2002
Imaginaire & Inconscient
Identité et fonction de l’image dans un cas de pelade chez l’enfant
François Krauss
Psychologue - Psychothérapeute Membre du Centre International de Psychosomatique57 rue du général Diou 57070 Saint Julien les Metz
Utilisant le modèle de Sami-Ali dans le domaine de
la maladie psychosomatique, l’auteur expose quelques
séances de la psychothérapie d’une fillette atteinte d’une pelade pour montrer l’importance dans cette maladie autoimmune de la perte d’une première identification au visage maternel par suite d’un deuil de cette dernière. Il retrouve également le problème de synchronisation des rythmes mère-enfant
qu’avait soulevé J.M. Gauthier à propos des atopies. Dans
cette psychothérapie, l’utilisation d’une approche inspirée du
rêve-éveillé-enfant installe une relation plus vivante avec le
thérapeute, fort utile lorsque l’on doit traiter des troubles à
forte composante dépressive. La fillette a ainsi pu se différencier de sa mère et renforcer son sentiment d’identité. Il semble
que la transformation de son fonctionnement psychique ait eu
un impact sur l’alopécie qui a subi une rémission.Mots-clés :
Pelade, Psychosomatique, Rythme, Fonction de l’imaginaire, Rêve-éveillé.
The author, using Sami-Ali model on psychosomatic presents a few psychotherapy sessions of a little girl
suffering from an alopecia to point the consequences of the
loss of her first identification to mother-skin when the mother
dies.
He finds for this alopecia, like J.-M. Gauthier for the atopy, a
problem in the rhythm’s synchronization between mother and
child. During this psychotherapy, the use of children awakened dream creates a livelier relationship with the therapist,
and this is real important when dealing with depressive patterns. In the end, the little girl could consolidate her identity.
This transformation positively affected the alopecia.Keywords :
Alopecia, Psychosomatic, Rhythm, Fantasy- function, Awakened dream.
Ce texte a été rendu possible grâce aux parents d’Anne-Laure qui m’en ont
permis la publication et la sollicitude de Sami-Ali qui m’en a affiné la compréhension. Qu’ils trouvent ici le témoignage de ma plus vive gratitude.
Fonctionnement psychique et maladie psychosomatique
Dans le domaine psychosomatique le fonctionnement allergique occupe une
place à part, au sens où l’imaginaire et l’affect y sont rarement absents comme nous
allons le voir et cependant la somatisation nécessitant des soins médicaux a bel et
bien lieu et elle n’est pas réductible à un sens primaire de cette maladie comme on
pourrait le croire. Dire qu’un enfant souffre d’asthme parce que sa mère l’étouffe
n’est qu’un sens secondaire donné à sa maladie et ne peut rendre compte de la
présence du spasme bronchique que le médecin constate. Un rapide survol des
principaux thèmes de la pensée psychosomatique en France serait forcément
réducteur et lacunaire. Aussi nous limiterons-nous au modèle de Sami-Ali.
Ce modèle place la relation comme fait originel. Elle préexiste à la naissance.
Ainsi la relation à l’enfant existe-t-elle dans le psychisme de ses parents avant
même sa conception, sous la forme de « l’enfant imaginaire ». L’hypothèse du
narcissisme primaire que l’observation des bébés avait mis en doute n’est donc plus
nécessaire pour comprendre les états autistiques graves car même dans ces états une
relation a existé et ce qui reste mystérieux c’est comment on a abouti à une non-relation. Autre thème en relation avec ce qui précède, c’est que toute pathologie se
manifeste dans une situation impliquant une relation. Le fonctionnement psycho-somatique va donc être défini par une relation à l’intérieur d’une situation. Ce
fonctionnement va se définir par rapport à la présence ou l’absence de rêves ou
d’équivalents. Un sujet peut se souvenir de ses rêves ou non et toutes les catégories
intermédiaires existent, comme une brusque absence de souvenir de rêve suivant
par exemple un événement traumatique comme un deuil, ou le retour du rêve à la
faveur d’une psychothérapie. En fait ce qui est en jeu c’est la place qu’un sujet
accorde au rêve et à la vie affective dans son fonctionnement psychique. Exclure
rêve et affect revient à s’amputer d’une partie de soi ce qui risque de mettre en
danger quand la vie vous confronte à une situation de conflit insoluble par la pensée
vigile, « une situation d’impasse » nécessitant l’intervention de l’imaginaire pour
être transformée en conflit soluble.
Modèle de Sami-Ali et psychosomatique de l’enfant
Au moins quatre points sont à considérer : Une conception du rôle de la mère
dépassant celui de
pare-excitation pour devenir
organisatrice des rythmes de
l’enfant
[1]. Une attention particulière portée aux
fonctions en voie de constitution
comme l’espace et le temps.
Le couple imaginaire vs. adaptation, ainsi l’enfant
peut-il construire l’espace soit par projection de son corps sur l’espace soit en n’utilisant pas la projection mais en adoptant les normes prescrites par son entourage;
suivant son utilisation ou non de la projection, ainsi un enfant du cours préparatoire
pourra situer la droite par rapport au côté droit de son corps ou s’en tirer par le
raisonnement et dire que la droite c’est le côté du couloir de sa classe.
Plus importante pour notre propos est la question de
la constitution du visage dans
la relation à la mère, qui aura un rôle central dans le cas de pelade que nous allons
exposer. Le bébé acquiert un visage à travers l’expression reflétée par le visage de sa
mère qui lui permet ainsi de se reconnaître au travers d’une relation chargée d’affect
transitant aussi par les mots de la langue parlée par la mère. « Le regard de la mère
permet au sujet de se retrouver dans une identité qui est la sienne et celle de l’autre »
[2].
Enfin, au niveau de la prise en charge j’ajouterai le rôle important créé par la
relation qui s’instaure à travers le jouer, dessiner, modeler ensemble pour des
enfants chez qui souvent, comme pour les adultes, on constate une grosse difficulté
à fonctionner selon le régime onirique de la pensée. C’est le gros intérêt que
présente le rêve-éveillé en séance
[3], par la relation différente du transfert/contretransfert de faciliter la levée du refoulement frappant la fonction de l’imaginaire.
Ce ne sera pas nécessaire pour le cas clinique que je vais maintenant exposer,
mais l’on verra que plusieurs interprétations importantes ont pu être faites à travers
le scénario de jeu et être entendues par la vie émotionnelle de l’enfant. Il s’agit d’une
petite fille souffrant d’une pelade, pathologie qui relève du fonctionnement allergique auto-immun. Comme Sami-Ali l’a montré naguère
[4] ce fonctionnement
implique le problème d’une identité précoce d’abord acquise puis perdue et la
question de la synchronisation des rythmes de la mère et de l’enfant comme J.M.
Gauthier
[5] l’a montré à propos des atopies.
Anne-Laure m’a été adressée par une collègue, amie de ses parents, pour une
pelade ophisiaque. Le dernier dermatologue consulté a émis un « pronostic
péjoratif » et les parents, que je rencontre d’abord sans elle, voudraient que je l’aide
à supporter la calvitie qui risque d’être irréversible. Mais lorsque je rencontrerai
Anne-Laure pour la première fois je remarquerai que l’espoir que mon intervention
puisse avoir un effet sur la pelade est aussi présent chez la maman : « J’ai essayé de
te soigner, ça n’a pas marché, alors on est venu voir M. K. sur conseil de Mme X. »
Anne-Laure est enfant unique. Ses parents ont quarante sept ans et la fillette quatre
ans et dix mois. Madame est généraliste à mi-temps et Monsieur exerce une
profession libérale. À travers leurs propos se dégage une grande sensibilité. Anne-Laure est très investie, sa mère me confie combien sa naissance a été un bonheur
immense, le fait qu’elle soit une jolie petite fille a été réparateur pour elle qui ne se
trouvait pas belle quand elle était enfant et adolescente. En écoutant cette maman
me dire le bonheur qu’elle avait à avoir son bébé en permanence sur elle à la
maternité et à le contempler dans une sorte de ravissement, je pensais à la phrase
de P. Valéry : « L’être qui s’émerveille est beau comme une fleur. »
Je pense même qu’Anne-Laure a permis à sa mère de sortir d’une certaine
« dépression-climat »
[6] en même temps qu’elle a comblé sa vie. Elle me dit aussi que
depuis la naissance d’Anne-Laure elle est obsédée par la crainte de disparaître
prématurément la laissant orpheline. Il est vrai que plusieurs deuils dramatiques ont
marqué la vie de chacun des deux parents. Monsieur a perdu, semble-t-il quelque
temps avant la naissance d’Anne-Laure, un frère jumeau, exerçant la même
profession. Madame, qui a également une sœur jumelle, a été de son côté très
affectée par le décès par mort subite du nouveau-né de l’enfant d’un de ses frères.
Il faut aussi noter qu’elle a perdu son père à l’âge de 17 ans. Elle dit combien cet
événement a été traumatique, mais il a correspondu aussi pour elle à l’obtention
d’une plus grande liberté, dans la mesure où elle garde de son père une image
d’autorité peu amène. On imagine la culpabilité qu’une telle ambivalence a pu
susciter chez une adolescente dotée d’une grande sensibilité.
Le premier développement d’Anne-Laure a été harmonieux. Cependant depuis
l’âge de 18 mois elle se réveille plusieurs fois chaque nuit pour réclamer un biberon
et parce qu’elle a froid. La mère qui se dit incapable de se relever a trouvé la solution
en la prenant au lit avec eux et cette situation dure toujours au moment de notre
rencontre. J’ai à ce moment l’impression que la demande de la maman porte
davantage sur cette question que sur l’alopécie et les problèmes d’image du corps
qu’elle peut entraîner. Je me garde donc de prendre parti me contentant de lui
demander pourquoi elle trouve que c’est si nocif pour sa fille. Elle m’apprend alors
qu’ils ont précédemment consulté une psychanalyste, parente d’une amie, qui leur
a conseillé d’y mettre fin, car cela constituait une source d’excitation trop importante pour le psychisme et le corps de leur fille, une injonction qui a eu pour effet
de désorienter la mère. J’aurais été incapable de donner un avis, car je pensais que
ces parents avaient leurs raisons de maintenir une proximité corporelle aussi grande
avec leur enfant. Je dis à la mère que peut-être elle avait senti que sa fille avait
besoin de plus de contacts corporels qu’un autre enfant. En fait j’avais plutôt
l’impression que quelque chose tournait autour du besoin d’être ensemble et de la
difficulté à se séparer. La maman me parle alors de son angoisse de la mort depuis
la naissance d’Anne-Laure, angoisse qui concerne sa propre mort, mais aussi celle
de sa fille et c’est à ce moment qu’elle fait mention du décès de l’enfant de son frère.
Peut-être, la séparation est si difficile, pensai-je, parce que si l’on est séparé on est
en danger de mort. Ainsi lorsqu’Anne-Laure était bébé, elle l’emmenait partout
dans son couffin. Pendant les heures de travail, une jeune femme, elle-même mère
d’une petite fille de 18 mois de moins que Anne-Laure, s’en occupait à la maison
jusqu’à l’âge de trois ans. Cette personne est devenue ensuite assistante maternelle
du bébé d’une amie de la mère d’Anne-Laure. Le lien s’est ainsi maintenu et Anne-Laure est restée très attachée à cette jeune femme : « C’est ma nounou pour toute
la vie ». De l’avis de la mère, elle a beaucoup apporté à Anne-Laure au point de vue
sociabilité et au point de vue règles. La mère mit cependant des limites en matière
de démonstrations affectives.
Quant à l’apparition de la pelade, la mère situe, sans en être très sûre, la première
plaque lors d’un voyage dans un pays méditerranéen alors que Anne-Laure avait
quatre ans, mais le père pense qu’elle a pu se déclencher plus tôt. La deuxième
plaque lors d’un voyage plus lointain. La nourrice a quant à elle fait le rapprochement avec le moment où elle a cessé de s’occuper d’Anne-Laure ce qui
confirmerait l’impression du père.
En suivant le fil associatif de la séparation, un autre événement me paraît
important. Alors qu’Anne-Laure avait un an, la mère a dû subir une interruption
thérapeutique de grossesse pour un fœtus atteint de malformations rendant le
pronostic vital plus que réservé. L’événement voudrait être relativisé par la mère
mais son propos traduit la souffrance; ils n’ont jamais parlé de « cette petite sœur »,
« on n’avait pas encore investi le bébé », ils l’ont considéré « comme une perte
d’enfant, mais pas comme un deuil, comme un projet qui n’aboutit pas. »
C’est, comme on le voit, une famille où être en lien étroit avec l’autre a
beaucoup d’importance. Des liens étroits les unissent aussi à leurs voisins qui sont
grands-parents d’une petite fille avec qui Anne-Laure a des liens quasi fraternels
et le père a fait une porte dans la clôture entre les deux propriétés pour rendre les
échanges encore plus faciles. Anne-Laure continue aussi de voir régulièrement son
ancienne nourrice. Je me sens aussi intégré dans ce réseau amical, car j’ai été recommandé par une collègue dont j’apprécie beaucoup la sensibilité comme la
compétence professionnelle et qui est une amie de la mère.
Une autre dimension me paraît tout aussi importante, c’est celle du rythme. J’ai
eu très vite le sentiment qu’Anne-Laure était soumise depuis sa naissance à un
rythme qui n’était pas le sien. Cela m’était apparu quand la mère me disait qu’elle
l’avait beaucoup trimballée avec elle. Anne-Laure me paraissait stimulée à l’excès
et en matière de sommeil, alors qu’elle s’endormirait à 19 h 30, sa mère la
maintenait éveillée jusque 20 h 30 pour être un peu avec elle. J’apprendrai plus tard
que ses jours de congé sont fort occupés entre initiation à l’anglais, piscine, danse,
il ne lui reste pas beaucoup de temps. « Elle n’a pas assez de temps pour s’ennuyer »
dit la mère. Je repenserai souvent à cette réflexion en voyant cette maman mettre
régulièrement à profit la séance de sa fille pour se plonger dans sa documentation
professionnelle et non dans de la lecture détente. Je pense que derrière cette hantise
de l’ennui, il y a celle de déprimer.
Au cours de ce premier entretien, le père parlera en termes très émouvants de
la perte de son frère, il se rappelle que dans la période qui suivit, il avait eu des rêves
répétitifs de chevaux et que la peinture lui avait permis d’un peu évacuer son
désarroi. On sent aussi combien il est en admiration devant sa fille qu’il décrit
comme pleine de vie, toujours en mouvement, le sollicitant beaucoup les jours de
congés. Je me demande alors si Anne-Laure n’a pas très tôt senti combien ses
parents, qui se trouvent âgés, avaient besoin d’elle pour faire confiance à la vie et
n’être pas envahi par des pensées tristes.
Au terme de ce long entretien trois pistes me paraissaient importantes :
- la difficulté à se séparer et le besoin de se compléter au contact du corps des
parents.
- l’éventualité d’un rythme plus adaptatif
[7] que personnalisé chez Anne-Laure.
- l’impact des deuils traumatiques, du climat dépressif qu’ils ont pu créer chez
les parents et qu’Anne-Laure a pu capter sur leur visage.
Quant à l’éventuelle incidence de ces facteurs sur la pelade, à moins de faire
appel à la notion « fourre-tout » de stress, elle restait bien obscure. Tout au plus peut-on remarquer que cette maladie se déclenche lorsque l’enfant n’est plus dans son
cadre familier et à la suite de l’entrée à l’école maternelle qui coïncide aussi avec
une prise de distance de sa nourrice. Je partais donc pour aider une petite fille à
apaiser son angoisse nocturne et le cas échéant à mieux supporter le trauma que peut
susciter une pelade au niveau de l’image du corps.
Quelques moments de la psychothérapie
Il n’est pas possible dans le cadre de cet article de décrire dans le détail toute la
cure d’Anne-Laure qui dure depuis trois ans à raison d’une séance par quinzaine
par suite de l’éloignement. Je me contenterai donc de reprendre certaines séances
qui m’ont paru rendre compte du travail de l’imaginaire par le biais des dessins, des
scénarios inventés ensemble et en relation avec la question de l’identité que soulève
une pathologie comme la pelade, généralement considérée comme auto-immun.
Notre première rencontre a eu lieu en présence de ses parents dont elle refuse
de se séparer. C’est une jolie petite fille, avec des traits fins, un corps élancé, ses
longs cheveux châtains laissant apparaître deux plaques importantes d’alopécie.
Elle se pelotonne contre sa mère et m’observe à l’abri de ses cheveux qu’elle a
ramené sur son visage. Elle ne répond pas quand je lui demande si elle sait pourquoi
elle vient me voir et c’est sa mère qui me répond qu’elle lui a dit qu’elle venait pour
l’alopécie, qu’elle avait essayé de la soigner, que ça n’avait pas marché et que c’est
pour cela qu’ils étaient venus me voir. Elle n’a pas fait allusion aux troubles du
sommeil pour me positionner par rapport au domaine somatique qui n’est pas le
mien. Je me suis alors présenté comme le monsieur qu’on vient voir quand on a des
soucis, des ennuis, des pensées tristes pour essayer de comprendre ce qui se passe
afin que ça puisse changer et que l’on puisse grandir. Qu’ici on peut se parler avec
des mots, mais aussi avec les dessins qu’on fait, les histoires ou les jeux qu’on
invente. Je dis aussi que peut-être on arrivera à trouver un rapport entre ses soucis
et ses problèmes de cheveux. Elle accepte d’explorer le matériel et le coffre à jouets
en compagnie de sa mère qu’elle quittera facilement pour s’installer au chevalet à
peinture et produire le premier dessin sur une grande feuille. Elle commence par
faire un triangle peint en trois bandes transversales, vert, blanc, noir, vert auquel elle
ajoute une tête puis deux paires de bras rouges et noires et deux paires de jambes
bleues et jaunes. À gauche une fleur ressemblant à un escargot; à droite un nuage
et de la pluie qui tombe faite au doigt avec un plaisir évident. Le premier commentaire : « C’est un bonhomme, pis y a un nuage et de la pluie qui tombe. » me paraît
retenu, ce qui est normal pour une première prise de contact. Très souvent chez
l’enfant comme chez l’adulte le premier rêve constitue ce que Sami-Ali appelle «un
rêve-programme ». Il n’est pas, je crois, abusif d’étendre cette notion à tout
équivalent de rêve comme les productions d’un enfant lorsqu’elles sont soumises
au mécanisme de la projection, signant l’entrée dans l’espace imaginaire. Dans ce
premier dessin d’Anne-Laure nous y sommes de plain-pied : son bonhomme illustre
la notion d’inclusion réciproque, où dedans et dehors sont confondus. Il s’agit d’un
personnage composite, fait d’au moins deux personnages agglutinés, plus précisément un « personnage-groupe » comme dans certaines sculptures de Niki de St
Phalle qui à lui seul paraît bien représenter cette famille qui se vit comme un corps
et vit mal toute séparation, même de courte durée. Ne vient-elle pas me voir aussi
pour oser se détacher du corps de ses parents ?
Pendant toute cette séquence Anne-Laure ne s’est pas intéressée à ses parents
qui la regardaient amusés et émus, assis sur le divan.
Deuxième séance: Anne-Laure me suit seule sans difficultés, laissant sa mère
dans la salle d’attente. Elle demande à revoir sa peinture et fait le commentaire
suivant que j’inscris à même la feuille : « C’est un petit nuage, de la grêle tombe,
la petite fille et son copain met la main sous la grêle. Un escargot (que j’avais pris
pour une fleur, la dernière fois) va sous la pluie, les enfants le coupent en morceaux
et le donnent à manger aux oiseaux qui disent « oh que c’est bon ! » Je remarque que
le « bonhomme-groupe » de la dernière fois s’est différencié en une petite fille et
son copain, ce qui reproduit la situation dans laquelle nous sommes et la relation
positive qui s’est installée entre nous. Nous sommes à la fois différenciés et indifférenciés. Elle découvre alors les marionnettes, nous installons à sa demande un
castelet avec des pièces de tissus se trouvant dans la caisse à jouets. Elle distribue
les rôles, il y a le roi Albert, la princesse Clémentine, la reine Orangine et une
sorcière. La sorcière enlève la princesse, l’enferme dans une cage et ne la libère que
si elle lui rapporte des canards pour les plumer.
Dans le feu de l’action, car c’est moi qui doit jouer le rôle de la princesse, et elle
celui de la sorcière, je ne fais pas de suite le lien entre les canards déplumés et la
pelade.
Je dis : J’ai pas envie de faire ce qu’elle veut, cette vilaine sorcière, j’aime pas
quand on plume les canards, j’aime bien les canards, j’ai pas envie de les plumer,
on va appeler à l’aide.
Elle me coupe et dit : « Alors ce serait une fée. »
Je dis : « La fée serait sa marraine. » Sans me rappeler que sa marraine est la
sœur jumelle de sa mère chez qui plus tard elle passera sa première nuit sans ses
parents.
La fée conseille de faire attraper les canards par les serviteurs et la princesse les
porte à la sorcière qui renonce à les plumer pour les mettre dans son étang, devenant
ainsi une gentille sorcière. La marraine-fée fait venir un magicien qui fait venir des
oiseaux dans son chapeau et un gâteau à la crème dans le réfrigérateur. Après
diverses péripéties le soir arrive, la princesse a une grande sœur et toute la famille
se couche dans le même lit.
Je lui dis : « C’est drôle pour des princesses, elles n’ont pas de petit lits à elles ? »
L’histoire se continue : le lendemain, apparaissent le vieux roi et la vieille reine,
puis le coucher où les couples et les enfants ont chacun des lits séparés faits avec
des boites à chaussures prises dans le matériel.
Je n’ai pas vu passer cette deuxième séance. Anne-Laure m’a constamment tenu
en haleine, j’avais beaucoup de mal pour la suivre dans son scénario et pour penser
ce qu’elle jouait et y adapter mes interventions qui toutes ont été spontanées. Je l’ai
reproduite in extenso car on y voit apparaître plusieurs thèmes qui me paraissent
importants : l’agressivité qu’elle arrive à exprimer sous les traits de la sorcière, le
thème de l’alopécie et de l’image du corps qui en résulte, à travers les canards qu’on
déplume, dormir tous ensemble ou chacun dans son lit après ma remarque; le thème
du rapt qui peut être une variante de celui de la séparation. Dans cette séance j’ai
été en permanence mis à contribution par une petite fille particulièrement tonique
et créative, ayant un accès facile à son imaginaire, qui me donnait l’impression
d’être partout à la fois comme dans sa vie quotidienne. Son jeu était plus une mise
en actes, proche du psychodrame, qu’une mise en représentation, le scénario était
joué d’emblée avec moi et non mis en scène et soumis à nos regards comme c’est
le cas pour l’histoire que l’on invente à partir d’un dessin dans l’esprit du rêve
éveillé enfant.
La 6e séance: Elle modèle en plasticine trois personnages à plat, sans épaisseur,
qui deviennent le papa, la maman, la grande sœur. Je risque : « Alors il manquerait
le petit frère ou la petite sœur s’il y a une grande sœur ? » Elle ne répond pas mais
enchaîne aussitôt sur un dessin, un arc en ciel qui devient une grotte dans laquelle
elle dessine d’abord un garçon et une fille, qui deviennent une petite fille et son
frère, puis elle et son papa, elle ajoute un troisième personnage qui devient la
maman et enfin après avoir ajouté des boucles aux cheveux de ce personnage, il
devient elle-même donnant la main à son papa, la maman devenant le personnage
féminin initialement dessiné. J’ai l’impression qu’à travers ces hésitations elle
traduit sa difficulté à se placer par rapport au couple parental et aussi dans la mise
en place de la relation triangulaire. La souffrance liée à l’alopécie apparaît à travers
le désir d’avoir de longs cheveux comme la petite fille du dessin.
La 7e séance est consacrée à faire le point avec les parents. J’évoque la question
des rythmes et la mère confirme que pendant son congé de maternité, elle était
toujours sur quatre chemins, trimballant Anne-Laure dans son couffin et que dès la
maternité les soignants lui avaient prédit « des lendemains qui chantent » en la
trouvant en permanence avec Anne-Laure sur elle. Est aussi abordée la peur de
mourir en laissant leur fille jeune, en lien avec les décès traumatiques de leur
histoire. J’apprends qu’ils se sont connus alors que son mari était sous le choc de
la disparition de son frère et qu’il s’occupait de ses neveux. À cette époque, il avait
contenu son chagrin en peignant et en écrivant son histoire avec son frère. Je les
interroge sur ce qu’il en a été de la fonction du rêve après ces événements traumatiques. Monsieur me répond qu’il rêve assez souvent que son frère est encore en vie,
ce qui semble indiquer une élaboration en cours du deuil. Madame intervient pour
dire que lorsqu’elle rêve de son père il est inaccessible comme il l’était dans la
réalité. L’évolution de la pelade de leur fille les inquiète beaucoup, car elle
s’aggrave. Reparlant du besoin d’Anne-Laure de dormir dans leur lit, ils évoquent
la possibilité de lui installer un lit pliant dans leur chambre pour l’amener progressivement à réintégrer sa chambre. Anne-Laure a pris cette habitude avec l’entrée
à l’école maternelle, qui coïnciderait peut-être aussi avec le début de la pelade;
la rencontre avec un groupe et un adulte non relié à la mère y serait-elle aussi pour
quelque chose en reproduisant la perte du visage maternel que nous évoquions plus
haut ?
La 8e séance nous jouons au docteur. Plusieurs séquences se déroulent où je suis
le praticien et elle, la maman qui m’amène son bébé pour des vaccinations ou des
prises de sang. Pour essayer de sortir d’une ritualisation que je pressens, je lui
propose que nous changions de rôle et qu’elle devienne le médecin et moi un papa
qui amène son bébé.
F. Krauss : « Je vous amène mon petit garçon, Docteur, parce qu’il n’arrive pas
à s’endormir quand il est seul dans son petit lit, alors nous sommes obligés de le
prendre avec nous et ma femme et moi nous ne dormons plus bien après, car nous
avons peur de lui faire mal en nous retournant. »
Anne-Laure : « Ben c’est normal, c’est parce que sa maman n’aime pas être
seule ! »
F. Krauss : « Mais moi, je suis son mari, je suis là ! »
Anne-Laure : « Oui mais pas son bébé ! »
Je lui propose alors de changer de rôle, d’être la maman et moi le docteur.
Anne-Laure : « Je viens avec mon bébé parce que je ne comprends pas qu’il veut
dormir tout seul, parce qu’il est encore petit. »
F. Krauss : « Mais, Madame, votre petit garçon a grandi, il n’est plus un bébé,
il n’a plus besoin d’être surveillé quand il dort, il est grand et il ne peut rien arriver
pendant qu’il dort. »
On remarque là encore à quel point elle a perçu le sens de la peur de sa mère.
Quelques séances plus tard, la mère me dit que depuis peu, elle accepte de
dormir dans son lit installé dans leur chambre, ce qui me fait craindre plus un
processus adaptatif qu’un véritable insight. Anne-Laure manifeste aussi un intérêt
nouveau pour les mots grossiers, elle ne se contente pas d’en dire à sa copine avec
qui elle est plus fréquemment en conflit, mais la maman aussi en est destinataire.
Anne-Laure étant présente, je me contente de prendre acte, disant que c’est une
affaire parent-enfant. Ceci étant, je me dis que cette agressivité, que l’on peut mettre
éventuellement en rapport avec la réactivation du conflit anal, doit bien avoir un
rapport avec un début de différenciation. Et dans la séance qui suit Anne-Laure joue
avec les marionnettes une petite fille qui se fait agresser par la sorcière et qui va le
dire à son père magicien, (moi en l’occurrence), qui doit tuer la sorcière. Je dis qu’il
vaut mieux essayer de parler avec elle, qu’elle est seulement très fâchée. Pendant
que je mime la scène, elle n’arrête pas de provoquer la sorcière en compagnie d’une
autre marionnette qu’elle dit être sa grande sœur, fonctionnant en double imaginaire, s’autorisant ce qu’elle ne se permet pas. Par un tour de magie je dois endormir
la sorcière puis je dois m’installer avec la reine pour regarder la télé pendant qu’elle
et la grande sœur sont au lit. Elle viennent nous rejoindre après qu’elles aient essayé
de dormir. Je dis que peut-être elles ont cru que les parents les avaient laissées toutes
seules et qu’elles avaient eu très peur. Elle mime un loup et arrête le jeu
brusquement pour proposer celui du docteur qui lui permet par son caractère
répétitif d’apaiser la montée d’angoisse de séparation qu’avait suscité l’évocation
de la relation triangulaire.
Pendant les séances précédant des vacances d’été Anne-Laure va s’essayer à des
jeux de garçons avec le garage et les petites voitures puis abandonnera pour me
proposer de dessiner chacun de notre côté et de nous montrer nos dessins à l’issue,
alors que jusque là il fallait que nous dessinions ensemble sur la même feuille et
j’avais mis du temps à me rendre compte qu’ainsi j’entretenais la non différenciation. Elle a dessiné des choses qui me paraissent à première vue hétérogènes,
enfermées dans un cercle gris : un losange avec un diamant, une pierre magique, un
emballage cadeau, elle dit que l’on voit cela dans un miroir magique. Je ne réalise
pas tout de suite que l’on peut y découvrir un visage monstrueux avec des dents en
noir. En suivant le modèle proposé par Sami-Ali, j’ai l’impression que dessiner
chacun dans notre coin à été l’équivalent d’une perte de mon visage, reproduisant
la perte du visage de sa mère, elle se retrouve sans visage, ce que traduit le monstre
qui condense et représente l’angoisse de perte de visage. Il s’agit donc d’un moment
critique : elle semble aborder le problème de la différenciation d’avec l’autre mais
se retrouve sans identité.
Au retour j’aurai un entretien avec les parents. Au cours de cet entretien la mère
parle des conflits qu’Anne-Laure suscite quand elle perd à des jeux de société avec
ses cousins, le père intervient en disant qu’elle lui ressemble sur ce plan car il déteste
les jeux de société. La pelade ne s’améliore pas mais ils pensent que leur fille n’en
souffre pas trop, bien qu’elle ait posé des questions à sa mère sur « ses trous » et
qu’elle mette un bandeau pour aller en classe, qui masque les deux plaques d’alopécie. Elle lui a répondu que comme le strabisme ça ne s’expliquait pas. Ce
rapprochement me laisse admiratif de la finesse de la compréhension par cette mère
des processus psychiques à l’œuvre chez sa fille, car là encore est posée la question
de l’identité en tant que visage. Quand il n’y a pas convergence comme dans le
strabisme, le visage cesse d’être expressif. La vision binoculaire se constitue dans
la relation à la mère, comme si le regard de la mère permettait à l’enfant d’avoir un
regard. C’est un point sur lequel Sami-Ali insiste beaucoup : « La convergence
s’établit dans une relation où l’enfant est reconnu et aimé. »
[8]
J’apprends aussi qu’elle vient moins les retrouver au lit et qu’elle a passé deux
nuits, sans eux, dans les Vosges, chez sa marraine, sœur jumelle de la mère. Je me
dis qu’Anne-Laure veut faire plaisir à ses parents en faisant un gros effort pour
surmonter son habitude de venir dormir dans le lit des parents, elle risque ainsi de
s’engager dans un processus adaptatif qui ne résoudra pas le problème. D’ailleurs
les parents signalent l’émergence de quelques peurs des bruits, des sorcières, des
voleurs qui font qu’elle ne peut plus rester à jouer seule dans sa chambre.
Dans ce contexte Anne-Laure racontera son premier rêve. Ils doivent prendre
le train pour Disneyland mais ils le manquent. Le lendemain quand ils arrivent, ils
constatent que c’est fermé. Le surlendemain Disneyland est enfin ouvert, mais ils
doivent repartir le soir. À la séance suivante elle amènera un deuxième rêve dont
elle a perdu le début. Le père Noël vient manger chez eux mais il n’a plus de
cadeaux car il a tout distribué. Deux rêves donc de frustration. S’agit-il d’une
déception par rapport à notre travail qui n’a pas d’influence sur la pelade, s’agit-il
d’une crainte de ne pas être aimée ou que sa pelade, lui fasse perdre l’amour de ses
parents, de moi, de ses camarades ? Je me contente de lui faire remarquer que dans
les deux rêves ça ne se passe pas comme elle aurait souhaité et que ça la rend triste,
que peut-être elle peut ressentir des émotions comme celles-là dans sa vie. Elle ne
répond pas et le reste de la séance se passe à jouer au docteur en alternant les rôles.
À la fin je lui dis : « Ici on soigne les soucis et les pensées tristes. » En fait je n’ai
pas osé intervenir plus activement et nommer à Anne-Laure sa peur de ne pas être
aimée.
Perdre son visage – perdre son identité
À la séance suivante, elle dessine une mariée dont elle ne fait que la tête, je la
trouve très fébrile, angoissée, le rendez-vous a été avancé d’une heure pour
permettre à la mère de se rendre à un enterrement, Anne-Laure ne voudrait pas
qu’elle s’y rende. Elle veut que nous dessinions en nous plaçant en face à face, le
carton à dessin posé sur nos genoux. Elle parle d’une fleur très rare avec un œuf de
poule, d’un lutin magique dont elle dessine la tête mais ne peut pas continuer car
il fait peur, dans la foulée elle dessinera aussi une main avec des gants crochetés en
utilisant le contour de sa propre main, c’est très confus, l’angoisse suscitée par la
disparition du collègue de sa mère n’y est certainement pas étrangère. Je me dis que
pour qu’elle revienne dans un face à face de grande proximité, puisque nous ne
sommes séparés que par la largeur du carton à dessin, il faut que l’angoisse de perte
de son visage culmine, l’amenant à rechercher son identité dans l’expression de
mon visage, comme lorsqu’elle était bébé dans celui de sa mère.
Quelques séances plus tard, elle est accompagnée de son père qui me dit qu’ils
sont obligés de souvent la rappeler à l’ordre car elle les traite « de noms d’oiseaux »
sic, il dit cela avec un air tellement amusé que je doute de ses capacités à vraiment
gronder sa fille. Il me demande aussi si sa femme m’a parlé la fois dernière de la
repousse qui s’amorce. Anne-Laure demande à dessiner un monstre en précisant
qu’il a des griffes et déclare qu’il aurait les cheveux d’une dame, il a aussi des taches
qu’elle barre de traits noirs dont elle dit que c’est de la peau arrachée, elle insiste
aussi sur les griffes du monstre, puis elle déclare que ce qu’elle appelait les taches
seraient des photos sur un album, des photos de visages, nous sommes dans l’espace
imaginaire impliquant des rapports d’inclusion réciproque, le grand visage en inclut
des petits qui eux-mêmes incluent le grand. Elle supporte mal que je me sois
contenté de passer les crayons et décide que nous allons faire un dessin en alternance, où chacun va faire une partie probablement pour se rassurer, par rapport à
moi qui essaie à petite dose de me poser en tiers différent. À travers le monstre, elle
a été confrontée, je pense, à la multiplicité des visages, comme à l’école où elle fut
confrontée au sentiment d’étrangeté que provoque la multiplicité des visages des
camarades quand on n’arrive pas à reconnaître le sien. À la même période elle
reprend le chemin du lit des parents et parle souvent la nuit. Elle est aussi agrippée
à sa mère quand je viens la chercher.
Dépression et perte du visage
Nous sommes à la séance 31, sa mamy lui a offert un cochon d’Inde, hélas, cela
ne s’invente pas, l’animal souffrait d’une teigne et il a fallu l’échanger en catastrophe. Elle m’apporte deux photos d’elle avec le petit animal dont elle a dû se
séparer. Je suis fort ému par l’expression déprimée de son visage et de son habitus
sur la photo où elle est assise sur son lit avec le petit animal. La comparaison avec
les jeunes mères déprimées qui m’était venue à l’esprit n’était pas simple reflet de
mes propres parties dépressives. Apparemment l’événement n’a pas été dramatisé
par les parents mais j’ai le sentiment que pour Anne-Laure il s’agit d’une véritable
perte d’enfant. J’essaie de l’aider à formuler les pensées tristes qu’elle a pu avoir
à l’idée de se séparer du petit animal mais elle dénie. Je pense aussi que ce petit
animal dont on s’est séparé à cause d’une maladie de peau a pu accréditer l’angoisse
du rêve : est-on encore aimable si l’on n’est pas beau, ce qui était aussi l’angoisse
de la mère ?
À cette époque, elle a aussi posé à plusieurs reprises des questions à sa mère sur
la mort, les autres univers, et l’au-delà : « Tu sais là haut c’est habité ! » a-t-elle
conclu. À cette dernière question, la mère a répondu que lorsqu’elle serait morte elle
serait peut-être sur une étoile. Pour Anne-Laure quand on est mort, on est dans un
cercueil sous terre ce que la mère a rectifié en disant que l’âme qui faisait qu’on
pensait et aimait continuait à vivre. À propos de l’angoisse de la séparation, le père
très ému raconte que le seul souvenir d’enfance qui lui reste date de l’âge de trois
ans, où sa mère les a « abandonné » (sic) huit jours pour aller dans une maison de
santé, c’est d’ailleurs pour cela qu’il déteste la région où cette maison est située. Il
est aussi très angoissé de laisser sa fille en famille même pour un jour. Enfin, en
relation avec le thème de la modification du visage, il me disent que Anne-Laure
est très effrayée par le dessin animé de Pinocchio à cause du nez et des oreilles qui
s’allongent, toujours l’angoisse de perte du visage.
Séance 35 : apparition d’attributs féminins, vitrine avec un habit présenté au
milieu d’une décoration où apparaissent une tortue et une poubelle. Séance suivante
dessin de Sissi, fait par elle (il est d’une facture remarquable) et du prince Franck
(cf. le prénom du thérapeute !) que je suis chargé d’exécuter. Ils sont intégrés dans
un scénario où interviennent également deux Barbies jumelles, amies de la
maîtresse d’école, tout le monde va au cinéma. J’y retrouve cet univers où tout le
monde est relié. Le couple de Sissi– Franz-Josef devenu Franck, paraît amorcer une
thématique plus œdipienne. Un autre dessin fait avec mon aide est un fond sous-marin avec la petite sirène. Pour la première fois, je constate qu’il y a vraiment
repousse, sa mère l’a emmenée faire des mèches colorées et se parfumer. Ce
paysage sous-marin va occuper plusieurs séances, son père lui a appris à dessiner
une coquille St-Jacques, elle en ajoute une ainsi qu’un coffre qu’elle me demande
de l’aider à dessiner. Je suggère que ce pourrait être celui d’un pirate. Réaction
d’effroi et dénégation : « Non ce sont des gentils, c’est le coffre de la princesse. »
Elle déclare alors que c’est un aquarium dans un mouvement d’annulation de
l’affect, puis m’embarque dans la nième répétition du jeu du docteur. À la séance
suivante, elle est tout aussi angoissée, demande à revoir le dessin de la fois précédente, puis l’abandonne pour en faire un autre, c’est un paysage, une famille qui
monte une colline pour aller à la mer. De l’arbre auquel je contribue, elle dira qu’il
lui manque des bouts d’écorce, comme la peau écorchée du visage du monstre
d’une séance précédente avec ses taches-visages. Je pense au mythe de Marsyas qui
rend compte de l’effraction de la peau et peut-être d’angoisse de vidage et de perte
de substance. Néanmoins le thème des origines et de l’identité féminine que sous-tend la sirène réapparaîtra quelques séances plus tard avec les marionnettes avec
lesquelles nous jouons, sur sa proposition, à être un couple de vétérinaires faisant
de la plongée. Après avoir rencontré un requin gentil et un dauphin, nous remontons
plein de perles.
Suit une interruption de trois semaines pour des vacances au soleil. Au retour
la chute des cheveux a repris. Le père fait la relation avec le voyage. J’avoue ne pas
savoir, je ne peux malheureusement que constater que la partie temporale gauche
est très dégarnie. Les parents disent qu’elle ne semble pas en souffrir, ce dont je
doute en la voyant pendant de longues séances instable, fébrile, volubile, angoissée.
Elle a aussi repris le chemin du lit parental.
Cela dure jusqu’au moment où un incident entre elle et sa mère me permet de
faire en présence de cette dernière une intervention-élucidation. Dans la semaine
précédant la 45e séance la mère me téléphone pour me demander conseil afin de
rattraper un impair qu’elle a commis avec Anne-Laure. Cette dernière lui avait en
effet demandé de jouer à la poupée avec elle. Elle serait la maman et Anne-Laure
la grande sœur. Elle promènerait ses enfants, une poupée à longs cheveux et Arthur
le baigneur. Anne-Laure lui avait demandé alors qui des deux elle préférait et la
mère piégée avait répondu « la poupée ». Et Anne-Laure, affectée, de répondre :
« Oui c’est parce qu’elle a des cheveux et que le baigneur n’en a pas ». Je pus donc
lors de la séance parler de l’appel téléphonique à Anne-Laure et faire le rapprochement avec le cochon d’Inde et avec l’expression du visage de sa mère. Cette
dernière confirma en disant que Anne-Laure lui en avait très tôt fait la réflexion. En
réponse Anne-Laure sortit de son dossier une feuille où elle avait dessiné des
visages d’enfants, puis se mit à dessiner un papillon dont le corps a encore
nettement la forme de la chenille et pour la première fois elle signe son dessin. Je
lui dis : « La petite chenille a grandi et s’est transformée en joli papillon. »
Cette séance va marquer un véritable tournant, non qu’elle ait entraîné des résultats au niveau de l’alopécie qui ne cédera que progressivement et beaucoup plus
tard, tout comme le séjour dans le lit des parents qui se maintiendra alors même
qu’elle est capable de dormir seule chez une copine ou en classe de neige. Mais
Anne-Laure, qui est maintenant à la grande école et a une vie sociale riche, est beaucoup plus autonome. Au cours des séances, elle accepte beaucoup mieux que je me
pose en autre différenciateur. Elle accepte de dessiner seule, des autoportraits vont
apparaître où elle se dessinera avec une chevelure abondante. Elle va aussi proposer
des jeux de dessins où il y a un gagnant et un perdant comme « dessiner c’est
gagner » ou « le jeu du bonhomme pendu ». Les histoires que nous inventons ne sont
plus des récits où chacun alterne une phrase, comme au début, mais traduisent une
fonction de l’imaginaire qui s’efforce de donner un sens à sa maladie comme l’histoire du petit lapin qui avait les dents trop longues et qui se faisait moquer de lui.
Nous avons maintenant, à sa demande, espacé les séances, une repousse des
cheveux a eu lieu, masquant encore deux médaillons de pelade. Anne-Laure a
accepté d’intégrer sa chambre. En plus du scolaire où ses résultats sont très satisfaisants, elle manifeste un intérêt pour le domaine artistique que son père est très
heureux d’alimenter.
Cette thérapie outre la place qu’y a tenu le « jouer et imaginer ensemble » pour
amener Anne-Laure à sortir de son besoin de fusionner à l’autre permet de retrouver
l’importance de la synchronisation des rythmes mère-enfant sur laquelle J.M.
Gauthier
[9] avait insisté à propos de l’allergie précoce. Gauthier s’était intéressé aux
atopies, souvent considérées comme allo-immunes. J’ai retrouvé cette même caractéristique pour ce cas de pelade généralement considérée comme auto-immun. Il
n’est bien sûr pas question de conclure quoi que ce soit sur ce cas et sur un autre casadulte aux caractères semblables que je suis actuellement, mais il y aurait
néanmoins une piste à explorer. La question du rythme se pose en effet au niveau
de la pousse du cheveu qui obéit elle aussi à un cycle. De même, le froid et la faim,
invoqués par Anne-Laure pour rejoindre le lit parental, obéissent à un cycle qui
renvoie à la proximité-distance par rapport au corps de la mère et à l’angoisse de
séparation. En fait, la mère de Anne-Laure a été amenée à imposer à sa fille ce
rythme particulier où il n’y a pas de temps mort par crainte que l’enfant ne s’ennuie,
c’est-à-dire ne déprime. Quant à l’angoisse de se séparer, elle renvoie au double
trauma qu’ont été pour elle la disparition de l’enfant de son frère par mort subite du
nouveau-né et l’I.T.G. qu’elle a dû subir. Il s’agit pour elle de vérifier que l’enfant
vit toujours, car elle ne pourrait survivre à sa perte. C’est ici qu’intervient la problématique du visage dans la relation mère-enfant que Sami-Ali avait soulevée à
propos de l’allergie et qu’on retrouve pour Anne-Laure. Pour Anne-Laure les choses
semblent s’être jouées en deux temps : dans le premier il y a eu reconnaissance
mutuelle. La mère, comblée par la naissance d’un beau bébé, s’est trouvée réparée
du sentiment qu’elle avait eu, enfant, de ne pas être belle. Il y a eu identification
réciproque et premier sentiment d’identité pour le bébé. Survient autour de treize
mois pour Anne-Laure l’I.T.G. de sa mère et la dépression-climat qui s’ensuit, et
qui amène sa mère à l’avoir toujours près d’elle de peur qu’il lui arrive quelque
chose, lui imposant un rythme qui n’était pas le sien. Anne-Laure n’arrive plus à se
reconnaître dans l’expression du visage de sa mère qui est aussi son visage, ce qui
correspond à une perte d’identité qu’elle exprime par le dessin des monstres et la
période d’angoisse qui s’ensuit dans la thérapie. Il s’agit là d’une véritable impasse
relationnelle créant les conditions d’éclosion de la maladie. Le pourquoi de la
pelade plutôt qu’une autre maladie n’a probablement pas de réponse au niveau
psychologique, mais au niveau bio-physiologique, sauf à verser dans des
métaphores de café du commerce du style « elle a fait une alopécie parce que sa
mère se faisait des cheveux ! »
[1]
Sami-Ali M. (1998).
Nouvelles perspectives pour la psychosomatique de l’enfant. Charleroi,
Centre de Documentation et de Recherche Sociale, Province de Hainaut, Belgique. 45 p.
[2]
ibid. p. 14.
[3]
Fabre N. (1998).
Le travail de l’imaginaire en psychothérapie de l’enfant. Paris : Dunod. 201 p.
[4]
Sami-Ali M. (1984).
Le Visuel et le Tactile Essai sur la Psychose et l’Allergie. Paris : Dunod. 154
p.
[5]
Gauthier J.M. (1993).
L’enfant malade de sa peau. Paris : Dunod. 191 p.
[6]
Sami-Ali M. (1987)
. Penser le Somatique Imaginaire et Pathologie. Paris : Dunod. 148 p.
[7]
Cady Sylvie & Coll. (1992)
. Le Corps, le Mouvement et la Parole. Paris : Bayard Éditions. 258 p.
[8]
Sami-Ali M. S
éminaire interne du C.I.P.S. (non publié)
[9]
Gauthier J.M. (1993) Ouvrage cité.