2002
Imaginaire & Inconscient
Analyses de livres
Au miroir des rêves
Nicole Fabre, Desclée de Brouwer, 2001
Après nous avoir donné dans Le travail de l’imaginaire en psychothérapie de
l’enfant, (Dunod, 1998), le fruit de son expérience acquise auprès de ses petits
patients, Nicole Fabre dans ce dernier texte élargit son horizon, approfondit son
questionnement. Ici la pensée psychanalytique rejoint la méditation philosophique.
L’érudition, l’élégance comme la clarté de la langue, qu’on lui connaît, sont au
service d’une réflexion d’où l’émotion n’est jamais absente.
Tout au long de l’ouvrage, la réflexion porte sur l’imaginaire en travail : « étant
entendu comme capacité de voir et de sentir l’objet absent, de le transformer, de le
reconstruire, de jouer avec lui et par là même d’ouvrir une voie au sens, un chemin
au changement ».
Le caractère dynamogène – selon le terme de Bachelard – de l’imaginaire dans
son déploiement, dans sa capacité d’ouvrir au réel, dans son rôle dans la réhabilitation d’un temps perturbé, distordu par la répétition et dans la reconquête à travers
des jeux de miroir d’une identité propre, d’un soi authentique, but véritable de la
psychanalyse sont analysés.
Un temps fort du livre est une méditation sur la dialectique du temps et de
l’espace qui se joue dans l’image, sur la figuration du temps dans sa spatialisation
qu’est l’image, où Marcel Proust, Vladimir Jankélévitch, Saint Augustin, Thomas
Mann, Georges Perec, Suzanne Prou sont tour à tour cités. Cette réflexion trop
complexe pour être résumée en une formule, est une ouverture par rapport aux
travaux précédents où seule la création de l’espace était envisagée.
Plus loin, Nicole Fabre souligne, ce dont rarement la littérature analytique fait
état : l’engagement personnel de l’analyste, son implication dans la cure, dans le
processus analytique lui-même. « Je m’immerge avec lui [le patient] dans son
univers d’angoisse que de dedans il met dehors, auquel il donne forme et visage
pour qu’avec lui je le voie, le sens et m’y déplace. [...] La fécondité du rêve du
patient est à la mesure de la capacité de rêver de l’analyste, à la mesure de sa propre
capacité de rêver engagée dans le champ du travail analytique – c’est-à-dire dans
un champs où il n’oublie jamais sa place, qui n’est pas celle du patient ! [...] Ne dois-je pas reconnaître que, dans la mesure où mon patient va vers lui-même, à travers
le déploiement de son imaginaire, l’y accompagnant je vais moi aussi un peu plus
loin dans mon propre chemin ? » Cette assertion, déjà présente dans d’autres textes
de Nicole Fabre, est ici énoncée et développée avec plus de fermeté que jamais.
Avec, mine de rien, une petite pointe de provocation tranquille : « Il s’agit en effet
de quitter le discours conscient, celui du moi maîtrisé et langagier, et même le
discours associatif et libre prôné par Freud, pour aller au monde de l’image. »
Est développé aussi tout ce que l’image onirique éveillée permet d’expérience
spéculaire, «[...] de rencontre du miroir, de mise en miroir, qui produit du sens, et
initie au changement – ce changement fût-il de s’affirmer dans l’image que l’on a
de soi. »
Ce rêve-éveillé (je paraphrase notre auteur) qui ouvre des voies nouvelles : celle
du voir, celle du dire, celle du dire et du voir, puis celle du vivre de plus en plus
intensément ce qu’auparavant on ignorait de soi-même que l’on découvre au travers
d’images de soi jusqu’ici enfouies, en attente.
En fin de livre, comme au début, un hommage est rendu à Robert Desoille, qui
lui rend sa juste place dans l’aventure du rêve-éveillé en psychothérapie et en
psychanalyse : celle du défricheur, celle du premier de cordée.
Le livre s’achève par la mise en relation avec la création – artistique ou scientifique – de la psychanalyse avec déploiement de l’imaginaire, rencontre
introduisant à la sublimation conçue comme réparation : « Ainsi la pratique du rêveéveillé dans une cure analytique situe le patient en cette frontière fragile, incertaine
et mobile où le rêve voisine avec l’acte poétique créateur, mais aussi dans ce
paysage chaotique où la pulsion pourrait se faire acte pur, non-sens apparent au lieu
de se symboliser et de devenir féconde. C’est-à-dire aborder aux rivages de la sublimation. »
À l’appui de ces développements théoriques des récits de rêves-éveillés donnent
à ce livre sa légitimation clinique.
Paul FUKS
Psychanalyse et rêve-éveillé
Madeleine et Jacques Natanson, L’Harmattan, 2001
Fruit d’une riche expérience clinique et d’une longue méditation, ce livre est
désormais une référence de base pour qui désire aborder le rêve-éveillé en psychanalyse.
La première partie inscrit méthodiquement le rêve-éveillé dans l’ensemble
conceptuel de la psychanalyse et celui-ci y trouve sa place légitime et évidente. Les
citations de Freud, de Bachelard, de François Roustan, de Julia Kristéva, de Nicole
Fabre se succèdent pour étayer théoriquement ce que la clinique constate : la
psychanalyse avec rêve-éveillé est une psychanalyse authentique. Les grands
thèmes classiques sont abordés tour à tour : le transfert sous tous ses aspects, les
vécus archaïques, l’enveloppe contenante, l’angoisse de naissance, le miroir, la
culpabilité et chaque fois, exemples cliniques à l’appui, le recours au rêve-éveillé
montre sa pertinence.
Dénonçant « l’opposition stérile entre le mot et l’image, inséparables dans la
parole humaine », nos auteurs n’en soulignent pas moins que « la pulsion de voir
scande la vie, la naissance et la mort. De l’être humain qui naît on dit qu’il voit le
jour, et sa vie se termine quand il retourne “dans l’ombre de la mort”». On peut
ajouter : «... quand il ferme les yeux ».
La deuxième partie détaille la clinique du rêve-éveillé. De nombreux et très
vivants exemples tirés de la clinique, comme de la mythologie, illustrent le fait que :
« Le dispositif de la cure rêve-éveillé offre un espace pour suivre les méandres de
la transformation des images. Ceci va peu à peu mettre en contact le sujet avec son
inconscient et l’acheminer vers le langage symbolique. » Le praticien retrouvera ici
avec plaisir et intérêt les étapes finement analysées du cheminement de la cure, et
le jeune confrère en formation trouvera un appui pour se lancer dans l’aventure.
Chemin faisant, le problème de l’adoption suscite d’intéressants développements :
« L’aide aux parents à intérioriser leur parentalité n’est-elle pas plus urgente que le
tout-dire-tout-de-suite à l’enfant ? »
La troisième partie met en rapport le rêve-éveillé et la culture. Les rapports bien
connus de Freud avec certaines œuvres littéraires et son essai sur la Gradiva constituent l’essentiel du chapitre sur la création littéraire. Si Freud considère que la
création a partie liée à la « fantaisie » – en d’autres termes, au rêve-éveillé –, il n’en
conclut pas moins à une limite de la psychanalyse : « d’où vient à l’artiste la capacité
de créer, cela ne relève pas de la psychologie ». Un important chapitre intitulé Un
écran pour l’autre scène traite des rapports réciproques du cinéma et de la psychanalyse, curieusement nés en même temps. Les similitudes du cinéma et du rêve,
nocturne ou éveillé, sont soulignées. Spectateurs et rêveurs ont les yeux fermés au
monde concret, en même temps qu’ouverts sur une réalité autre et pourtant la
même, que parcourt le film et qu’explore la psychanalyse. Régression, mise en
image des fantasmes, surface de projection, lieu d’identification, mise en scène du
roman des origines, mais aussi cadre de l’écran, temps limité de la séance, autant
de notions et de repères familiers à l’analyste, à l’analysant et au spectateur de
cinéma. Si le rêve est le film personnel de l’individu, le cinéma est un des vecteurs
des rêves collectifs de l’humanité.
L’ouvrage se termine par une Apologie pour l’imaginaire. Pascal, Brunschwicg,
Alain, Sartre sont cités et décrits comme représentant « une tendance constante de
la pensée occidentale qui méprise l’imagination au nom d’une revendication de la
pureté de l’intelligence. » À l’opposé, au service de la réhabilitation de l’imaginaire,
on trouve Robert Desoille, Gilbert Durand, Gaston Bachelard – enfin Bachelard
vint ! –, Paul Ricœur, Cornélius Castoriadis. Nos auteurs ferraillent un moment avec
Lacan, pour citer Emmanuel Levinas qui voit dans l’attitude éthique une forme du
désir.
Une dernière citation issue de la dernière page : « Les images du rêve-éveillé
sont là non pour combler le manque [...] mais pour lui donner sens, accepter la
finitude et la faiblesse et garder son mystère. »
Signalons, enfin, que ce texte ne souffre pas d’avoir été écrit à deux mains. Au
contraire, il passe avec fluidité de la clinicienne au philosophe et réciproquement,
l’un étayant l’autre, dans un enchaînement mélodique.
Paul FUKS