2002
Imaginaire & Inconscient
Documents
À propos de L’imaginaire de Sartre
Destin de l’image de L.A. Muratori à J.P. Sartre. Par P. Schiff
L’« imaginativa » de Muratori.
[...] À Venise [...], il y a juste deux siècles, en 1746, Ludovic-Antoine Muratori,
bibliothécaire du Sérénissime Seigneur le duc de Modène, a publié, chez Jean-Baptiste Pasquali, à l’enseigne du Bonheur des Lettres, la première édition de son
Traité de la Puissance de la Fantaisie humaine.
Livre oublié d’un auteur abondant mais aujourd’hui encore célèbre. Archéologue, historien, polygraphe, ancien conservateur de la Bibliothèque ambrosienne
à Milan, puis archiviste-bibliothécaire du duc de Modène et jusqu’à sa mort curé
de Sainte-Marie-Pompeuse [...].
En avance sur son époque, et repoussant une dissociation trop grande de facultés
humaines, Muratori en distingue essentiellement deux : l’entendement, ou intelligence, et l’imagination. L’entendement ne permet pas de découvrir la raison des
choses, car elle appartient à l’essence, mais les choses existent et elles deviennent
accessibles à l’entendement grâce à l’imagination : c’est l’imagination en effet qui
est l’intermédiaire, qui fait le pont entre l’âme et le corps.
L’intelligence est la faculté spirituelle qui élabore en pensées les choses transmises par la faculté matérielle, « corporée », de l’imagination.
Ou, comme dit aussi Muratori, de l’« imaginative ». Ainsi que Sartre fera plus
tard une différence entre l’imagination et l’imaginaire, Muratori sépare l’imagination, connue par ses seuls effets, et l’imaginative, qui est la cause commune de
ces effets. Mais au cours de son livre, la distinction se perd.
La fantaisie, l’imagination, est le réceptacle des impressions ou images, c’est-à-dire des vestiges « corporés » abandonnés à nos sens par les objets – vestiges ou
effluves agiles et subtils et tout à fait invisibles, identiques aux esprits animaux de
Descartes. Muratori s’extasie devant la sagesse divine qui nous permet d’identifier
les infinitésimales ondulations dont chacune est une compendium, l’abrégé d’une
chose. Il ne distingue donc pas encore les images perceptives et les images internes,
mais il met de beaucoup l’accent sur les dernières. Le domaine de l’imaginative est
immense. C’est celui de toutes les idées qui ne sont ni axiomes, ni genres, ni
espèces. C’est celui d’une grande partie de la mémoire, de cette mémoire, du moins,
que nous dirions aujourd’hui de fixation : la fantaisie humaine est le magasin où
sommeillent les impressions anciennes et elle est prête à les restituer à l’entendement par l’intermédiaire des esprits vitaux (la mémoire d’évocation, elle, est
incorporée et proprement intellectuelle).
L’imagination est aussi le laboratoire des songes. Et nous avons la surprise de
trouver en Muratori un précurseur de Freud.
En opposition avec l’opinion courante de son temps et de son pays, Muratori
dénie toute valeur prophétique aux rêves. « Nous n’attachons à juste titre aucune
importance à nos songes, qui sont divertissements et joyeusetés de notre imagination, sans profit pour connaître le présent et l’avenir. » Enfant d’un siècle critique,
il montre, avec exemples à l’appui, que les songes révèlent seulement les inquiétudes latentes et les conflits intimes du rêveur. [...] La vérité sur l’origine des rêves
est simple et d’origine physique. On sait combien un estomac qui se vide mal
favorise l’apparition des rêves lourds, des cauchemars. La réplétion de la vessie,
également, plus encore celle des vases spermatiques, déverse dans le sang des
esprits animaux transformés qui, par des conduits subtils, charrient jusqu’aux fines
cellules du cerveau assoupi certaines images.
Celles-ci traduisent les préoccupations de l’esprit en suspens : un procès en
cours, un mariage projeté, une offense subie, ou le chagrin d’une perte d’argent.
La force imaginative qui régit les rêves est identique à celle de l’imagination
ordinaire, des phantasmes qui nous occupent quand nous sommes éveillés. Comme
eux les rêves font ressortir du passé les lieux et gens oubliés depuis trente et même
quarante années, comme eux ils font naître une foule d’images contraires à la raison
et tout à fait absurdes, ils accouplent les contraires. Le rêveur qui dort, à l’égal du
songeur qui ne dort pas, imagine des montagnes faites d’or pur ou des bêtes
mythiques comme les centaures. Or, l’imagination des artistes leur a fait peindre
et sculpter des centaures et chacun de nous a rêvé de montagnes tout en or. Les
petites images, ces « imaginettes » d’origine matérielle impressionnent l’esprit par
leur grande ressemblance avec les impressions réelles des sens. Mais leur caractère
absurde est reconnu en partie : car la raison immatérielle, le jugement ont toujours
leur rôle, et ne sont entièrement absents même des délires les plus insensés. Mais
dans le rêve, la fantaisie humaine a tant de force que la raison est à peu près désarmée
et c’est pourquoi les rêves sont de préférence injurieux, lascifs et blasphématoires.
Ce qui caractérise le rêve, c’est donc l’asservissement presque total de l’intelligence dans un moment où la faculté de créer des images a toute sa force et où les
esprits subtils sont très mal contrôlés par la raison.
Les somnambules, improprement appelés noctambules, tombent également
sous la juridiction des songes : ce sont songes spéciaux, qu’on doit dénommer
vigiles. [...]
Ayant entrepris de peindre les divers aspects de l’existence humaine à partir de
l’imagination, il n’est pas étonnant de voir notre auteur préfigurer le livre que Sartre
fera paraître deux cents ans plus tard et donner, dès 1746, une espèce de somme, de
traité psychologique et psychopathologique basé sur cette imagination et sur ses
désordres. Les peurs imaginaires, les phobies, les dégoûts, les timidités et les
scrupules sont des « maladies particulières » de la fantaisie humaine. Tel le cas
d’une noble dame qui s’évanouit devant une souris, d’un juge qui pâlit à la vue d’un
fromage, de ce valeureux officier qui ne pouvait apercevoir une belle femme sans
être couvert de sueurs froides.
Pour guérir ce dernier cas, Muratori conseille de rechercher la déconvenue
initiale et particulière qui avait gâté l’imagination de cet officier à l’égard de toutes
les femmes; il condamne les prédicateurs qui terrifient leurs ouailles par une
imagerie trop vive des Enfers, et se montre ainsi un précurseur en thérapeutique et
en prophylaxie mentales. Il apparaît également en avance sur son temps quand il
cherche les origines de l’imagination et fait remonter le fait de la concupiscence à
l’image du sein maternel, prêt à apporter le plaisir du lait à l’enfant affamé, et quand
il décrit la méditation amoureuse réunissant chez l’amant et chez l’amante toutes
les forces de passion et de désir, d’espérance et de crainte, de joie et de jalousie
autour d’une image adorée : d’une idole.
Terreurs vaines, vanités nobiliaires et recherche de la pierre philosophale,
contes de stryges et de démons, l’auteur part en guerre contre toutes les idoles qui
hantent l’esprit des humains et dirigent toutes leurs actions. Il poursuit l’image
– comme le font tous ceux qui en ont une conception trop vaste – à travers les
manifestations les plus diverses. Images, les préjugés; images, le savoir et les
croyances communes, et la méditation philosophique. Enfant de son siècle, il
prêche le contrôle des images par la raison. Théologien menacé, il clôt son livre
par des sermons sur la nécessité de soumettre l’« imaginative » à la morale de
l’Église.
Un parfum mélangé monte du vieux volume à la plaisante apparence, dans
lequel se confondent les rêveries anciennes et la fermentation philosophique du
XVIIIe, d’antiques erreurs et des audaces imprévues.
Un siècle et demi passe, et rien ne restera debout de la synthèse échafaudée par
le bibliothécaire de l’Ambrosienne. La roue des idées a tourné. Une science psycho-logique est née, qui s’est libérée et des chaînes théologiques et des attaches
métaphysiques. L’être pensant et sentant est autorisé à devenir sa mesure à lui-même. Les images et le pouvoir d’imagination suscitent des travaux nombreux,
mais une distinction s’établit entre les diverses représentations mentales, celle de
la perception et celle de l’imagination, que les premières tentatives de la psycho-logie expérimentale confondent encore.
Considérée comme un élément, parmi tous les autres, de la pensée, l’image à force
d’analyse n’est plus en perspective, perd la spécificité et l’importance qu’elle avait
au temps de Locke et de Muratori. Taine la découpe et la cisaille, l’école de la Forme,
d’Ehrenfels à Koffka, l’absorbe dans l’unité totalitaire de la vie psychique, tandis que
Bergson la noie, anonyme, dans le flux de la conscience globale. La psychologie
s’oriente de plus en plus vers les processus de la pensée active et se désintéresse de
l’image pure. Elle partage l’opinion de la fillette d’Alfred Binet, disant à son père :
« Il faut que je n’aie plus rien à penser pour que j’aie des images. » Dans le Nouveau
traité de Dumas, l’image, progressivement dépouillée de ses caractères essentiels,
vidée de son contenu, amaigrie et diaphane, devient un phénomène accessoire,
contingent, et Meyerson finit par lui reconnaître seulement une valeur de symbole,
un rôle de signification : l’image est un signe et n’est plus que cela.
Enfin Husserl vient, qui se fait le nouveau champion de l’image. Il en défend
l’intégrité et l’originalité, lui rend force et couleurs, la rétablit à son rang, lui
reconnaît une valeur directrice, une intentionnalité. La roue a encore tourné. Ce sont
des thèses husserliennes que développe ouvertement, en rendant hommage à leur
promoteur, le théoricien abondant et fort de L’imaginaire. L’image, qui n’était
presque plus rien, redevient presque tout. Pour J.-P. Sartre, elle est l’élément
essentiel de la pensée. [...]
L’imaginaire de Sartre
La démarche mentale de J.-P. Sartre est indiquée dans la première partie de son
livre. Son point de départ est introspectif, et la description phénoménologique lui
paraît ce qu’il importe de présenter avant toute considération. Tous les problèmes
qu’ont abordés ses prédécesseurs, toutes les perspectives où ils ont pu se placer, il
s’efforce de les intégrer dans un système : la conscience de l’image et par l’image,
la conscience « imageante » est une structure psychique, structure de valeur concrète
et définie par son intention. L’image a une valeur intentionnelle, elle représente la
fonction « irréalisante », elle est l’élément constitutif de l’imagination et de son
corrélatif théorique et « noëmatique », l’imaginaire.
En reconstituant une table des matières détaillée, absente de l’ouvrage, le plan
de l’auteur, qui est celui de son attitude en face du problème, devient visible. Quatre
parties :
- le Certain : ce sont les données de l’image selon l’auteur, ses caractéristiques
différentielles, ses variétés (la « famille » de l’image, le portrait, la caricature, le
schéma, l’imitation, les images hypnagogiques, les images fascinatrices alléguées
par les voyantes);
- le Probable : ce sont les contenus analogiques, représentatifs de l’image, mais
pour les appréhender, on en est réduit à des approximations, des conjectures.
L’étude des concomitants cognitifs, affectifs et moteurs permet de cerner de plus
près les hypothèses toujours ouvertes sur le mode d’apparition des images;
- le Rôle de l’image dans la vie psychique : étude du symbolisme imaginaire, les
rapports entre imagination et perception;
- la Vie imaginaire : les conduites en face de l’irréel; les hallucinations; les rêves.
D’une analyse très fouillée et très fine, Sartre est amené à conclure que l’image
est une conscience, indépendante de son objet, lequel ne peut être confondu avec
elle que par une erreur de point de vue : une illusion d’immanence. Dans la trame
des actes synthétiques de la conscience apparaissent par moments certaines structures que l’auteur dénomme consciences « imageantes ». Ce sont les images. Alors
que l’objet de l’image n’est jamais rien de plus que la conscience qu’on en a, on ne
peut rien apprendre d’une image qu’on ne sache déjà. Sartre désigne, d’un terme
qui pourrait être discuté, l’attitude du sujet envers l’image, il la nomme attitude de
quasi-observation. [...] Sartre nous laisse en suspens : l’image garde pour lui une
certaine « opacité sensible » qui lui donne l’apparence d’être un objet d’observation. Qu’y a-t-il derrière cette apparence ?
Point plus important : la production de l’image suppose la notion du néant.
L’intuition de l’existence de l’image n’est possible qu’avec la conscience concomitante de son irréalité. Supposons l’image d’un être connu appelé Pierre. Ce qui
existe, c’est l’intuition de la non-présence de Pierre, c’est l’abstraction de certaines
qualités de Pierre réel, vivant, présent, perceptible, mais c’est, par là même, la
négation de Pierre. L’image de Pierre, la conscience de Pierre pose Pierre comme
un néant. On voit que dans son Imaginaire Sartre a fondé les assises psychologiques
de l’édifice supra- ou métaphysique élevé à grande hauteur dans L’être et le néant.
Tel est, dans ses lignes principales, le cadre phénoménologique, à l’intérieur
duquel Sartre tissera l’étoffe de son système.
Nous ne pouvons naturellement qu’indiquer la chaîne fondamentale et quelques
fils de trame. L’ouvrage est dense et serré. L’imaginaire constitue un système
psychologique complet, les données générales de la psychologie y sont
examinées sous l’angle constant de cette conscience particulière, la conscience
imageante. Mais la référence est toujours faite, par opposition, contraste ou
complément, à l’autre conscience, la perception. La cohérence de la pensée de
Sartre ne se dément point, non plus que la cohésion de son école : L’imaginaire est
une phénoménologie de l’image et l’on sait que M. Merleau-Ponty s’est chargé de
l’opération homologue en écrivant sa Phénoménologie de la perception.
L’étude des succédanés de l’image renforce la thèse initiale de l’image considérée comme état de conscience intentionnel. L’image, le portrait, la caricature, etc.,
représentent des variations de cette attitude psychique de base, et aussi ce qui est
appelé couramment l’image mentale. Dans toutes ces manifestations, la certitude
intuitive ne peut donner que des « quasi » représentations, des analyses de l’objet,
des prototypes, des schémas, des équivalents, mais jamais un contenu sensoriel réel.
Le « savoir » entraîné par le phénomène de l’imaginaire ne peut en aucune façon se
substituer, sous sa forme « idéative », à la matière défaillante.
L’image mentale n’est pas extériorité mais transcendance. [...]
Sartre montre le rôle de l’affectivité dans l’apparition de l’image – l’affectivité
comprise comme conscience affective, puisque sa théorie considère que le fait
nommé communément la conscience par les psychologues n’est qu’un faisceau de
consciences diverses. Il étudie l’accompagnement kinesthésique de la fonction
visuelle : le substitut affectif, avec son caractère transcendant, s’oppose à l’autre
analogon de l’image mentale, le substitut kinesthésique capable de projeter l’objet
en image. Ce chapitre, discutable, se termine par quelques pages sur le rôle du mot
dans l’image mentale qui contiennent en abrégé une véritable théorie du langage,
théorie révolutionnaire ou, pour emprunter à l’auteur son idiome, « quasi »révolutionnaire. L’idée d’une « conscience de signe » n’est sans doute pas incompatible
avec le système de la conscience « imageante ». Mais Sartre pose, comme une
donné indubitable, qu’il y a dans toute image « une espèce de tendance verbale »,
que le mot représente le noyau central de l’analogon : le mot n’est pas extérieur à
l’image, il est dedans.
On a cessé de croire, constate l’auteur de L’imaginaire, aux facultés de l’âme,
mais les psychologues sont obligés, pour que leur science puisse progresser,
d’admettre la réalité de quelques grandes fonctions psychiques, et le lecteur appréciera s’il y a là plus qu’une simple différence verbale. La conscience « imageante »
ou « irréalisante », l’imagination, la fonction de l’imaginaire, est un type de
conscience qui s’oppose au type perceptif. Elle possède vis-à-vis de ses objets une
valeur propre d’existence. L’imaginaire est indépendant de la perception et l’auteur
finit par le considérer comme fondamentalement antinomique de la perception.
Cette image ainsi délimitée joue pour Sartre un rôle essentiel dans la vie de
l’esprit. La pensée sans images lui paraît être d’une grande rareté, et d’autre part
toute image est un élément psychique : l’image est une conscience. L’auteur
retrouve, sans les connaître, semble-t-il, les résultats de Freud, sur la richesse
sous-entendue des images-météores, tels qu’elles surviennent par exemple au
cours des traitements psychanalytiques. Passant aux mécanismes de la pensée
symbolique, il analyse celle-ci en conformité avec les travaux de Mlle Flach
(Arch. f. d. ges. Psychol., 52). Toute image est symbolique par sa structure même,
mais il y a des degrés dans la symbolisation : schémas, illustrations de la pensée,
synopsies, et l’auteur compare longuement leur rang dans la hiérarchie de la pensée, oppose la pensée spatialisée de la conscience imageante à la pensée sans
images. Apparaît ici une espèce d’hymne à cette pensée sans images, à la pensée
pure. Si la compréhension est un mouvement incessant d’image à image, l’intuition simple, disons la pensée nue, doit opérer un changement radical d’attitude, une véritable révolution : elle est obligée de passer du plan irréfléchi au plan
réfléchi. L’imagination et la perception, structures psychiques élémentaires et
opposées, représentent les deux grandes attitudes de la conscience, mais sont
irréductibles l’une à l’autre et l’image ne se constitue que par l’anéantissement
de la perception.
Cette vie imaginaire sera intensément affectée par le caractère irréel de l’image.
Ayant décrit l’image d’abord, puis les faits apparentés, ses composantes ensuite et
ses applications à la vie mentale, J.P. Sartre fait la somme de ses constatations, les
réunit en faisceau pour nous donner une vue d’ensemble de l’imaginaire, de la vie
imaginaire : la conduite en face de l’irréel. Constituer un objet irréel, l’imaginer,
c’est tromper un instant le désir de la possession réelle, c’est « jouer l’assouvissement ».
Cette notion si importante du jeu imaginatif, l’auteur ne l’indique qu’en passant,
et pourtant il y a là un des caractères fondamentaux, un des mobiles essentiels de
la vie imaginaire, qui aurait pu non seulement se prêter à de nombreux développements et gloses, mais même constituer une explication centrale : l’imaginaire est
facteur du jeu mental, il a l’ambivalence du jeu; du jeu encore, le couplage
permanent qu’on y constate d’éléments antithétiques, croyance et incroyance,
facticité simultanément acceptée et niée. La notion de jeu expliquerait peut-être
certaines des caractéristiques « imageantes » constatées par Sartre, comme par
exemple la valeur profondément qualitative de l’image par rapport à la perception.
Et la discordance entre le temps réel et le temps irréel de la conscience « imageante »
onirique : du rêve. Dans les conduites humaines en face de l’image, il faut distinguer
les constituants de l’image elle-même et les éléments constitutifs de notre réaction
à l’image. Tout le corps collabore à constituer l’image : ce n’est pas parce que l’objet
irréel m’apparaît si près que mes yeux vont converger, c’est la convergence de mes
yeux qui « mime » la proximité de l’objet : implicitement, Sartre reconnaît l’importance du jeu dans la fonction « imaginante ».
Sur la concentration du désir par l’image, qui sait fixer et rassembler les
tendances diffuses et leur donner un corrélatif transcendant, l’auteur donne un
chapitre d’une observation très fine et incontestable, mais il nous paraît qu’ensuite
l’analyse fléchit. Il y a sur le caractère, desséchant de l’absence, sur la valeur concrétisante des lettres d’amour, des lettres à la personne aimée absente, de jolies pages,
qui n’emportent pas l’adhésion complète. Quand Sartre rapproche la schématisation
desséchante de l’absence et la pauvreté méticuleuse de l’imagination schizophrénique, il semble ignorer la distinction si importante d’E. Minkowski entre l’autisme
riche et l’autisme pauvre. [...] On regrettera qu’ayant eu la rare fortune, après avoir
bâti un système psychologique et philosophique, de pouvoir l’illustrer et le répandre
par une œuvre de romancier, Sartre se soit abstenu de nous montrer le rôle
grandissant de l’image dans la société moderne, où la propagation de la photographie et du cinéma entraîne chez l’homme une soif d’images, une prolifération
incessante d’imageries intérieures.
Les derniers chapitres de Sartre intéresseront plus particulièrement le
psychiatre. Après des allusions aux états schizophréniques ou schizoïdes, il est
amené à parler du rêve et de l’hallucination.
Même si l’on tient compte du fait qu’il s’agit ici pour lui, avant tout, de corroborer une thèse : celle de l’image est conscience, conscience « irréalisante »
intentionnelle et « néantissante », on ne peut s’empêcher de trouver incomplète et
sommaire sa conception de l’image onirique ou hallucinatoire. Le rêve est une
croyance qui s’oppose à l’évidence de la perception, le rêve ne peut s’évader de
l’attitude « imageante », le rêve n’atteint jamais au réel. Voilà qui nos renseigne
insuffisamment sur la fonction du rêve, sur son intentionnalité, puisque intention
il y a, sur sa structure.
Il est curieux que le gros effort de phénoménologie structurale de Sartre ne lui
ait pas fait redécouvrir les résultats probants et précieux de Freud quant aux
tendances du rêve. Sartre se contente à l’égard de la psychanalyse de quelques
coups de patte, plus nonchalants que mortels, et qu’il ne condescend pas à justifier.
Pour ce qui est de l’hallucination, son information n’est pas non plus complète.
[...] Sa discussion des faits psychopathologiques eût été grandement aidée s’il avait
eu connaissance de la conception de H. Ey touchant les chutes de niveau psychique
dans les diverses hallucinations, ainsi que des faits avancés par Lacan sur les images
spéculaires.
Tel est l’ouvrage, attrayant et compact, serré, mais inégal dans ses développements, qui constitue lui aussi une somme et partir duquel on pourrait reconstituer
un traité presque complet de psychologie. Placé entre le petit essai L’imagination
et le tome massif de L’être et le néant, il est sans doute le livre le plus solide de
Sartre, plus déployé que le premier volume, plus convaincant que le troisième. Avec
ses ondoiements phénoménologiques, il garde toujours le contact avec la réalité
psychologique et fournit une base valable aux théories, plus difficilement accessibles d’emblée, sur la néantisation. L’ouvrage n’est plus tout à fait récent, mais la
guerre a entravé sa diffusion et il ne nous a pas paru inutile d’en parler, même tardivement, au public de L’évolution psychiatrique. Les aliénistes et psychanalystes de
ce groupe, pour ne parler que de ceux-là, y trouveront des suggestions nombreuses
et matières à controverses. La roue tournera de nouveau. Le problème de l’image
n’est pas encore résolu.
Compte rendu d’Exploration de l’Activité subconsciente par la
Méthode du Rêve éveillé, de Robert Desoille.
Par Dr Henri Codet
En marge des études psychanalytiques, M. Desoille a conçu, étudié et appliqué
une technique d’investigation psychologique particulière à laquelle il consacre cet
important travail. Il la considère comme destinée à explorer l’inconscient d’un sujet,
dans un but d’observation scientifique et également dans une intention d’hygiène
mentale, voire même de thérapeutique.
Il faut d’abord que le patient soit de bonne volonté et l’auteur signale que les
sujets qu’il a suivis par cette méthode étaient, en général, désireux de développer
leurs « facultés supranormales » et attachés aux croyances des différentes écoles
spirites. Plusieurs, ayant éprouvé de cette intervention un apaisement moral appréciable, envoyèrent des personnes amies, pour leur procurer le même bienfait.
Durant la séance, le patient est placé dans une position confortable de résolution
musculaire, au calme; il convient qu’il parvienne à mettre son esprit en état de
relâchement. Dans cette situation « d’attente passive », favorable aux jeux de l’imagination, il se laisse aller à une rêverie semi-consciente, orientée par l’opérateur.
Celui-ci incite le rêveur éveillé à se représenter lui-même dans une condition
agréable et harmonieuse, dégagé de toute contingence fâcheuse, et à développer un
thème d’ascension continue dans l’espace; bien entendu, cette fabulation,
consciente, ne doit tenir compte d’aucune impossibilité matérielle et se dérouler,
sans effort, dans le sens d’une progression en hauteur.
L’observateur, en effet, a reconnu que les évocations d’images en montée sans
effort sont associées à un état euphorique en même temps qu’à une impression de
tendance vers un progrès moral. À l’opposé, les représentations de descente provoquent régulièrement des impressions de souffrance, de déchéance ou d’anxiété.
Par ailleurs, il apparaît que les associations spontanées, au cours de cette rêverie
orientée, fournissent, sous une forme symbolique, d’utiles renseignements à
l’observateur, sur les conflits et les préoccupations, même d’ordre inconscient, du
patient. Il convient, naturellement, comme le souligne l’auteur, d’éviter une
suggestion trop active, et la production d’un « état de crédulité » comme dans
l’hypnose. Il convient de se borner à « stimuler l’imagination ».
On peut avoir recours au procédé du « contraste » pour déclencher des réactions
et des associations utilisables et les juger en fonction de la « loi d’harmonie » qui
préside à leur formation. La fin de la séance demande quelques précautions pour
ramener le rêveur progressivement à une attention active, avec un rappel bref des
étapes parcourues, des suggestions agrées par lui, et, finalement, le replacer, sans
secousse brusque, dans un état d’attention active orientée sur le réel.
L’interprétation du matériel livré permet à un expérimentateur subtil et
consciencieux des déductions fort appréciables. M. Desoille s’y applique, évitant
tout esprit doctrinal, avec un éclectisme très louable, unissant des notions
freudiennes avec des données tirées de M. Pierre Janet et même avec des applications de la méthode de Coué.
En particulier, il s’efforce à discerner, dans les interactions du conscient et de
l’inconscient, le rôle joué par l’intelligence, par la qualité personnelle dans la
réussite plus ou moins complète de la sublimation, c’est-à-dire de l’adaptation à la
vie. Il y a ici une tendance à réhabiliter l’élan de la personnalité, à appliquer des
procédés de rééducation psychique, peut-être trop souvent sous-estimés, à l’heure
actuelle, qui permet d’augurer très favorablement de ces recherches et de leur
développement.
·
précédents :
·
BACHELARD G. (1938). La Psychanalyse du feu. Gallimard.
·
BACHELARD G. (1942). L’eau et le rêve. Corti.
·
BACHELARD G. (1943). L’Air et les songes. Corti.
·
BESANÇON A. (1994). L’Image interdite. Fayard.
·
BESANÇON A. (2000). L’Image interdite. Folio Essais.
·
DOLTO F. (1984). L’Image du corps. Seuil.
·
DURAND G. (1992,11e édition). Les Structures anthropologiques de l’imaginaire. Dunod.
·
WUNENBURGER J.J. (1997). Philosophie des images. P.U.F.
(Cet ouvrage comporte une très abondante bibliographie).
·
(1994). Pouvoir de l’image, revue Topique, n° 53.