Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062903
170 pages

p. 115 à 123
doi: en cours

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no 5 2002/1

2002 Imaginaire & Inconscient

Don Quichotte dans le cabinet de l’analyste

Christian Gaillard Docteur en psychologie, psychanalyste, membre didacticien et ancien président de la Société Française de Psychologie Analytique, président désigné de l’Association Internationale de Psychologie Analytique, professeur à l’École nationale supérieure des Beaux-artsVilla Laurencia 19 d rue de la Butte-aux-Cailles 75013 Paris
L’auteur relate ici comment une image, une figure, celle de Don Quichotte, a brusquement surgi entre sa patiente et lui-même, au cours d’une séance d’analyse. De là se dégage une réflexion sur l’éthique de l’analyste qui, pour lui, consiste tout d’abord à laisser venir et à accueillir aussi émotionnellement que possible la vie symbolique telle qu’elle se présente, mais aussi à nous délivrer chemin faisant de nos attachements les plus chers et à prendre alors la mesure de douleurs anciennes et de deuils trop longtemps refusés, pour enfin trouver la meilleure forme et expression possible à ce qui n’a pas été vécu, reconnu et réalisé jusqu’alors.Mots-clés : imaginaire, vie symbolique, deuil, éthique, histoire. The author tells us how a character such as Don Quixote suddenly appeared between his patient and himself during an analytic session. From there, he begins to reflect on the ethics of the analyst, which, for him, lies first in being emotionally open and welcoming of the symbolic life as it is. But it secondly consists with our freeing ourselves from our dearest attachments and in so doing recognizing old pains and grief too long repressed. Finally, it will consist in finding out the best possible form and expression of what has not yet been experienced, acknowledged and realized so far.Keywords : Imaginary, Symbolic life, Mourning, Ethics, History.
 
L’accueil
 
 
Je suis un homme de cabinet. Un psychanalyste qui passe une large partie de son temps à entendre, à accueillir, à faire vivre et à vivre toutes sortes d’événements et d’avènements, toutes sortes d’histoires qui tantôt viennent de très loin, du plus lointain passé, censément dépassé, et qui tantôt se jouent au présent, au fil de la vie qui suit son cours, tant bien que mal, le temps d’une analyse, ou au présent de cette histoire en cours si étrangement familière et si étonnamment intime qu’on convient d’appeler la relation transférentielle.
Permettez-moi donc d’évoquer ici un curieux événement qui s’est produit assez récemment, lors d’une séance d’analyse. Je le ferai, bien sûr, en respectant autant que possible les règles qui s’imposent lorsqu’un analyste relate, et en fait transpose, une vraie histoire qui s’est jouée dans le secret de son cabinet.
Il s’agit d’une femme, disons de 62 ans, à l’époque en analyse avec moi depuis deux ans et demi. Avant de commencer son travail avec moi, elle avait travaillé pendant plus de quatre ans avec un psychothérapeute en province. Ce psychothérapeute était mort, brusquement, de la façon la plus imprévue, pendant cette analyse. C’est à la suite de ce décés que cette femme s’était adressée à moi pour poursuivre son travail.
Cettefemme, quiavaitlongtemps travaillé avec son mari dansunemaison d’édition quimarchaitassezbien, s’était séparée de lui, et après toutes sortes de débats judiciaires, son divorce venait d’être prononcé, peu avant cette séance que je veux évoquer.
Elle avait aussi eu, au cours de sa vie, de forts engagements religieux, qui l’avaient amenée à assumer des fonctions d’enseignement et d’encadrement dans plusieurs groupes spirituels et d’action humanitaire.
Elle s’était présentée à moi comme une personne très décidée, très rodée intellectuellement, volontiers rationalisante, plutôt dure, et peu sensible à ses propres mouvements affectifs comme à ceux de son entourage. Elle était plutôt petite, assez ronde, le plus souvent mal coiffée, et mal habillée.
Le travail d’analyse se faisait en face à face – ce qui n’est pas mon ordinaire –, au rythme d’une séance par semaine – ce qui n’est pas non plus mon ordinaire. Elle rapportait peu de rêves, les séances étant surtout occupées par ses débats du moment, avec des retours sur sa vie passée, que j’essayais de soutenir, et de rendre aussi émotionnels que possible, en insistant notamment sur les épisodes les plus marquants de son enfance.
Un peu avant la séparation d’avec son mari, elle avait entrepris des études de psychologie tout en continuant de gagner sa vie, et après de longues années de travail universitaire très sérieux, elle avait acquis successivement tous les diplômes requis en France pour être clinicienne.
Et six mois avant l’événement que je veux évoquer, après avoir obtenu son dernier diplôme universitaire, professionnalisant, elle s’était présentée à une société de psychothérapeutes pour être admise dans un cursus de formation. Elle l’avait fait sans trop me demander mon avis – que je ne lui aurais au demeurant sans doute pas donné –, ni se demander quel pouvait bien être mon avis à ce propos. Je dois dire que je ne savais moi-même pas trop qu’en penser. Mon appréciation personnelle à propos de cette démarche était mélangée, et probablement ambivalente.
Toujours est-il que sa demande d’admission dans ce cursus de formation avait été refusée – une décision qu’apparemment elle avait reçue en ne manifestant qu’assez peu de sentiments, à part, bien sûr, quelques forts mouvements de mauvaise humeur et de critique acerbe contre la rigidité de nos institutions et contre l’étroitesse de vue et le manque d’humanité de mes collègues.
Après son divorce, et au cours donc de son analyse avec moi, on lui avait découvert un cancer du sein. Elle s’était fait opérer, avait pris un peu de repos, avait subi tout un traitement de chimiothérapie, et récemment elle s’était fait reconstituer le sein. De l’avis de ses médecins, et de son propre avis, l’opération et le traitement avaient été un succès.
Depuis la séparation d’avec son mari, et toujours au cours de son analyse avec moi, elle avait eu quelques toquades amoureuses, notamment envers certains de ses professeurs à l’université, sans que ces toquades, restées le plus souvent secrètes, ne débouchent sur aucune relation concrète.
Vous aurez compris à me lire qu’elle m’agaçait un peu, mais que j’étais aussi sensible à son histoire de vie, et touché par ses engagements et ses combats. Je dois préciser qu’au moment de la séance qui va nous occuper, je la trouvais un peu plus féminine – et sans doute cette perception correspondait-elle à une relative et progressive transformation objective de sa part.
Or voici que lors de la séance en question, elle en vint à me dire, un peu gênée : « Figurez-vous... que j’ai rêvé de vous ». « Ce qui est très rare », ajouta-t-elle, de plus en plus hésitante.
« Je vous ai vu en Don Quichotte », me dit-elle, en précisant que la scène n’était pas vraiment concrète, plutôt comme une esquisse, ou le vague souvenir d’une gravure dont elle ne savait plus à quel artiste elle était due, où l’on voit Don Quichotte sur sa vielle jument Rossinante. « Excusez-moi, ce n’est pas vraiment flatteur », dit-elle encore, de plus en plus gênée.
Il se trouve que ces jours-là, j’étais assez occupé par une curieuse tâche – je me demandais comment rédiger la déclaration d’intention que je devais présenter lors du prochain congrès de l’Association internationale d’analystes où je m’étais résolu à poser ma candidature pour un poste de responsabilité.
Bien calé dans mon fauteuil d’analyste, je me surpris alors à penser, de mon côté, en l’écoutant : « Mais quels sont donc les moulins à vent auxquels je m’attaque ? ».
Il se trouve aussi que dans ces mêmes temps, nous étions aux prises, dans notre Société française d’analystes, avec une contestation assez vive, jugée même par certains assez violente, de la part d’un grand nombre de nos collègues, contre des décisions récemment prises par nos instances dirigeantes, dont je fais partie. Ce qui m’occupait, et me préoccupait beaucoup. « Quels sont donc les moulins à vent de ma Société d’analystes ? », me demandais-je encore.
Mais ces considérations personnelles et institutionnelles furent interrompues par cette réflexion, un peu rêveuse, de sa part : « Mon précédent thérapeute (qu’elle appréciait beaucoup) était plutôt, lui, du type Sancho Pança ».
Tout en l’écoutant, mes propres mouvements intérieurs suivaient leur cours. Je me souvenais que, bien jeune encore – je devais avoir moins de dix ans –, j’avais reçu en cadeau de ma marraine une traduction française du Don Quichotte de Cervantès.
Je n’avais alors qu’une connaissance évidemment bien partielle de l’histoire de la littérature mondiale et de la littérature espagnole en particulier, et je crois bien me souvenir que mon sentiment dominant à cette lecture avait été surtout de compassion pour les méchantes aventures vécues par ce pauvre Don Quichotte, et tout autant, peut-être plus encore, pour les mésaventures de Sancho Pança, notamment quand on l’avait fait prince de je ne sais plus quel principauté d’opérette, à ses dépens...
« Ce pauvre Don Quichotte est bien ridicule, soit », me suis-je alors surpris à lui dire. « Mais ne trouvez-vous pas qu’il est aussi bien triste, et qu’il est attachant dans ses malheurs et ses mésaventures ? »
Elle me regarda d’un drôle d’œil, et après un long temps de silence, elle enchaîna sur toute une réflexion assez méditative, et un peu déprimée, nouvelle chez elle, sur le peu d’estime où elle tenait les hommes, à commencer par son exmari, sur sa tendance constante à les dévaloriser, et même à les accabler, sans guère d’attention ni d’empathie pour ce qu’ils pouvaient bien vivre et souffrir...
Je résume, bien sûr. Mais vous vous doutez bien, je pense, que ce curieux événement, assez inattendu, devait marquer un tournant dans son analyse, je veux dire dans son rapport à la fois aux autres et à elle-même tel qu’il se travaille dans les conditions de notre pratique clinique, et notamment dans le transfert et dans l’analyse du transfert.
J’y reviendrai, bien sûr, mais je voudrais pour l’instant en tirer quelques leçons pour ce qui concerne l’objet, en fait, de ce bref article : je voudrais repérer ce que dit cette histoire de l’attitude éthique propre à un analyste dans l’exercice ordinaire de ses fonctions.
Cette histoire, qui va se poursuivre, m’est tout d’abord l’occasion de montrer et de dire que, pour moi, c’est une dimension essentielle et première de notre éthique et de notre attitude d’analystes que celle qui consiste à laisser venir, pratiquement, les manifestations et les expressions du travail inconscient – ici cette figure de Don Quichotte, et les sentiments qui de là peuvent se donner à reconnaître et à vivre.
Laisser venir les manifestations et les expressions du travail inconscient de part et d’autre, du côté de l’analyste, comme de celui de l’analysant, telle est bien la première règle qui s’impose à un analyste.
C’est même là, à mon avis, ce qui nous permet de travailler analytiquement en face à face, tout autant qu’en usant du divan. Ou, plus exactement, l’analyste et l’analysant étant l’un et l’autre assis, c’est là ce qui permet qu’entre eux deux se crée un espace d’émergence où peut prendre place le plus inattendu de nous-mêmes. Don Quichotte, puis derrière lui Sancho Pança, se sont placés en tiers entre nous, nous mobilisant l’un et l’autre dans ce qui nous occupait l’un et l’autre, largement à notre insu.
Mais à condition, et cette condition est elle aussi éthique, que ce qui m’occupe et se manifeste alors soit au service de ce qui occupe mon analysant, en l’aidant à le prendre en compte et à en prendre la mesure pour ce qui le ou la concerne dans sa propre vie, jusqu’à s’y confronter. Ici, à travers moi, la figure de Don Quichotte mobilise chez mon analysante des sentiments de compassion qui ne lui étaient pas ordinaires, puis la reconnaissance progressive et un peu déprimée de la dévalorisation où elle tient les hommes, dont son mari, enfin un sentiment de tristesse et de deuil qu’elle n’avait jamais vraiment vécu, ni après la mort de son précédent thérapeute, ni après son divorce, jusqu’à la conduire au bord de la douleur qu’elle n’avait jamais encore vraiment exprimée, et qui pourtant fut la sienne, lors de son cancer, ou lors de son rejet par la société de thérapeutes à laquelle elle s’était adressée, et au fil de ses amours trop lunaires, trop imaginaires, pour jamais prendre corps.
Cet accueil de l’image telle qu’elle se présente, et par là de la vie symbolique en même temps que de sentiments et de sensations trop longtemps ignorés ou maltraités, cette ouverture à l’inconscient dans ses expressions les plus surprenantes et les plus dérangeantes, sont pour moi une première dimension, essentielle, de l’attitude éthique de l’analyste, et donc de la formation à l’analyse – à condition, je le souligne, que ce qui alors provient de l’analyste soit bien toujours ordonné à ce qui occupe et concerne son analysant.
Mon Don Quichotte, celui que je transporte en moi, peut servir au travail de mon analysante – peut-être pourrais-je même lui en parler, puisqu’il est en somme entre nous, et c’est là ce qu’après Jung nous appelons l’« amplification » (Gaillard 1998 et 2001). Mais à la condition que son Don Quichotte et son travail sur elle-même, à ce moment de sa vie et de son analyse, en soient facilités et nourris, et non pas encombrés.
Ce qui, soit dit au passage, passe par le fait que je ne sois pas trop vexé quand elle me voit en Don Quichotte, et que je la perçoive, elle, comme une pauvre enfant assez pitoyable et souffrante plutôt que comme une agaçante bonne femme ou une impossible Dulcinée. Alors, ce qui provient de mon propre fonds pourra contribuer à ce qu’elle se perçoive elle-même, et se comporte, un peu différemment...
 
Le deuil
 
 
J’en arrive ainsi au deuxième temps de mon propos. Avec cette question : qui est donc ce Don Quichotte qui a inopinément pris place entre nous et est venu donner corps à un autre rapport de mon analysante avec elle même, avec les protagonistes de sa vie, et par là à un autre rapport à son inconscient ?
Don Quichotte se présente comme une excellente figuration, personnifiée, de l’emprise de l’imaginaire. C’est une figuration, une figure, typique, de ce que nous sommes, et ce que d’autres peuvent être, lorsque nous n’arrivons décidément pas à nous détacher de nos formations idéales, malgré tout ce qui peut alors nous arriver, malgré les épreuves – de réalité – et les mésaventures dont nous pouvons souffrir lorsque nous sommes vraiment trop pris dans l’imaginaire.
Or il se trouve que nous autres, analystes jungiens, nous sommes assez bien formés, je crois, à accueillir et favoriser la vie symbolique et la formation du sentiment (Casement, 1998; Gaillard, 2000; Christopher, 2000). Mais je me demande parfois si nous sommes toujours aussi bons quant il s’agit de la séparation, de la perte, du deuil, et de l’acceptation de la douleur... Je viens de parler de l’imaginaire, et de ses effets d’emprise, c’est-à-dire que je viens de recourir à un vocabulaire, à une problématique, qui ne sont pas exactement les nôtres, du moins traditionnellement, puisqu’ils sont en fait freudiens, ou post-freudiens.
Est-ce à dire qu’aujourd’hui il nous faut recourir, pour les besoins de notre pratique clinique, à des avancées de la psychanalyse qui relèvent d’une autre tradition que la nôtre ?
Je voudrais laisser cette question ouverte. Mais aussi préciser aussitôt que se précipiter sans réserve vers les autres traditions du mouvement psychanalytique – en l’occurrence, je viens de recourir, par mon vocabulaire même, à la problématique développée par Jacques Lacan et à sa suite par nos collègues lacaniens –, ce serait se montrer bien ignorant de la problématique de Jung lui-même, à partir même de ses premiers écrits et tout au long de son œuvre.
En effet, à quoi donc Jung a-t-il consacré son premier ouvrage majeur, vraiment jungien, celui-là même qui a marqué sa rupture d’avec Freud, je veux dire Métamorphoses et symboles de la libido? Il a consacré ce gros livre, fondateur, aux fantasmes, aux poèmes mythologisants, aux associations rêveuses, et aux mésaventures d’une jeune femme précisément prise dans l’imaginaire, et par là même incapable de faire face aux réalités de son âge, et notamment à ses émois amoureux comme aux rencontres qui pouvaient se présenter en fait dans sa vie (Jung, 1911-1912 et 1952).
Et au cœur de ce livre, ce qui se dessine, c’est une problématique du héros (ou pseudo-héros), du sacrifice, sacrifice de sa vie d’enfant, pourtant dépassée, et de sa fixation à sa mère – sacrifice, en somme, des bonheurs, pourtant révolus, de l’inceste. Et Jung ne cessera, tout au long de sa vie et de son œuvre, de développer, d’approfondir, et de renouveler sa problématique du sacrifice et de l’inceste, en montrant qu’en fait il y va là de nos attachements, et de nos détachements, si difficiles, de l’emprise d’un inconscient-Mère où nous sommes toujours tentés de nous réfugier.
C’est la force de Jung, je crois, d’avoir montré qu’au cœur de la relation analytique, il y a cet attrait, qui peut aller jusqu’à la fascination et à l’engloutissement, pour un inconscient matriciel, si riche et si plein qu’on peut être tenté de s’y perdre. C’est là, tout notamment, la profonde singularité de sa problématique du transfert (Jung, 1946).
Et en effet, nous vivons tous les jours, dans nos cabinets, l’intimité, la proximité troublante et si privilégiée qui se joue, d’une séance à l’autre, entre l’analyste et l’analysant, si étrangement rapprochés par leurs plongées respectives, et ensemble, dans l’inconscient. Ce qui est à la fois extrêmement humain, et en même temps inhumain, pourrait-on dire, du fait des conditions et des règles de la relation analytique.
Et du fait donc que l’interdit est au cœur de cette relation si étrangement privilégiée qu’on peut être tenté de la préférer à toute autre – au point que vous connaissez comme moi des analystes pour qui pratiquement rien ne compte et n’importe plus, rien ne les fait plus vivre, que leur pratique, que leur vie de cliniciens...
À ce point de ma réflexion, je reviens à ma patiente qui, dans son rêve, m’avait vu en Don Quichotte. Et je me demande si elle ne me demande pas, à la fois, de bien rester en prise sur la vie inconsciente qui m’habite et m’anime, et aussi d’assumer une position un peu triste, une position dépressive, parce qu’elle en a besoin elle-même, pour elle-même, à ce moment de sa vie et de son analyse. Parce qu’elle a besoin elle-même d’assumer sa solitude, et son désenchantement, y compris vis-à-vis des bonheurs qu’elle a pu trouver, et éprouver jusqu’alors, avec son premier thérapeute, puis avec moi.
En fait, je pense que c’est une exigence éthique de l’analyse, la deuxième, que de faire le deuil de nos replis, au fond incestueux, dans les bonheurs si vivants, et même enchanteurs, d’une animation intérieure qui voudrait bien ignorer le temps, et l’histoire.
Cette exigence, éthique, n’est-elle pas une expérience, et une épreuve, de différenciation, et en définitive d’individuation, sur fond d’inceste, je veux dire d’attrait et de fascination pour l’inclusion dans l’inconscient-Mère ?
Nous avons beaucoup à apprendre de nos collègues des autres traditions du mouvement psychanalytique, à l’évidence. Mais il se pourrait bien que lorsque nous oublions la portée du travail de la perte et du sacrifice, de la séparation et du deuil, et de l’esseulement dans les processus d’individuation, ou lorsque nous en faisons bon marché, nous perdons de vue une dimension essentielle, axiale, de l’œuvre et de la vie de Jung...
 
L’irréalisé. L’impensé
 
 
Ce qui me conduit à la troisième, et dernière partie de mon propos. Elle sera brève.
Nous tournons autour de Don Quichotte. J’ai dit qu’il s’agit là d’une figure assez typique de notre vie symbolique pour que nous puissions la dire collective. Mais ce n’est pas très juste. Car Don Quichotte, c’est tout d’abord un livre. Écrit à un certain moment de notre histoire collective. Entre 1605 et 1616. Et en Espagne. C’est-à-dire à un certain moment, et en un certain lieu. Et ce livre a changé notre rapport au passé, au présent, à l’avenir – et à l’inconscient.
Or ce fut une tâche capitale pour Jung à partir de 1935-36 – et plus manifestement encore à partir de 1944 – que de mettre notre histoire collective en perspective. Il l’a fait à propos de ses travaux sur l’alchimie, sur le christianisme, avec sa Psychologie du transfert et sa Réponse à Job notamment (Jung, 1946 et 1952).
De la problématique jungienne, je dirais qu’elle est transgénérationnelle. En fait, depuis 1916 au moins. Depuis les Septem sermones ad mortuos. Depuis que Jung s’est attaché à répondre aux morts « qui n’avaient pas trouvé à Jérusalem ce qu’ils cherchaient ». Et Jung « les enseigne », comme dit le texte. C’est-à-dire qu’il s’attache à leur faire savoir ce qu’il a appris par sa propre expérience de l’inconscient, et au titre des avancées de sa propre pensée, qui évidemment se cherche, mais qui déjà s’affirme et fait œuvre (Jung, 1916).
Et quelle est la question que posent ce texte et, plus fermement encore, bien sûr, les travaux du dernier Jung ? C’est la question de l’héritage, en même temps que celle de nos tâches d’aujourd’hui.
Je veux dire que la troisième exigence éthique qui, pour moi, est la nôtre, c’est de prendre position par notre mode de vie, par notre façon d’être cliniciens, et par notre pensée propre, dans un monde qui avance, à tâtons, en inventant ce qu’il va devenir. C’est de réaliser ce qui ne l’a pas encore été. Et de penser, avec nos contemporains, et à notre place, ce qui demande à l’être.
La troisième exigence éthique de l’analyste, pour moi, c’est de trouver la meilleure forme et expression possible pour ce qui n’a pas été vécu, reconnu et réalisé jusqu’ici. Il y a là, dans ce rapport créatif à l’histoire, une dimension tout à fait particulière, et particulièrement exigeante, de notre éthique jungienne.
À l’occasion du surgissement, assez surprenant, de Don Quichotte dans mon cabinet, j’ai parlé de l’accueil de la vie inconsciente dans ses expressions les plus spontanées et les plus inattendues. Puis de la séparation et du deuil. Il faudrait maintenant développer la réflexion sur la responsabilité propre à chacun de nous dans sa singularité – qui, espérons-le, ne sera pas trop donquichottesque –, avec ses tensions, ses contradictions spécifiques et ses conflits de devoirs, à chaque temps de notre histoire collective en devenir.
Voilà qui ouvre une perspective et donne une portée assez impressionnante à notre réflexion sur l’éthique. Reste à s’y engager.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  CASEMENT A. éd. (1998). Post-Jungians Today. London/New York : Routledge. 244 p.
·  CHRISTOPHER E., McFARLAND Solomon éd. (2000). Jungian thought in the modern world. London/New York : Free Association Books. 277 p.
·  GAILLARD Ch. (1998). Le musée imaginaire de Carl Gustav Jung. Paris : Stock. 240 p.
·  GAILLARD Ch. (2000,3e éd.). Jung. Paris : P.U.F. 127 p.
·  GAILLARD Ch. (2001). Amplification et pensée après Jung. Topique. Revue Freudienne 76.
·  JUNG C.G. (1911-1912/1951). Métamorphoses et symboles de la libido.Genève : Georg. 774 p.
·  JUNG C.G. (1916). La fonction transcendante in L’âme et le soi. Paris : Albin Michel. p. 145-179.
·  JUNG C.G. (1946). Psychologie du transfert. Paris : Albin Michel. 216 p.
·  JUNG C.G. (1952). Réponse à Job. Paris : Buchet/Chastel. 298 p.
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