2002
Imaginaire & Inconscient
Comme dans le jeu ou dans l’art...
Claire Doz-Schiff
12 square Desaix 75015 Paris
Aperçus sur l’image et l’imaginaire au début de la
psychanalyse « à la française». Utilisation de la méthode de
Desoille en psychothérapie psychanalytique d’enfants.
Esquisse d’un « destin de l’image».Mots-clés :
Mondes imaginaires, Rêve éveillé, Sublimation, Surréalisme, Symbolisme.
Excerpts in image and imaginary in the beginning
of French psychoanalysis way. Use of Desoille method in psychoanalytic psychotherapy. Drawings of an « image destiny ».Keywords :
Imaginary worlds, Awakened dream, Sublimation, Surrealism, Symbolism.
Jalons pour une possible histoire des notions d’image et
d’imaginaire dans la psychanalyse française de 1925 à...
En 1925, Adrien Borel et Gilbert Robin, tous deux élèves du Pr. Claude à Sainte
Anne, font paraître, dans la collection des « Documents bleus » chez Gallimard (où
sont publiées les traductions de Freud), un petit livre intitulé Les rêveurs éveillés.
Dès la préface, ils se placent sous l’invocation d’un poète (?) : « On ne rêve guère
à notre époque... Vivre est devenu le mot d’ordre depuis la guerre... etc. ». Nos
auteurs, à partir de cette citation, distinguent, en se référant à Kretschmer, les
syntones, hommes d’action et les schizoïdes ou rêveurs... Mais, écrivent-ils, cette
distinction ouvre sur la question « vieille comme le monde » de la vie et du rêve, du
« balancement entre ciel et terre ». Ils terminent leur préface par une note optimiste :
« Si l’on rêve moins à notre époque... les rêveurs qui s’y trouvent rêvent mieux... Il
n’y a plus de refuges qu’en soi-même et c’est du tréfonds secret de l’être que
montera le monde nouveau, le monde imaginaire... ». Vaste portique qui ouvre sur
des chapitres plus modestes. Le premier qui s’intitule « Du songe à la rêverie »
établit une sorte d’échelle qui va du rêve nocturne à la semi-consciente songerie en
passant par la rêverie du demi-sommeil; le tout constitue une description phénoménologique remarquable. Mais les auteurs font alors appel « aux notions nouvelles
que Freud a apportées » (ce qui souligne, une fois de plus, le « retard français »,
d’autant qu’ils s’en tiennent à la première Topique) : « L’inconscient qui bout d’une
ardeur incessante » éclaire et détermine « l’incohérence apparente de l’imagerie du
rêve ».
Le reste du livre se propose par des biais divers d’envisager sa question
centrale : comment distinguer le « rêveur normal » de celui chez lequel « songes et
rêves éveillés prennent une place disproportionnée ». Le chapitre consacré
à l’enfant se réfère à Freud mais aussi à Piaget et à la conception de l’autisme
chez Bleuler; il est probablement écrit par Robin, pédopsychiatre « classique ».
Borel (qui fut le psychanalyste de Queneau), commence par établir une distinction
assez banale entre le rêveur improductif et le savant qui ne s’isole que pour
préserver sa spéculation, touche ensuite de façon plus originale au domaine de l’art,
passant avec une remarquable finesse du Symbolisme (Villiers de L’Isle Adam,
Debussy...) au Surréalisme : «Ce qui nous frappe dans cette école c’est son grand
mouvement d’ailes qui précisément nous arrache du sol habituel et nous ouvre un
horizon de liberté et de poésie insoupçonné... le drame se joue entre la réalité et
l’imagination... c’est le problème de l’art, c’est le problème aussi de la folie qui est
en jeu...». Ce dilemme rêverie créative/rêverie morbide va se retrouver dans la suite
et fin du livre qui expose longuement un cas clinique. On y fait connaissance avec
une malade, Marie, qui depuis l’adolescence se réfugie dans la rêverie et joue à se
croire (se croit ?) Reine d’Espagne. Petit à petit son comportement et son caractère
se détériorent, la rêverie morbide dégénère et devient maladie mentale : «Marie a
dépassé le stade de la schizoïdie... elle est devenue une grande malade, une malade
qui ne guérira pas, qui ne veut pas guérir car elle a rompu avec le monde extérieur...
». D’autres formes morbides sont étudiées, souvent à travers des exemples littéraires comme le Salavin de G. Duhamel mais aussi toutes les formes de rêveries
présentes chez l’homme moyen, par exemple par « compensation »; celles-ci ne
sont pas morbides mais risquent toujours de le devenir car « tout est question de
degré ». On est ici, me semble-t-il plus près de Janet que de Freud.
Il faut noter qu’une première mouture de ce livre paraît dans le premier volume
de l’Évolution psychiatrique (1925) sous le titre : « Les rêveurs; considérations sur
les mondes imaginaires ». L’observation de Marie occupe la moitié de l’article avec
de nombreuses références aux auteurs qui ont étudié les délires d’imagination,
notamment Dupré mais les auteurs concluent par une longue note : «Nous venons
de prendre connaissance d’un mouvement nouveau, le surréalisme...» et ils
renvoient leurs lecteurs au « Manifeste » d’André Breton !
Le livre de Laforgue et Allendy sur La psychanalyse et les névroses date de 1924
et est pratiquement le premier ouvrage de vulgarisation en France. Il comporte un
chapitre intitulé aussi « les mondes imaginaires » et la démarche est sensiblement
la même : «L’imagination joue un rôle considérable dans l’élaboration des
réactions psychiques... mais elle fait courir au psychisme le danger de son hypertrophie...». Les auteurs cherchent à expliquer la formation de ces mondes
imaginaires par des concepts psychanalytiques : les expériences infantiles et la
problématique œdipienne; lorsque celle-ci est mal vécue, cela peut entraîner des
troubles de l’identité allant jusqu’à la dissociation et la psychose. Curieusement,
c’est seulement à la fin de cet ouvrage que l’on trouve un chapitre sur le rêve ou
plutôt sur le symbolisme des rêves, rattaché plus ou moins artificiellement à celui
très antérieur sur les « mondes imaginaires ».
«Le rêve, la rêverie tirent leur importance du fait qu’ils constituent un état
psychique susceptible de réaliser toutes sortes de désirs que la réalité ne satisfait
pas...». Pour comprendre un rêve, il ne faut pas « s’attaquer au symbole en soi »
mais savoir à « quels sentiments il répond chez le rêveur ». En fait que le rêve soit
fait d’images n’intéresse pas les auteurs, ce qui leur importe c’est le récit du rêve
et les associations autour de ce récit. Les exemples donnés paraissent très
sommaires, mais leur visée est clairement pédagogique. L’on finit par apprendre
que « l’interprétation des rêves n’est pas indispensable à une bonne analyse... les
désirs véritables n’ont pas besoin de rêves pour tromper la censure... ». Ainsi et du
moins à ce moment-là, ces auteurs paraissent faire du rêve en analyse un matériel
parmi d’autres et non la « voie royale » de Freud. On sent dans ce livre la crainte de
heurter par trop d’audaces la tradition française mais aussi le souci de rester fidèle
au Freud qui refuse la fascination du rêve comme il refuse le sentiment océanique :
«Le rêve des romantiques allemands est l’objet perdu du rêve de Freud... l’opération freudienne... consiste à substituer l’écoute d’un récit à la vision d’images...
» (J.B. Pontalis, La force d’attraction, p. 16).
En 1938, l’Évolution psychiatrique publie une recension du livre de R. Desoille
Exploration de l’activité subconsciente par le rêve éveillé par le Dr Henri Codet
(voir à « documents »). Celui-ci situe Desoille «en marge des études psychanalytiques...» et loue son éclectisme lui permettant d’«unir des notions freudiennes avec
des données tirées de M. Pierre Janet». Il apprécie plus encore « son effort à
discerner la réussite plus ou moins complète de la sublimation... à réhabiliter l’élan
de la personnalité... ». On sait que c’est dans cette période de l’immédiat avantguerre puis pendant la guerre que Desoille est entré en contact avec des analystes.
Pendant la guerre, la Société de psychanalyse (unique, parisienne et très peu
nombreuse !) ne fonctionne pas, mais certains membres se réunissent en groupes
informels, ainsi le « Quatuor Sainte Geneviève » regroupe des analystes formés par
Laforgue : A. Berge, F. Dolto, G. Mauco et J. Boutonier (qui habitait rue de la
montagne Ste Geneviève, dans le même immeuble que G. Bachelard). Ils
s’occupent tous mais pas exclusivement de psychanalyse d’enfants et c’est, je crois,
dans cette perspective qu’ils s’intéressent aux travaux de Desoille et à la pratique
du R.E. qu’ils expérimenteront eux-mêmes cependant que Bachelard, pendant cette
même période, s’intéresse au R.E. en philosophe et en poète. Il « dirige » aussi
pendant cette même période, douloureuse mais, pour certains, féconde, la thèse de
doctorat ès-lettres de J. Boutonier sur l’angoisse, alors qu’ils échangent amicalement idées et pratiques depuis longtemps...
L’angoisse, rédigée pendant la guerre, est éditée en même temps que la soutenance en 1945. Ce livre, à l’image de son auteur et de sa double formation,
comporte une partie théorique et philosophique, une partie clinique avec des récits
de traitements. Oublié maintenant, il eut à l’époque beaucoup de succès auprès d’un
public assez large; il en était de même des ouvrages de Bachelard sur les éléments
et ce malgré ou à côté de la grande vague sartrienne...
La partie théorique du livre comporte d’importants passages sur l’image et une
confrontation assez vive avec L’imaginaire de Sartre qui, passé assez inaperçu avantguerre, reparaît à peu près en même temps. Elle écrit qu’elle en vient à « rejeter toute
doctrine qui ne reconnaîtrait pas l’existence de l’inconscient, la réalité des images, le
rôle de l’instinct » et, contre Sartre, elle s’applique à montrer que « l’irréel n’est pas
un non-être... Bien loin de faire de l’image une néantisation du monde, nous ferions
plutôt du monde une réalisation de l’image... Au commencement était le rêve ou le
mythe c’est en imaginant que l’homme s’éveille à la pensée et s’essaye à la connaissance.» (L’angoisse, p. 51). Ce sont ces postulats philosophiques qu’on retrouve dans
le récit très approfondi d’une cure-courte par le R.E. Il s’agit d’une adolescente hospitaliséepour des cauchemarset descrises d’angoisse qu’on imputeauxbombardements.
Après quelques séances de R.E., Gisèle fait le récit d’un rêve nocturne où apparaît un
Sphinx, à l’étonnement de sa thérapeute qui ne lui connaît que des acquis scolaires
assez pauvres. Le traitement doitêtre interrompurapidement du fait des circonstances,
mais les crises ont disparu et les associations ont fait apparaître un conflit important
avec la mère. Cependant ce conflit n’a été ni verbalisé ni interprété; « tout s’est passé
comme si les images du rêve éveillé et les émotions qui les accompagnaient avaient
permis sous une forme symbolique une libération de certaines tendances comme dans
le jeu ou dans l’art... » (ibid. p.189). Il est dommage, probablement, que J. Boutonier
ait ensuite abandonné le R.E. « parce qu’on ne peut tout faire » comme elle l’a dit dans
un entretien au Bulletin de Psychologie. Mais bien plus tard elle s’est intéressée aux
techniques de visualisation de la méthode Simonton pour les cancéreux, introduite en
France par A. Ancellin-Schutzenberger... et elle n’a jamais, je crois, renoncé à l’idée
qu’une sorte de connivence pouvait, dans un « espace de jeu commun » remplacer, en
certains cas, l’interprétation verbalisée dont la clarté pouvait être fausse.
Retournons à l’Évolution psychiatrique: en 1946. Paul Schiff fait paraître Destin
de l’image, preuve que la question reste d’actualité... (voir à « documents »). Je n’ai
pas prolongé une recherche qui mériterait d’être poursuivie et amplifiée. On peut
cependant supposer que si E. Fromm, émigré de Vienne aux U.S.A parle à ses
étudiants américains, à propos du rêve et du symbolisme d’un « langage oublié »,
en pleine apothéose de la psychanalyse dans ce pays, c’est que certains axes
s’étaient déplacés... En France, la théorie structuraliste avait aussi quelque peu
malmené l’imaginaire en le codifiant strictement.
Il me semble que si l’on veut conclure cet itinéraire forcément schématique, il
faut citer la traduction en 1975 du livre de Winnicott Jeu et réalité qui a été une
révélation pour beaucoup, dont je suis... Notamment dans les chapitres sur « l’expérience culturelle », il approfondit et permet de théoriser, me semble-t-il, ce que
sous-tendait la formule « comme dans le jeu ou dans l’art ». On retrouve une part
de la problématique déjà posée par Borel, ainsi : «C’est le soir... elle (une patiente)
dit : « Je suis sur ces nuages roses, je pourrai marcher dessus... », ce qui, bien
entendu, peut indiquer une fuite dans l’imaginaire... mais ce peut être aussi une
manière dont s’y prend l’imagination pour enrichir la vie» (Jeu et réalité. p. 41).
C’est dans le jeu (playing) que peut s’abolir l’antinomie réel/imaginaire,
objectif/subjectif, dans une troisième dimension qu’il appelle expérience culturelle
dont il dit qu’elle permet d’étayer le sens de la sublimation freudienne.
L’héritage de Freud est si riche et la sensibilité de ceux qui s’en approchent si
diverse que les points de vue se multiplient et que les axes se déplacent; ce qui
touche à l’imaginaire paraît une approche indispensable et féconde.
·
BOREL A. et ROBIN G. (1925). Les rêveurs éveillés. Paris : Gallimard. 212 p.
·
BOUTONIER J. (1945). L’angoisse. Paris : P.U.F. 305 p.
·
LAFORGUE R. et ALLENDY R. (1924). La psychanalyse et les névroses. Paris : Payot. 251
p.
·
PONTALIS J.B. (1977). Entre le rêve et la douleur. Paris : Gallimard, 269 p.
·
PONTALIS J.B. (1990). La force d’attraction. Paris : Seuil, 117 p.