2002
Imaginaire & Inconscient
Le mythe et l’inconscient
Étude psychanalytique et topique originaire
Claude Pigott
5 rue Edmond Gondinet 75013 Paris
L’auteur, après avoir fait état de l’intérêt et des travaux des premiers psychanalystes à propos des mythes, aborde cette question à partir du concept d’imago et de ses théorisations de la psychanalyse groupale et familiale. Il énonce un
théorème qui veut que toute pensée de nature psychotique
comme le mythe est acceptée sans difficulté par le consensus
groupal des formations collectives. Le mythe procède de
l’omnipotence infantile, il a un statut ambigu à l’image des
fantasmes-non-fantasmes (Racamier) et est l’objet du refoulement originaire dont il définit ainsi la topique.Mots-clés :
Fantasme-non-fantasme, Groupe, Imago, Incestuel, Logos, Mythe, Mythe scientifique, Omnipotence, Refoulement originaire, Topique originaire.
The author, after having described the interest and
the works related to myths of the first psychoanalysts,
approaches this question through the concept of imago and his
own theories of group and family psychoanalysis. He produces a theorem which says that every thought of psychotic
nature such as a myth is accepted without difficulty by the
consensus of group formations. The myth originates out of the
infantile omnipotence, it has an ambiguous status like
Racamier’s fantasy-non-fantasies formations and is submitted
to a primal repression of which he defines the topography.Keywords :
Fantasy-non-fantasy, Group, Imago, The incestual, Logos, Myth, Scientific myth, Omnipotence, primal repression, Primal topography.
Écrire sur le mythe c’est aborder un sujet qui constitue un des plus
abondant et même des plus lourds dossiers de la réflexion humaine depuis
que Xénophane de Collophon, ce « pourfendeur de la mythologie traditionnelle » – ainsi que le dénomme Pierre Lévêque – à la fin du VIe siècle avant
notre ère malmena quelque peu les mythes et que la Grèce classique rendit
« pensable » la mythologie. Un siècle auparavant, Hésiode nous avait rapporté
les mythes comme des poèmes ce qui constituait déjà un recul appréciable
de sorte que le peuple le plus doué de l’Antiquité, ainsi que l’appelait Freud,
était mûr pour prendre sa distance avec ses textes sacrés. Mais, il faut bien
l’avouer, le dialogue muthos-logos n’est pas encore clos et, même au
XXIe siècle, l’exégèse des textes semble souvent prévaloir sur une « mythologie », une réflexion véritable sur les mythes. De plus, ces analyses prennent
souvent l’allure d’une compilation, il semble parfois que les récits d’apparence objective concernant les mythes ne soient souvent guère plus
scientifiques que ceux qui ne font qu’énumérer les curiosités d’une sorte
de musée d’un monde révolu ainsi que l’on peut le faire concernant les
rites étranges de sectes ou de quelque peuplade d’une lointaine époque ou,
pis encore, d’un Barnum Circus, où s’exhibent toutes les perversions de la
nature. Or, la pensée mythique n’est pas qu’un lointain souvenir, elle est
toujours active et appartient à une tendance très essentielle de l’humain,
toutefois, certains leur donnent une telle réalité qu’il semble qu’ils soient
toujours « vivants » et qu’à les écouter, ils devraient concrètement se réaliser
dans le présent.
Les premiers psychanalystes et les mythes
Les psychanalystes ont réfléchi de bonne heure sur les mythes, l’étude
bibliographique le montre amplement. Avec Totem et tabou (1913), Freud
poursuivait une réflexion qui avait pris naissance au sein de ses « disciples »,
le groupe des « premiers psychanalystes ». De plus, C.G. Jung, qui fut
pendant un temps son dauphin présumé, fut si capté par leur sujet qu’il versa
dans la psychologie collective avec ses archétypes. Toutefois, notre préférence ira à Otto Rank qui publia un ouvrage en 1912, mais qui était déjà
complet en 1906 (à vingt deux ans !), livre non traduit en français, intitulé
en allemand Das Inzest-Motiv in Dichtung und Sage (traduit en anglais par
The Incest Theme in Literature and Legend) et que Freud salua en 1914
par ces mots : « Parmi les applications strictement scientifiques de la psychanalyse à la littérature, l’ouvrage exhaustif de Rank sur le thème de l’inceste
prend facilement la première place ». Un des chapitres s’intitule : « Le
complexe incestueux dans le développement des mythes classiques et la
tradition mythologique : le symbolisme sexuel ». Le monde du mythe
devenait le lieu d’expression du désir incestueux aux dépens de l’homme
« ordinaire ».
Que les mythes aient une origine collective, il n’est personne pour le nier
et qu’ils aient une ressemblance avec les fantasmes et les rêves, cela ne le
sera pas non plus. Il est intéressant de noter quelles ont été les conclusions
de Freud sur le statut qu’il donnait aux mythes incarnés par la religion. Ils
furent tout d’abord pour lui des scandales logiques et des productions fantasmatiques auxquelles il était indûment donné une sorte de vérité. Pourtant,
dans L’avenir d’une illusion (1927) Freud reconnaissait que : « La doctrine
religieuse nous fait donc part de la vérité historique en la transformant et
en la travestissant quelque peu, il est vrai; notre présentation rationnelle la
dénie. »
« Nous remarquons maintenant que le trésor des représentations
religieuses contient non seulement des accomplissements de souhaits, mais
aussi des réminiscences historiques significatives » (page 183).
Freud n’a cessé de faire le parallèle entre les processus à l’œuvre dans
les formations collectives et chez l’individu singulier. Dans une lettre à Fliess
il lui écrivait déjà : «... Imagines-tu ce que peuvent être les mythesendopsychiques ?... L’obscure perception interne par le sujet de son propre appareil
psychique suscite des illusions qui, naturellement, se trouvent projetées au
dehors et, de façon caractéristique, dans l’avenir, dans un au-delà.
L’immortalité, la récompense, tout l’au-delà, telles sont les conceptions de
notre psyché interne... C’est une psycho-mythologie. » (Lettre 78,12/12/97).
À cette époque, Freud était, en quelque sorte, en avance sur lui-même et par
ce texte ne préfigurait-il pas intuitivement la mentalité mythopoétique de
René Kaës et son appareil psychique groupal ? Ou bien encore les mythèmes
de Didier Anzieu ? Dans une première approximation nous pouvons associer
le désir incestueux, les mythes où ce désir se réalise en représentation et
les formations collectives où ils peuvent naître car elles permettent une voie
d’expression à ce qui est commun à tous et qui n’appartient à personne en
particulier car interdit.
Il tombe sous le sens de nos jours que les imagos sont les acteurs de ces
mythes endo-psychiques dont parle Freud dans sa correspondance. Le terme
fut introduit par Jung en 1911 dans son
Métamorphoses et symboles de la
libido et c’est le nom qui fut donné à une des premières revues psychanalytiques la même année.
[1] Psychanalytiquement parlant, elles sont des
représentations infantiles des parents qui demeurent dans l’inconscient. Le
rapprochement que Freud fait entre le chef de la horde et le père est évident,
il en est de même pour la mère et les divinités maternelles qui ont régné
avant les hommes et qui menacent sans cesse leur pouvoir. À ce propos,
remarquons la « naissance du héros », autre personnage mythologique, qui
serait dû à l’alliance entre la mère et le dernier des fils, le préféré, destinée
à destituer le Père de sa place. Nous pouvons supposer que Freud aboutit à
une telle conclusion par l’observation de la vie de certaines familles.
Remarquons, à ce propos, qu’il décrit ici l’émergence de ce personnage
mythique par un processus groupal-familial que l’on pourrait qualifier
d’
incestuel dans notre nomenclature actuelle inspirée de Paul-Claude
Racamier. Dans
La dynamique du transfert (1912), Freud voit le patient
intégrer le médecin « dans l’une des « séries psychiques » qu’il a déjà établies
dans son psychisme », en l’occurrence, il s’agissait de l’imago paternelle
mais, poursuit-il, « le transfert n’est pas lié à ce prototype et peut se réaliser
aussi suivant les images [la traduction anglaise dit ‘imago’] maternelle, fraternelle, etc. Ce qui donne au transfert son aspect particulier, c’est le fait qu’il
dépasse la mesure et s’écarte, de par son caractère même et son intensité, de
ce qui serait normal, rationnel ». En ce domaine il s’agit de la partie inconsciente du psychisme non tournée vers la réalité et la libido se trouve engagée
« dans la voie de la régression » qui a « réactivé les imaginations infantiles. »
(
ibidem). La geste imagoïque pourra donc se donner libre cours dans l’imaginaire infantile ou névrotique ou, pis encore, psychotique et la ressemblance
avec ce qu’ont pu produire les hommes dans leurs créations mythiques
indiquera une certaine similitude de nature entre les deux.
Dans son approche, Freud dit clairement que le but de la psychanalyse
est de soulager l’homme de ses angoisses et des fantasmes qui encombrent
son esprit pour avoir une meilleure appréhension de la réalité. Aussi, le « dieu
logos » qui établissait les liens de cohérence « logique » entre les faits et dont
il se plut à admettre l’existence, le conduisit, en même temps, à admettre
que sa théorie du chef de la horde primitive n’était, peut-être et, en quelque
sorte, qu’un mythe scientifique! Freud, par cette boutade, donnait un sens à
la création d’un mythe qui était celui d’apaiser l’angoisse de l’homme et, au
demeurant, la psychanalyse faisait de même mais avec des moyens plus
appropriés, plus en rapport avec la réalité perçue car il est clair que le vertex
scientifique au travers duquel il regardait le monde ne prétendait pas à
résoudre ses « Mystères » ni à postuler l’existence d’une sorte d’Être Suprême
qui dominerait l’Univers qui le dirigerait à notre insu. La vérité révélée est
incompatible avec cette approche des énigmes terrestres. Ce vertex ne faisait
que postuler l’existence d’une pulsion épistémologique chez l’homme qui
cherche car nous savons que l’homme s’est donné le droit de chercher
quelque chose par lui-même et que, pour le psychanalyste, ce « quelque
chose » se rattache à l’enfance captivée par la scène du monde qui se déroule
sous ses yeux et dont il essaie de comprendre l’énigme ou, plus simplement,
de repérer les enchaînements pour se sentir moins perdu et en déduire des
causalités avec les moyens dont il dispose.
Une autre aire d’exploration se présente à l’enfant, c’est celui du corps
omniprésent et libidinalement investi de la mère ainsi que cette question qui
surgit dans son univers à l’occasion de la naissance d’un nouvel enfant qui
vient troubler la quiétude de sa relation privilégiée : « d’où viennent les
enfants ? ». Bien qu’aucune réponse ne soit vraiment satisfaisante et que
cet étrange phénomène relève, en quelque sorte, du miracle, il y a que, à
un événement qui prend autant de place dans la vie, il ne peut y avoir que
des causes d’une grande magnitude. Ce qui y est associé, c’est cet autre
événement qui vient remplir l’espace d’une grande intensité émotionnelle,
ce sont les rapports d’intimité des hommes et des femmes, des parents, à
propos desquels des hypothèses sont faites et nous voilà en présence de la
scène primitive. Ce questionnement s’élargit et amorce une tentative de
compréhension des lois internes du fonctionnement de la Nature et nous
sommes au bord du mythe. Les imagos entrent en scène pour gérer l’histoire
du monde mais il est pour nous évident à présent que nous ne saurions en
rester là.
De nos jours, toute approche théorique des faits naturels requiert sa
démonstration, sa preuve, dans des faits observés.
[2] C’est ainsi qu’en première
abstraction, il y a, par exemple, une loi qui permet de calculer l’effort pour
soulever une masse par rapport à un point d’appui et une longueur de levier.
Et si Archimède avait dit que si on lui donnait un bon point d’appui il soulèverait le monde, c’était une image d’un autre ordre que ce qui est dit lorsqu’il
s’agit de la foi qui soulève les montagnes. En effet, les textes sacrés, s’ils
utilisent la métaphore pour faire comprendre leurs messages, une ambiguïté
persiste toujours afin de préserver la toute-puissance divine et la lecture
des textes d’une façon littérale est toujours sous-jacente. Les textes scientifiques, en principe, en restent au texte. Mais, lorsque Archimède parle de
soulever le monde, il parle néanmoins en poète et il ouvre un nouveau
chapitre de la réflexion humaine. Notre « intuition métaphorique » (Lacan)
nous dit qu’il s’agit de quelque chose d’important : quel est ce « monde »
et de quel levier parle-t-il ? Notre propre approche scientifique, toujours à
l’affût des répétitions et de l’élément commun qui permettrait de trouver une
loi générale, va déduire dans l’ordre de la psychanalyse et de la réalité
psychique que ce « monde », c’est, par exemple, l’imago maternelle que l’on
pourrait se représenter à l’image de ces Vénus stéatopyges de la préhistoire apparemment fort difficiles à soulever et que le levier capable de le
faire, c’est le phallus paternel, érigé en imago lui aussi, dont les représentations sont innombrables. Nous voilà replongés dans le mythe sans toutefois
y croire vraiment, cette fois-ci.
Le plaisir de la découverte scientifique prend sa source dans cette signification inconsciente et infantile de la recherche et il est aussi évident que,
quelque part en nous, plus la charge soulevée est importante, plus le plaisir
est grand. C’est comme les travaux d’Hercule qui surprennent par leur
magnitude. Ainsi, le levier permet aux petits hommes que nous sommes
d’espérer de les effectuer un jour mais, peut-être aussi, de commettre
métaphoriquement l’inceste ou, tout au moins, de jeter un œil dans la
chambre à secrets des parents, celle du travail du levier qui soulève le Monde.
« Euréka » a peut-être pour origine cette élation de la découverte du principe
qui régit les corps flottants sur plusieurs niveaux : résolution scientifique
de la loi des corps flottants, il est vrai que c’est utile pour construire des
bateaux et nous pouvons penser que notre héros scientifique pouvait espérer
rendre service à Syracuse, sa ville « natale », qu’il défendait contre les
Romains, ces vilains hommes; le plaisir quasi mystique d’avoir percé une
sorte d’énigme du monde et il devenait par cela l’égal d’un demi-dieu peut-être même d’un dieu; enfin, l’illusion d’avoir découvert un secret interdit
aux hommes et l’image folklorique qui entoure cette découverte où
Archimède court nu dans la rue a quelque chose pour nous alerter sur sa
signification intime qui doit avoir un certain rapport avec la nudité... Ce
secret, c’est la scène primitive mais dont le secret est, précisément, le secret
des dieux... Il s’en faut de peu que tout ceci ne devienne mythique mais, le
dieu logos veille et nous prévient de nos dérives imaginaires. Il nous épargne
le mélange des genres.
La défense la plus étanche contre la signification cachée des mythes est
la croyance en leur texte littéral sans dimension métaphorique aucune : le
monde a été créé en six jours, Moïse a effectivement traversé la Mer Rouge
à pied sec, Christ est ressuscité vraiment etc. Mais que l’on dise que les
douze travaux d’Hercule ont véritablement existé voilà qui soulève bien des
doutes et tout ceci n’est que mensonge païen. Cependant, ces travaux ne sont
guère plus extraordinaires que ceux que notre culture religieuse dominante
transmet, simplement, ils ne sont « pas de chez nous ». Pourtant, et ceci nous
paraît de première importance, l’expérience nous a montré que bien des
personnes qui affichaient une sorte de foi aveugle lisaient, en fait, les mythes
de leur propre religion avec un regard métaphorique sans le savoir. En effet,
ils appliquent cette compréhension littérale au nom, non pas de la religion,
mais au nom d’une nécessité interne qui veut assurer sa sécurité car rien
n’est plus redoutable que le morcellement ou la crainte de l’effondrement
des valeurs et pour éviter cela il faut adhérer au dogme collectif, au consensus
qui a cours dans le groupe donné. En fait, ils croient sans croire, ce qui est
paradoxal et, à la limite peut paraître insincère. Nous ne le pensons pas car
la nécessité à faire ainsi est bien réelle quelque part, simplement, nous ne
savons pas où la situer. Nous pensons que cela ouvre la question de devoir
trouver une place, une topique, spécifique pour les mythes.
Nous avons rapporté dans notre
Les imagos terribles au paragraphe
« N’est pas fondamentaliste qui veut » (page 313) le récit du procès de John
Thomas Scopes à Dayton en 1925 qui avait osé enseigner au Lycée les
théories darwiniennes qui contredisaient l’histoire de la création divine telle
qu’elle était enseignée dans la Bible. Il avait été inculpé mais une astucieuse
défense avait conduit Bryan, l’intégriste protestant qui menait l’attaque contre
le professeur, à constater à sa propre surprise qu’il ne croyait pas lui-même
au texte littéral de la Bible tel qu’il pensait le faire !
[3] Dans notre commentaire nous avons écrit à propos de Bryan que son « opposition aux
« modernistes » était fondée sur celle du maintien de l’ordre établi et sans
doute était-il le porte-parole de cette angoisse, dont parlait Bion, d’une
communauté attaquée dans ses principes. Bryan préservait son groupe
interne... ». Dans ce cas peu importe la croyance, le problème est ailleurs
que dans le dogme lui-même, il est dans un des enjeux les plus essentiels
qui soit, celui du morcellement.
L’intensité des investissements des particularismes culturels, religieux,
idéologiques, nationaux, raciaux etc. est à la mesure de la nécessité vitale
du phénomène considéré sur un plan psychogénétique. Ces particularismes
sont tous sous-tendus par des mythes et sont contemporains de la formation
de la groupalité psychique dont la cohérence est essentielle. Les dogmes et
les principes qui y sont relatifs sont comme des formations écran qui
protègent du morcellement, ils masquent les manques et les trous noirs qui
ont laissé des traces lors de la petite enfance et l’investissement de ces
dogmes, si spécifiques d’une culture et si revendiqués par elle, sont en fait
contingents. La démonstration de cette contingence est représentée par les
dérives si fréquentes par rapport aux dogmes où telle idéologie ou religion
qui unit les hommes pourra produire des « agirs » en contradiction radicale
avec ses propres principes sans réellement troubler leurs acteurs. Ce n’est
pas que les personnes concernées soient perverses (encore qu’elles peuvent
l’être), c’est que lors de certaines circonstances, les hommes du groupe
considéré se rassemblent au nom d’une problématique manichéenne de vie
ou de mort groupale, où l’identité de chacun est menacée et où l’étayage sur
la formation ne saurait être remis en question. Dans ces conditions, la
« croyance » au mythe culturel prévalent n’est que le témoignage visible et
nécessaire de l’adhésion au groupe indépendamment des faits. Généralement,
le dogme se réduit à un rituel et la résolution du péril sous-jacent prend
des configurations plus « primaires » et communes à tous les groupes
humains. Ce qui est nécessaire c’est le témoignage de la cohésion de base
pour colmater les brèches dont on craint l’apparition.
Présentée de cette façon nous pourrions penser que la relative secondarité
du dogme donne a tout ceci peu de consistance et qu’il s’agit d’un trouble
dont nous pourrions nous protéger avec facilité. Les enjeux les plus sérieux
semblent ramenés à la proportion de l’adhésion à un club de football dont
nous connaissons la labilité. Or, il n’en est rien. Comme nous l’avons déjà
dit, la crainte sous-jacente est insurmontable pour l’homme pris isolément,
la puissance du groupe est nécessaire pour y faire face et elle l’est d’autant
plus que les brèches citées plus haut sont larges et profondes. Ici réside le
danger.
Peu de psychanalystes se sont penchés sur le problème de l’identité du
sujet et du rapport qu’elle entretient avec son groupe d’appartenance.
Pourtant, il est évident et est l’occasion de manifestations quotidiennes et
il semble bien que peu d’entre les hommes soient capables de s’en passer
sans avoir le sentiment d’une perte majeure à un niveau individuel. C’est
comme si les analystes avaient vaguement mais sûrement conclu un pacte
dénégatif où les questions touchant à la religion, l’identité nationale et tout
autre sujet se référant au collectif, ne seraient pas abordées. C’est sans doute
que le danger est grand et cette retenue peut être comparée à celle que l’on
ressent à l’égard de la psychose. Freud, lors de l’allocution pour son soixante
dixième anniversaire en 1926 à la Loge B’nai B’rith avait reconnu en lui
la présence de telles tendances à propos du judaïsme en disant qu’elles était
« d’autant plus puissantes qu’on peut moins les exprimer en mots ». Aussi,
mesurait-il la difficulté d’aborder le traitement des formations collectives
dont il pensait qu’elles étaient peu propices à la réflexion. De plus, comme
s’il en reconnaissait la fonction vitale il écrit dans Malaise dans la culture
(1929) : « Ce qui dans la névrose individuelle nous sert de premier point
d’appui, c’est le contraste par lequel le malade tranche sur son entourage
supposé « normal ». Un tel arrière-plan manque dans une masse atteinte d’une
affection similaire, il faudrait la chercher ailleurs ». Cet arrière-plan, c’est
précisément le groupe et son consensus sur lequel se détache l’individu et
qui définit la normalité. Pourtant, quelques années plus tard, Freud, dans
L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939), tenta d’élaborer un arrièreplan à la société malade de son époque... En effet, l’affection était grave,
c’était comme si un mythe devenait réalité et que l’omnipotence groupale
pouvait s’exercer sans entrave.
Sans entrer dans le détail de notre théorisation de l’omnipotence, de la
description de ses stades et de son trajet au travers de la psychogenèse
groupale-familiale, nous dirons seulement que l’omnipotence infantile, qui
est inhérente au lien et à la relation avec la mère, elle-même inséparable
du fait, en quelque sorte, miraculeux de la naissance dont elle a le « secret »
et des représentations imagoïques des parents, l’omnipotence infantile, donc,
se poursuit dans un roman familial qui trouve sa continuation dans ce que
l’on pourrait appeler un « roman culturel » qui est, en fait, un mythe et qui
constitue l’arrière-plan dont parlait Freud et auquel participe la collectivité
environnante de la société. Ce parcours conserve l’omnipotence du début
qui imprime sa marque aux formations collectives et leur devient spécifique.
C’est ce qui donne aux représentations qu’elles véhiculent leur caractéristique particulière « psychotique ». À ce propos, nous avons énoncé un certain
théorème.
« Toute pensée primaire, au sens psychanalytique du terme, qui est posée
comme une réalité par un individu pris isolément et qui n’appartient pas au
consensus environnant, se définit comme étant de caractère psychotique et
signe son aliénation. La même pensée, dès lors qu’elle est partagée par les
membres d’une communauté et s’intègre aux représentations, croyances et
instances spécifiques du groupe humain considéré, perd son caractère d’aliénation;
D’où :
Les pensées qui ont, chez l’individu pris isolément, le statut de fantasme
et comportent, de ce fait, un doute quant à leur réalité, courent dans les collectivités avec la plus grande facilité comme des idées « vraies » qui vont de
soi. » (Les imagos terribles, page 209).
Il va sans dire que les mythes appartiennent à cette catégorie de représentation.
Les mythes sont généralement fondateurs des groupes humains, ils appartiennent à leur patrimoine originaire et identitaire et nous avons vu leur
pouvoir unificateur nécessaire pour l’homme individuel, en même temps que
pour les groupes humains. Freud a parfaitement perçu la gravité de l’acte qui
remettrait en question son propre groupe culturel en écrivant dès les premières lignes de L’homme Moïse : « Enlever à un peuple l’homme qu’il honore
comme le plus grand de ses fils n’est pas une chose qu’on entreprend volontiers ou d’un cœur léger, surtout quand on appartient soi-même à ce peuple. »
Il nous a semblé impossible de ne pas inclure dans les instances soumises
à l’analyse ce domaine si important des représentations qui ont tant de conséquences dans la réalité. En effet, l’homme est souvent prêt à mourir pour
son mythe (« Mourir pour la Patrie... ») mais aussi à tuer sans remords ceux
qui le mettent en péril (« Qu’un sang impur abreuve nos sillons. ») et il en
défend le patrimoine avec la dernière énergie. Mais, pour omnipotentes
qu’elles soient, ces valeurs entrent néanmoins souvent en conflit aigu avec
d’autres valeurs, plus individuelles ou plus universelles ou de celles d’une
autre personne investie. Leur nature omnipotente constitue alors un danger
pour la « raison ». Nous voyons, quant à nous, une multitude d’occasions de
conflits internes, éminemment angoissants, qu’il convient d’éclaircir analytiquement et que seule la connaissance de la dynamique groupale
sous-jacente qui permet à l’analyste de prendre sa distance avec le leurre
de la croyance aux mythes et de ses dogmes, nous permet d’intervenir d’une
façon adéquate. Si ce n’est pas le cas, il se peut qu’une complicité s’installe défensivement entre un analysant et son psychanalyste au niveau d’une
communauté de mythe culturel et que l’analyse n’aboutisse qu’à une sorte
d’unisson où l’on se comprend d’autant mieux qu’on peut moins l’exprimer
en mots, à moins que, pire encore, cela ne conduise à remettre le patient
dans une sorte de droit chemin. Il se peut aussi que l’analyse entre dans
des impasses insolubles lorsque les mythes de chacun des protagonistes
s’opposent. Certains analystes préfèrent ne pas analyser des patients qui sont
issus de traditions trop différentes des leurs ou qui sont en conflit aigu avec
elles redoutant que ne resurgissent des haines ancestrales. Sage précaution.
L’étude des mythes nous apprend que leurs thèmes omnipotents sont ceux
de ce qui est interdit aux humains : inceste, sacrilèges de toutes sortes commis
par des êtres d’essence surhumaine, etc. Il est clair pour le psychanalyste
que les thèmes mythiques représentent une partie de notre inconscient avec
ses désirs non assouvis relégués dans une zone inatteignable par le commun
des mortels. Mais, nous ne saurions établir une équivalence entre le refoulement de la névrose et ce bagage de représentations qui ne concerne pas
que l’individu seul. En effet, le mythe a une existence ambiguë car, habituellement et avec les personnes aux relations d’objet génitales, on y croit sans
y croire et le moi n’en est pas affecté dans son fonctionnement. Mais, l’assimiler purement et simplement à un fantasme (
muthos veut dire fantasme),
ce serait lui ôter sa force sous-jacente qui est constituée par l’omnipotence
qui l’anime. Or, celle-ci est nécessaire à l’homme, c’est ce qui lui permet de
croire à la vie. De plus, la « réalité » du mythe est sans cesse validée par le
consensus environnant qui en entretient la croyance. Le vide mythique
ressemble à un trou noir car il dépouille l’homme de l’omnipotence qui valide
son existence.
[4]
C’est pour cela que nous associons le mythe à ce que Paul-Claude
Racamier a appelé un « fantasme-non-fantasme » qu’il définit dans son
Cortège conceptuel de la façon suivante : « Désigne une formation psychique
très fortement investie, qui du fantasme occupe la place, mais non pas toutes
les propriétés et fonctions; il tend au contraire à déborder du cadre interne
de la psyché. Constitue soit le tremplin d’un délire, soit un fantasme en
devenir, qui n’est pas encore parvenu à se couler dans le “lit des fantasmes”».
Racamier évoque ensuite l’« extension élastique » kleinienne du mot fantasme et, enfin, poursuit-il : « Le fantasme-non-fantasme le plus typique est
celui d’auto-engendrement ». À l’évidence, les mythes sont remplis d’autoengendrements ce qui va de pair avec l’inceste extrême au sens où il s’agit
là de s’engendrer soi-même ou de se ré-engendrer au travers du corps de
la mère.
Avec de tels thèmes nous sommes dans le monde de la psychose, ou de
la perversion narcissique, voire de la schizophrénie, et les mécanismes
défensifs sont de l’ordre du clivage et du déni plutôt que du refoulement.
Dans la mesure où les représentations sont tout de même autorisées à paraître
sur la rampe de la conscience par le biais des thèmes religieux ou idéologiques et que, de plus, elles sont fortement investies libidinalement car elles
résonnent d’une façon familière, elles représentent un danger particulier de
subversion de la pensée et de l’esprit humain dans son ensemble. Tout
d’abord, nous postulons que ce niveau de représentation a subi ce que nous
pourrions dénommer le refoulement originaire dans la mesure où ce domaine
a été étroitement connecté à l’origine de l’identité. Il permet aussi d’éclairer
le terme avancé par Freud qui est resté quelque peu « obscur » ainsi que le
disent Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire, tout en considérant qu’il
est une « pièce maîtresse de la théorie freudienne ».
Selon nous, les mythes sont à leur place lorsque, s’ils sont l’objet de la
croyance, ils appartiennent à des Temps Anciens. Une longue période de temps
doit les séparer de la génération actuelle. Ce temps est la distance indispensable par rapport à l’actualité et à la réalité concrète, il est l’équivalent
temporel de la distance que met le clivage avec elle. Les parents sont de la
génération du refoulement, ici, il s’agit des Grands Ancêtres, des parents de
parents de temps reculés donc d’une période psychogénétique archaïque
obéissant à des processus du même nom, ce qui justifie l’hypothèse d’une
refoulement spécifique originaire. Le même espace de temps se retrouve avec
le futur, la réalisation mythique est vue au loin, mais il s’agit toujours de la
réapparition d’une instance ancienne venue du Fond des Temps.
La croyance établie comporte cette ambiguïté où, tout en étant essentielle, elle comporte toutes sortes d’obscurités et de doutes. C’est la
particularité des miracles d’induire le doute tout en contraignant d’y croire.
Cette ambiguïté qui est si peu acceptable pour la logique formelle est, en
fait, une sécurité car la croyance absolue en un mythe est encore plus inquiétante pour la raison. Quant à l’incroyance, qui paraît plus logique, il est
important de savoir sur quoi elle s’appuie : scientisme militant ? Matérialisme
intégriste ? Ou encore, une intolérance à l’ambiguïté qui peut confiner à la
paranoïa car celle-ci ne supporte pas le doute ? On le voit, la tyrannie du dieu
logos peut aboutir, elle aussi, à des désastres.
Les lecteurs auront compris que la pathologie du mythe comporte des
signes qu’il convient de signaler dans notre conclusion. Lorsque le mythe
sort de son antre originaire, l’espace qui le sépare de la réalité est collabé
et c’est le moment où il prend un aspect de réalité « vraie », dans le présent,
qui s’assimile à un fonctionnement psychotique. Nous sommes dans une
situation à haut risque dans la mesure où le mythe étant un réalité collective,
le délire risque de s’emparer de la dite collectivité et de balayer tout sur
son passage. De plus, ainsi que nous l’avons déjà signalé, l’imagerie culturelle exerçant sa pression sur les esprits, elle a tendance à réifier ce qui est
le produit de l’imaginaire de la pensée primaire au sens psychanalytique
du terme. Des esprits ordinairement non psychotiques peuvent dès lors être
entraînés dans le torrent fantasmatique ainsi réifié. Freud, dans son explicitation des phénomènes de foule a bien montré comment, selon lui, le chef
se trouve placé à la place de l’idéal du moi de chacun des membres de la
foule et que ceux-ci, s’identifiant les uns aux autres, suivent ce chef mus par
un sentiment d’omnipotence. Dans les bons cas, ce moment d’élation passé,
les participants « retombent sur terre » et vaquent normalement à leurs
affaires. Pendant un temps, ils ont rêvé. Mais, tel n’est pas toujours le cas
et il n’est pas rare que le mouvement continue. Le mythe, un instant réifié,
demande à l’être encore et peut-être, qui sait, se réifier pour toujours, car
l’omnipotence ne peut parler que d’éternité et il est si facile de s’y laisser
prendre...
·
FREUD S. (1972) Totem et tabou. Payot.
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FREUD S. (1994) L’avenir d’une illusion. P.U.F.
·
FREUD S. (1956) La Naissance de la Psychanalyse. P.U.F.
·
FREUD S. (1994) Malaise dans la culture. P.U.F.
·
FREUD S. (1986) L’homme Moïse et la religion monothéiste. Gallimard.
·
LAPLANCHE J., PONTALIS J.-B. (1967). Vocabulaire de la psychanalyse. P.U.F.
·
LEVÊQUE P. (1964) L’aventure grecque. Armand Colin.
·
PIGOTT C. (1999) Les imagos terribles. Éditions du Collège de Psychanalyse
Groupale et Familiale.
·
RACAMIER P.-C. (1993) Cortège conceptuel. Apsygée-Éditions.
·
RANK O. (1992) The Incest Theme in Literature and Legend. The John Hopkins
University Press, Baltimore, London.
[1]
Nous nous rappellerons que cette revue fut appelée tout d’abord « Eros et Psyché ». Eros
est le dieu grec qui apporte l’harmonie dans le chaos et qui, de plus, se lie d’amour à une terrienne, Psyché (l’âme). Le rapprochement entre les imagos et les dieux est ici évident.
[2]
À ce propos, on remarquera que la conception de l’appareil psychique de Freud dans
L’interprétation des rêves, pages 508/9 est présentée de la façon suivante : « Nous avons adopté la fiction d’un appareil psychique primitif... ». C’est donc une « fiction », une hypothèse,
qu’il s’efforcera de démontrer à l’aide des « faits » de la réalité psychique. Sa conception a
d’ailleurs évolué avec l’expérience.
[3]
Le récit complet de cette mésaventure est paru dans la revue
L’histoire, N° 224 de
septembre 1998.
[4]
C’est ainsi que les Révolutionnaires furent amenés à créer en urgence le mythe de l’Être
Suprême et que les Républicains qui leur succédèrent donnèrent une dimension quelque peu
mythique à Vercingétorix et que prit corps l’adage célèbre « Nos Ancêtres les Gaulois ».