2002
Imaginaire & Inconscient
Le mensonge mythique, étape indispensable du processus d’introjection
Pascal Hachet
Psychologue. Docteur en psychanalyseMembre du Centre de Recherches en Psychopathologie et Psychologie Clinique (CRPPC), Université Lumière Lyon 2. 213 bd Davout 75020 Paris
L’écart entre le discours mythique et le réel traduit
le fait que l’assimilation psychique d’une expérience déstabilisante – qu’elle soit individuelle, familiale ou « sociétale » –
n’est jamais instantanée. Cette assimilation – ou introjection –
est processuelle. Elle débute dans tous les cas par une immobilisation – au sein d’une partie clivée du Moi – des composantes participatives à l’expérience éprouvante. Cette dernière est alors en attente de « digestion » psychique. Pour cette
raison, les mythes s’estompent avec l’avancée de l’introjection des catastrophes collectives, et leur perduration éventuelle témoigne d’un blocage pathologique de ce processus.Mots-clés :
Clivage au sein du Moi, Introjection, Mensonge, Mythe, Trauma psychique.
The variation between the mythic discourse and
the reality expresses the fact that the psychic assimilation of a
disturbing experience – individual, familial or social – is
never instantaneous. This assimilation – or introjection – is an
ongoing process. It begins, at any case, with an immobilization – in a split part of the Ego – of the participating compounds to the unusual experience. The experience is then waiting for psychic « digestion ». For this reason, the myths
vanish with the advance of the introjection of collective disasters, and their eventual insistence shows how this process is
severely blocked.Keywords :
Introjection, Lie, Myth, Psychic trauma, Split of the Ego.
Qu’est-ce qu’un mythe ? Une histoire que des personnes inventent à partir
d’expériences qu’elles partagent. De nos jours, l’opinion taxe péjorativement
de mensonge cette invention culturelle multimillénaire. Mais la rationalité
moderne n’a pas réussi à l’éradiquer. En effet, on observe que quelque soit
son niveau de développement culturel, aucune communauté ne paraît
exemptée ou immunisée contre les mythes. À quoi le mythe sert-il ? Nous
proposons l’hypothèse suivante : le mythe servirait à faciliter l’introjection
– en d’autres termes, l’assimilation psychique – d’une expérience collective
éprouvante. Les composantes verbales et imagées de cette expérience seraient
fonctionnellement déformées par le récit mythique et par le rite, lequel en
traiterait complémentairement le versant sensori-affectivo-moteur. Pour les
psychanalystes, il ne s’agit pas de nier le caractère de fausseté du mythe,
mais de reconnaître que cette fausseté est nécessaire. Ce fait clinique ne doit
pas être méprisé mais compris.
La définition du mythe comme histoire mensongère tissée à partir de faits
réels devrait être riche de sens pour le psychanalyste, familiarisé avec l’idée
qu’il existe un bon usage du mensonge, que celui-ci ne comporte pas que
des aspects négatifs. Le mensonge est ainsi une nécessité mentale pour
l’enfant, car la possibilité de mentir témoigne de l’acquisition d’un espace
psychique à l’abri duquel on peut dérober en toute liberté ses pensées aux
autres. D’une manière générale, s’il ne se mentait jamais, ne mentait jamais
et n’était jamais exposé à des mensonges, un individu n’adviendrait jamais
à sa vérité – ou du moins à sa cohérence – psychique.
Prenons un exemple. Dans la cure psychanalytique, une interprétation
trop juste – en fait trop précoce pour être supportée par le patient – fait mal
et ne peut pas être introjectée correctement. De plus, une telle interprétation
risque d’emprisonner le patient dans les repères – sinon les dogmes –
théoriques de l’analyste. Plus précisément, le patient risque alors d’inclure
tel quel dans son psychisme un élément de la conception du monde de son
analyste, qui agira dans son Moi comme un corps étranger et dont la présence
opaque lui barrera la voie de sa propre singularité souffrante et désirante.
De son côté, l’analyste est guetté par le piège du discours mélancolique,
c’est-à-dire tissé de certitudes trop perspicaces : « Tout est su et tout est écrit.
Je n’ai plus qu’à attendre que mes hypothèses – nécessairement et déses-pérément justes – s’actualisent et se vérifient dans la relation thérapeutique ».
Le mythe ne mentirait pas par vice, mais par nécessité. Le mythe constituerait un mensonge indispensable, parce qu’il ne nous est pas donné de
pouvoir introjecter telles quelles les expériences que nous faisons. Un certain
temps est nécessaire pour que nous nous les approprions, que nous les assimilions.
Les étapes de l’introjection ont été précisées par Nicholas Rand (1993)
à la suite des travaux de Nicolas Abraham (1978) sur le symbole psychanalytique :
- « Quelque chose de nouveau, d’inconnu (que ce soit bon ou mauvais)
m’arrive de l’extérieur ou surgit en moi ».
- « Je me familiarise avec cette chose à travers le jeu, le fantasme, la
projection et une infinie variété d’autres procédés inconscients ou semi-conscients ».
- « Je prends conscience enfin de ce qui m’est arrivé (...). Par conséquent,
je peux désigner et donner droit de cité en moi au processus entier ».
Le mythe serait solidaire de la mise en attente dans une partie fonctionnellement clivée du Moi des composantes de la participation à une expérience
collective en cours d’introjection. Par contre, cette introjection demeure
parfois très incomplète malgré l’écoulement du temps. Le mythe servirait
alors à dénier le fait que l’expérience ait même eu lieu, à en ensevelir radicalement la réalité.
Ces hypothèses aident à comprendre le phénomène de croissance et de
déclin des mythes. L’ethnologue Veyne (1983) insiste à cet effet sur le fait
que les rapports des anciens Grecs à leurs mythes allaient de la croyance
totale à la critique poussée : certaines légendes sur une divinité étaient mises
en doute, même si l’on continuait à croire en l’existence de cette figure
mythique. Un mythe apparaîtrait lorsqu’une réalité vécue serait difficile à
admettre par un groupe d’individus et il disparaîtrait quand cette réalité serait
admise, c’est-à-dire introjectée dans leur Moi. Quitter, résoudre un mythe,
ce serait admettre les faits qui le suscitèrent tels qu’ils sont, non sur le mode
d’une capitulation face au réel mais sur le mode d’un enrichissement du Moi,
qui a pris le temps d’accueillir les diverses composantes – verbales, imagées,
affectives, sensorielles et motrices – de la participation à l’expérience problématique.
En d’autres termes, un « bon » mythe serait un mythe mourant, qui accepte
de « passer la main ». Cette disparition serait le signe que l’introjection
correspondante a été correctement accomplie par les membres d’une collectivité. En revanche, s’il ne meurt pas dans les psychismes où il s’est levé,
le mythe exercerait une emprise contra-élaborative. C’est alors qu’il deviendrait dangereusement leurrant. En cas d’expérience éprouvante, le mythe
doit advenir. Mais il serait tout aussi nécessaire qu’il s’abolisse quand cette
expérience a été suffisamment traitée dans le Moi de chacun, quand ses
composantes ont été mentalement métabolisées.
Le mythe est la meilleure chose du monde, puisqu’il concourt à donner
un sens à notre vie, personnelle et avec les autres, et qu’il peut la mouvoir.
Mais lorsqu’il ponctuerait un échec sévère dans l’entreprise d’introjection
qu’il tente d’accompagner, le mythe – figeant son récit et ses rites –
aveuglerait, opacifierait et parfois détruirait le rapport que nous avons avec
nous-mêmes, autrui et le monde. Obscurantiste, il serait alors au service du
refoulement le plus rigide qui soit, et s’opposerait notamment à l’expansion
du savoir; ainsi le déni durable du darwinisme par l’Église. En somme, on
peut dire que la naissance d’un mythe tirerait une sonnette d’alarme qui, si
la cause déclenchante n’en est pas élaborée par la communauté qui le sécrète,
pourrait mener à la stagnation voire à la catastrophe psychosociales,
lesquelles auraient de surcroît pour effet – en un phénomène de reproduction
tout à fait désespérant – de créer de nouveaux mythes, tout aussi durables
et obscurantistes sinon désespérés ! Notons au demeurant que ce phénomène
de « malédiction » mythique est susceptible d’éclairer l’étrange ténacité –
analysée par Hachet (1999) – dans notre pays du mythe du perdant magnifique, qui court de Vercingétorix à Pétain, en passant par Jeanne d’Arc,
Mandrin et Napoléon...
Pensée traumatique et pensée mythique
La tolérance envers les personnes qui commettent une erreur – « L’erreur
est humaine » – et le regard critique porté sur celles qui, en revanche, persévèrent dans l’erreur sans avoir pu en tirer une leçon pour la conduite de
leur vie nous paraissent rendre respectivement compte de la nécessaire
« mensongèreté » du mythe et de sa nécessaire « passagèreté ». Si la philosophie de la pensée traumatique peut être illustrée par le célèbre mot de
Lénine, « Les faits sont têtus », à la philosophie de la pensée mythique
pourrait s’appliquer ce mot d’Einstein : « Les faits ont tort ». La déformation
mythique que le psychisme effectuerait à partir de faits réels serait la face
visible d’un processus d’introjection de ces faits. Mais en même temps, le
mythe devrait être transitoire, et donc critiqué dans un après-coup. Sa
fonction d’introjection devrait être alors comprise, littéralement démystifiée :
« Telle croyance m’a servi à accepter la réalité douloureuse de tel fait. C’est
à présent chose faite ».
Pour toutes ces raisons, il serait faux d’opposer l’irrationalité du mythe
à la Raison censée régir nos institutions démocratiques depuis 1789, date de
la proclamation de la Déclaration française des Droits de l’Homme et du
citoyen. En soi, le mythe ne paraît pas s’opposer à la démocratie. Nous
pensons que celle-ci représenterait même un exemple majeur de dispositif
mythico-rituel profane, en l’occurrence réussi. La démocratie républicaine
semble en effet une manière efficace d’agir simultanément sur la réalité
sociale et sur le psychisme des individus d’une communauté, en proclamant
et en mettant concrètement en œuvre une conception des rapports interhumains supportable pour le plus grand nombre. Cette conception ne sacrifie
ni l’individu au profit du groupe ni le groupe au profit de l’individu, ni encore
un groupe au profit d’un autre groupe. Elle réalise une interaction équilibrée
et incessante entre individu et groupe d’une part, entre différents groupes
d’autre part. En revanche, un mythe s’opposerait à la démocratie lorsqu’il
aboutit, sous l’effet d’un blocage sévère du processus d’introjection, à introduire des clivages irréductibles entre l’individu et le groupe ou entre
différents groupes. Il exalte alors des croyances ségrégatrices, élitistes.
On voit donc que les débats sur le retour du mythe et sur la disparition
des idéologies n’ont pas lieu d’être. Le mythe est déjà là et, surtout, il n’est
jamais parti ! Aidant les individus à assimiler psychiquement les expériences
difficiles qu’ils partagent, il participerait fondamentalement à la genèse et
à l’homéostasie des liens sociaux.
Mythes vivants et mythes morts
La compréhension du caractère d’irréductibilité nécessaire de l’illusion
mythique permet de différencier radicalement les mythes vivants des mythes
morts, c’est-à-dire en lesquels personne ne croit plus et ne faisant plus l’objet
d’un culte et de rites, tels que le sont aujourd’hui pour nous les mythes de
l’Égypte pharaonique et de la Grèce antique. Tous les récits mythologiques
anciens et toutes les descriptions d’anciens rituels mythiques constituent des
fossiles culturels. Autre point, tout comme les paléontologues trouvent des
squelettes de dinosaures jeunes, adultes et vieux, les récits de mythes morts
qui nous sont parvenus, le plus souvent sous une forme écrite, présentent un
degré de développement inégal. Certains ont été fixés par écrit ou par oral
alors qu’ils étaient naissants, d’autres alors qu’ils avaient atteint la maturité
et donc l’efficience introjective souhaitées par la collectivité qui les avait
engendrés, d’autres enfin alors qu’ils étaient sur le déclin voire déclarés hors
d’usage par leurs géniteurs. Ces récits et ces descriptions désormais figés
sont veufs des enjeux dynamiques de symbolisation qui les engendrèrent,
puisqu’ils ne sont plus utilisés. Si elle ne prend pas en compte cette réalité,
l’étude des textes et des traces archéologiques se fourvoie immanquablement
dans une entreprise de réification contraire à l’essence vivante du mythe. Or,
force est de constater que jusqu’ici, les psychanalystes étudiant les mythes
ont presque tous cédé à ce travers médico-légal : ils se sont acharnés à
analyser les contenus symboliques du mythe, comme s’il s’agissait d’étudier
les restes d’un cadavre ! Nous espérons avoir convaincu le lecteur de l’intérêt
qu’il y a d’examiner les enjeux symbolisants du mythe, c’est-à-dire la façon
dont le mythe semble rendre activement compte de l’état de l’introjection
d’une expérience difficile commune à un certain nombre d’individus.
·
ABRAHAM N., TOROK M. (1978) L’écorce et le noyau. Paris : Flammarion, 484 p.
·
HACHET P. (1999) Le mensonge indispensable, du trauma social au mythe. Paris :
Armand Colin, 160 p. (traduit en espagnol)
·
RAND N. (1993) Renouveaux de la psychanalyse. Les Temps modernes, 564,140-173.
·
VEYNE P. (1983) Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? Paris : Seuil, 320 p.