Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062903
170 pages

p. 31 à 41
doi: en cours

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no 5 2002/1

2002 Imaginaire & Inconscient

Freud et les images

Jacques Natanson Professeur honoraire Université Paris - X Nanterre450 Allée du Clair Vallon 76230 Bois-Guillaume
L’image pour Freud est surtout la matière du rêve utilisée pour traduire les pensées latentes, à travers le symbolisme et la fantasmatique.Mots-clés : Image, rêve, inconscient, figuration, fantasme. For Freud, the image is above all the dreammaterial used to translate the latent thoughts, through symbolism and fantasization.Keywords : Image, Dream, Unconscious, Representation, Fantasy.
Dès avant la période où la psychanalyse fut constituée, avec L’interprétation des rêves, Freud avait rencontré les images comme formes importantes des symptômes hystériques. Sa cliente Emmy von N., dont il rapporte le traitement dans les Études sur l’hystérie, raconte des hallucinations traumatisantes : « Pendant son récit, elle dit avoir réellement vu se dérouler les scènes qu’elle raconte... Elle revoit les scènes avec toute l’acuité du réel ». La gouvernante des enfants lui a apporté un album dans lequel des indiens déguisés en animaux l’ont violemment effrayée : « Pensez donc ! S’ils prenaient vie ! (Frissons d’horreur !)» [1] Un peu plus tard, elle lui dit qu’il ne faut pas toujours lui demander d’où vient ceci ou cela, mais la laisser lui raconter ce qu’elle a à dire. Freud y consent, et il semble que ce soit à ce moment qu’il cesse d’utiliser l’hypnose au profit de la libre association des idées.
Freud par la suite sera amené à accorder de l’importance aux images. D’une part, parce que l’inconscient, qui est l’objet privilégié de la psychanalyse, se manifeste à travers le rêve qui est constitué d’images. D’autre part, parce que l’interprétation des rêves se fait par l’association des idées, qui est souvent association d’images. Freud parle souvent des pensées du rêve comme d’idées. « Bild » en allemand, qui se traduit précisément par image, vient moins souvent sous sa plume que « Einfall » ou « Idee », qui désignent l’idée, ou « Vorstellung », représentation.
L’image se définit, d’après le Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines de Louis-Marie Morfaux [2] : « Représentation concrète ou mentale, signe ou symbole de ce qui a été perçu antérieurement par les différents sens (visuelle, auditive, tactile, olfactive, gustative, motrice, kinésique, etc.), mais distincte en nature de la sensation dont elle est l’image ».
« Bild » en allemand désigne non seulement image, mais aussi tableau, portrait, figure, symbole, et aussi idée !
L’autre terme important utilisé par Freud est « Darstellung », qui signifie présentation, mais aussi symbolisation, et pour lequel les traducteurs de Freud en français utilisent souvent le terme de figuration.
Dans un passage de Linterprétation des rêves que nous citons souvent parce qu’il y est question du rêve éveille, Freud met en parallèle « Bild » (image), et « Einfall » (idée) : « On m’amène un jeune garçon de 14 ans, qui souffre de tics convulsifs, vomissements hystériques, migraines, etc. Pour commencer le traitement, je le prie de fermer les yeux et de me dire quelles images ou quelles idées lui viennent à l’esprit. Il répond par des images ». Un échiquier, un poignard, une faucille, un vieux paysan qui tond le gazon devant la maison paternelle : « Au bout de peu de jours, j’avais compris le sens de cette accumulation d’images. »
 
Les images du rêve
 
 
Au début de L’interprétation des rêves, Freud cite Schleiermacher selon lequel « l’activité intellectuelle de la veille est faite de concepts et non d’images. La pensée du rêve est presque toute faite d’images [4] ». Images surtout visuelles mais pas uniquement. Sont propres au rêve les éléments qui ressemblent plus à des perceptions qu’à des figures. Le rêve remplace les pensées par des hallucinations. En plus il organise ces images en scènes, il dramatise les idées.
Le patient qui raconte un rêve pratique une auto-observation excluant toute critique, qui permet de laisser affluer les images du rêve, dans un état présentant une analogie avec l’état intermédiaire entre le sommeil et la veille : « Les représentations non voulues qui surgissent se transforment en images visuelles et auditives [5]. »
Dans la suite, Freud élabore au chapitre 7 une psychologie du rêve. Il relève dans les manifestations du rêve deux caractères presque indépendants : la figuration de la scène du rêve comme actuel et la transformation de la pensée du rêve en images visuelles.
Commençons par ce deuxième aspect. Dans le rêve, « le contenu représentatif n’est pas pensé, mais transformé en images sensibles, auxquelles on ajoute foi et que l’on croit vivre [6] ». Cette transformation se trouve aussi dans les hallucinations. Freud reprend l’hypothèse de Fechner selon laquelle « le rêve se met sur une autre scène que la vie de représentation éveillée ».
Cette transformation se situe dans un processus de régression qui caractérise le rêve. Dans le cas des hallucinations, sont transformées en images les pensées en relation avec des souvenirs réprimés ou devenus inconscients : « La transformation des pensées en images visuelles peut être une suite de l’attraction que le souvenir visuel qui cherche à reprendre vie exerce sur la pensée séparée de la conscience et avide de s’exprimer [7].» La scène infantile ne peut revenir qu’en tant que rêve.
Dans un passage suivant, Freud décrit la place de l’image dans la constitution du désir en précisant que lorsque chez l’enfant se manifeste le besoin, l’excitation interne cessera par suite d’une intervention étrangère qui produira l’expérience de satisfaction : « L’image mnésique de l’objet ayant provoqué la satisfaction (l’aliment) reste associée à la trace mémoriale de l’excitation du besoin. Lorsque cette excitation se reproduit par la suite, sera du même coup investie l’image mnésique de la perception ayant accompagné la satisfaction. C’est ce mouvement que nous appelons désir [8]. » Le désir aboutit à une sorte d’hallucination. C’est pourquoi le rêve est réalisation du désir : « Désirer a dû être d’abord un investissement hallucinatoire de la satisfaction [9]. »
Pour Freud donc, le rêve révèle le passé plutôt que l’avenir, contrairement à l’antique croyance. Cette antique croyance dans le caractère prophétique du rêve n’est cependant pas fausse en tous points : « Le rêve nous mène dans l’avenir, puisqu’il nous montre nos désirs réalisés; mais cet avenir, présent pour le rêveur, est modelé par le désir indestructible à l’image du passé.» [10] Freud cite ici Platon disant : « L’homme de bien se contente de rêver ce que le méchant fait réellement. » [11]
 
Les images dans le travail du rêve
 
 
Les images du rêve apparaissent donc comme une forme régressive, archaïque du psychisme. Freud parle le plus souvent des pensées ou des idées du rêve, manifestes ou latentes. Il s’intéresse à cette transformation du manifeste en latent qui produit le rêve, et qu’il appelle le travail du rêve, que l’interprétation doit dénouer. Ce travail se caractérise par un processus de déformation dont les étapes bien connues sont la condensation, le déplacement et la figuration. C’est sans doute cette dernière qui joue le rôle le plus important, et qui concerne la place de l’image dans l’œuvre de Freud. Car la figuration est précisément la transformation des idées en images.
Le problème des images du rêve se pose dans le contexte où le rêve apparaît comme la réalisation d’un désir inconscient, déjà déformé par la censure. La figuration (Darstellung, représentation) est précisément la transformation des idées en images visuelles [12].
Cette transformation se produit plutôt dans ce que Freud appelle les rêves obscurs, par opposition aux rêves des enfants, ou aux rêves d’adultes non déguisés. Même ceux-ci ne se présentent pas sous la simple forme d’un optatif, ils montrent le désir réalisé sous forme d’image : « Le rêve nous montre le souhait réalisé... en images sensorielles, presque toujours visuelles... Une pensée qui existait sous forme optative est remplacée par une image actuelle [13]. »
Pour les rêves obscurs, la transformation opère par condensation, qui réalise une représentation unique à partir de plusieurs éléments. Il s’agit souvent de situations, de personnes ou de mots. Mais « la condensation aboutit parfois à faire fusionner des images pour en faire une image unique, composite » [14]. On trouve ainsi dans les rêves « certaines images spéciales au rêve que l’état de veille ignore absolument. Ce sont des figures humaines à personnalité multiple ou mixte [15] ».
Le déplacement lui, consiste en une accentuation ou une réorganisation d’une situation. Pour Freud, parfois « condensation et déplacement concourent à produire une image de rêve » [16].
La figuration, elle, transforme les pensées latentes en images visuelles. Le rêve devient une succession d’images, abolissant des éléments de la pensée latente : causalité, alternative, ressemblance. Il a du mal à exprimer la négation, sauf sous la forme de « ne pas arriver à faire quelque chose » [17].
La forme la plus élaborée du déplacement se fait le long d’une chaîne associative, et consiste en ce qu’« une expression abstraite et décolorée des pensées du rêve fait place à une expression imagée et concrète » [18]. « Ce qui est imagé peut être figuré dans le rêve, alors qu’une expression abstraite est aussi difficile à représenter qu’un article de politique générale par une illustration » [19]. Cela peut se faire par une transformation verbale appropriée, en profitant de la polysémie des mots. Mais cela se fait surtout avec les images visuelles.
Cela passe surtout par des mécanismes de symbolisation, auxquels Freud attribue un rôle très important comme on le sait. La symbolique, qui figure notamment le matériel sexuel du rêve « se retrouve sans toute l’imagerie inconsciente, comme dans toutes les représentations collectives, populaires notamment : le folklore, les mythes, les légendes, les dictons, les proverbes, les jeux de mots » [20]. La figuration symbolique passe en général par ce qu’il y a de commun entre les représentations, mais parfois ce rapport est caché, « il paraît être un reste et une marque d’une identité ancienne » [21]. Il y a une symbolique générale, que Freud décrit longuement dans l’Introduction à la psychanalyse, mais qu’il ne faut pas utiliser mécaniquement : l’interprétation ne peut le faire qu’en référence à l’histoire du patient.
 
Les images dans l’œuvre de Freud
 
 
Dans une note de L’interprétation des rêves, Freud se reproche d’avoir sous-estimé l’importance des rêves diurnes : « J’ai travaillé sur mes propres rêves qui s’appuyaient rarement sur des fantasmes, mais le plus souvent sur des discussions et des conflits d’idées » [22]. Héritier des Lumières, Freud donne priorité à la raison et au jugement.
Était-il pour autant insensible aux images ? Pas vraiment. Dans ses lettres, il décrit des paysages, des beautés de la nature. Il évoque des souvenirs de « magnifiques couchers de soleil » [23]. Il utilise souvent des métaphores. En particulier, les métaphores botaniques sont nombreuses dans son œuvre et, avec leurs connotations sexuelles, tiennent une grande place dans ses rêves. Ce qui nous intéresse ici, c’est le passage par des images colorées, variées, riches, que notre regard peut d’abord poser sur ces rêves comme sur les jeux dans les forêts viennoises.
On a beaucoup insisté sur le goût particulier, quasiment maniaque, de Freud pour la cueillette des champignons. Durant l’été, après la fatigue des longues heures consacrées à l’analyse, au travail de réflexion et à l’écriture, Freud avec toute sa famille jouissait pleinement de grandes promenades en forêt dans les environs de Vienne où il allait à la « chasse aux champignons ».
Il possédait, écrit Jones dans sa biographie, « le don mystérieux de dénicher leur emplacement et désignait même, pendant le trajet en train, les endroits où ils pourraient se trouver... Il avait l’habitude de se glisser silencieusement, de fondre soudain sur le champignon et de le capturer à l’aide de son chapeau comme s’il se fût agi d’un oiseau ou d’un papillon » [24]. Cette « chasse » donnait lieu à une véritable mise en scène où les enfants de Freud se déployaient en patrouille pour achever la « conquête » du champignon. Martin le raconte dans son livre Freud mon père: « Il y avait un concours pour désigner le meilleur chasseur, père gagnait à chaque fois... Quand il avait repéré un spécimen parfait d’une espèce de champignon, il se précipitait sur lui, jetait son chapeau dessus et lançait un signal aigu avec le petit sifflet d’argent » [25], et les enfants accouraient pour constater le butin et admirer le père ! Un certain nombre d’interprétations, dont sans doute le père de la psychanalyse n’était pas dupe, peut être proposé.
Ce jeu prend un sens particulier, si on le rapproche du souvenir d’enfance que Freud raconte dans L’Interprétation des rêves : « Je devais avoir 11 ou 12 ans quand mon père commença à m’amener dans ses promenades et à avoir avec moi des conversations sur ses opinions et les choses en général. Un jour, pour montrer combien mon temps était meilleur que le sien, il me raconta le fait suivant : “une fois quand j’étais jeune, dans le pays où tu es né, je suis sorti dans la rue un samedi, bien habillé et avec un bonnet de fourrure tout neuf. Un chrétien survint; et d’un coup, il envoya mon bonnet dans la boue en criant : Juif, descends du trottoir !” – Et qu’est-ce que tu as fait ?– “J’ai ramassé mon bonnet”, dit mon père avec résignation. » Quand Freud évoque cette réponse, il dit combien il se demanda alors si son père était bien cet homme « grand et fort », et il commença à élaborer des fantasmes de revanche. Jamais on ne le verrait, lui, ramasser son chapeau dans le caniveau. Le chapeau sur le champignon ne vient-il pas ici pour réparer le bonnet du père signe de son humiliation ? On peut y voir peut être un signe de la blessure de l’antisémitisme avec lequel, nous le savons, Freud n’en avait pas fini hélas ! Peut-être l’imbrication avec ses sentiments serait trop forte et le mènerait dans ce continent archaïque dont il s’est le plus possible gardé dans son auto-analyse [26].
 
Une place pour les images
 
 
Freud nomme Imago la revue psychanalytique qu’il fonde en 1911. Chez lui, il s’entoure d’images. Méfiant vis-à-vis de la peinture de ses contemporains, « son analyse de l’art fut bien plus hardie que ses goûts esthétiques » [27]. Il semble avoir ignoré Klimt ou Kokoschka, peintres autrichiens qui pourtant sont à la recherche de formes nouvelles pour exprimer les tragiques contradictions de cette Vienne fin de siècle dans laquelle Freud travaille en explorant, lui, les contradictions de la psyché humaine.
Restant traditionnel dans ces goûts, il affiche sur les murs du 19 Berggasse de nombreuses photographies, celles des membres de sa famille ou de ses collaborateurs proches, mais aussi des gravures évoquant des lieux visités, des reproductions, notamment celle du célèbre tableau d’A. Brouillé représentant la consultation de Charcot à la Salpêtrière. En visitant cette maison, on est frappé par un entassement plutôt baroque, attestation peut-être, pour ce fils d’exilés, d’une stabilité et d’une prospérité durement acquises et toujours en péril. Mais aussi du soin mis à engranger des souvenirs, des images du passé.
Cet homme de l’écoute se vantait presque de « n’avoir pas d’oreille », tout en appréciant l’opéra et plus particulièrement cinq opéras : Don Juan surtout, mais aussi Les Noces de Figaro, La Flûte enchantée, Carmen de Bizet et Les Maîtres chanteurs de Wagner. Les grandes figures des héros de ces opéras semblent l’avoir beaucoup touché.
Selon sa fille Anna, il n’allait jamais au concert et ne semble pas s’être attaché à ce qui pourtant est commun à la musique et à l’analyse, c’est-à-dire l’interprétation. Peut-être parce que là encore, cette relation renvoie à la trace fondatrice du son de la voix maternelle et nous plonge dans un bain d’affects où l’image (visuelle ou sonore) est encore sans mots pour pouvoir être exprimée. On pourrait évoquer pour Freud la perte précoce de sa « langue maternelle » et la nécessité de préserver « l’objet-mère » [28].
Mais ce qui frappe le plus le visiteur dans la maison de Londres où il avait pu la faire transporter, c’est évidemment la collection de statuettes, moulages, figurines. Elles envahissent étagères, tables, bureau comme une véritable forêt, non plus de champignons mais de sculptures. L’« homme aux loups » disait qu’il avait cru se trouver non dans un cabinet de consultation, mais dans le bureau d’un archéologue.
La quête de Freud pour les objets sortis des fouilles a été la passion de toute sa vie, presque une addiction, dit Peter Gay. La métaphore avec la psychanalyse qui exhume les souvenirs enfouis est évidente. Marie Balmary pousse plus loin l’analyse, faisant se rejoindre le goût de Freud pour Don Juan et l’invitation qu’il faisait à la table familiale de chaque nouvelle statuette acquise : « Une statuette qu’on invite à dîner et qui s’y rend en marchant, n’est-ce pas la fin de Don Juan ? » [29] C’est une invitation pour nous à explorer la relation de Freud à l’imago paternelle et à l’histoire familiale. Cette omniprésence des statuettes jusque sur la table des repas familiaux de Freud lui permet de glisser par le biais d’un témoin de la vie culturelle, un intermédiaire entre le fantasme et la réalité. Sur cette table bien concrète de la réalité quotidienne de Freud, cet intermédiaire fut sans doute une des conditions de l’équilibre psychique de Freud clinicien et chercheur.
Dans un très court texte concernant «La tête de Méduse », Freud évoque le rôle joué dans la mythologie des grecs par « l’exhibition du pénis et de tous ses succédanés » pour dire : « Je n’ai pas peur de toi, je te défie, j’ai un pénis. »
 
L’image et l’archaïsme
 
 
Dans son livre Psychanalyse païenne, Tobie Nathan nous invite à aller encore plus loin, dans la polysémie de nos interprétations, quant à ces statuettes si précieuses pour Freud, en mettant l’accent sur « les brèves apparitions de la déesse-mère toutes organisées autour d’un complexe mythique qui court au travers de certains de ses textes ». Dans son article Grande est la Diane des Ephésiens, Freud met malicieusement en lumière le culte de la déesse-mère sous ses noms différents. Dans l’antiquité, c’est Artémis (Diane) qui est vénérée à Ephèse. Les Ioniens la renommèrent Oupis lors de la conquête de la ville. Lorsque l’apôtre Paul vint prêcher à Ephèse, il ne parvint pas à détrôner Artémis ou Oupis. Jean venu à Ephèse en compagnie de la mère de Jésus (elle mourut dans cette ville dit-on) remplaça la dévotion à Artémis par celle de Marie « déesse maternelle des chrétiens » et invoquée notamment dans ce lieu par les femmes « en mal d’enfant ».
Freud se situe ici dans les préoccupations culturelles de son temps. Les fouilles de la ville d’Ephèse étaient en effet entreprises par une équipe viennoise, et Freud, on s’en doute, suivait de près cette « recherche archéologique autrichienne digne de ces ruines » [30]. Tobie Nathan écrit : « La terre d’Ephèse devrait donc être considérée dans cette perspective comme la représentation de l’inconscient refoulé par le père monothéiste et exhumé par de curieux fouilleurs de l’Islam scientistes et viennois de surcroît [31]
Ce qui nous intéresse ici dans ce goût, cette recherche chez Freud des statuettes issues de fouilles archéologiques, c’est qu’en fait, il invitait à sa table des représentations, qu’on peut considérer comme étant celles des imagos paternelle et maternelle archaïques.
La place des images dans la genèse de la psychanalyse est sans doute liée à ces imagos dont les statues, comme dans le rêve, seraient l’aspect manifeste. Dans ces sortes de rites établis par Freud, le rapport aux statues se charge d’affectivité.
On peut penser aussi à ces statuettes africaines qui maintiennent la relation avec les ancêtres. « L’objet sculpté ne porte pas en sortant des mains de l’artiste sa charge d’affectivité. Il ne sera consacré, imprégné de forces religieuses qu’à la suite de rites appropriés [32]. » Dans certaines tribus, les significations des statuettes ne sont dévoilées que progressivement. Là encore, on peut faire un parallèle avec le lent dévoilement dans la cure psychanalytique des significations de l’inconscient. Ainsi, au-delà de l’objet, à travers l’utilisation symbolique de l’image telle qu’elle est ritualisée par Freud dans ces scénarios où il met en scène ses statuettes, tout comme dans la chasse aux champignons, l’affect se dissimule tout en se mêlant intimement à l’image pour en faire autre chose qu’une banale représentation. Le peuple des statues, les images sur les murs de son cabinet ne sont-ils pas comme les témoins d’un autre langage légué par Freud, qu’il n’a pas explicité et que ses successeurs auront à redécouvrir et à développer ?
Dans un article de 1908 intitulé «Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité », il explique que des formations psychiques analogues aux fictions délirantes des paranoïaques et aux mises en scènes des pervers se retrouvent dans les psychonévroses et notamment dans l’hystérie. Il précise : « Comme source commune et modèle normal de toutes ces créations fantasmatiques, on trouve ce qu’on nomme les rêves diurnes de la jeunesse auxquels on a déjà accordé dans la littérature une certaine attention, même si elle n’est pas encore suffisante [33]. »
 
Rêve nocturne, rêve diurne et fantaisie
 
 
C’est la même année que Freud écrit l’article Le créateur littéraire et la fantaisie. L’enfant, par le jeu, crée un monde de fantaisie, et l’adolescent qui cesse de jouer se livre à sa fantaisie, ce qui d’ailleurs se poursuivra à l’âge adulte où persistent des rêves diurnes. Pour Freud, ces « fantasmes sont des satisfactions de désir, issues de la privation et de la nostalgie; ils portent à juste titre le nom de rêves diurnes, car ils donnent une clé pour comprendre les rêves nocturnes, dans lesquels le noyau de la formation du rêve n’est constitué par rien d’autre que de tels fantasmes diurnes, compliqués, déformés et compris de travers par l’instance psychique consciente » [34].
Freud avait déjà abordé ce problème dans L’Interprétation des rêves. On y avait prêté peu d’attention. Pourtant, on y trouve une formule presque identique à celle que nous venons de lire : « L’étude des psychonévroses montre pour notre stupéfaction que ces fantasmes ou rêveries diurnes sont les prodromes des symptômes hystériques, du moins d’un certain nombre d’entre eux;... une analyse approfondie de ces fantasmes diurnes nous apprend à quel point ils sont analogues à nos rêves et méritent le nom de rêves. Leurs traits essentiels sont les mêmes que ceux des rêves nocturnes; leur étude aurait pu, en fait, nous ouvrir l’accès le plus court et le meilleur vers l’intelligence de l’inconscient [35]. »
On se rappelle que Freud avait signalé avoir sous-estimé l’importance de ces rêves diurnes dans la formation de ses rêves qui s’appuyaient rarement sur des fantasmes mais le plus souvent sur des discussions et des conflits d’idées, et il ajoutait : « Chez d’autres il est facile de montrer la complète analogie du rêve diurne et du rêve nocturne [36]. » Freud cite aussi Monsieur Joyeuse, du roman d’Alphonse Daudet Le nabab, qui se représente en train de se promener dans la rue en s’imaginant avoir un emploi brillant alors qu’il a été licencié.
Freud, semble-t-il, se représente les choses ainsi : entre le rêve nocturne et le rêve diurne il y a analogie, c’est-à-dire à la fois ressemblance et différence. Dans les deux cas, il y a accomplissement du désir, mais la mise en images est plus caractéristique du rêve nocturne.
Freud a également recours à ce travail sur le fantasme dans la cure de L’homme aux rats. Ce dernier, par exemple, dans la séance du 8 décembre, « se défend visiblement contre la tentation de fantasmer qu’il épouserait ma fille au lieu de sa cousine » [37]. Il hésitait entre elles deux, le 26 novembre où il avait rêvé qu’il était couché de dos sur la fille de Freud et copulait avec elle par le moyen des excréments, ce que Freud qualifie de « plus merveilleux fantasme anal » [38].
Les fantasmes apparaissent dans cette cure comme manifestations du transfert. Ils concernent Freud et sa famille. De tels fantasmes obsessionnels aussi crus et durs jalonnent toute cette partie de la cure.
Cette théorie du fantasme est reprise à propos de la création littéraire. Le pouvoir de produire des images contribue sous ses diverses formes (rêves nocturnes, rêves diurnes, création poétique, récit fictif) à soulager les tensions. Celles-ci, nées de l’insatisfaction du désir, investissent les fantasmes comme objets substitutifs de l’action, ne risquant pas de réaliser le désir interdit. Tout est permis quand on rêve !
Tout se passe ici comme s’il existait une liaison directe entre la représentation imaginaire et le vécu affectif. Quand on y réfléchit, les hommes ne l’ont-ils pas toujours su ? Ils se sont toujours donné des images, compte tenu des techniques dont ils disposaient, pour éprouver des émotions ou d’ailleurs pour canaliser, maîtriser, socialiser ces émotions. Toutes les formes de l’art, de la mythologie, du folklore, tous les rituels, les musiques, les danses, les masques, les vêtements, la liturgie, les défilés, jouent sur des mécanismes d’induction de représentations imaginaires destinées à provoquer et à contenir des émotions.
C’est pourquoi l’utilisation de l’imaginaire dans la cure par le rêve éveillé peut être particulièrement efficace. Une psychanalyse dont le projet serait d’écouter l’image ! [39]
À noter : Les citations contenues dans cet article auront comme références les pages des textes de Freud en français couramment en usage.
 
NOTES
 
[1]Études sur l’hystérie, pp. 39-40.
[2]Armand Colin, 1980.
[3]L’interprétation des rêves, p. 525.
[4]Ibid., p. 51.
[5]Ibid. p. 95.
[6]Ibid. p. 414.
[7]Ibid. p. 164.
[8]Ibid. p. 481.
[9]Ibid. p. 509.
[10]Ibid. p. 527. Freud nuancera de point de vue à propos de rêves traumatiques à la suite de la guerre 14-18.
[11]Ibid. p. 526.
[12]Introduction à la psychanalyse, p. 193.
[13]Le rêve et son interprétation, p. 37-38.
[14]Ibid. p. 43-44.
[15]Ibid. p. 45.
[16]Ibid. p. 58.
[17]L’interprétation des rêves, p. 290.
[18]Ibid., p. 292.
[19]Ibid.
[20]Ibid., p. 301.
[21]Ibid., p. 302.
[22]L’Interprétation des rêves, p. 421, note 1.
[23]Freud (S.), Correspondance, lettre à Abraham, 31 janvier 1913.
[24]La vie et l’œuvre de Sigmund Freud.
[25]Freud (Martin), Freud, mon père, Denoël, p. 70.
[26]Cf. Natanson (Madeleine), Dans ma famille, je demande les grands-parents, Fleurus, 1999.
[27]Gay (P.) Freud, une vie, Hachette, 1988, p. 191.
[28]Apports de Trilling (J.) et Rousseau-Dujardin (J.) aux dixièmes rencontres psychanalytiques d’Aix en Provence, 1991.
[29]Balmary (M.) L’homme aux statues, Grasset, 1979, p. 58.
[30]Ibid., p.171.
[31]Nathan (T.) Psychanalyse païenne, Ed. Odile Jacob, 1995, p. 75.
[32]Dictionnaire des symboles, p. 909.
[33]In Névrose, psychose et perversion, p. 149.
[34]Ibid., p. 150.
[35]L’interprétation des rêves, p. 419.
[36]Ibid., p. 421, note 1. Souligné par nous.
[37]L’homme aux rats, journal d’une analyse, p. 181.
[38]Ibid., p. 165.
[39]Natanson (Jacques) et Natanson (Madeleine), Psychanalyse et rêve éveillé, écouter l’image, L’Harmattan, 2001.
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[1]
Études sur l’hystérie, pp. 39-40. Suite de la note...
[2]
Armand Colin, 1980. Suite de la note...
[3]
L’interprétation des rêves, p. 525. Suite de la note...
[4]
Ibid., p. 51. Suite de la note...
[5]
Ibid. p. 95. Suite de la note...
[6]
Ibid. p. 414. Suite de la note...
[7]
Ibid. p. 164. Suite de la note...
[8]
Ibid. p. 481. Suite de la note...
[9]
Ibid. p. 509. Suite de la note...
[10]
Ibid. p. 527. Freud nuancera de point de vue à propos de rê...
[suite] Suite de la note...
[11]
Ibid. p. 526. Suite de la note...
[12]
Introduction à la psychanalyse, p. 193. Suite de la note...
[13]
Le rêve et son interprétation, p. 37-38. Suite de la note...
[14]
Ibid. p. 43-44. Suite de la note...
[15]
Ibid. p. 45. Suite de la note...
[16]
Ibid. p. 58. Suite de la note...
[17]
L’interprétation des rêves, p. 290. Suite de la note...
[18]
Ibid., p. 292. Suite de la note...
[19]
Ibid. Suite de la note...
[20]
Ibid., p. 301. Suite de la note...
[21]
Ibid., p. 302. Suite de la note...
[22]
L’Interprétation des rêves, p. 421, note 1. Suite de la note...
[23]
Freud (S.), Correspondance, lettre à Abraham, 31 janvier 19...
[suite] Suite de la note...
[24]
La vie et l’œuvre de Sigmund Freud. Suite de la note...
[25]
Freud (Martin), Freud, mon père, Denoël, p. 70. Suite de la note...
[26]
Cf. Natanson (Madeleine), Dans ma famille, je demande les g...
[suite] Suite de la note...
[27]
Gay (P.) Freud, une vie, Hachette, 1988, p. 191. Suite de la note...
[28]
Apports de Trilling (J.) et Rousseau-Dujardin (J.) aux dixi...
[suite] Suite de la note...
[29]
Balmary (M.) L’homme aux statues, Grasset, 1979, p. 58. Suite de la note...
[30]
Ibid., p.171. Suite de la note...
[31]
Nathan (T.) Psychanalyse païenne, Ed. Odile Jacob, 1995, p....
[suite] Suite de la note...
[32]
Dictionnaire des symboles, p. 909. Suite de la note...
[33]
In Névrose, psychose et perversion, p. 149. Suite de la note...
[34]
Ibid., p. 150. Suite de la note...
[35]
L’interprétation des rêves, p. 419. Suite de la note...
[36]
Ibid., p. 421, note 1. Souligné par nous. Suite de la note...
[37]
L’homme aux rats, journal d’une analyse, p. 181. Suite de la note...
[38]
Ibid., p. 165. Suite de la note...
[39]
Natanson (Jacques) et Natanson (Madeleine), Psychanalyse et...
[suite] Suite de la note...