2002
Imaginaire & Inconscient
Analyse de livres
Aspect du mythe
Mircea Eliade, Coll. Idées, Gallimard, 1995.
Mircea Eliade a été un des premiers à faire changer le sens du mot mythe,
du tout au tout. De façon classique le « mythe » était compris comme une
histoire fausse, inventée de toute pièce, une fable, une invention, une fiction,
un mensonge finalement. La cause en était principalement à l’habitude des
chrétiens de nier la religion grecque et de la réduire à une mythologie. La
découverte du « mythe vivant » par les ethnologues le montre en action
actuellement dans une société et il signifie alors « tradition sacrée, révélation
primordiale, modèle exemplaire ». Ainsi la révélation primordiale d’une
culture est son mythe. Il fournit des modèles de comportements, un sens
au monde et une valeur à l’existence. Le mythe raconte une histoire sacrée
qui a eu lieu dans le temps primordial. Le mythe nous concerne personnellement et le temps sacré peut être réactualisé par des rites appropriés. Toute
histoire mythique présuppose et prolonge la cosmogonie.
Et l’étude de Mircéa Eliade se fonde la connaissance des mythes des
peuples des quatre continents (Navajo, Pawnees, Aborigène Aruntas,
Tibétains, Hawaïens, Santali, Bhils, Polynésiens, etc.). Ils traitent de l’Origine
et de la Fin du Monde, mais aussi du temps, de la mémoire et de l’oubli pour
finir sur l’Ontologie.
Le plus difficile est de faire admettre la persistance des mythes, car pour
les croyants d’une religion leurs histoires ne sont pas des mythes, mais une
révélation sacrée, puisque leur religion est la vraie. Le moyen est de faire
reconnaître la continuité de la fonction mythique et la production constante
de mythes modernes : le bon sauvage, l’Eldorado, le Cargo cult, l’automobile,
le Grand Jour des Communistes, Hollywood, l’artiste maudit, le roman
policier, etc.
Le mythe de l’éternel retour
Mircea Eliade, Coll. Idées, Gallimard, 1996.
L’étude des sociétés traditionnelles rend manifeste leur révolte contre
le temps concret et leur nostalgie d’un retour périodique du temps mythique
des origines. Ceci est lié à leur hostilité à toute histoire sans régulation archétypale. Ainsi se comprend le sens profond des rites et mythes. Les objets
extérieurs n’acquièrent de valeur qu’en devenant les réceptacles de la force
du sacré; toute réalité est en fait l’imitation d’un archétype céleste. Aussi
aucun acte humain ne peut être véritablement premier, il n’est que la
répétition de l’instauration originelle, ce serait une activité profane, sans
modèle exemplaire et sans signification mythique.
Ce mythe de l’éternel retour ne peut qu’interroger le psychanalyste pour
qui la répétition est omniprésente dans la cure. Une psychanalyse s’apparente donc à ce qu’Eliade nomme « la régénération du temps ». Il faut une
résurrection du temps usé. Cette conception de la disparition et de la réapparition cyclique de l’humain s’est conservée jusque dans les cultures
historiques. La « perspective lunaire » inclut une mort périodique de
l’humanité, indispensable à sa régénération. Pour reprendre de la vigueur
il faut être réabsorbé dans l’amorphe et c’est ainsi que l’histoire, fruit du
temps-fini moderne, est avalée par les cycles cosmiques. L’homme moderne
se sait et se veut inventeur créateur de l’histoire. Mais pour Eliade comme
pour la pensée traditionnelle, il ne s’agit que d’une histoire, une courte étape
dans l’éternité.
Ce temps qui n’a qu’un temps, devient un simple instant dans une éternité,
où tout se répète dans un éternel recommencement. Car à la fin des temps
que peut-on faire ? Sinon répéter dans un éternel recommencement. Ce mythe
de l’éternel retour a été remis à l’ordre du jour par Nietzsche. Il va avec la
sensation du déjà vécu et le retour des vies antérieures. Que le quart des
Européens (et des Américains) croient maintenant à la pluralité des vies
est une preuve de plus de la persistance des mythes au XXIe siècle.
Le mythe et l’homme
Roger Caillois, NRF, Gallimard, 1938/1999.
« Les multiples formes que revêtent les démarches de l’imagination ne
paraissent pas avoir été souvent étudiées dans leur ensemble... l’on émiette
arbitrairement l’unité de la vie de l’esprit... il est infiniment plus fécond
pour une phénoménologie générale de l’imagination de préciser les différences que d’affirmer de lointaines analogies ».
Il faut donc distinguer la mythologie des situations de celle des héros. La
situation mythique peut être interprétée comme la projection de conflits
psychologiques et il en est d’individuels, de sociaux et de conflits de civilisation. Ainsi le héros du mythe peut être compris comme l’image idéale de
compensation qui colore de grandeur son âme humiliée. Le héros est par
définition celui qui trouve une solution, qu’elle soit heureuse ou malheureuse. Du complexe de Polycrate à celui d’Œdipe, l’étude de la mythologie
peut devenir un procédé de prospection psychologique.
Ainsi Caillois est parti à la recherche de la source des mythes et des
fantasmes comme celui du mimétisme animal ou de la mante religieuse.
La mante religieuse présente à un rare degré cette capacité objective d’action
directe sur l’affectivité. Elle pourrait nous permettre de nous représenter
ce que serait une mythologie à l’état naissant. Toujours en quête de l’ordre
qui se cache sous le désordre apparent des choses, il le trouve dans l’imaginaire, dont il s’attache à dépister les voies.
« Il est dans l’homme toute une nappe d’ombre qui étend son empire
nocturne sur la plupart des réactions de son affectivité comme des démarches
de son imagination et avec qui son être ne peut cesser un instant de compter
et de débattre ».
Histoire des mythes
Jean-Charles Pichon, Payot, 1991.
Il ne s’agit pas du tout d’une histoire (au sens historique et selon la science
historique) mais d’un essai de classification de l’ensemble des mythes. Et il
faut reconnaître à l’auteur la connaissance des religions et sectes humaines de
la préhistoire à nos jours. Son apport essentiel est de répartir tous ces mythes
dans une série de structures ou au moins de catégories qui lui sont personnelles. Après de longues considérations sur le temps, on a droit à un essai de
répartition chronologique des mythes, ce qui peut surprendre puisque le mythe
se veut an-historique et éternel. On part ainsi du dieu solaire en – 11600 pour
atteindre l’essor de la jeunesse en 1970. Il s’agit d’un essai d’interprétation
personnelle de l’histoire universelle de l’humanité. Tout est envisagé par
période de 60 ans et dans cette période historique sont rapprochées toutes les
religions de tous les peuples de la terre dont on a entendu parler à cette époque.
On termine sur les mythes du Double, du Reflet, de l’Observation... Le
psychanalyste rêve-éveillé trouvera dans toutes ces images éternelles bien
des évocations suggestives qui correspondent à ce qu’il peut explorer lors
d’une cure psychanalytique et de ses rêves-éveillés.
Mythologie des arbres
Jacques Brosse, Payot, 1993.
Ce livre précieux rassemble une multitude d’images d’arbres telles que
celles qui apparaissent isolément lors d’un Rêve-éveillé. Cela s’explique par
le lien étroit et fort que l’humanité a lié avec les arbres. Ils ont joué un rôle
majeur dans toutes les anciennes sociétés. Toutes les religions de jadis ont
été rendus des cultes aux arbres considérés comme sacrés. Ils sont la communication vivante entre les trois mondes : de surface, du ciel et des abysses.
L’arbre est le support le plus approprié de toute rêverie cosmique. Il est
la vie qui se dresse pour joindre les deux infinis. Qui n’a rêvé devant un
arbre au printemps ? Il est un modèle unique de sérénité et de sagesse qui
traverse victorieux les épreuves du froid et de la mort hivernale.
En particulier un rôle fondamental a toujours été dévolu à l’Arbre
cosmique, le pilier du ciel, l’Axe de l’univers naturel et surnaturel. L’Arbre
de Vie sumérien, puis mésopotamien va passer dans la Bible pour être le
centre du jardin d’Eden. On le retrouve partout en Crête, dans la civilisation
de l’Indus, en Chine, en Égypte avec « la Dame du Sycomore » et jusqu’au
Mexique. Et le vol des pommes d’or du jardin des Hespérides se contamine
avec le fruit de l’arbre du paradis.
Le bouleau des chamans sibériens est la première forme de ce que va être
l’échelle mystique que l’on va retrouver chez Ste Brigitte et tout
l’Hésychasme jusqu’à l’arbre sacré des Séphiroth dans la Cabbale. C’est
aussi l’arbre de Jessé ou l’échelle de Jacob et l’aubépine de Joseph
d’Arimathie. Avec le frêne, le chêne oraculaire était l’arbre sacré des Druides,
mais aussi celui des Crétois et des Grecs. Alors qu’aux Indes l’arbre sacré
est le figuier, sous forme du figuier du Benghale (le banyan) pour les Hindous
et de l’arbre de l’Eveil (pipal ou ficus religiosus) pour les Bouddhistes.
La dendrologie s’étend hors de l’arbre à ses lianes ou ses annexes comme
le gui et le lierre, qui provoquent des ivresses sans vin. Dionysos lui est le
dieu de la sève par excellence, de tout ce qui bouillonne et fermente, engendrant la turbulence et exubérance.
Les passages se font de l’humain à l’arbre, comme avec Attis, Daphné,
Philémon et Baucis, ou de l’arbre à l’humain avec Adonis et tout ce qui
correspond à l’arbre à myrrhe et l’arbre à encens. Et les forêts ont toujours
été hantées depuis Pan et ses Satyres jusqu’aux sorcières et au Roi des aulnes.
Rompre actuellement l’antique pacte sacré qui unit l’homme à sa forêt
primaire c’est détruire un équilibre vital qui fait que la perte de l’une peut
engendrer la perte de l’autre avec la dévaluation de la nature.
Marc-Alain DESCAMPS