2001
Imaginaire & Inconscient
Quand la parole fait violence : point de vue d’une anthropologue sur les malédictions
Marianne Pradem-Sarinic
Doctorante en Anthropologie sociale EHESS - Paris 42 rue Marc Seguin 75018 Paris
En Dalmatie, les malédictions sont des paroles proférées dans l’intention d’appeler le malheur sur quelqu’un ou
quelque chose. Connectée par un acte verbal à un être humain
ou non, elle est construite de telle manière que le membre
d’un groupe qui est visé se sente pris inéluctablement. Cet
article tente de mettre en avant quelques uns des mécanismes
participant à la construction de ce fait social notoire dans les
Balkans qui a retrouvé une certaine vigueur dans la crise qui
a provoqué le partage de la Yougoslavie et de montrer comment l’injonction vient s’installer, travailler l’individu à l’intérieur et demeure active.Mots-clés :
Malédiction, Dalmatie, Intentionalité, Agression verbale, Construction culturelle.
In Dalmatia, curses are words made with the
intention of convening misfortune on somebody or something. Connected to a speech act, it is built with the idea of
catching somebody within a strong inescapable feeling. This
entry tries to demonstrate how this known social fact is done
in the Balkan area and was more vigorous during the crisis
that ended with the dislocation of former Yugoslavia.Keywords :
Curse, Dalmatia, Intentionality, Verbal attack, Cultural building.
Mettre une parole à l’intérieur des êtres : les malédictions dalmates
Lorsque j’ai entrepris de travailler pour ma thèse en Anthropologie sociale en
Dalmatie et de recueillir des formules et des histoires de malédictions, je me suis
bien évidemment tournée vers la littérature psychanalytique, puisqu’il s’agissait de
comprendre quels mécanismes étaient en œuvre dans ces « paroles dites pour
appeler le malheur sur quelqu’un ou quelque chose ». Ces recherches furent peu
fructueuses. La malédiction n’est que marginalement prise comme objet d’études
par les écoles psychanalytiques. Elle est un sujet religieux, un énoncé du Droit
parfois quand elle est l’élément qui scelle et avère un serment; elle est une
métaphore littéraire qui décrit le malheur. Deux textes de la psychanalyse accessibles en français
[1] me sont seuls parvenus. Dans le premier, Sigmund Freud stipule
l’existence de « tendances justicières et punitives » qui viennent se mettre en travers
de la réussite et qu’il illustre par la malédiction du Macbeth de Shakespeare. Le
second est une courte communication de Françoise Dolto qui, interrogeant le
pouvoir de la bénédiction sur l’identité psychique, évoque la malédiction comme
l’action contraire, « une élection à l’envers ». L’un et l’autre butent alors sur un
problème clinique qui tiendrait à des dispositions psychiques spécifiques. Les
patients frappés de malédiction ne peuvent être traités avec profit
[2]. Freud explique :
« Le travail analytique nous montre aisément que ce sont
des forces de la conscience
morale qui interdisent à la personne de retirer d’une modification réelle heureuse
le profit longtemps espéré » et développe comme un cas clinique, l’histoire de
Rebecca, héroïne d’un roman qui, après avoir accompli ses ambitieuses
manœuvres, refuse la jouissance ainsi acquise. Quant à Françoise Dolto, elle
rapporte que « L. Chertok dit que la seule chose qui soit impossible de dépasser par
l’hypnose, c’est une malédiction… Quelqu’un qui a été maudit à sa naissance, en
particulier, c’est impossible à effacer ». Elle fait l’hypothèse que « celui qui a maudit
marque les gens dans l’inconscient à tel point que ce n’est pas dépassable » faisant
apparaître les propriétés du proférateur. Je vais montrer que ces positions théoriques
ne peuvent suffisamment rendre compte d’un mode de profération de la parole qui
vient intentionnellement modifier le destin d’un individu. Dans le monde slave,
mais aussi sur les rives de la Méditerranée une telle parole existe. En serbo-croate,
elle se nomme
kletva, généralement lorsqu’il est question d’une agression verbale
d’un individu sur un autre être ou
prokletstvo qui a un sens plus fort et sous-entend
plutôt une action faite publiquement, dans le sens d’anathème. Je vais montrer
comment en Dalmatie, dans une zone où se croisent de multiples influences, et où
les identités culturelles se côtoient et se tiennent à distance, il est nécessaire de
chercher dans la culture les éléments qui déclenchent le blocage et que pour cela,
il faut déconstruire les multiples éléments en action lors de la profération, pour
espérer accéder à cette part de leur âme que certains Dalmates voient à jamais
perdue.
Mettre une parole à l ‘intérieur des êtres et modifier leur destin
« Les gens concernés, pensent, m’a dit Chertok, que cela ne peut disparaître
qu’avec leur propre corps, comme si c’était inscrit dans leur chair » témoigne
Françoise Dolto. Les récits de vie relevés en Dalmatie, mais aussi en d’autres
régions de ce qui fut la Yougoslavie et jusqu’au Kosovo, confirment et décrivent
le sentiment de l’inéluctable destin dans lequel les maudits se sentent pris. Tout le
monde ou presque sait quelque chose sur les malédictions et peut me citer de
mémoire une formule ou une histoire, ou me conseiller quelque poème épique dans
la littérature, quelle que soit la position sociale occupée.
L’inscription dans le corps est clairement décrite par les Dalmates, le siège en
est logiquement le sang puisqu’il transmet la vie tout autant que son principe
contraire avec l’ensemble des caractéristiques identitaires. Radenka m’avait été
présentée par un couple d’amis français qui connaissait ma recherche. Lorsque je
l’ai rencontrée dans son minuscule appartement du Quartier Latin, elle approchait
de la cinquantaine, vivait seule très chichement de quelques contrats d’études de
marché dans la publicité et d’une petite clientèle pour qui elle pratique des voyances
avec les cartes. Je la connaissais depuis à peine une demi-heure lorsqu’elle me
révéla qu’existait « une malédiction dans la famille de ma mère dalmate.
Les hommes meurent jeunes. La transmission qui se perpétue est celle du sang et
du vin.
« To je u krvi njemu
[3] ». Elle expliquait ainsi le destin de sa mère orpheline à
quatorze ans, obligée de quitter son village de la montagne dalmate et de se louer
comme servante dans une famille italienne de Zadar. « Mariée par convenance » à
27 ans avec un fils de paysan slavon
[4], elle ne s’adapta jamais au climat du Nord et
ne sut pas s’intégrer à sa belle-famille. Après des avortements à répétition que facilitaient le régime communiste de l’après-guerre, elle ne put mettre au monde qu’une
fille
[5], puis quatre ans plus tard un fils hydrocéphale qui mourut avant la fin de sa
première année. Ce drame ne fut jamais réparé et « la mère ne quitta plus jamais le
deuil ». Slavonne par son père, la jeune fille vécut une enfance isolée, une adolescence triste que de bonnes dispositions intellectuelles écartaient encore davantage
du commerce des filles de son âge. À 17 ans, venue s’installer à Strasbourg en 1970
pour y rejoindre un Français rencontré à Sibenik, elle devint surveillante dans un
collège, donna naissance à un fils, obtint un DEA d’ethnologie à Lyon, divorça
15 ans plus tard et entra dans une phase de dépression lourde. Pendant toutes ces
années, elle ne put ou ne voulut jamais rentrer voir sa famille. Là encore, elle
précisait : « Je suis partie avec la malédiction, l’anathème de mes parents. Ils ne se
sont jamais réconciliés avec ce départ ». Elle concluait en affirmant qu’elle avait
« coupé avec la malédiction chez son fils parce qu’il a 50 % de sang français ».
L’énoncé de Chertok qui arrête la malédiction à la durée d’une vie individuelle,
est trop optimiste pour un Dalmate. Une malédiction peut être lancée sur plusieurs
générations. Elle affecte les maisons, les terres, le bétail, les arbres et les gens et
reste différente du sortilège. Dans l’île de Silba, Madame Sindicic, la femme du
travar (celui qui soigne avec des herbes) me dit : « C’était dans l’ancienne époque.
Si tu volais quelque chose, et tu ne t’en repentais pas, tu étais maudit pour trois
générations. Quand tu voulais t’en aller, on te disait : « Tu seras maudit jusqu’à la
dixième génération ». Ou même quand il fallait partager l’héritage et que cela se
passait mal, on pouvait te maudire… « Elle témoigne d’un ancien mode de
construction sociale, sans stipuler son accord ou non. Mais, la vieille dame
m’explique qu’alors, chacun évitait de contrevenir au code, sachant ce qui pouvait
lui en coûter. Une Dominicaine confirme que les temps ont bien changé lorsqu’elle
me fait visiter les monuments religieux désaffectés et le trésor. De nos jours, « les
gens volent dans les églises », tout doit être mis sous clef. Autrefois, personne ne
se serait aventuré à commettre de tels méfaits, la sanction pouvant poursuivre les
blasphémateurs
[6] jusque bien après la mort. Du temps de Napoléon, deux jeunes
gens s’étaient introduits, en plein office, dans l’église
[7], chantant et fumant pour
démontrer que rien ne les effrayait et surtout pas l’opinion de leurs concitoyens. Les
vieilles les maudirent. Ils moururent « à peine adultes ». Plus tard, en 1880, des
ouvriers furent obligés de soulever à l’intérieur de l’église
[8], quelques dalles
tombales. Dans l’une d’elles, ils trouvèrent les corps des jeunes gens, parfaitement
conservés en tenue d’époque, gilet court, ajusté et brodé des jeunes célibataires,
culottes noires et bas blancs. Les faits avérés par une commission de médecins et
d’ecclésiastiques, sont consignés à l’Archevêché de Zadar. La dalle porte une
inscription pour commémorer l’invention : « Ici, on a trouvé deux cadavres intacts.
Refléchissez-bien à cela ! 1880 ». Si le promeneur doit réfléchir à pareil fait, il faut
que les clefs de compréhension lui soient fournies. Après la mort, les chairs doivent
se corrompre et se dissoudre pour ne laisser que les os au bout de deux, trois ans.
Qu’elles ne le fassent pas, suppose une nature spécifique du défunt, comme si le fait
de n’avoir jamais voulu céder sur certain point, d’être resté accroché à un désir (ici
celui d’être reconnu pour ne rien craindre, et pas même Dieu), d’avoir un trop fort
amour pour des biens matériels, empêchait de retourner à la terre. Le
vukoljak, le
fameux vampire non encore romantique, appartient à cette espèce.
« Pourquoi la malédiction entraîne-t-elle une blessure narcissique apparemment irréversible, imparable ? » demande F. Dolto. En Dalmatie, la blessure est
intentionnellement provoquée et tient aux circonstances et modalités de la
déprécation. « La pièce, la lumière, la couleur de la tapisserie et celle du bois,
l’affolement de la copine, la vieille qui vitupère au milieu du couloir. Elle attend
que je m’habille. Et puis fait demi-tour sur le seuil et me dit : « Da Bog da kune
tebe i tvoje djete » [Que Dieu te maudisse toi et tes enfants]. Elle a fermé la porte
et elle est partie ». Quatre ans plus tard, Darko se souvient dans le détail de l’intrusion, de la mère, au petit matin, débarquant juste du bateau dans l’appartement de sa fille alors qu’ils étaient encore au lit. Il se souvient parfaitement et
dans le détail, de son geste de balayer et de jeter les doigts en fourche vers le
sol, de sa froideur soudaine, de l’attitude « comme glacée », de chacun des mots
de la formule qu’elle a prononcée. Françoise Sironi explique que ses travaux
avec des victimes de torture l’on amenée à vérifier que : « Les contenus psychiques liés au traumatisme ont toujours un statut d’objet inerte, figé, dans la
pensée des patients ». Je considère l’instant où la malédiction est lancée comme
l’instant traumatique. « Le temps du traumatisme est un temps inaugural », ce
qui signifie qu’à partir d’un moment spécifié, une transformation s’initie. Ce
temps T1 est déterminant aussi pour le travail du linguiste, c’est à partir de ce
point que va se dérouler la formule et « tout » ce qu’elle fait. Tous les souvenirs
de malédictions provoquent une sorte d’arrêt sur image, ce n’est qu’après que
l’intéressé se remémore la séquence. Des métaphores l’expriment, serpents qui
sifflent, éclairs, tempête, on a senti passer le vent. À la suite de cette secousse,
les interrogations innombrables sur la scène et ce qu’elle implique, commencent. La formule est restée en tête et dès lors elle agit. L’instant traumatique installe l’intention du proférateur au cœur même de l’individu. La stratégie consiste à trouver la voie la plus efficace pour effracter la personne visée : le doute, le
paradoxe sont d’excellents moyens parce qu’ils déclenchent une sorte de tourbillon de pensées qui finit par occuper toute la place et interdit tout autre activité psychique. Celui qui ne comprend pas ce qui a été énoncé est fixé, enfermé
dans les mots contenus par la phrase. Le paradoxe a ainsi capturé Darko. Il met
au jour celui-ci parfaitement : « Comment un homme peut-il maudire ce qui
n’est pas encore né ? ». Toute la question est là, le doute qu’elle éveille est stupéfiant. Car si un homme pouvait faire une chose pareille, les enfants de Darko
seraient d’ors et déjà maudits de Dieu. S’ils venaient au monde, tous les événements de leur existence seraient examinés à la loupe et présupposés être l’effet
de leur statut de « maudits de Dieu ». S’ils ne venaient pas, la preuve serait
apportée que leur père a été maudit si fort qu’il n’a pu trouver une femme et
mettre au monde les enfants qu’il devait avoir. À moins que les enfants maudits
avant que d’être nés, n’entrent dans la catégorie des enfants non nés — djete ne
rodilo — qui viennent déranger les occupations des vivants. Dans ce cas, ils
feraient eux-mêmes la démonstration de leur mauvaiseté constitutive en faisant
souffrir leur mère en premier lieu qui ne parviendrait pas à avoir d’enfant, ou les
perdrait et se verrait ainsi installée dans le rôle peu enviable de la femme stérile. De telles promesses d’avenir ne peuvent qu’induire les choix amoureux du
jeune homme : a-t-il le droit de faire subir ce genre de vie à une femme, peut-il
tenter le sort, doit-il en parler à une fille qu’il aimerait, saurait-elle l’aider ? Tous
ces raisonnements s’écroulent lorsqu’il revient sur le fait qu’il a demandé à Dieu
de pardonner la mère de sa maîtresse : quelques jours plus tard, la femme était
tombée gravement malade, comme si la malédiction lui était revenue. Il avait
alors fait appel à Dieu pour lever la malédiction. Mais la malédiction s’est elle
vraiment retournée contre la femme ? N’avait-elle pas raison, Dieu n’était-il pas
de son côté puisqu’un homme ne doit pas coucher avec une femme qui n’est pas
mariée ? À ce point, l’ensemble des questions se repose avec la même vigueur.
Les forces invoquées se voient assigner un but précis. La malédiction
fonctionne comme si le bouclier qui protège les êtres, dans une culture donnée, était
brusquement annihilé. L’homme se trouve alors placé dans la même position que
le malade qui n’a plus aucun système immunitaire. Toutes les maladies envisagées
chacune comme un être à part entière, tous les êtres infernaux, toutes les méchancetés peuvent entrer, investir la place et détruire. La protection divine est confisquée
également, Dieu détournant ses regards de l’homme qui lui a désobéi sur
l’injonction du proférateur
[9]. La proposition de Dolto selon laquelle « Dans la
malédiction, on élit quelqu’un dans la haine » rend assez bien la dynamique en
œuvre mais, il me semble que le mouvement se fait en sens inverse, que ce sont tous
les êtres que la culture tente de maintenir à l’extérieur de son propre système pour
l’ordonner qui font brusquement irruption dans le destinataire pris pour cible, le
contraignant à se retirer du monde qui était le sien, l’installant ainsi dans un devenir
qui est celui de l’être auquel il est inéluctablement lié, hors l’humain.
Mettre en route des mécanismes construits culturellement
Du même coup, les forces de la conscience morale proposées par Freud sont
retournées. L’enfant a été élevé dans ce contexte et lors de sa construction se voit
sans cesse prévenu par des contes, des histoires, des mémoriaux du danger qu’il y
a à enfeindre les règles sociales. Une Dalmate me l’a affirmé : « On apprend en
même temps que la langue. Ce n’est pas facile à comprendre pour un étranger ».
Tout le monde ou presque sait quelque chose sur les malédictions et peut me citer
de mémoire une formule ou une histoire, ou me conseiller quelque poème épique
dans la littérature, quelle que soit la position occupée dans la société globale. Sans
m’attarder davantage, j’y vois la preuve que le concept est partagé dans toute la
culture.
Qu’intègre-t-on avec la langue ?
La hiérarchie familiale héritée de la famille patriarcale reste relativement
actuelle. L’homme le plus ancien conserve le statut le plus respectable, même
lorsque dans la pratique il n’est plus tout à fait le plus respecté. Un habitant de l’île
de Sali m’a rapporté que jusqu’à la mort de son père en 1994, il ne s’est jamais
adressé à lui qu’en lui disant « Vous », un autre qu’à Posedarje personne ne se serait
autorisé à quitter la table tant que le Patron —
Gazdar — n’avait pas refermé son
couteau. Dans les familles que j’ai côtoyées, toutes les marques de respect ont
toujours été démontrées en ma présence. La sévérité du père est plutôt vue comme
positive quand bien même les enfants se moquent du moment où « Sa moustache
se met à frémir
[10] ». Par contre, sa violence physique, perçue comme légitime est
crainte. La violence exercée avait pour projet de faire des hommes endurcis à la
douleur, fiers et combatifs. J’ose même l’hypothèse que lorsque le jeune fils
n’éprouvait plus le besoin de courir se réfugier dans les jupons de sa mère et
acceptait la loi du père, il entrait dans la catégorie des jeunes hommes dont le père
se sentait secrètement fier. Cependant en Dalmatie, le système autoritaire patriarcal
a toujours eu la réputation d’être plus doux que dans d’autres lieux de la Croatie,
les influences de la famille latine touchant la côte orientale adriatique.
Le respect est du aux parents et chacun des enfants doit une obéissance sans
discussion possible qui ne s’étend pas obligatoirement aux personnes plus âgées
n’appartenant pas à la famille. Beaucoup de mes connaissances ont affirmé que les
coups n’avaient pas fait partie des méthodes de coercition employés dans leur
enfance mais avoir terriblement craints leur parents, le seul regard suffisant à les
impressionner. Certains se sont même choqués que je puisse évoquer la gifle
comme argument éducatif. Ainsi, un groupe de chauffeurs de taxis discutait avec
moi des malédictions. Comme cela arriva souvent, ils me demandèrent à quoi
ressemblaient les malédictions françaises. Je répondis que cela n’existait pas chez
moi. Très étonnés, ils me présentèrent des cas pratiques comme l’on échange autour
de n’importe quelle autre technique de pêche ou de cuisine : « Mais alors comment
fais-tu quand ta fille désobéit ? Nous nous menaçons d’une malédiction ». Avec ce
qui me semblait une réaction très naturelle je dis : « S’il le faut, je lui donne une
gifle ! ». Les exclamations furent immédiates : « Tu bats ta fille. Mais c’est
monstrueux ! Vous faites cela en France ? Vous n’avez aucune éducation ! C’est
primitif ! ». Il est un fait que ce sont davantage les mères que les pères qui utilisent
les arguments frappants. Le père est d’autant plus respecté qu’il se tient éloigné du
strict foyer familial, soit que ses activités le lui imposent (en particulier lorsqu’ils
sont marins) soit que sa place soit de toutes façons dans la sphère sociale, à l’extérieur avec ses semblables.
Le domaine des femmes est celui de l’espace domestique au sens latin du terme.
Elles ont en charge la maison et l’éducation. L’expression la plus achevée de cette
tâche est dans le rôle maternel. Les mères sont le point de référence vers qui chacun
sait pouvoir se tourner, sur lequel on peut toujours compter quelque soit son âge ou
son sexe. Elles sont uniques et irremplaçables : « des milliers de femmes, une seule
mère » est de ces expressions répétées à l’envi, au point que cela à une contrepartie
très lourde. D’abord parce que quoi qu’ils affirment, les enfants ne les aiment jamais
assez, ils sont toujours en dette. Tout attachement extérieur porte en lui le germe de
la trahison. Des femmes de milieux sociaux et économiques, de niveaux d’instruction très différents peuvent énoncer également : « Je l’ai porté dans mon ventre,
je le (la) connais mieux que personne » ou « N’oublie jamais que je t’ai porté dans
mon ventre ». La menace pointe immédiatement derrière la phrase et de façon
d’autant plus puissante que la mère a la réputation de tout deviner de ce qu’il se
passe dans la vie de sa descendance, parce qu’il s’agit de son sang, de son âme, de
sa propre vie. Le lien obligatoirement très fort entre mère et enfant induit à la fois
une très forte crainte d’anéantissement et en retour, un fort désir de destruction de
l’objet idéalisé comme l’a démontré Mélanie Klein
[11]. Très tôt, l’enfant dans le
système familial patriarcal commun aux Slaves du Sud éprouve l’exceptionnelle
générosité maternelle autant que sa dangerosité, connaît quasi de façon consubstantielle autant sa puissance créatrice que son potentiel destructeur. Dans le clivage
entre les deux positions, la malédiction fait son nid de serpents. Les enfants savent
que tout acte de désobéissance peut remettre en question leur existence en ce monde
et déclencher des paroles qui en seront le vecteur.
La femme qui s’écarte de ce modèle, que pourtant chacune critique amèrement
au nom de la place des femmes dans la modernité se sent menacée toujours plus ou
moins. Elle aussi est guettée par la malédiction de sa mère, si elle n’agit pas à son
image, de sa belle-mère si elle n’obéit pas aux principes de la maison, de son père
si elle épouse contre son gré, de son mari si elle va contre ses résolutions. Bien que
l’immense majorité des malédictions soient dites, en Dalmatie par les femmes, et
que les maris ne puissent courir le risque de maudire la mère de leurs enfants, une
anecdote montre qu’ils en ont aussi le pouvoir. Lorsque les femmes ont commencé
à travailler à l’extérieur de la maison, le changement de position ne s’est pas fait
avec grande facilité. Sur un bateau
[12], j’ai rencontré une institutrice âgée de cinquante
ans dont le mari, capitaine de navire, avait d’excellents revenus. Elle aimait son
métier qu’elle avait toujours exercé sur son île d’origine, dans un tout petit village
à 16 kilomètres de son lieu de résidence. Dès qu’elle eut pris époux, il exigea qu’elle
arrête son activité professionnelle, arguant à la fois de ses moyens économiques et
de la réputation que cela lui ferait de n’avoir pas sa femme à la maison comme tout
un chacun. Elle ne voulut rien entendre et continua à se rendre tous les matins dans
son école, avec sa petite Fiat 500. Un jour, fort en colère, le mari débarqua au milieu
de la classe et lui enjoignit de quitter immédiatement les élèves pour venir s’occuper
de lui. Courageusement, elle lui ordonna de sortir et ajouta qu’elle serait là comme
tous les soirs. Furieux, il sortit en la maudissant : « C’est ce que l’on verra.
Bude
gume te pukne ! [Que t’éclatent les pneus]. Elle me répétait : « Tu te rends compte.
Mon propre mari ! Il m’a maudite ! ». Il l’avait maudite parce qu’elle avait refusé
de le suivre. Je trouvais l’histoire tout au plus amusante, mais elle insistait.
Finalement lorsqu’elle était sortie de l’école, elle avait retrouvé sa voiture dont les
quatre pneus avaient bel et bien éclatés et, m’affirma-t-elle en jurant, qu’ils n’étaient
pas du tout crevés à coups de couteau comme je le supposais. Elle fut contrainte à
faire le chemin du retour à pied en méditant sur les talents de son mari, rentra fort
tard mais ne céda pas et resta institutrice. Les enfants en même temps qu’ils
apprennent la langue, intégrent la structure de la société où ils sont nés. En
Dalmatie, les rapports sociaux sont dépendants à la fois des lieux géographiques
(mer, montagne, îles et continent…), des liens historiques (partages des empires,
religions païennes indo-européenne et des anciens Slaves, chrétiennes orthodoxe
et catholique, musulmane, juive), des langues (serbo)-croates employées,
alimentées de tous ces mondes et restant spécifiques à chaque district. Dans
l’exemple que je viens de donner, le récit pourrait n’être lu que comme une histoire
naïve. En fait, il remplit de multiples offices que je vais tenter de démêler. Les
femmes présentes firent leurs commentaires. Ils concernaient en premier lieu le
sentiment de culpabilité des femmes qui travaillent hors de la maison
[13]. Chacune
exprimait à la fois sa difficulté à assumer le choix qu’elle avait fait, en particulier
face à la belle-mère et l’impossibilité de l’abandonner, les unes craignant de tomber
en dépression, les autres insistant sur le plaisir de rencontrer d’autres personnes,
d’élargir le cercle des connaissances. Il apparaissait qu’une fois le choix fait de
mener une telle vie, il fallait en assumer la principale conséquence : continuer à tout
faire à la maison. La deuxième partie du débat tournait autour de la réalité de la
malédiction : peut-on croire vraiment que des paroles puissent provoquer le mal ?
Etait-il possible que Dieu cède aux instances humaines ou bien quelle était la nature
de la force qui entrait en jeu ? Des opinions très différentes s’exprimaient, mais la
discussion amorcée à partir du récit reproduit au-dessus accréditait, parce que
personne ne pouvait mettre en cause la qualité du témoin, l’existence d’un
phénomène surnaturel, mais surtout d’un processus établi comme logique entre une
énonciation et un effet observé, d’une matérialisation de la parole prononcée. La
troisième partie du débat intéressait le facteur déclencheur, c’est-à-dire le fait que
la femme ait refusé de rentrer à la maison. Coupable ou non, l’institutrice avait
commis un acte de pure rébellion, un acte de courage en prenant une position nette
et en rentrant à pied. Elle avait prouvé que la volonté de pouvoir des hommes sur
les femmes était terrible et utilisait tous les moyens pour contraindre
[14] à l’obéissance, sur un modèle qui est celui employé avec les enfants. Elle considérait avoir
payé son tribut à la liberté d’exercer une profession. En même temps, elle démontrait la nécessité de mener le combat pour que soient considérés les intérêts de leur
groupe sexuel et que soient reconnus non point seulement une égalité de principe
entre les deux sexes, mais les désirs autonomes d’un statut identitaire sexuel
distinct face aux intentions masculines d’asservissement. Ses filles travaillent
toutes les deux en ville après avoir fait de brillantes études. Il est à parier qu’elles
savent que leur mère a été maudite par leur père : avec l’histoire, elles ont intégré
la fierté maternelle pour sa victoire et la certitude que la lutte avec l’autre sexe est
obligatoire.
Comment les malédictions sont-elles mises en acte ?
« Il ne suffit pas de voir la malédiction comme une simple figure rhétorique. Elle
a été pourtant un moyen verbal qui, au travers de sa résonance sur l’imaginaire, a
réactivé des éléments de la culture archaïque qui avaient été refoulés par les
processus de modernisation mais qui ne sont visiblement ni assimilés dans les
nouvelles formes de culture ni consommés de façon fonctionnelle », telle est la
démonstration que fait Ivo Zanic dans une revue croate de sciences sociales spécialisée dans l’étude des médias. Classifiant et interprétant les occurrences qui
évoquaient les malédictions dans la presse de l’ex-Yougoslavie entre 1988 et 1995
[15], il a dégagé les processus de construction dans un travail de comparaison entre les
lieux d’énonciation. Il a su faire apparaître les motivations des proférateurs dans les
contextes politiques qui les soutendaient en les séparant clairement des éléments
de la culture qui permettaient aux formules d’atteindre des objectifs précis. Grâce
à un corpus large et fouillé, quelquefois développé dans les moindres détails de la
mise en scène, les objets culturels vers lesquels les attaques sont dirigées, émergent
avec rigueur et permettent de comprendre dans quels cadres et dans quels buts les
discours politiques ont repris l’argument de la malédiction. Devenues des nations
ennemies, la Slovénie, la Croatie et la Serbie, réglaient leurs comptes par médias
interposés, et elles espéraient l’arme verbale efficace au point de résoudre le conflit.
Le dispositif est contenu dans la langue. Au-delà de la stricte formulation de la
phrase par laquelle la malédiction est exprimée, au-delà de la nomination d’une
force d’intervention, Dieu – Bog – ou Diable – Vrag – des éléments font sens, que
repère tout de suite l’interlocuteur en Dalmatie et qui spécifient l’acte comme
dangereux. D’autres messages existeraient-ils en dehors de ceux que contiennent
strictement les mots et que ne seraient en mesure de recevoir qu’un public éduqué
d’une certaine manière ?
En premier lieu, une définition de la parole – rijec – préside au mode d’action.
Comme dans la Genèse, le Verbe crée le monde et peut le détruire tout autant. La
parole participe à la construction de la personne, l’intègre à un groupe, le rattache
à une histoire, lui assigne une place mais a aussi la puissance nécessaire pour
l’effacer, l’écarter, le rejeter hors de la société où vivent leurs semblables. De ce fait,
il n’est pas rare d’entendre des migrants, comme le fait Radenka, évoquer une
malédiction qui leur interdit le retour au pays et les empêche de jouir des fruits de
leur travail en terre étrangère. Il existe d’ailleurs une « prière pour le déracinement »
qui démontre bien quelles intentions ont présidé à l’émigration, les uns excluant de
manière définitive, les autres fuyants les effets.
De très nombreuses pièces littéraires reprennent le thème de la malédiction.
Elles portent le nom de narodne pjesme, ce qui signifie tout à la fois « chants
nationaux » et « chants populaires ». Il n’est personne qui n’en connaisse au moins
deux par cœur. Les œuvres qui traitent de malédictions provoquées par l’appel
intentionnel du malheur sur quelqu’un peuvent se classifier en plusieurs genres. Le
plus important est certainement celui qui concerne les malédictions de jeunes filles
délaissées, viennent ensuite des récits de malédictions échangées entre deux
personnes de conditions identiques, parrain et marraine, berger et bergère, voisines,
sur le mode des joutes oratoires. Les mères et quelques fois les belles-mères réglant
les comptes avec leurs enfants, fussent-ils héros, forment un troisième groupe. Le
dernier comprend toutes les malédictions faites à des arbres, des animaux ou des
lieux. En général, l’événement qui suscite la malédiction est exposé dès le début et
met en scène les acteurs. Puis la malédiction est développée dans le style littéraire
qui lui est propre. Le chant 27 recueilli par Delorko sur une petite île en 1954, en
donne une bonne idée. Les six premiers vers racontent qu’une jeune fille trouva un
jeune homme blessé dans la montagne et le soigna. Le septième vers scelle la
promesse qu’ils se font. Le huitième vers est celui de la trahison : « Momak ozdravio
curu ostavio «[Le garçon soigné la fille (a) laissé].
Le neuvième vers indique, sans aucun doute possible, que la jeune fille le
maudit.
« cura ga je klela svakojakon kletvon »
[la fille le maudit avec toutes les pires malédictions]
Les quatre derniers vers sont totalement investis par la modulation de la
malédiction, dont s’apprécient, dès la lecture, le rythme, la construction et la force.
« Sahnulo ti tijelo ko u polju sijeno
Sahnulo ti glava ko u polju trava,
Sahnulo ti srce ko u polju drvece,
Sahnula ti dusa ko u bavci ruza »
[Que s’assèche ton corps comme le foin sur le champ
que s’assèche ta tête comme l’herbe sur le champ
que s’assèche ton cœur comme le buisson sur le champ
que s’assèche ton âme comme la rose dans le vase.]
Le texte illustre clairement une forme d’expression que les écrivains ont
largement empruntée, ainsi que les aspects matériels de la progression de la
malédiction. Le parjure est connecté au monde végétal, appelé à devenir un végétal
sec, à subir par degré l’introduction à l’intérieur de son corps de la sécheresse, avant
que la substance vitale qu’est l’âme n’en vienne à être atteinte à son tour, ne se
détache de lui sans même l’espérance qu’après la mort elle redevienne féconde.
La littérature nationale pour comprendre les malédictions en Dalmatie joue un
rôle important. Elle exhibe les motifs du déclenchement avec précision, n’hésitant
pas à développer la manière dont les malheureuses jeunes filles sont subverties. Les
formes grammaticales de profération sont reproduites telles qu’elles s’entendent
dans la vie sociale. L’ensemble des composantes sont exprimées sur le même
modèle dans les histoires actuelles que j’ai moi-même collectées. En particulier,
elles sont organisées de manière à dramatiser l’instant où l’acte débute.
La construction grammaticale participe activement au mécanisme de l’événement. La formulation verbale use d’une structure toujours calquée sur le même
modèle. Elle est parfaitement reconnaissable, soit qu’elle débute par une
conjonction et emploie un verbe à l’impératif, soit qu’elle emploie le participe passé
[16] d’un verbe imperfectif, c’est-à-dire d’un verbe décrivant une action en train de
se dérouler. Ce mode verbal se nomme le futur exact, et traduit une action achevée
dans le futur, à compter du temps T1. L’utilisation du futur exact dans une forme
où l’auxiliaire être est élidée, annonce une action qui s’achèvera dans le futur. Elle
doit être rapprochée de l’optatif, mode verbal du souhait dans les langues anciennes
indo-européennes dont le grec. Son emploi substantivise l’être désigné : il deviendra
ce qu’il lui est dit d’être. Je ne puis m’attarder davantage sur la question linguistique, mais elle entre dans le dispositif en concentrant des sons, des rythmes, des
images culturellement expressives qui, toutes agissent pour venir attaquer le
psychisme dans ses profondeurs les plus intimes. Par ailleurs, la répétition des
histoires, l’exposition des thèmes entrent dans un processus de construction de la
mémoire, d’acquisitions mnémotechniques qui préparent la mémoire à entendre et
recevoir les formules lorsqu’elles sont prononcées. Si l’on est né dans une famille
de Serbes, de Croates ou de Dalmates, quelque chose réagit immédiatement à une
énonciation très spécifique du type «
Vrag ti kolino poni
[17] » ou du type «
Koprve ti
se i smije u kuci kotile i mnozile
[18] ». Comme en germe, l’annonce d’une future
déchéance vient prendre place à l’intérieur des processus de pensée du destinataire
qui dès lors, envisagera tout ce qui lui arrive comme un signe que la malédiction
l’a pris. L’effet est encore renforcé quand la profération a eu un public qui, à son tour
rapportant les faits, participera à la transmission du caractère surajouté à l’identité
de la personne désignée. Elle est, elle se sait maudite. Tout son être, tout son monde
lentement se laisse investir par les forces appelées pour l’anéantir. Il se trouve dès
lors et parce qu’il a refusé d’obéir aux contraintes sociales de son groupe, délié de
ses anciens attachements, rejeté à l’extérieur et obligé d’attendre que son destin
s’accomplisse. À moins qu’une force particulière ne lui permette d’aller ailleurs
fonder un nouvel avenir, hors des règles auxquelles il n’a pas su s’assujettir.
Concernant les passages en langue croate, l’alphabet a été simplifié sur le mode actuellement
employé sur les réseaux Internet dans les échanges scientifiques.
·
C HARUTY G. (1997). Folie, mariage et mort. Paris : Seuil.
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198,105-119.
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FREUD S. (1985). « Quelques types de caractère », in l’inquiétante étrangeté et autres essais.
Paris : Gallimard. p. 139-171.
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K LEIN M. (1968). Envie et gratitude. Paris : Gallimard.
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LULIC J. (1991). Zena otoka ugljana. [La femme de l’île d’Ugljan]. Zadar : Etnografski odjel
narodnog muzeja.
·
LULIC J. (1989). Simboli identiteta muskarca i zene na podrucju sjeverne Dalmacije (Les
symboles de l’identité masculine et féminine dans la zone de la Dalmatie du Nord).
Zadar : Etnografski odjel narodnog muzeja.
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S IRONI F. (1999). Bourreaux et victimes. Psychologie de la torture. Paris : Odile Jacob.
·
Z ANIC I. (1996). Kletva kao element politicke komunikacije [La malédiction comme élément
de communication politique] in Medijska iztrazivanJa. Zagreb. 2,1 : 27-46.
[1]
Quelques ouvrages en langue anglaise évoquent « the curse », les titres en langue allemande sont
proportionnellement plus nombreux. Dans le monde slave par opposition, la production intellectuelle
sur la profération de telles paroles est beaucoup plus importante.
[2]
Curieusement, l’exorciste de Rome, Don Gabriel Amorth, reprend cette idée : les cas qu’il a
rencontrés n’ont pu être guéri par les techniques qu’il a coutume d’employer contre les possédés.
[3]
« C’est dans leur sang ».
[4]
Pour une Dalmate, la Slavonie est un monde tout à fait autre. La mère ne se privait jamais
d’affirmer que « les Slavons sont bêtes et arriérés, chétifs et ne savent pas vivre ».
[5]
Je me place ici bien sûr du point de vue des Slaves du Sud en général. Les filles qui sont destinées
à quitter la maison après le mariage, ne sont pas souhaitées avec la même force que leurs frères. Celui
a qui tout doit être transmis est le fils aîné.
[6]
Il faut comprendre le point de vue de mon informatrice : quelqu’un qui vole dans une église ne vole
pas aux membres de la communauté, mais directement à Dieu puisque les églises et leurs trésors sont des
dons des fidèles, ici en l’occurrence, des marins sillonnant les mers les plus lointaines du 17
e au 19
e siècle,
qui rendaient grâce par de fastueux cadeaux à Dieu, celui par qui la fortune leur était advenue.
[7]
Cette église construite en 1660 par donation d’un certain Parun Pavline a appartenu au monastère
franciscain. Elle contient un grand nombre de tombes de capitaines et de religieux, dont les pierres
gravées portent les effigies des navires qui à l’époque, faisaient la richesse de l’île. Elle est totalement
désaffectée et menacée de ruine malgré l’intervention d’un émigré du Chili qui, pour célébrer son retour
et sa fortune, fit réparer l’église et construire trois clochetons en béton à la mode latino-américaine.
[8]
Il était coutume d’enterrer les morts qui en avaient les moyens à l’intérieur de l’église.
[9]
Alors que j’écrivais cet article, une Serbe orthodoxe a évoqué devant moi la possibilité de prier
pour le malheur : c’est là l’exact sens du verbe
kleti.
[10]
Plusieurs personnes m’ont donné cet indice de la mauvaise humeur paternelle dont Riki à Silba,
Slavko à Kali.
[11]
Klein M. Opus cité : 34 : « Un très profond clivage entre les deux aspects de l’objet indique qu’il
n’intervient pas entre le bon et le mauvais objet, mais entre l’objet idéalisé, d’une part, et le très mauvais
objet, de l’autre. Une scission aussi profonde et aussi nette témoigne de l’intensité des pulsions destructrices, de l’envie et de l’angoisse de persécution; l’idéalisation sert surtout de défense contre ces
affects… l’idéalisation est un dérivé de l’angoisse de persécution et constitue une défense contre elle ».
[12]
La zone nord de Zadar est forméed’îles, d’une zone côtièredécoupée, de montagnes qui se
dressent brusquement de la mer jusqu’à 1800 mètres, et d’une plaine de largeur variable le ravni Kotar.
La mer occupe près des deux tiers de la superficie de 5000 kilomètres carrés.
[13]
Le chapitre que Giordana Charuty a intitulé « Les femmes du dehors » montre de quelle façon assigner un espace social aux femmes est aussi une façon d’assigner leur identité sexuelle à résidence. L’identité sexuelle est fragile, semble démontrer l’ensemble des cadres dans lesquels sont installés au cours de leur existence les hommes d’un côté, les femmes de l’autre.
[14]
Dont les coups comme peuvent en témoigner en privé, et en privé seulement, beaucoup de
femmes de tous âges. Vera Erlich consacre un chapitre à ces rapports violents.
[15]
Période durant laquelle la dislocation de la Yougoslavie était en œuvre.
[16]
Comme dans le texte précédent dont les quatre derniers vers débutent tous par le participe passé du verbe imperfectif sahnuti, « faner », « se dessécher ».
[17]
« Que le Diable t’emporte la descendance. » Formule recueillie dans le Ravni Kotar en zone
agricole.
[18]
« Que les orties et les serpents viennent croître et se multiplier dans ta maison ». Formule
recueillie dans les montagnes de la Lika.