2002
Imaginaire & Inconscient
Don Quichotte dans le cabinet de l’analyste
Christian Gaillard
Docteur en psychologie, psychanalyste, membre didacticien et ancien président de la Société Française de Psychologie Analytique, président désigné de l’Association Internationale de Psychologie Analytique, professeur à l’École nationale supérieure des Beaux-artsVilla Laurencia 19 d rue de la Butte-aux-Cailles 75013 Paris
L’auteur relate ici comment une image, une figure,
celle de Don Quichotte, a brusquement surgi entre sa patiente
et lui-même, au cours d’une séance d’analyse. De là se dégage une réflexion sur l’éthique de l’analyste qui, pour lui,
consiste tout d’abord à laisser venir et à accueillir aussi émotionnellement que possible la vie symbolique telle qu’elle se
présente, mais aussi à nous délivrer chemin faisant de nos
attachements les plus chers et à prendre alors la mesure de
douleurs anciennes et de deuils trop longtemps refusés, pour
enfin trouver la meilleure forme et expression possible à ce
qui n’a pas été vécu, reconnu et réalisé jusqu’alors.Mots-clés :
imaginaire, vie symbolique, deuil, éthique, histoire.
The author tells us how a character such as Don
Quixote suddenly appeared between his patient and himself
during an analytic session. From there, he begins to reflect on
the ethics of the analyst, which, for him, lies first in being
emotionally open and welcoming of the symbolic life as it is.
But it secondly consists with our freeing ourselves from our
dearest attachments and in so doing recognizing old pains and
grief too long repressed. Finally, it will consist in finding out
the best possible form and expression of what has not yet been
experienced, acknowledged and realized so far.Keywords :
Imaginary, Symbolic life, Mourning, Ethics, History.
Je suis un homme de cabinet. Un psychanalyste qui passe une large partie de son
temps à entendre, à accueillir, à faire vivre et à vivre toutes sortes d’événements et
d’avènements, toutes sortes d’histoires qui tantôt viennent de très loin, du plus
lointain passé, censément dépassé, et qui tantôt se jouent au présent, au fil de la vie
qui suit son cours, tant bien que mal, le temps d’une analyse, ou au présent de cette
histoire en cours si étrangement familière et si étonnamment intime qu’on convient
d’appeler la relation transférentielle.
Permettez-moi donc d’évoquer ici un curieux événement qui s’est produit assez
récemment, lors d’une séance d’analyse. Je le ferai, bien sûr, en respectant autant
que possible les règles qui s’imposent lorsqu’un analyste relate, et en fait transpose,
une vraie histoire qui s’est jouée dans le secret de son cabinet.
Il s’agit d’une femme, disons de 62 ans, à l’époque en analyse avec moi depuis
deux ans et demi. Avant de commencer son travail avec moi, elle avait travaillé
pendant plus de quatre ans avec un psychothérapeute en province. Ce psychothérapeute était mort, brusquement, de la façon la plus imprévue, pendant cette
analyse. C’est à la suite de ce décés que cette femme s’était adressée à moi pour
poursuivre son travail.
Cettefemme, quiavaitlongtemps travaillé avec son mari dansunemaison d’édition
quimarchaitassezbien, s’était séparée de lui, et après toutes sortes de débats judiciaires,
son divorce venait d’être prononcé, peu avant cette séance que je veux évoquer.
Elle avait aussi eu, au cours de sa vie, de forts engagements religieux, qui
l’avaient amenée à assumer des fonctions d’enseignement et d’encadrement dans
plusieurs groupes spirituels et d’action humanitaire.
Elle s’était présentée à moi comme une personne très décidée, très rodée intellectuellement, volontiers rationalisante, plutôt dure, et peu sensible à ses propres
mouvements affectifs comme à ceux de son entourage. Elle était plutôt petite, assez
ronde, le plus souvent mal coiffée, et mal habillée.
Le travail d’analyse se faisait en face à face – ce qui n’est pas mon ordinaire –,
au rythme d’une séance par semaine – ce qui n’est pas non plus mon ordinaire. Elle
rapportait peu de rêves, les séances étant surtout occupées par ses débats du
moment, avec des retours sur sa vie passée, que j’essayais de soutenir, et de rendre
aussi émotionnels que possible, en insistant notamment sur les épisodes les plus
marquants de son enfance.
Un peu avant la séparation d’avec son mari, elle avait entrepris des études de
psychologie tout en continuant de gagner sa vie, et après de longues années de
travail universitaire très sérieux, elle avait acquis successivement tous les diplômes
requis en France pour être clinicienne.
Et six mois avant l’événement que je veux évoquer, après avoir obtenu son
dernier diplôme universitaire, professionnalisant, elle s’était présentée à une société
de psychothérapeutes pour être admise dans un cursus de formation. Elle l’avait fait
sans trop me demander mon avis – que je ne lui aurais au demeurant sans doute pas
donné –, ni se demander quel pouvait bien être mon avis à ce propos. Je dois dire que
je ne savais moi-même pas trop qu’en penser. Mon appréciation personnelle à propos
de cette démarche était mélangée, et probablement ambivalente.
Toujours est-il que sa demande d’admission dans ce cursus de formation avait
été refusée – une décision qu’apparemment elle avait reçue en ne manifestant
qu’assez peu de sentiments, à part, bien sûr, quelques forts mouvements de
mauvaise humeur et de critique acerbe contre la rigidité de nos institutions et contre
l’étroitesse de vue et le manque d’humanité de mes collègues.
Après son divorce, et au cours donc de son analyse avec moi, on lui avait
découvert un cancer du sein. Elle s’était fait opérer, avait pris un peu de repos, avait
subi tout un traitement de chimiothérapie, et récemment elle s’était fait reconstituer
le sein. De l’avis de ses médecins, et de son propre avis, l’opération et le traitement
avaient été un succès.
Depuis la séparation d’avec son mari, et toujours au cours de son analyse avec
moi, elle avait eu quelques toquades amoureuses, notamment envers certains de ses
professeurs à l’université, sans que ces toquades, restées le plus souvent secrètes,
ne débouchent sur aucune relation concrète.
Vous aurez compris à me lire qu’elle m’agaçait un peu, mais que j’étais aussi
sensible à son histoire de vie, et touché par ses engagements et ses combats. Je dois
préciser qu’au moment de la séance qui va nous occuper, je la trouvais un peu plus
féminine – et sans doute cette perception correspondait-elle à une relative et
progressive transformation objective de sa part.
Or voici que lors de la séance en question, elle en vint à me dire, un peu gênée :
« Figurez-vous... que j’ai rêvé de vous ». « Ce qui est très rare », ajouta-t-elle, de plus
en plus hésitante.
« Je vous ai vu en Don Quichotte », me dit-elle, en précisant que la scène n’était
pas vraiment concrète, plutôt comme une esquisse, ou le vague souvenir d’une
gravure dont elle ne savait plus à quel artiste elle était due, où l’on voit Don
Quichotte sur sa vielle jument Rossinante. « Excusez-moi, ce n’est pas vraiment
flatteur », dit-elle encore, de plus en plus gênée.
Il se trouve que ces jours-là, j’étais assez occupé par une curieuse tâche – je me
demandais comment rédiger la déclaration d’intention que je devais présenter lors
du prochain congrès de l’Association internationale d’analystes où je m’étais résolu
à poser ma candidature pour un poste de responsabilité.
Bien calé dans mon fauteuil d’analyste, je me surpris alors à penser, de mon
côté, en l’écoutant : « Mais quels sont donc les moulins à vent auxquels je
m’attaque ? ».
Il se trouve aussi que dans ces mêmes temps, nous étions aux prises, dans notre
Société française d’analystes, avec une contestation assez vive, jugée même par
certains assez violente, de la part d’un grand nombre de nos collègues, contre des
décisions récemment prises par nos instances dirigeantes, dont je fais partie. Ce qui
m’occupait, et me préoccupait beaucoup. « Quels sont donc les moulins à vent de
ma Société d’analystes ? », me demandais-je encore.
Mais ces considérations personnelles et institutionnelles furent interrompues
par cette réflexion, un peu rêveuse, de sa part : « Mon précédent thérapeute (qu’elle
appréciait beaucoup) était plutôt, lui, du type Sancho Pança ».
Tout en l’écoutant, mes propres mouvements intérieurs suivaient leur cours. Je
me souvenais que, bien jeune encore – je devais avoir moins de dix ans –, j’avais
reçu en cadeau de ma marraine une traduction française du Don Quichotte de
Cervantès.
Je n’avais alors qu’une connaissance évidemment bien partielle de l’histoire de
la littérature mondiale et de la littérature espagnole en particulier, et je crois bien
me souvenir que mon sentiment dominant à cette lecture avait été surtout de
compassion pour les méchantes aventures vécues par ce pauvre Don Quichotte, et
tout autant, peut-être plus encore, pour les mésaventures de Sancho Pança,
notamment quand on l’avait fait prince de je ne sais plus quel principauté d’opérette, à ses dépens...
« Ce pauvre Don Quichotte est bien ridicule, soit », me suis-je alors surpris à lui
dire. « Mais ne trouvez-vous pas qu’il est aussi bien triste, et qu’il est attachant dans
ses malheurs et ses mésaventures ? »
Elle me regarda d’un drôle d’œil, et après un long temps de silence, elle
enchaîna sur toute une réflexion assez méditative, et un peu déprimée, nouvelle
chez elle, sur le peu d’estime où elle tenait les hommes, à commencer par son exmari, sur sa tendance constante à les dévaloriser, et même à les accabler, sans guère
d’attention ni d’empathie pour ce qu’ils pouvaient bien vivre et souffrir...
Je résume, bien sûr. Mais vous vous doutez bien, je pense, que ce curieux
événement, assez inattendu, devait marquer un tournant dans son analyse, je veux
dire dans son rapport à la fois aux autres et à elle-même tel qu’il se travaille dans
les conditions de notre pratique clinique, et notamment dans le transfert et dans
l’analyse du transfert.
J’y reviendrai, bien sûr, mais je voudrais pour l’instant en tirer quelques leçons
pour ce qui concerne l’objet, en fait, de ce bref article : je voudrais repérer ce que
dit cette histoire de l’attitude éthique propre à un analyste dans l’exercice ordinaire
de ses fonctions.
Cette histoire, qui va se poursuivre, m’est tout d’abord l’occasion de montrer
et de dire que, pour moi, c’est une dimension essentielle et première de notre éthique
et de notre attitude d’analystes que celle qui consiste à laisser venir, pratiquement,
les manifestations et les expressions du travail inconscient – ici cette figure de Don
Quichotte, et les sentiments qui de là peuvent se donner à reconnaître et à vivre.
Laisser venir les manifestations et les expressions du travail inconscient de part
et d’autre, du côté de l’analyste, comme de celui de l’analysant, telle est bien la
première règle qui s’impose à un analyste.
C’est même là, à mon avis, ce qui nous permet de travailler analytiquement en
face à face, tout autant qu’en usant du divan. Ou, plus exactement, l’analyste et
l’analysant étant l’un et l’autre assis, c’est là ce qui permet qu’entre eux deux se crée
un espace d’émergence où peut prendre place le plus inattendu de nous-mêmes.
Don Quichotte, puis derrière lui Sancho Pança, se sont placés en tiers entre nous,
nous mobilisant l’un et l’autre dans ce qui nous occupait l’un et l’autre, largement
à notre insu.
Mais à condition, et cette condition est elle aussi éthique, que ce qui m’occupe
et se manifeste alors soit au service de ce qui occupe mon analysant, en l’aidant à
le prendre en compte et à en prendre la mesure pour ce qui le ou la concerne dans
sa propre vie, jusqu’à s’y confronter. Ici, à travers moi, la figure de Don Quichotte
mobilise chez mon analysante des sentiments de compassion qui ne lui étaient pas
ordinaires, puis la reconnaissance progressive et un peu déprimée de la dévalorisation où elle tient les hommes, dont son mari, enfin un sentiment de tristesse et de
deuil qu’elle n’avait jamais vraiment vécu, ni après la mort de son précédent thérapeute, ni après son divorce, jusqu’à la conduire au bord de la douleur qu’elle n’avait
jamais encore vraiment exprimée, et qui pourtant fut la sienne, lors de son cancer,
ou lors de son rejet par la société de thérapeutes à laquelle elle s’était adressée, et
au fil de ses amours trop lunaires, trop imaginaires, pour jamais prendre corps.
Cet accueil de l’image telle qu’elle se présente, et par là de la vie symbolique
en même temps que de sentiments et de sensations trop longtemps ignorés ou
maltraités, cette ouverture à l’inconscient dans ses expressions les plus surprenantes
et les plus dérangeantes, sont pour moi une première dimension, essentielle, de
l’attitude éthique de l’analyste, et donc de la formation à l’analyse – à condition,
je le souligne, que ce qui alors provient de l’analyste soit bien toujours ordonné à
ce qui occupe et concerne son analysant.
Mon Don Quichotte, celui que je transporte en moi, peut servir au travail de mon
analysante – peut-être pourrais-je même lui en parler, puisqu’il est en somme entre
nous, et c’est là ce qu’après Jung nous appelons l’« amplification » (Gaillard 1998
et 2001). Mais à la condition que son Don Quichotte et son travail sur elle-même,
à ce moment de sa vie et de son analyse, en soient facilités et nourris, et non pas
encombrés.
Ce qui, soit dit au passage, passe par le fait que je ne sois pas trop vexé quand
elle me voit en Don Quichotte, et que je la perçoive, elle, comme une pauvre enfant
assez pitoyable et souffrante plutôt que comme une agaçante bonne femme ou une
impossible Dulcinée. Alors, ce qui provient de mon propre fonds pourra contribuer
à ce qu’elle se perçoive elle-même, et se comporte, un peu différemment...
J’en arrive ainsi au deuxième temps de mon propos. Avec cette question : qui
est donc ce Don Quichotte qui a inopinément pris place entre nous et est venu
donner corps à un autre rapport de mon analysante avec elle même, avec les protagonistes de sa vie, et par là à un autre rapport à son inconscient ?
Don Quichotte se présente comme une excellente figuration, personnifiée, de
l’emprise de l’imaginaire. C’est une figuration, une figure, typique, de ce que nous
sommes, et ce que d’autres peuvent être, lorsque nous n’arrivons décidément pas
à nous détacher de nos formations idéales, malgré tout ce qui peut alors nous arriver,
malgré les épreuves – de réalité – et les mésaventures dont nous pouvons souffrir
lorsque nous sommes vraiment trop pris dans l’imaginaire.
Or il se trouve que nous autres, analystes jungiens, nous sommes assez bien
formés, je crois, à accueillir et favoriser la vie symbolique et la formation du
sentiment (Casement, 1998; Gaillard, 2000; Christopher, 2000). Mais je me
demande parfois si nous sommes toujours aussi bons quant il s’agit de la séparation,
de la perte, du deuil, et de l’acceptation de la douleur... Je viens de parler de l’imaginaire, et de ses effets d’emprise, c’est-à-dire que je viens de recourir à un
vocabulaire, à une problématique, qui ne sont pas exactement les nôtres, du moins
traditionnellement, puisqu’ils sont en fait freudiens, ou post-freudiens.
Est-ce à dire qu’aujourd’hui il nous faut recourir, pour les besoins de notre
pratique clinique, à des avancées de la psychanalyse qui relèvent d’une autre
tradition que la nôtre ?
Je voudrais laisser cette question ouverte. Mais aussi préciser aussitôt que se
précipiter sans réserve vers les autres traditions du mouvement psychanalytique –
en l’occurrence, je viens de recourir, par mon vocabulaire même, à la problématique
développée par Jacques Lacan et à sa suite par nos collègues lacaniens –, ce serait
se montrer bien ignorant de la problématique de Jung lui-même, à partir même de
ses premiers écrits et tout au long de son œuvre.
En effet, à quoi donc Jung a-t-il consacré son premier ouvrage majeur, vraiment
jungien, celui-là même qui a marqué sa rupture d’avec Freud, je veux dire
Métamorphoses et symboles de la libido? Il a consacré ce gros livre, fondateur, aux
fantasmes, aux poèmes mythologisants, aux associations rêveuses, et aux mésaventures d’une jeune femme précisément prise dans l’imaginaire, et par là même
incapable de faire face aux réalités de son âge, et notamment à ses émois amoureux
comme aux rencontres qui pouvaient se présenter en fait dans sa vie (Jung, 1911-1912 et 1952).
Et au cœur de ce livre, ce qui se dessine, c’est une problématique du héros (ou
pseudo-héros), du sacrifice, sacrifice de sa vie d’enfant, pourtant dépassée, et de sa
fixation à sa mère – sacrifice, en somme, des bonheurs, pourtant révolus, de l’inceste.
Et Jung ne cessera, tout au long de sa vie et de son œuvre, de développer, d’approfondir, et de renouveler sa problématique du sacrifice et de l’inceste, en montrant
qu’en fait il y va là de nos attachements, et de nos détachements, si difficiles, de l’emprise d’un inconscient-Mère où nous sommes toujours tentés de nous réfugier.
C’est la force de Jung, je crois, d’avoir montré qu’au cœur de la relation analytique, il y a cet attrait, qui peut aller jusqu’à la fascination et à l’engloutissement,
pour un inconscient matriciel, si riche et si plein qu’on peut être tenté de s’y perdre.
C’est là, tout notamment, la profonde singularité de sa problématique du transfert
(Jung, 1946).
Et en effet, nous vivons tous les jours, dans nos cabinets, l’intimité, la proximité
troublante et si privilégiée qui se joue, d’une séance à l’autre, entre l’analyste et
l’analysant, si étrangement rapprochés par leurs plongées respectives, et
ensemble, dans l’inconscient. Ce qui est à la fois extrêmement humain, et en même
temps inhumain, pourrait-on dire, du fait des conditions et des règles de la relation
analytique.
Et du fait donc que l’interdit est au cœur de cette relation si étrangement privilégiée qu’on peut être tenté de la préférer à toute autre – au point que vous
connaissez comme moi des analystes pour qui pratiquement rien ne compte et
n’importe plus, rien ne les fait plus vivre, que leur pratique, que leur vie de cliniciens...
À ce point de ma réflexion, je reviens à ma patiente qui, dans son rêve, m’avait
vu en Don Quichotte. Et je me demande si elle ne me demande pas, à la fois, de bien
rester en prise sur la vie inconsciente qui m’habite et m’anime, et aussi d’assumer
une position un peu triste, une position dépressive, parce qu’elle en a besoin elle-même, pour elle-même, à ce moment de sa vie et de son analyse. Parce qu’elle a
besoin elle-même d’assumer sa solitude, et son désenchantement, y compris vis-à-vis des bonheurs qu’elle a pu trouver, et éprouver jusqu’alors, avec son premier
thérapeute, puis avec moi.
En fait, je pense que c’est une exigence éthique de l’analyse, la deuxième, que de
faire le deuil de nos replis, au fond incestueux, dans les bonheurs si vivants, et même
enchanteurs, d’une animation intérieure qui voudrait bien ignorer le temps, et l’histoire.
Cette exigence, éthique, n’est-elle pas une expérience, et une épreuve, de différenciation, et en définitive d’individuation, sur fond d’inceste, je veux dire d’attrait
et de fascination pour l’inclusion dans l’inconscient-Mère ?
Nous avons beaucoup à apprendre de nos collègues des autres traditions du
mouvement psychanalytique, à l’évidence. Mais il se pourrait bien que lorsque nous
oublions la portée du travail de la perte et du sacrifice, de la séparation et du deuil,
et de l’esseulement dans les processus d’individuation, ou lorsque nous en faisons
bon marché, nous perdons de vue une dimension essentielle, axiale, de l’œuvre et
de la vie de Jung...
Ce qui me conduit à la troisième, et dernière partie de mon propos. Elle sera brève.
Nous tournons autour de Don Quichotte. J’ai dit qu’il s’agit là d’une figure assez
typique de notre vie symbolique pour que nous puissions la dire collective. Mais
ce n’est pas très juste. Car Don Quichotte, c’est tout d’abord un livre. Écrit à un
certain moment de notre histoire collective. Entre 1605 et 1616. Et en Espagne.
C’est-à-dire à un certain moment, et en un certain lieu. Et ce livre a changé notre
rapport au passé, au présent, à l’avenir – et à l’inconscient.
Or ce fut une tâche capitale pour Jung à partir de 1935-36 – et plus manifestement
encore à partir de 1944 – que de mettre notre histoire collective en perspective. Il l’a
fait à propos de ses travaux sur l’alchimie, sur le christianisme, avec sa Psychologie
du transfert et sa Réponse à Job notamment (Jung, 1946 et 1952).
De la problématique jungienne, je dirais qu’elle est transgénérationnelle. En
fait, depuis 1916 au moins. Depuis les Septem sermones ad mortuos. Depuis que
Jung s’est attaché à répondre aux morts « qui n’avaient pas trouvé à Jérusalem ce
qu’ils cherchaient ». Et Jung « les enseigne », comme dit le texte. C’est-à-dire qu’il
s’attache à leur faire savoir ce qu’il a appris par sa propre expérience de l’inconscient, et au titre des avancées de sa propre pensée, qui évidemment se cherche, mais
qui déjà s’affirme et fait œuvre (Jung, 1916).
Et quelle est la question que posent ce texte et, plus fermement encore, bien sûr,
les travaux du dernier Jung ? C’est la question de l’héritage, en même temps que
celle de nos tâches d’aujourd’hui.
Je veux dire que la troisième exigence éthique qui, pour moi, est la nôtre, c’est
de prendre position par notre mode de vie, par notre façon d’être cliniciens, et par
notre pensée propre, dans un monde qui avance, à tâtons, en inventant ce qu’il va
devenir. C’est de réaliser ce qui ne l’a pas encore été. Et de penser, avec nos
contemporains, et à notre place, ce qui demande à l’être.
La troisième exigence éthique de l’analyste, pour moi, c’est de trouver la
meilleure forme et expression possible pour ce qui n’a pas été vécu, reconnu et
réalisé jusqu’ici. Il y a là, dans ce rapport créatif à l’histoire, une dimension tout à
fait particulière, et particulièrement exigeante, de notre éthique jungienne.
À l’occasion du surgissement, assez surprenant, de Don Quichotte dans mon
cabinet, j’ai parlé de l’accueil de la vie inconsciente dans ses expressions les plus
spontanées et les plus inattendues. Puis de la séparation et du deuil. Il faudrait
maintenant développer la réflexion sur la responsabilité propre à chacun de nous
dans sa singularité – qui, espérons-le, ne sera pas trop donquichottesque –, avec ses
tensions, ses contradictions spécifiques et ses conflits de devoirs, à chaque temps
de notre histoire collective en devenir.
Voilà qui ouvre une perspective et donne une portée assez impressionnante à
notre réflexion sur l’éthique. Reste à s’y engager.
·
CASEMENT A. éd. (1998). Post-Jungians Today. London/New York : Routledge. 244 p.
·
CHRISTOPHER E., McFARLAND Solomon éd. (2000). Jungian thought in the modern
world. London/New York : Free Association Books. 277 p.
·
GAILLARD Ch. (1998). Le musée imaginaire de Carl Gustav Jung. Paris : Stock. 240 p.
·
GAILLARD Ch. (2000,3e éd.). Jung. Paris : P.U.F. 127 p.
·
GAILLARD Ch. (2001). Amplification et pensée après Jung. Topique. Revue Freudienne 76.
·
JUNG C.G. (1911-1912/1951). Métamorphoses et symboles de la libido.Genève : Georg. 774
p.
·
JUNG C.G. (1916). La fonction transcendante in L’âme et le soi. Paris : Albin Michel. p. 145-179.
·
JUNG C.G. (1946). Psychologie du transfert. Paris : Albin Michel. 216 p.
·
JUNG C.G. (1952). Réponse à Job. Paris : Buchet/Chastel. 298 p.