et En
quête des sœurs Papin?
Le lieu du crime est certain : le palier du premier étage du 6 rue Bruyère au Mans,
même s’il est possible que des meubles aient été changés de place après la scène.
Un crime commis entre 18 heures et 18 heures 30, découvert vers 19 heures 30.
Le jour est certain et l’heure, certes approximative, est suffisante pour cerner
« l’avant » et « l’après » du crime.
Les armes retrouvées sont donc un pot d’étain, un marteau, un couteau de
cuisine,…et les doigts, car c’est à mains nues que furent arrachés les yeux des
victimes.
Armes hautement probables, même s’il y a un doute sur un des couteaux (« qui
ne coupait pas », sic), et surtout sur leur utilisation et leur ordre dans celle-ci.
Les victimes, âgées respectivement de 53 et 27 ans, mère et fille, appartiennent
à la bourgeoisie locale. Mademoiselle a une sœur, mariée, mère de famille. On sait
peu de choses de ces deux femmes, qui entretiennent avec leurs employées des
relations de travail très strictes.
Les meurtrières, Christine et Léa, sont dans cette place depuis six ans, et n’ont
pas de conflit connu avec leurs employeurs. Elles vivent en vase clos, ayant rompu
toute relation avec leur mère depuis 1929, et passant tout leur temps ensemble, aussi
bien dans leur travail que dans leurs rares heures de congé.
Reste le mobile. C’est la première question qui vient aux policiers, une question qui demeure à jamais sans réponse, ou plutôt dont la réponse est tellement
dérisoire que personne n’y croit : c’est une panne du fer à repasser (réitération
d’une première panne, la veille du crime) qui aurait déclenché, d’après les sœurs
Papin, la colère des dames Lancelin rentrant à leur domicile avant de repartir dîner
chez le frère de Madame, et secondairement à cette colère, la violence des deux
sœurs.
Alors la question rebondit comme en écho dans l’opinion publique, s’étale à la
une des journaux locaux et nationaux et, depuis le procès, alimente travaux de
recherche et productions artistiques.
Il apparaît très vite qu’il n’y a donc pas de mobile repérable. Mais dans ce cas,
comment expliquer un tel accès de fureur de la part des deux sœurs ?
La justice pose la question au médecin-chef de l’asile d’aliénés du Mans auquel
s’adjoindront deux experts nationaux, sous la forme d’une expertise qui ne mettra
curieusement aucune pathologie mentale en évidence : « aucune maladie mentale,
aucun déficit, aucune altération intellectuelle. Christine est sans doute douée d’une
mentalité particulière, mais cependant ne dépasse pas les limites de la psychologie
non pathologique, mentalité qui permet de comprendre le crime et de l’expliquer ».
Idem pour Léa.
Cette tautologie ne résout pas l’énigme, mais la creuse. Pierre angulaire du
procès, cette expertise sera déterminante dans le verdict des jurés : Christine
condamnée à mort, puis graciée, voit sa peine commuée en détention à perpétuité.
Léa se retrouva quant à elle condamnée à dix ans de travaux forcés et assignée à
résidence lors de sa mise en liberté, en 1943.
Que nous proposent les deux films cités ?
Le premier est une fiction, qui s’appuie sur l’excellent livre de Paulette
Houdyer, Le diable dans la peau.
Romancière mancelle, Paulette Houdeyer mena une enquête soigneuse avant
d’écrire son livre : elle rencontra une tante maternelle des sœurs Papin, la gardienne
de prison qui s’occupa plus précisément de Christine, le journaliste local qui
« couvrit l’affaire », et finalement approcha Léa d’assez près pour lui dire « je sais
que c’est une histoire d’amour », et Léa, dit-elle, pleura, silencieusement…
Elle consulta toutes les sources accessibles à l’époque, et offrit quelques années
plus tard la totalité de son dossier aux archives municipales du Mans. Ces pièces
furent consultées par l’équipe qui réalisa le deuxième film.
La thèse de Paulette Houdyer repose sur une intuition : le lien qui unit les deux
sœurs est de nature homosexuelle, et elle imagine que cette homosexualité a été
vécue dans le réel par Christine et Léa. S’attachant à explorer dans leur enfance ce
qui a pu constituer leur personnalité, Paulette Houdyer nous offre un travail
d’enquête digne d’un psychologue, et complète le tableau de sa connaissance
sociale du milieu manceau.
C’est de tous ces arguments que s’inspire Jean-Pierre Denis dans Les blessures
assassines, reprenant à la fois le thème de la lutte des classes à travers quelques
portraits appuyés des patronnes, et surtout celui de l’homosexualité sur lequel il
insiste si lourdement qu’il en fait le ressort du crime. L’enfance des deux sœurs est
esquissée, d’une manière si elliptique qu’elle en devient incompréhensible pour qui
ne connaît pas le sujet, et totalement insuffisante pour comprendre ce que furent
réellement ces deux enfances et dans quel contexte familial elles évoluèrent.
Le deuxième film nous propose de revenir sur les sources, qui nous sont montrées
à l’écran (coupures de presse, registres, et tous les lieux : celui du crime, la maison
d’arrêt du Mans, la prison de Rennes, les hôpitaux psychiatriques de ces deux villes).
Il s’attarde sur la vie sociale de ce microcosme provincial, peu avant le drame :
le scandale financier où Monsieur Lancelin, le mari et père des victimes, aurait joué
un rôle important, ce qui aurait pu déclencher des réactions de rejet du voisinage,
englobant les deux bonnes.
Puis l’image bascule avec le propos. Qu’est donc devenue Léa, après sa sortie
de prison ?
Paulette Houdyer nous avait prévenus qu’elle ne dirait jamais où s’était réfugiée
Léa, qu’elle croyait morte d’ailleurs au moment où moi-même j’effectuais des
recherches sur cette affaire : « elle habite à… Bah, pourquoi la trahir ? Elle voulait
qu’on l’oublie, elle y est parvenue ».
Léa Papin CROYAIT y être parvenue, mais une journaliste obstinée, servie par
un réalisateur qui cherche peut-être le sensationnel, comme autrefois les journalistes
qui alimentèrent la presse de février à octobre 1933, se met sur la piste de Léa.
Utilisant les indiscrétions d’un gardien de cimetière qui dévoile l’adresse de
celle qui entretient la tombe de Clémence Derré, la mère de Christine et Léa, elle
apprend en même temps que Léa est vivante et où elle habite. Et ne s’en tient pas
là : la caméra la suit dans son périple inquisiteur, qui, de voisins en hôpital, nous
conduit jusqu’au chevet de Léa Papin : une vieille femme dans un fauteuil roulant,
paralysée et muette à la suite d’un accident vasculaire cérébral.
Je suis là, dans la salle de cinéma, et j’ai honte : honte d’être là à voir ces images,
à regarder Madame Léa Papin pendant quelques secondes de ce qui ressemble fort
à une lente agonie, honte de toutes ces fautes professionnelles accumulées dans ce
tournage, honte de ce rapport d’expertise que j’ai pourtant dénoncé dans mon
mémoire, de ces manquements, incohérences jusqu’à l’absurde que j’ai relevés
dans l’enquête policière et le procès.
Honte de tout ce qui fut écrit et réalisé à partir de cette affaire sans que jamais,
ni la famille des victimes ni les criminelles n’en sachent rien, dépossédées de leur
histoire, et laissées pour compte au rang d’objets.
Sans que jamais, dès le premier interrogatoire, les deux sœurs soient considérées
comme des sujets séparés (Léa, qui ne disait rien, était interrogée après sa sœur, et
ne pouvait qu’approuver ce que celle-ci venait de dire). Sans que jamais soit reconnu
à Léa le droit à la parole, à sa parole. Elle qui avait dit pour conclure « désormais je
suis sourde et muette » a fini par mettre en acte cette phrase prophétique.
Rien n’arrive par hasard. Sentait-elle qu’elle était traquée, que quelque part,
quelqu’un, quelqu’un de plus, essayait de comprendre ce crime incompréhensible
pour elle-même, et qu’on allait de nouveau l’interroger ?
Certes mon hypothèse peut faire sourire, je tenterai au moins de voir dans ce
concours de circonstances une « coïncidence significative » si chère à Jung.
Significative, pas pour tout le monde, car ce signe, hautement visible, n’a pas
été perçu par ce réalisateur qui s’est accordé d’entrer dans l’intimité d’une femme
de quatre-vingt-neuf ans, aphasique et paralysée, et le geste délicat de la journaliste
qui s’assied près d’elle n’y change rien : il s’agit d’une insulte à la dignité humaine.
Ce qui est donné à voir aux autres (les spectateurs) est emprunté à Léa Papin. Il ne
lui est rien rendu en échange, rien qui puisse l’aider dans son immense solitude, rien
qui puisse lui permettre de se réapproprier son histoire.
Qu’a-t’-on fait de cette histoire, depuis ce 2 février 1933 ?
Les journalistes, en premier, font leur travail, et certains d’une manière très fine,
comme les frères Tharaud, qui signent leurs articles d’une seule plume, et invitent
à une lecture plus psychiatrique que juridique de ce crime.
L’affaire occupe le 3 février 1933 la une des journaux, presque intégralement,
quand une petite colonne est laissée aux informations concernant le nouveau
chancelier allemand.
Globalement, une certaine intelligentsia mise à part, la France de l’époque ne
se sent pas concernée par la politique outre-Rhin et va faire des gorges chaudes
pendant des mois — jusqu’au procès — de cette affaire franco-française, le regard
rivé sur une ville de province où l’on n’entend pas encore le bruit des bottes…
Selon leur couleur politique, les journalistes vont se faire les chantres de la lutte
des classes ou de la morale bourgeoise, bafouée par ce crime ancillaire. Certains,
cependant, vont très vite repérer les manques dans l’enquête policière, les contradictions dans les interrogatoires des deux sœurs, et les invraisemblances de
l’expertise psychiatrique.
Certes Christine et Léa firent des aveux dès qu’elles furent interrogées. Mais se
rétractèrent, comme cela a été dit plus haut.
Les avocats des deux sœurs, devant les troubles que manifesta Christine Papin
pendant sa détention (agitation délirante avec hallucinations, comportements auto
et hétéro agressifs, jugulés par l’usage de la camisole de force, refus d’alimentation
nécessitant l’emploi d’une sonde anale), demandèrent qu’un complément
d’expertise apportât davantage de lumière sur l’état mental des inculpées. Ce qui
fut refusé.
En dernier ressort, ils firent appeler à la barre, comme témoin, le Docteur Logre,
expert reconnu, mais qui n’avait pas vu les deux sœurs, et qui émit des hypothèses
rigoureuses basées sur les dires des avocats et ce qu’il savait des interrogatoires et
de l’enquête. Il ne fut pas entendu par un jury populaire qui s’en tint à l’expertise
officielle.
Le Docteur Logre avait envisagé les idées de persécution, la perversion sexuelle
ou l’épilepsie.
Jacques Lacan, dans le Minotaure de novembre 1933 soit peu de temps après
le verdict, va alors développer sa « thèse » à propos du crime des sœurs Papin : il
s’agit pour lui d’un crime paranoïaque, il repère les éléments délirants aussi bien
avant le crime (la rencontre avec le commissaire central sur les conseils du maire
de la ville, que les deux sœurs accusent de persécution à leur égard) qu’après, dans
les propos de Christine qui demande des nouvelles de ses victimes ou s’imagine
avoir été le mari de sa sœur dans une autre vie. Il insiste sur l’existence des délires
à deux qu’il intègre ici dans sa conception de la paranoïa, avec l’homosexualité et
la perversion sado-masochiste comme anomalies pulsionnelles essentielles constitutives de cette pathologie.
En ce qui concerne les sœurs Papin, il réfute l’idée d’une « réalité de relations
sexuelles entre les deux sœurs » et emprunte au Docteur Logre la notion de « couple
psychologique ».
Malheureusement, de ce couple, Jacques Lacan déduit l’idée que les deux sœurs
sont deux âmes siamoises. Or l’étude des interrogatoires ou des comportements de
Christine et Léa montre qu’il n’en est rien. Pas de symétrie dans cette relation,
typique d’un rapport dominant/dominé, où Léa d’ailleurs restera toujours dominée,
puisque du joug de Christine, elle repassera à celui de sa mère qui viendra finir ses
jours avec elle. Léa, « muette », induit chez les enquêteurs une attitude non conforme
à leur rôle : dans le but d’obtenir enfin d’elle une réponse, on lui lit les réponses de
sa sœur auxquelles elle n’a plus qu’à acquiescer, sans avoir à formuler sa propre
pensée, de même que chez les Lancelin, ses employeurs ne s’adressaient pas directement à elle mais chargeaient Christine de lui transmettre leurs ordres.
L’étude du cas des sœurs Papin fut un moment important et fécond dans la
pensée de Jacques Lacan, mais d’autres psychanalystes, sous le pseudonyme de
Francis Dupré, firent en 1984 une recherche très approfondie à partir des sources
existantes pour compléter les hypothèses de Lacan. Ce fut « La solution du passage
à l’acte. Le double crime de sœurs Papin ».
L’auteur y envisageait le passage à l’acte comme solution au transfert maternel
de Christine sur Madame Lancelin, vécue dans un premier temps comme une bonne
mère potentielle, puis, quand elle le devient dans la réalité, en prenant la défense
de ses bonnes contre leur mère, Clémence, et qu’elle s’autorise par ailleurs un geste
humiliant pour Léa, elle devient une duplication de Clémence, la persécutrice.
À aucun moment ce livre, par ailleurs remarquable de finesse et de créativité,
ne tente d’expliquer pourquoi, des trois filles de Clémence, c’est Christine la (plus)
malade, pourquoi et comment elle est devenue psychotique.
Il serait fastidieux d’énumérer tous ceux qui, d’un entrefilet dans une revue,
comme Sartre ou Beauvoir, à une pièce de théâtre, comme Genet, un livre ou un
film, comme Papadakis, transcrivirent à leur façon ce que leur firent les sœurs
Papin. Là où ils furent touchés (c’est-à-dire pour simplifier, à un niveau oedipien
ou préœdipien) permet de repérer ce qu’ils comprirent de ce crime.
Pour ceux qui voudraient être exhaustifs, le livre de Gérard Gourmel offre une
très riche bibliographie et filmographie.
Qu’est-ce que Christine a vécu de différent d’Émilia et de Léa, dans la relation à la fois à sa mère et à la fonction paternelle, pour se construire ainsi un
système de défense d’une extrême rigidité qui finira par voler en éclats ce 2
février 1933 ?
La solution est peut-être dans la seule hallucination connue de Christine : selon
la déposition d’une codétenue le 22 juillet 1933, Christine voit sa sœur Léa « pendue
dans un arbre, les jambes coupées » et dit « je suis perdue, on va me couper la tête,
qu’est-ce qu’il faut que je fasse » ?
Si l’on reprend l’idée soutenue par F. Dupré, à savoir que Léa est pour Christine
une Christine petite fille, alors cette hallucination la représente elle, Christine, petite
fille. Pourquoi les jambes coupées ? Il serait facile de voir là une image de castration
qui situerait la fonction de l’image dans un retour à la période péri œdipienne.
Mais c’est peut-être dans un domaine beaucoup plus archaïque qu’il faut interpréter cette hallucination : la sensation de jambes coupées, c’est celle du nourrisson
emmailloté, et impuissant de ses membres inférieurs dans ses langes serrés.
« Pendue » est une image de strangulation. Christine est-elle née avec une circulaire du cordon, ou (et) bien sa mère a-t-elle tenté de l’étrangler dès son plus jeune
âge, cette enfant non désirée, qu’elle confie à la sœur de son mari pour la reprendre
sept ans plus tard et la placer en même temps qu’Émilia en pensionnat, quand elle
et Gustave Papin divorcent ?
Du non-désir d’enfant au désir d’infanticide, même non réalisé mais perceptible
dans les comportements, la marge est parfois étroite, qui s’exprime par le rejet, la
relation à un enfant-objet, que Clémence mettra en acte toute sa vie, en prenant et
reprenant ses deux dernières filles au gré de ses humeurs, que ce soit dans leur
enfance ou dans leurs différentes places professionnelles, une mainmise à laquelle
elle ne renoncera qu’à la mort de Christine, en abandonnant les effets de celle-ci à
l’asile de Rennes où elle est décédée.
Une enfant qu’elle ne regarde peut-être pas, à laquelle elle ne s’adresse pas
directement, peut-être même objet de dégoût. Le nouveau-né souillé, à une époque
où les linges de coton peinent à endiguer les « fuites », peut déclencher la colère
d’une mère qui crie à la cantonade « regarde(z)-moi ça, en voilà du propre ! »
Francis Dupré disait encore, à propos des plaies faites par les sœurs sur les fesses
et les jambes de Mlle Lancelin et dénommées par elles « découpures », qu’elles
correspondaient à des signes de préparation culinaire, ce qui serait confirmé par
l’utilisation de couteaux de cuisine comme armes du crime ou par l’énucléation « on
enlève les yeux [des lapins] quand on est une bonne cuisinière ».
Mais quand on est une bonne cuisinière on ne barbouille pas un lapin avec le
sang d’un autre… Qu’est d’autre, ce geste final de répandre le sang d’une des
victimes (la fille) sur l’autre (la mère), et pas le sang des blessures, exsangues parce
qu’effectuées post-mortem, mais celui des règles de la jeune fille, que d’enduire une
mère de ce qui ressemble à des excréments et de faire ainsi parler le corps énucléé :
« Puisque toi, (substitut de ) ma mère, tu ne me regardes pas, que tu me fais violence
en ne me regardant pas comme ton enfant (Christine a sans doute pris conscience juste
avant le crime que Melle Lancelin, en prenant la défense de sa mère, probablement en
s’associant à sa colère, était reconnue/se reconnaissait, comme fille de sa mère) je te
fais sur le corps les traces de mon extrême souffrance, de mon impossibilité à vivre sans
ce lien : sans yeux, le bas du corps souillé (et aux béances multiples pour son double,
Melle Lancelin) et je conclus par la phrase “c’est du propre”, qui t’appartient. »
On peut même tenter de reconstituer la phrase manquante dans l’échange qui
précéda le crime.
Christine aurait dit à Mme Lancelin : « le fer est encore détraqué, je n’ai pas pu
repasser, il faudrait regarder ».
Mme L. : « encore ! Je n’ai pas le temps de regarder ça ! »
Un ça qui vaudrait autant, dans ce qu’en entend Christine, pour la panne que
pour le fer, mais surtout pour celle qui y est liée, Christine, dont la seule raison d’être
est de faire, l’objet Christine, qui réduite à ça, retourne au noyau le plus profond
d’elle-même, le lieu des angoisses indicibles et submergeantes. Et un « pas le
temps », qui nomme la répétition d’une mère, Clémence, qui n’avait pas le temps
de s’occuper de sa fille, pas de temps à lui consacrer, et l’avait confiée à d’autres
(la tante Isabelle, le Bon Pasteur).
Pourquoi la paranoïa de Christine ?
Qu’est-ce qui anime le bras de Christine, et de Léa par imitation, si ce n’est la rage
de vivre, d’essayer de vivre, une dernière fois avant l’effondrement d’une dépression
archaïque contre laquelle Christine lutte depuis les premiers jours de sa vie.
Christine dans un des interrogatoires dit qu’elle avait été animée d’une colère noire.
Noire comme Mélanie, le deuxième prénom de sa mère, dont elle porte, elle, en
deuxième prénom, le premier, Clémence. Qui, elle, porte ce Mélanie, premier
prénom de sa propre mère.
La colère peut être de diverses couleurs, rouge, blanche, verte, mais la noire,
c’est la pire, c’est le synonyme de la haine, de quelque chose de profond comme la
bile, la mort à l’œuvre au cœur/corps du sujet.
On voit donc que la place « noire » saute un cran à chaque génération, et que de
ne pas avoir été dite, la « noire » s’est mise en acte, à travers une pulsion qui a tout
renversé sur son passage.
Je tenterai une exégèse de la dernière lettre qu’écrivit Christine le 21 septembre
1933, à neuf jours de son procès, et sans doute la dernière trace écrite qu’elle
produisit, faute d’avoir été entendue, comme nous allons le voir.
Adressée au commissaire qui instruisit l’enquête, Monsieur Lécrivant, elle est
rédigée ainsi :
« Monsieur L’écrivent
Je vous demende si vous plaie
Monsieur de me dire comment faires
car j’ai bien mal avouer
et vous me dire comment faire
pour réparée
Recevez mon pronfond recpec
Christine Papin »
F. Dupré en propose une lecture métonymique et symbolique, en corrigeant
l’orthographe de la lettre. Il est étrange qu’il n’ait pas envisagé ces particularités (et
non des erreurs) de syntaxe, de conjugaison ou de grammaire, comme des signifiants à part entière, qui auraient valeur de lapsus en eux-mêmes ainsi que les mots
manquants qui en résultent.
Je propose de relire cette lettre comme les dictées « à trous » qu’on propose aux
enfants :
Je vous (parle) de (ma) mende, si vous (voyez ma) plaie, Monsieur, (il vous
appartient) de me dire comment (je peux dé) faires car j’ai bien (du) mal (à) avouer
et vous (devez) me dire comment faire pour (que je sois) réparée.
« Mende » en ancien français, est un terme qui signifie « faute, souillure » et qui
s’apparente à mensonge. On m’objectera que Christine ne connaissait pas ce terme,
j’objecterai que l’inconscient connaît tout, ou presque, et que Christine
connaissait peut-être ce terme inconsciemment, en raison du mot « amende » proche
phonétiquement et sémantiquement, et pouvait résonner en elle comme « amende
honorable ». Quant au « s » de « faires », il ne peut s’explique que par « dé » comme
signifiant homonyme du pluriel.
Pourquoi Christine dirait-elle « j’ai bien du mal à avouer », alors qu’elle a avoué
le crime dès qu’elle a été découverte par la police ?
Je pourrais aller plus loin dans la traduction et proposer « j’ai bien du mal à
m’avouer ce crime », ce qui serait au plus près de sa position après le procès, où elle
refusa de signer et son pourvoi en cassation et son recours en grâce. En bref, elle
ne pouvait s’approprier son crime, se reconnaître dans son acte, pas plus qu’elle ne
pouvait se voir dans le regard aveugle de cette mère qui la rejetait.
Restent alors deux éléments troublants :
– « si vous voyez ma plaie »
– « comment faire pour que je sois réparée ».
Avant de se taire à jamais, Christine dit sa souffrance et appelle au secours, non
un médecin, mais un représentant de la loi, le commissaire. Rappelons-nous :
lors de « l’incident de la mairie », le maire, intrigué des propos que lui tient
Christine, qui se dit persécutée, lui conseille d’aller voir le commissaire de la ville.
Le maire (mère) la renvoie à la loi du père (le commissaire).
C’est donc un dernier essai désespéré d’atteindre enfin l’intérêt d’un substitut
paternel, faute d’avoir pu conserver celui de Gustave, disparu de sa vie quand elle
avait sept ans, et peu présent avant, puisqu’elle habitait avec la sœur de celui-ci,
Isabelle, père sans doute nié dans le discours de Clémence si l’on en croit le livre
de Paulette Houdyer.
C’est donc au père qu’elle demande réparation, non du crime, mais de sa
souffrance de toujours. Car la dénomination même de commissaire porte phonétiquement une illusion « comme il sert ». Son père, à elle, ne lui a servi à rien, dans
le champ du symbolique, dans la protection contre la folie de sa mère.
On s’est beaucoup appesanti sur le transfert maternel effectué sur Mme
Lancelin, mais le rôle de Melle Lancelin n’a fait l’objet d’aucun commentaire.
Quelle figure est – elle pour Christine, au moment du crime ?
Les femmes de la famille Papin étaient quatre : Clémence la mère, et les trois
filles, Émilia, Christine et Léa. Émilia, avec laquelle Christine vécut les premiers
mois de sa vie, puis qu’elle retrouva au Bon Pasteur, pendant un an, avant d’en être
partiellement séparée car elles furent placées dans des locaux distincts.
Émilia qui était la marraine de Christine, Émilia voilée après avoir été violée par
Gustave, Émilia inaccessible, Émilia double de Clémence (elle porte ce prénom en
deuxième place), Émilia, la seule enfant que Clémence avait élevée jusqu’à son
entrée au pensionnat, Émilia peut-être la seule que Clémence avait reconnue pour
sa fille, c’est Émilia que Christine tue à travers Mademoiselle Geneviève Lancelin,
ce triste soir d’hiver.
Pourquoi Clémence était-elle cette femme jalouse, qui se sentait persécutée par
les prêtres et les patrons, au point d’être incapable d’être une mère suffisamment
bonne pour ses filles ?
Il faudrait sans doute utiliser l’outil de la psychogénéalogie pour creuser ce
mystère. Les recherches seraient longues, et ce ne peut être l’objet de cet article,
mais surtout la seule qui aurait pu en bénéficier n’en serait pas la destinataire : tant
que Léa Papin sera vivante, il serait malvenu de s’autoriser une démarche dont elle
ne serait pas le sujet.
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3, repris in Littoral 9. 127-146 p.