2002
Imaginaire & Inconscient
Peut-on rêver la névrotisation du pervers ?
La loi et l’image dans l’approche de l’économie perverse
Monique Aumage
11 avenue de Poitou 92330 Sceaux
L’économie perverse a toujours été une énigme de
l’humanité. Un certain consensus semble émerger de la clinique perverse, mais les approches thérapeutiques demeurent
toujours difficiles. Les pulsions perverses souvent partielles
trouvent leurs origines tôt dans les traumatismes de l’enfance.
L’autre est vécu comme dangereux, à éliminer. Il faut tuer
l’autre pour exister. La haine, l’envie, sont des sentiments
dominants de la sensibilité perverse. Le pervers ne peut appréhender l’autre dans son altérité. La perception du réel est
déformée dans le sens négatif. Il fait agir les autres pour protéger son narcissisme et son image de marque. Le pervers
reste aveugle devant l’évidence et génère l’impossibilité de
penser. Parmi les approches thérapeutiques toujours difficiles,
nous donnons l’exemple d’une utilisation de l’image connue,
support aux projections des parties de soi-même intolérables.Mots-clés :
Tuer pour exister, Tous pervers sauf nous, Mélancolie intime et secrète, Impossible altérité, La haine et l’envie, Faire agir, Interdit de penser, Démasquer, Nommer, Qualifier.
The perverse economy has always been a human
enigma. Some kind of an agreement emerges from the perverse clinical study, but the therapeutic approaches are still
very difficult. The often partial perverse drives come from
very early traumatism during childhood. The other feels dangerous and to be eliminated with. One needs to kill to exist.
Hate, envy are the domineering feelings in the perverse sensitivity. The perverse can’t grasp the other in his otherness.
Reality perception is negatively distorted. It is necessary to
act others to protect one’s narcissism and image of lack. The
perverse is blind when confronted with obviousness and generates thought impeachment.
Among the difficult therapeutic approaches, we present them
with an image they know that will support the projections of
parts of self, even the intolerable ones.Keywords :
To kill to exist, Everyone’s perverse except us, Intimate and secrete melancholia, Impossible otherness, Hate and envy, To make do, Thinking forbidden, To unmask, To name, To qualify.
L’approche de la violence est infiniment complexe, mais elle fait intervenir la
reconnaissance de la loi, la capacité de penser, et de se penser qui peuvent dans
certains cas favorables, être médiatisées par des représentations non verbales, plus
près de l’affect, comme des propositions de scenarii et le transfert sur image des
parties de soi-même intolérables.
Le dernier congrès du collège de psychanalyse groupale et familiale qui a eu lieu
du 5 au 7 octobre 2001, s’est penché sur la clinique des perversions psychiques. De
ce congrès a émergé un certain consensus qui est une étape dans la pensée psychanalytique et permet de s’interroger sur la place de l’image dans ces organisations
et de son utilisation possible dans l’approche psychothérapique.
Du meurtre psychique au meurtre réel, il y a une sorte de jouissance de l’âme
à anéantir l’autre. L’enjeu est d’importance, sous l’emprise du leurre de l’autre, c’est
la perversion ou la vie, tuer pour exister.
Lucifer est en nous, plus ou moins, pour le pire depuis la nuit des temps, dans
le couple, dans la famille, dans la rue, dans la tribu, dans les empires. Les bonnes
âmes s’abstenir dans cet univers de la pensée totalitaire autarcique et fusionnelle,
qui sont peut-être une absence de pensée.
Du nazisme familial au nazisme collectif, c’est le même combat pour survivre.
Le chaudron groupal n’est qu’une association de malfaiteurs, de prédateurs,
aveugles à eux-mêmes et aux autres. C’est une dynamite omniprésente et diabolique. Le mystère de Satan parmi nous.
La perversion psychique n’englobe pas les piètres pervers sexuels, assez limités
dans leurs performances répétitives et peu inventives. L’escalade est relativement
rare. Le plaisir est au rendez-vous, les pervers sexuels n’encombrent pas les salles
d’attente des professionnels psy.
1 - Clinique de l’organisation perverse. Ce qui apparaît du
consensus actuel
La réalité psychique du sujet pervers reste fixée au traumatisme de l’enfance.
Il est immobilisé dans la fusion avec ses trop bons et ses trop mauvais objets. C’est
le deuil impossible, l’identification projective est une sorte de séparation, mais, soi
reste dans l’autre, c’est un compromis avec la fusion.
Peuvent cohabiter la perte irréparable d’un paradis perdu et l’enfer d’un enfant
carencé dont les possibilités d’adaptation psychiques ont été dépassées. Ce sont des
vies consacrées à la haine, à l’envie, à la vengeance des instances supposées avoir
dû le protéger au berceau.
C’est toujours la même plainte, dans un temps immobile qui refuse son propre
déroulement, la transformation inéluctable des êtres, le vieillissement. C’est
l’éternel et l’infernal retour des affects fixés au traumatisme. Le radotage incessant
sur les origines, la régression identitaire, l’impossible deuil, l’impossible réparation.
La réalité extérieure ne doit pas contredire le réel de cette perception cataclysmique de soi-même. Malheur au bonheur, il n’est que menace de soi-même dans
son vécu. C’est la course au palmarès des handicaps dans un comportement sans
cesse destructeur.
2 - Qui sont ces pervers qui nous entourent ? (Tous pervers sauf
nous !)
Il me semble plus juste de situer les dérives perverses parmi les pulsions
partielles, dans le cadre des personnalités multiples construites sur le déni, le
clivage, la mauvaise foi, un dysfonctionnement au niveau de la perception du réel
et dont le noyau agglutiné de Bleuger pourrait rendre compte des forces pulsionnelles multiples, contradictoires, paradoxales, sous jacentes. (Le paradoxe c’est
vouloir tout et son contraire).
On ne peut réduire une personnalité à une seule structure, les comportements
et les défenses perverses se rencontrent chez les névrotico-normaux, les borderline
avec facilité du passage à l’acte, souvent des défenses de la série psychotique :
hypomanie, paranoïa, schizoïdie, et nombreuses conduites d’addiction : drogue,
alcoolisme, grande bouffe, travail. Ces workooliques sont souvent agités et inefficaces, car leur lecture du monde est déformée. Ce qui entraîne une dynamique qui
les confrontera dans le vécu cataclysmique qu’ils ont d’eux-mêmes. Ces désordonnés désorganisent le monde. Il n’y a pas d’élaboration du conflit.
Dans les formes mineures, en vitesse de croisière de l’existence, elles séduisent,
elles se présentent souvent sous forme d’humour, de provocation, d’impertinences,
de mauvaise foi, d’anticonformisme, de sourde malveillance. Un certain négativisme existentiel, derrière lequel se perçoit un cœur en bandoulière, un écorché vif,
dans une dimension pathétique désarmante. C’est là que se construit la complicité,
l’alliance avec l’autre, une certaine intimité inconditionnelle, dans l’illusion d’une
réciprocité.
Dans l’humour, il y a intelligence, énonciation du non-dit, reconnaissance et
contrôle de la castration, distanciation, plaisir et séduction. C’est probablement une
des facettes sublimées et les plus sympathiques de la pensée perverse qui n’a pas
que des désavantages. Elle permet la subversion, les remises en cause, une certaine
légèreté de la vie.
Autrement, c’est la seule promotion de soi-même, les folklores familiaux,
l’égoïsme ordinaire qui va cahin-caha, pas pire compagnonnage qu’un autre tant
que les aléas du déroulement de la vie ne les précipitent dans les affres de la
castration, j’entends par là tout ce qui peut avec les séparations non acceptées, les
entraînent dans des replis défensifs inconciliables et irréversibles.
Il faut accepter, se préparer, sinon s’habituer à l’impermanence des choses,
disent les bouddhistes, c’est-à-dire aux deuils successifs, de la première séparation
à la naissance au suprême deuil de soi-même dans la mort (mais pourquoi s’y
préparer puisque c’est le seul examen qu’on ne rate jamais ?). Et si on ne mourrait
jamais ? Quel drame !
Cette démarche difficile est impossible dans la problématique perverse. Il y a
impossible séparation, intolérance absolue à la frustration, l’autre n’est plus perçu
que comme une menace à anéantir : que tout cesse !!, que ce cauchemar s’arrête !!
Ces décompensations sur le mode pervers surviennent devant les grands événements de la vie, la perte ou l’éloignement de proches, l’éclatement géographique,
le vieillissement, la maladie, la perte ou la modification d’activités.
La vieillesse est une longue et étrange saison où s’ouvrent de nouveaux horizons
et tous les champs du possible avec, en cortège, à chaque étape de la vie, de
multiples soins palliatifs.
Quand les satisfactions narcissiques d’amour propre ne sont plus comblées, le
déplacement des investissements devient difficile, incohérent, désordonné,
destructeur.
3 - De la mélancolie intime et secrète
Qui mieux que Henri Michaux a exprimé la sensibilité perverse et sa détresse
dans le poème « Je suis né troué », dans un extrait d’Ecuador, à Quito, un quinze
avril d’une année incertaine et éternelle ?
Il souffle un vent terrible.
...
Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine
Mais il y souffle un vent terrible
Dans le trou il y a haine (toujours), effroi aussi et impuissance
Il y a impuissance et le vent en est dense
Forts sont les tourbillons
Casseraient une aiguille d’acier
Et ce n’est qu’un vent, un vide
Malédiction sur toute la terre, sur toute la civilisation,
Sur tous les êtres à la surface de toutes les planètes
À cause de ce vide
...
Ah ! comme on est mal dans ma peau
J’ai besoin de pleurer sur le pain du luxe, de la damnation
Et de l’amour, sur le pain de la gloire qui est au dehors
...
Je dis trou, je ne dis pas plus,
C’est la rage et je ne peux rien
...
Et c’est ma vie, ma vie par le vide
S’il disparaît, ce vide,
Je me cherche, je m’affole et c’est encore pire
Je suis bâti sur une colonne absente
Tout est dit par Henri Michaux. De l’ange blessé à Lucifer, tuer pour exister.
C’est la terrible histoire des enfants non regardés ou mal regardés. C’est
l’impossible renarcissisation. C’est le terrible dilemme de la perversion. Faut-il
anéantir un anéanti ?
Henri Michaux termine ainsi son poème :
« Il y a des maladies, si on les guérit, à l’homme il ne reste rien,
Il meurt bientôt, il était trop tard
Une femme peut-elle se contenter de haine ? »
4 - L’impossible altérité. La haine, l’envie
Là encore, laissons parler Henri Michaux :
« Ce n’est qu’un petit trou dans ma poitrine
J’ai besoin de haine et d’envie, c’est ma santé
Une grande ville qu’il me faut
Une grande consommation d’envie »
Le sujet pervers prête à l’autre ce qui n’est pas tolérable en lui. L’autre n’est que
menace vitale à détruire. Le psychotique nie l’existence de l’autre. Le sujet pervers
est dans une problématique d’emprise avec l’autre. L’autre n’est que menace, il le
nie pour exister. Il y a impossibilité d’identification à l’autre. Pour peu que l’autre
soit peu sûr de lui-même, s’interroge au niveau de l’être et de sa légitimité. Les
voici, l’un et l’autre, comparses et proies, l’un de l’autre, comme dans les couples,
les familles et les entreprises. C’est le harcèlement, l’effort pour rendre l’autre fou,
l’autre est le patient désigné.
« Une femme peut-elle se contenter de haine ? », s’exclame Henri Michaux.
L’insoutenable de la différence s’exprime bien au-delà de la différence des
sexes. L’intolérance s’exprime dans toute expression de celle-ci, qu’elle soit culturelle ou idéologique ou autre.
Une centaine de millions de morts pour raison idéologique au siècle dernier à
la destruction des bouddhas, patrimoine de l’humanité, c’est la même dynamique
du comportement pervers qui annihile pour exister.
Le sujet prend ombrage de toute manifestation de vie chez l’autre. L’autre est
en permanence dans le délit d’exister. C’est la disqualification de l’autre, la négation
dans son identité, dans son fonctionnement vital. C’est l’impossibilité d’aimer, la
prédation de l’autre. L’autre devient un ustensile pour se faire valoir. Il y a déni du
partenaire, autrui n’est plus qu’un instrument au service du narcissisme pervers et
d’un ego mégalomaniaque et grandiose. Le pervers redoute l’authenticité relationnelle qui accepte l’autre dans sa globalité. Il se protège souvent par une grande
politesse (trop poli pour être honnête), ou par des rituels sociaux, cérémoniaux ou
religieux bien conformes et codifiés.
Dans cette omnipotence, il vit dans l’illusion de l’immunité conflictuelle qui
peut être l’attente d’une confirmation d’être l’éternel rejeté. Il y a une inéluctable
délectation de l’échec qui est sa preuve primordiale d’exister.
Nous reciterons à nouveau les vers de Henri Michaux :
« Et c’est ma vie, ma vie par le vide
S’il disparaît, ce vide, je me cherche, je m’affole et c’est encore pire »
5 - Le faire agir du pervers
Inconséquence, irresponsabilité, manque d’élaboration, le sujet pervers
n’assume pas ses conflits, il pousse l’autre pour protéger son narcissisme, son image
de marque. Il court désespérément vers une représentation et une confirmation
d’une image idéale de lui-même.
C’est l’éminence grise qui pousse l’autre à l’avant de la scène sans se
démasquer. C’est le roi des ficelles et des magouilles. Mais ses tentations sont
souvent inadéquates, inadaptées, car il y a un dysfonctionnement au niveau de la
lecture du réel. Un « délire dans le réel » dirait Racamier. La réalité doit confirmer
le vécu apocalyptique de son monde intérieur. Il anticipe mal les conséquences de
ses projets. Certains le diront hypocrite, lâche. Il n’en a cure. Il y a une sorte de
clivage au niveau du sur-moi. Nous sommes devant un sur-moi paradoxal et alterné.
D’une part, il y a une dénonciation de toute agression, valorisation de la loi, peur
du gendarme, des préjugés sociaux. Par ailleurs, il y a séduction de l’agressivité,
une conduite d’addiction dans la haine, une amoralité fondamentale, un humour
particulier qui touche au cynisme. Tout cela dans une illusion d’immunité conflictuelle qui précipite dans les faits à une conduite d’échec.
La sensibilité perverse reste aveugle devant l’évidence. Le pervers est débordé
par des problèmes, et persévère dans la mauvaise foi. Autrement, il met en péril sa
propre existence mettant en doute son monde intérieur, calamiteux, insoutenable
et immobile. La vie psychique reste fixée au traumatisme primordial. Il est interdit
de penser. Penser est le risque de « défusion » avec les trop bons ou trop mauvais
objets. C’est la séparation ou le deuil impossible du pervers, mort dans l’œuf qu’il
faut tuer pour exister. En même temps, c’est la volonté de naître de personne, de
s’auto-engendrer. Ne rien devoir à personne. Pas de dettes. Tout est dû, mais on ne
doit rien. Les défenses sont rigides et simplificatrices avec absence d’imaginaire
et d’élaboration. Portée par la pulsion de mort, la plainte est répétitive, mais soutient
la pulsion de vie. La crainte de la mort présume un désir de vie.
Il est interdit de penser, c’est le négativisme systématique, la provocation, les
aspérités de caractère, l’intolérance à l’autre, l’impossible identification à autrui.
Cependant, l’autre suscite l’envie, et il ne peut y avoir d’envie sans admiration.
Ces serpents séducteurs communiquent au niveau de grandes angoisses et
paralysent l’autre dans son aptitude à la distanciation, au bon sens, au niveau de la
perception du monde extérieur au bénéfice de celui de l’intérieur.
Une souffrance partagée cimente une relation au niveau de l’intime essentiel.
Un étau invisible se resserre dans les relations à l’autre dans une sorte de psychose
collective, au mieux jusqu’au clash final. Les troubles cognitifs sont inhérents à la
perversion psychique, avec ses rigidités, ses préjugés, ses à priori, l’absence de
pensée. C’est comme la dimension agie d’un délire. Il y a tentative de détruire chez
l’autre la capacité de penser. Ces mécanismes sont débordés quand les événements
de la vie le renvoie à la castration inacceptée, c’est-à-dire, aux déchirements irréparables, aux frustrations intolérables, aux deuils inaccomplis.
Ces fonctionnements, ces dérives ne font pas tout l’individu, ces organisations
perverses s’encryptent à l’intérieur d’une personnalité multiple, comme je l’ai déjà
évoqué, mosaïque qui fait la singularité de chacun. Des formes mineures selon les
circonstances peuvent évoluer de façon dramatique et déboucher sur une crise.
Pourquoi aider quand on peut enfoncer ? Mieux, pourquoi aider quand on peut
tuer ? Que faire devant ces attaques perverses qui précipitent l’autre dans la
sidération, les sentiments de trahison et d’injustice, et les réactions d’effroi et de
légitime défense ?
Comment condamner celui qui se condamne lui-même ? Bien sûr, la prévention
commence au berceau. Mais demeurer dans le plaidoyer et l’alliance au niveau de
la mélancolie secrète génère confusion, inconscience, aveuglement, interdit de
penser, pérennisation, extension et aggravation de l’épidémie perverse.
Seule l’énonciation de la loi peut restituer la capacité de penser.
Le 11 septembre 2001, un journaliste du quotidien Le Monde écrivait : « Il faut
passer de la sidération à la conscience, de l’hypnose à l’intelligence, des langages
au sens. »
Individuel ou collectif, l’acte pervers doit être démasqué, nommé et qualifié.
Dénoncer le déroulement des manœuvres perverses est une requalification de la
réalité et du sujet. Dévoiler est une action parlante et agissante qui pose les limites.
On se doit d’énoncer et de nommer le crime pour que chacun puisse retrouver
la capacité de penser et s’extraire soi-même d’un archaïsme barbare dont on était
plus ou moins complice.
C’est redonner à l’autre une parole signifiante, outil de l’humanisation.
8 - Fantasmatique et problématique perverse dans une cure.
Transfert sur image
J’illustrerai mon propos par l’exemple de ce patient qui s’est décompensé
gravement en mettant en place des défenses de la série perverse.
Le facteur déclenchant fut qu’à la descente d’un avion qui le ramenait d’Afrique
du Sud, il aperçut son frère venu l’attendre avec sa petite fille alors qu’il avait depuis
peu appris qu’il était stérile. Cette prise de conscience de sa stérilité le renvoyait à
une blessure extrême de l’ordre de la castration.
Bien que nous ciblions nos propos sur les processus dynamiques positifs, liés
à l’utilisation de l’image dans la cure, nous retrouverons chez ce patient les
blessures secrètes et non-dites, l’atteinte grave du contrôle de la pensée, envahie par
des fantasmes meurtriers, des fantasmes d’auto-engendrement qui avaient fait
l’objet d’une première analyse. On retrouve ici, violence, haine, envie, l’impossiblité d’aimer et cet éprouvant désir que tout cesse et que tout s’arrête.
« Je tue ma femme, je me tue, je vous tue, ça n’arrête pas dans ma tête », était la
rengaine obsessionnelle qui envahissait et paralysait la vie psychique de ce patient.
Quand dans cette folie multidirectionnelle qui a en commun avec la problématique perverse, la haine, la vengeance, la rage, tout détruire, que tout cesse, que
tout s’arrête, le patient conjugue le verbe tuer avec toutes les personnes y compris
avec lui-même et le thérapeute, la menace d’interruption de la cure est évidente et
imminente. Le travail du négatif est à l’œuvre, la réaction thérapeutique négative
automatique.
Nous appellerons avec André Green et Jean Guillaumin le travail du négatif, le
destin des pulsions de destruction à orientation interne et externe, lié à la pulsion
de mort, elle-même intriquée à la pulsion de vie. La crainte de la mort présume bien
sûr le désir de vie.
Dans les cures, cet inéluctable automatisme de la violence peut parfois se freiner
et s’immobiliser en se projetant dans des images mortifères, dans des images signifiantes, nouvelles cibles à partir desquelles peuvent se frayer des pistes vers une
nouvelle voie royale à ces transferts négatifs et pervers.
Je nommerai ce patient Monsieur X en raison des contradictions profondes au
niveau de son identité. Son patronyme judéo-arabe pouvait indiquer qu’il était tout
à la fois agresseur et agressé.
Quand Monsieur X vient me voir, il a 40 ans, une situation enviable, mais marié,
il ne peut avoir d’enfant. Une stérilité a été longuement imputée à sa femme par
erreur médicale. On venait de reconnaître qu’il en était imputable. Ce diagnostic
le remet profondément en cause, au niveau de sa légitimité profonde à vivre, et de
son identité masculine. Il dit : « Le fait de ne pas avoir d’enfant, je me vis comme
une erreur, je me croyais un homme idéal. » Peut-on être un homme sans être
géniteur ? Quand on a été élevé dans une tradition judaïque classique, peut-il être
acceptable, ou mieux, pensable que sa femme soit fécondée par les spermatozoïdes
d’un autre ? Situation extrême qu’il refuse catégoriquement. De toute façon, le
concept médical de stérilité masculine est récent.
Il est atteint au cœur de ses pulsions vitales, dans les fantasmes naturels
d’illusion d’immortalité qui accompagnent la transmission de la vie. Sa propre vie
ne peut se légitimer par elle-même.
Sa fureur, sa colère intérieure le ravagent, envahissent sa vie et le paralysent.
« Je n’arrête pas de me dire des conneries, je ne peux rien faire, je fais le fou
dans ma tête ». Il fallut de nombreuses séances avant que Monsieur X me confie
avec honte les « conneries » qu’il se racontait dans sa tête et handicapaient sa
relation aux autres. Monsieur X luttait en permanence contre des fantasmes
meurtriers : « Je tue ma femme, je vous tue, je me tue, ça n’arrête pas dans ma tête ».
Tel était le leitmotiv. Et Monsieur X répétait à chaque séance : « Je fais le fou, je
n’arrête pas de me dire des conneries, je ne peux plus rien faire, je fais le fou, je suis
dans ma coquille ». La peur de cette violence figée, momifiée en quelque sorte lui
avait déjà fait arrêter une analyse. Monsieur X avait peur d’un passage à l’acte
violent sur son analyste.
Dans son discours, j’isole l’image de la coquille et je lui demande de la visualiser, et de la décrire. « Je vois, dit-il, un œuf rond, marron, je le vois entier. Puis, à
l’intérieur de l’œuf, je vois un squelette ». Puis il voit les images de l’échographie
d’ovules non-fécondés de sa femme. Mais, Monsieur X aussi expulse dans un
mouvement d’identification projective dans ce squelette à l’intérieur de l’œuf, toute
une partie mortifère et refusée de lui-même.
La violence de ce patient répond à des violences plus anciennes que la cure va
nous permettre de découvrir progressivement.
Le moment où le patient, replié dans sa coquille, visualise un squelette à l’intérieur d’un œuf, fut un événement-pivot du traitement.
La relation avec le thérapeute fut protégée par l’intervention de cette image.
À partir de cet événement charnière, la violence contenue put se ventiler dans
d’autres images et d’autres associations. La cure put se poursuivre, les idées
parasites destructrices s’atténuèrent, une amélioration se dessina.
Ce drame de la stérilité était vécu comme son propre meurtre à travers l’abandon
de ses fantasmes d’immortalité. Il avait réveillé toutes les angoisses de mort schizoparanoïdes dont parle Mélanie Klein. Ces vécus archaïques génèrent pour protéger
le moi de toute violence mortifère, des défenses comme le clivage et le déni.
Son passé était placé sous le sceau du secret, du non-dit, du déni.
Cette image-culte du squelette permit de rechercher les traces et les souvenirs
d’une enfance gravement perturbée par la guerre d’Algérie et un douloureux exil
en France. Dans la famille, le passé était d’autant plus mortifère qu’il était tabou.
Le patient avait vécu sa première enfance dans des conditions particulièrement
dangereuses. Du fait de l’engagement de sa famille, il habitait le même immeublebastion de l’OAS, en permanence sous la cible des armes. Des journées entières,
couché sous un lit, était le quotidien, le risque vital permanent, la panique justifiée
des parents et des enfants évidente, l’énurésie, le symptôme de la peur commencé
à cet âge durera jusqu’à l’âge de 13 ans. De cette enfance, jusqu’à l’âge de 5 ans,
le patient garde peu de souvenir.
Ce n’est qu’après la constatation d’un squelette dans un œuf, de l’absence de
spermatozoïdes dans les ovules de sa femme, du risque vital encouru dans son
enfance, de la mort au sein de sa vie que Monsieur X peut sortir du déni et enquêter
sur son passé, poser des questions, demander des photos et des dates à ses parents.
Cette violence subie n’a pu que réveiller les angoisses de mort les plus archaïques.
Les conditions particulièrement dramatiques de l’environnement n’ont guère
favorisé le pare-excitation nécessaire à l’enfant, ni la création de l’aire intermédiaire
de Winnicott où ont lieu les phénomènes transitionnels.
À la destructivité flottante qui a présidé à toute son enfance et qui a dépassé ses
capacités de tolérance, Monsieur X répond à une nouvelle agression par des
pulsions de mort : « Je tue ma femme, je vous tue, je me tue », qui est comme l’écrit
André Green : «
Une tentative désespérée pour faire cesser la situation intolérable
»
[1]. «
De tels états n’ont guère la possibilité de se différencier en affect et en représentation, et que le plus souvent, ils donnent lieu à des états psychiques irreprésentables»
.
L’image peut parfois proposer un pont entre cet amalgame pulsionnel incontrôlable et l’accès à la figurabilité.
Après le surgissement de ce squelette dans sa vie psychique, de séances en
séances, Monsieur X colmate sa souffrance et ses éprouvés déniés avec le dire, le
souvenir, les représentations des autres.
En début de cure, nous avions été dans le flou complet du déroulement de sa vie.
L’âge de ses frères et leur lieu de naissance étaient imprécis. Toute agressivité à
l’égard de son père, de sa mère, de ses frères trop meurtrie par l’existence était
muselée. Après la rencontre avec ce squelette, il mène une véritable enquête sur sa
vie, il téléphone et interroge ses parents et ses frères sur le calendrier des événements familiaux. Il recherche les dates et les lieux de naissance, les adresses en
Algérie, les conditions de voyage en France, du départ définitif, des conditions de
retour en bateau, de l’arrivée malencontreuse en France, des étapes de l’errance. Il
s’étonne de la facilité avec laquelle sa mère dépressive depuis son retour d’Algérie
répond à ses questions.
Je lui demande de visualiser quelque chose autour de l’Algérie ou un pays
méditerranéen. Une représentation surgit de sa mémoire : « Ce dont je me souviens :
un feu, un tank militaire qui brûlait. Quand ça ne va pas, je me terrorise, je fais peur
aux autres et à moi-même, impression que je suis fou, malade, je détruis les autres
et je détruis ma vie ».
Mystère de l’affect attractif et répétitif de ces images mortifères. La vie serait-elle trop quotidienne sans elles ? Selon Freud, les pulsions de mort et de vie sont
intriquées. Il faut au moins le temps d’une analyse pour partiellement désamorcer
le négatif.
La projection des images sur des affects mortifères aide au processus de
« déliaison » des pulsions de vie et des pulsions de mort.
L’agressivité décapitée à l’égard de ses parents dépressifs, victimes, déplacés
de leur racine peut se dire. Les événements dramatiques d’une enfance ne peuvent
pas faire l’économie d’une problématique archaïque et œdipienne, ils les renforcent
au contraire. L’angoisse des parents amplifie celle de l’enfant. Tous sont sidérés
dans la même non-élaboration.
Lors d’une séance, Monsieur X apporte des photos d’Algérie, il me montre le
mur d’une maison et surgit un souvenir cruel : « Mon père écrasait une souris sur
le mur, c’est mon seul souvenir ». Il s’agit sûrement d’un souvenir écran (comme
tous les souvenirs). Une lecture Kleinienne y verrait la mise en scène du pénis
menaçant du père, lui étant la souris. Il a vécu sa période œdipienne en pleine guerre
d’Algérie, alors que la vie de son père et de tous étaient réellement en danger.
Comment élaborer le meurtre symbolique du père alors que celui-ci peut tous les
jours se faire assassiner ou sur le plan fantasmatique vous tuer comme la souris ?
Comment avoir accès au symbolique quand chaque jour, la loi « tu ne tueras point »
est bafouée ?
Dans ses rêves, il prend souvent des trains et des avions. Il évoque à chaque fois
le départ de l’Algérie, terre natale devenue mythique. Ces déplacements en rêve
sont une façon de maîtriser la traversée en bateau subie, douloureuse et humiliante
d’Alger à Marseille. C’est tout un travail sur la séparation, l’abandon d’une certaine
enfance qui s’élabore dans ces rêves. À son tour, il contrôle départ et arrivée.
Progressivement, le patient sort de sa coquille, abandonne ses objets mortifères
et internalise pour passer à une relation d’objet où l’objet garde ses qualités propres.
En fin de cure, les rêves du patient sont peuplés de relations sexuelles satisfaisantes. Il est à nouveau capable d’amour. Il évoque l’éventualité d’une adoption.
Cette cure n’aurait pu être possible sans la médiation de l’image plus apte à
rendre compte, bien sûr par les mots des éprouvés catastrophiques du patient,
frappés par le déni et la non-élaboration.
Nous avons vu que le transfert sur une image particulièrement signifiante, « le
squelette », des expériences négatives du sujet nous ont ouvert l’accès au souvenir,
à la figurabilité, aux mots, et au symbolique.
Le déroulement de la vie a pu se poursuivre.
Bien sûr, la prévention de la barbarie archaïque commence au berceau, mais
l’humanisation suppose l’expérience de l’amour, l’énoncé de la loi qui permettent
d’accéder à la capacité de penser, de se penser, de se qualifier comme sujet.
Parfois, dans certains cas favorables, des psychothérapies sont possibles, médiatisées par des approches au début non verbales dont les thérapies par l’image qui
sont plus proches de l’affect.
·
RACAMIER J.C. (1989). Antœdipe et ses destins. 128 p.
·
GUILLAUMIN J. (2000). L’invention de la pulsion de mort. Dunod. 184 p.
·
GUITTON C. (1996). Le risque psychologique majeur. Édition Eska. 156 p.
·
FAURE-PRAGIER S. (2000). La perversion ou la vie. P.U.F. 108 p.
·
KRISTEVA J. (2000). Le génie féminin Tome II Mélanie Klein. Fayard. 446 p.
[1]
André Green,
L’invention de la Pulsion de Mort, Jean Guillaumin, Dunod, p. 166