2002
Imaginaire & Inconscient
Le mythe de Prométhée dans une cure rêve-éveillé
Marianne Simond
Psychologue Psychanalyste rêve-éveilléMembre du G.I.R.E.P. 87 rue Nicolas Chorier 38000 Grenoble
En clinique du rêve-éveillé, le mythe occupe-t-il
une place particulière ? Peut-on lui appliquer un traitement
spécifique ? À partir d’un exemple, l’auteur retrace les différentes étapes qui permettent de constater la présence du mythe
dans l’espace de la cure rêve-éveillé, de décrire les modalités
de cette présence, d’exposer ses développements possibles
chez l’analyste avec, en particulier, le recours à une recherche
sur les différentes sources qui alimentent ce mythe.
À l’issue de ce travail, l’auteur conclut à la place effectivement
profitable que peut revêtir la prise en compte du mythe en analyse rêve-éveillé et souligne la vigilance qu’il est nécessaire de
conserver, afin de rester sur le terrain de la cure réelle.Mots-clés :
Mythe, Rêve-éveillé, Prométhée, Analyse, Connaissance.
Has the myth a special place in an awakened
dream treatment ? Can it be applied with a specific meaning ?
The author, through an example, retraces the different steps
leading to the myth presence within the awakened dream setting. This presence allows for description of its mode, exposing its possible developments within the analyst, especially
the search for different sources feeding this myth.
The author concludes with the effective profitable place the
myth might be wearing in the awakened dream analysis and
she insists on the necessary caution to be observed so that one
remains within the treatment.Keywords :
Myth, Awakened dream, Prometheus, Analysis, Knowledge.
Définir le mythe ou les mythes, baliser leur portée dans les domaines
où on s’y réfère, serait bien ambitieux et cela d’autant plus dans les limites
de cet article.
C’est avec un autre souci que s’entame cet écrit. Il s’agit pour moi de
faire le point sur ce que représente le mythe, dans ma pratique clinique, la
partie qu’il joue, pour moi, sur la scène du rêve-éveillé et dans l’espace analytique, les rôles qu’il endosse peut-être tour à tour ou les facettes qu’il présente
à mon regard, à mon écoute, en ce début de XXIe siècle.
Le mythe a-t-il une place à part ? Sa présence dans un rêve-éveillé
entraîne-t-elle un traitement spécifique ? Plusieurs hypothèses peuvent être
avancées, à partir d’un cas clinique, dont l’approfondissement permettra des
débuts de réponses.
Parmi toutes les définitions qui existent du mythe, je me bornerai à
évoquer celle du Larousse 2002, dans sa première acception : « Récit
populaire ou littéraire mettant en scène des héros surhumains et des actions
remarquables » (4). Dans l’exemple que je vais présenter, le récit n’est pas
déployé mais un héros « surhumain » est évoqué. L’adjectif remarquable peut
être utilisé mais il ne porte pas tant sur une action conduite par le héros
que sur une action dont le héros subit l’effet.
C’est la parole de l’analysant, qui m’a suscité cet exemple : plusieurs
séances après le rêve-éveillé initial, il dit : « au début rien, mais tout d’un
coup j’ai l’image de la mythologie, de Prométhée sur son rocher, je vois pas
bien pourquoi je pense à ça ».
Je me propose d’exposer ici les principales articulations du cheminement
parcouru dans l’espace-temps de la cure, en écho avec le mythe de
Prométhée.
Après avoir présenté les éléments cliniques, puis les approfondissements
que je pourrai faire, je reviendrai sur mon travail propre en cherchant à
montrer, dans la pratique, les aspects spécifiques d’une cure qui se réfère,
ainsi, à l’imaginaire et à l’inconscient.
Mythe et images
Un mythe regroupe toujours plusieurs images : par comparaison avec une
image isolée, quelle qu’elle soit, le mythe forme, lui, une chaîne d’images
(une chaîne de signifiants), liées entre elles par une unité de sens, un fil
conducteur (de l’ordre du symbolique).
Ces images peuvent aussi constituer un réseau, c’est-à-dire que certaines
images forment des croisements entre deux lignes, deux chaînes, deux
portions de chaîne. On pourrait d’ailleurs penser que les multiples versions
d’un mythe orchestrent ces croisements avec, entre autres, un effet de
condensation entre deux héros, au départ différents, portant ou non le même
nom et qui, au fil des traditions et de leur évolution (avec pertes et gains),
peuvent ne faire qu’un seul héros. Il peut y avoir effet de diffraction quand
le phénomène inverse se produit.
Le mythe a partie liée avec l’imaginaire, s’opposant à la réalité tout
en utilisant le discours; c’est par un détour par l’imaginaire que le
mythe peut nous parler de la réalité, de manière symbolique et non « hyperréaliste »; ce qui rejoint la deuxième définition donnée par le Larousse, du
mot mythe : « Construction de l’esprit qui ne repose pas sur un fond de
réalité. » (4)
Comme en rêve de sommeil et comme en rêve-éveillé, le récit transpose
dans l’ordre verbal les images qui s’inscrivent, plus ou moins fugitivement,
chez le rêveur.
Le mot « mythe » vient du grec muthos, dont l’origine est parole, d’abord,
puis fable (2). Ce mot conserve la marque de ce rapport spécifique à la
réalité : la fable peut dire une vérité universelle et passer pour une invention
pure, elle peut avoir une morale et paraître invraisemblable. Un sens ultérieur
de ce mot est légende, dont l’origine est de l’ordre du collectif : « ils disent »,
en latin, traduit souvent par « on dit », lui aussi du côté du collectif.
À l’échelle de l’individu, certains signifiants, certaines images, certains
croisements dans les chaînes prennent une tonalité particulière, propre au
sujet, en fonction de son histoire, de ses aménagements internes, de l’organisation intellectuelle et affective de sa mémoire, des échos avec son
inconscient, son imaginaire.
Le nom de mythe pourrait donc être donné à l’organisation d’images en
un récit de l’imaginaire, objet ensuite d’une tradition, puis d’une appropriation individuelle. Ou bien à un récit dans le registre de l’imaginaire qui
appelle des images, l’un et les autres faisant l’objet d’une transmission puis
d’une intégration à l’échelle individuelle.
La sollicitation du mythe
En rêve-éveillé, grouper deux images, qu’on retrouve également ensemble
dans un mythe, permettrait d’en faire émerger la perception et, de là, il serait
possible de passer à d’autres images, d’autres sens.
Pour l’analysant comme pour l’analyste, les mythes connus, d’ailleurs
toujours plus ou moins bien, participent à un arrière-plan, plus ou moins
commun, dont les similitudes entre les appropriations individuelles, ne sont
ni certaines ni totalement inexistantes.
Je fais référence au fait que le mythe fonctionne comme un ensemble
culturel pour autant que les personnes concernées y aient eu accès antérieurement et, à ce titre (de part intégrante de la culture), relève de cette aire
transitionnelle définie par Winnicott, cette fois à l’échelle du groupe, à
l’échelle du collectif : à la fois moi et non-moi, ni tout à fait appropriée par
moi ni tout à fait étrangère à moi, aire du lien avec l’autre et présence active
de ce lien dans cette aire (21).
On peut y rajouter l’hypothèse ou le postulat que le mythe relève de
l’espace imaginaire du groupe (18), pour autant qu’il fasse l’objet d’une
transmission, d’une « tradition »; l’origine étymologique de tradition rejoint
celle de légende, en mettant toutefois l’accent sur la transmission plutôt que
sur la manière de transmettre.
Au titre, toujours, d’élément intégrant de la culture, cet ensemble peut
être supposé pouvoir « stationner » dans le préconscient, où une association
d’idées peut le solliciter plus ou moins aisément. Cette supposition, bien sûr,
doit être modulée par la réalité des attributions topiques des contenus
psychiques et intellectuels, chez chaque individu.
On peut noter aussi que le mythe n’appartient ni à la réalité humaine
quotidienne ni à l’histoire.
De nombreux autres aspects, tout à fait importants, devraient sans doute
être également cités, en particulier ce qu’il en est des rapports de l’imaginaire et de l’inconscient, dans le mythe, des liens aux travaux de Jung et
pourraient l’être dans une autre recherche.
La part de l’analyste
La part de travail qui m’incombe, lors du rêve-éveillé puis des séances
au cours desquelles des associations diverses permettent de le réutiliser, de
l’analyser, de faire un mouvement de retour au symbolique, consiste, d’abord,
en l’écoute, relativement attentive mais non exclusive, des paroles de l’analysant; cette écoute se double de l’accueil plus ou moins ordonné, plus ou
moins anarchique, plus ou moins prégnant, plus ou moins labile, des associations auxquelles la parole de l’autre m’entraîne, associations qui relèvent de
la réalité que je perçois de lui, de l’image, des images que j’ai de lui dans
la cure, des images que j’ai de ce qui se joue dans cette cure, des mouvements entamés, poursuivis, abandonnés, repris depuis le début de la cure
jusqu’à tout récemment, il y a quelques instants, maintenant. Se manifestent
aussi des associations qui relèvent, avec plus de clarté, des reflets que tous
ces mouvements perçus trouvent en moi, ont trouvés en moi depuis, là aussi,
le début de cette cure. L’analyse de ces échanges, reflets, images originelles,
des mouvements affectifs qui les accompagnent, des réflexions qui transforment ces associations en paliers sur le chemin de la cure, constitue l’étoffe
de mon travail. C’est la toile ainsi tissée qui donne son nom à ma fonction :
analyste.
Concernant le mythe, il se peut, qu’à mon échelle, je sois réceptive à sa
présence dans l’arrière-fond individuel de l’analysant, si je repère deux
images qui s’y rattachent; il est possible que deux images ne soient pas suffisantes ou, à l’inverse, qu’à partir de deux images identiques, je voie défiler
en moi les noms de plusieurs mythes différents. Enfin je repère parfois que
l’émergence de tel ou tel ensemble mythique, par l’écho personnel qu’il
m’évoque, doit faire l’objet d’une plus grande circonspection pour redonner
à l’analysant ce qui lui appartient sans y ajouter de corps étrangers à son
psychisme, greffons aberrants qui pourraient faire l’objet d’un rejet, dont
le sens de bouleversement, pour l’analysant comme pour la cure, doit être
pris en considération.
C’est pourquoi je m’efforce de distinguer, parmi mes interrogations et
associations internes, profitables peut-être au travail mais non communicables, celles qui, par leur proximité forte avec ce que l’analysant a pu
exprimer (déjà présentes, en partie, dans le préconscient, donc), peuvent être
supposées acceptables par lui (10).
Il me paraît important aussi de veiller à ce que mes attitudes, dans le
cas spécifique du mythe, n’aillent pas à l’encontre de ces règles de travail
dans l’analyse (3).
Fragments d’un rêve-éveillé
Ce patient est dans sa quatrième année de cure. Nous utilisons le rêveéveillé avec une fréquence mesurée, c’est-à-dire qu’une séance consacrée
à un rêve-éveillé peut être suivie de plusieurs autres dans lesquelles les
associations libres peuvent alterner ou compléter les retours (spontanés ou
encouragés) sur le rêve-éveillé antérieur (parfois sur un rêve-éveillé plus
ancien).
Lors de ce rêve-éveillé, un premier sentiment désagréable émerge chez
l’analysant, sentiment qui se transforme, en même temps que les images qui
le portent, en une impression de vague menace. D’autres mutations d’images
ultérieures correspondent aussi, à des tentatives du sujet, à la fois, de dire
ce qu’il ressent et de se défendre de ce qui le menace. Il imagine un espace
vide, ce qui lui paraît symboliser le problème de ses relations avec les autres.
Son effort pour occuper (en images) cet espace vide se transforme en
sensation désagréable. Puis, quand il parvient à s’éloigner de cet espace vide,
il précise : « Il est toujours là mais je me sens pas prisonnier. »
L’inquiétude ressentie auparavant se maintient et voici l’image qui vient
la rendre visible : « Une sorte de volcan qui cracherait une fumée noire très
épaisse. » Sous l’effet de cette image, d’abord l’inquiétude s’estompe puis
revient en force.
Une sensation de brûlures internes (dans la réalité du sujet) est l’objet
d’un rapprochement avec le thème du feu, à la suite du rappel interrogatif
du mot « volcan », par l’analyste. Ce rappel est une interprétation, dans le
rêve-éveillé, dans l’espace du rêve-éveillé. Elle accompagne l’hypothèse que
l’éloignement de l’inquiétude, avec l’apparition du volcan, est lié à la mise
à distance, dans l’espace imaginaire, de ce qui est lieu de bouleversements
et que cet éloignement n’est pas durable, à ce moment-là.
Le rêve-éveillé se poursuit avec d’autres images, d’autres sensations,
d’autres émotions, d’autres parcours sur la scène imaginaire, jusqu’au
moment où « l’inquiétude revient de plus belle, (...) l’image qui me vient,
c’est d’être transpercé par une énorme griffe, la serre d’un rapace » (...) « J’ai
l’impression d’être prisonnier de cet oiseau, les griffes sortiraient de mon
ventre et je m’imagine une sorte d’énorme aigle. » La suite du rêve-éveillé
comporte d’autres images fortes, d’autres paroles pleines que je ne relate
pas, parce qu’elles ne se réfèrent pas directement à mon propos.
MYTHE, présence ou absence
Quand je présente ces quelques extraits du rêve-éveillé, après avoir, en
titre, puis en début d’exposé, cité le mythe de Prométhée, on entend, on voit
aisément des images constitutives de ce mythe se sélectionner. Le mot
« prisonnier » appartient plus ou moins nettement, et indirectement, à la
chaîne de signifiants reliés à Prométhée (notons que lors de la première
citation de cet adjectif, il est précédé de la négation « pas »; sa répétition
nous entraîne à penser que ce « pas » peut correspondre à un mécanisme de
dénégation). Le mot « feu » ensuite s’y trouve également relié. C’est enfin
le mot « rapace » ou « aigle » qui rejoint cette chaîne. L’expression « transpercé par une griffe, une serre » amène au mot rapace mais elle image aussi
une agression sur le corps. La griffe, la serre, sont du côté de l’emprise active
et forte, de l’angoisse aussi avec le jeu possible sur le mot « serre » (substantif
ou verbe : ce qui serre la gorge), tandis que le mot bec, qui n’apparaît pas
dans le rêve-éveillé, se rattacherait aux registres de l’attaque et de la
dévoration. Selon ma première hypothèse, nous avons affaire à plusieurs
images, constituent-elles un mythe ? Ma première réponse, à ce stade, serait
clairement : « non ».
Cette négation me vient de ce que, le jour du rêve-éveillé, ce mythe ne
s’est pas dégagé, figure sur fond d’espace imaginaire du rêve-éveillé, au
cours de la séance elle-même, pas plus chez l’analysant et sa parole
prononcée, que chez moi et dans mes notations personnelles conscientes.
D’autres images évoquées peuvent, d’ailleurs, se relier à d’autres mythes
et certains éléments cités ne se rattachent au mythe que de manière indirecte
voire confuse (comme on l’a vu, c’est la griffe, la serre, qui supplée au bec
du supplice de la dévoration du foie).
Quand le mythe apparaît-il alors ? Il n’apparaît clairement que plus tard;
on peut penser qu’il résulte du travail d’élaboration en cours, qu’il s’agit
d’un « effet » rêve-éveillé, lequel met en mouvement et produit d’autres
associations, de manière non immédiate.
Fragments de séance sans rêve-éveillé
Dans les séances qui suivent ce rêve-éveillé, le retour sur cette production,
adressée à l’analyste, en séance, notée par l’analyste et, parfois, restituée à
l’analysant, par passages successifs et selon les besoins exprimés dans le
cours du travail, ce retour s’effectue avec un accent particulier porté sur tels
ou tels aspects. C’est à la cinquième séance après le rêve-éveillé que l’analysant évoque dans ses associations, les éléments suivants :
- L’angoisse qui l’habite et qu’il se sent capable maintenant, au moins,
de percevoir.
- Son goût pour l’apprentissage, la recherche.
- Sa frustration de ne pas pouvoir résoudre la question du commencement
de l’univers.
- La fumée très épaisse sortie du volcan cède la place à l’évocation de
tremblements de terre.
- Le volcan, bouillonnement en profondeur, recèle beaucoup d’énergie,
beaucoup de violence aussi. Il ne ressent pas l’inquiétude d’être pris dans le
tremblement de terre; il voit tout ça de l’extérieur.
- Son désir d’aller voir un volcan en éruption.
- D’autres images liées à l’angoisse.
- Concernant le « rapace » : « au début rien, mais tout d’un coup, j’ai
l’image de la mythologie, de Prométhée, sur son rocher, je vois pas bien
pourquoi je pense à ça. C’est là où je peux voir quelqu’un transpercé par une
griffe de rapace ».
- Le lien avec la quête de sens, plus que dangereuse pour Prométhée « qui
a arraché le feu aux dieux », destructrice. Le rapace ne représente pas un
danger extérieur, mais un anéantissement possible.
À la sixième séance, d’autres liens sont faits avec d’autres contextes
culturels, parmi lesquels, la quête de connaissance, le destin dramatique et
douloureux, grandiose. L’analysant précise que les sentiments de peur et
d’impuissance qu’il perçoit maintenant ne l’ont pas marqué lors du rêveéveillé et qu’ils lui reviennent maintenant, dans leur lien, depuis l’enfance,
l’adolescence, à des images de serre d’aigle, entre autres. « J’ai dû plutôt
voir une image, dit-il, je n’ai pas une connaissance approfondie du mythe. »
Ce mythe me paraît mériter la marque du pluriel : « les mythes » de
Prométhée tant les éléments à retenir se rattachent à différentes traditions
le concernant.
Il est maintenant temps, me semble-t-il, de me référer à d’autres sources
que mes souvenirs ou ceux de l’analysant, tels qu’il m’en fait part. Le lecteur,
de son côté, aura peut-être éprouvé ce désir d’en savoir plus ou, à l’inverse,
un étonnement devant le confus et l’indéfini parfois de la présentation qui
a pu être faite jusqu’ici de ce mythe. Ce lecteur-là, bien au fait de tout ce qui
concerne Prométhée, aura pu constater combien, dans la réalité de la cure,
des imprécisions demeurent.
Voici donc maintenant ce que mes recherches m’ont permis de noter :
Prométhée, frère d’Epiméthée, a pour homonyme un adjectif qui signifie
« qui s’inquiète d’avance et, par suite, prévoyant, prudent (2) ». À l’article
du nom propre, dans le dictionnaire Bailly toujours, on trouve « des
Prométhée, c’est-à-dire des artistes travaillant l’argile. » En fin d’article,
on peut lire que ce mot vient du sanscrit Prâmathyius, « qui produit le feu
par le frottement », du sanscrit pramantha « bâton qui tourne ». Dans Les
mythes grecs, Robert Graves (11) dit que ce nom « trouve peut-être son
origine dans une lecture fautive du mot sanscrit pramantha, la swastiska,
ou roue à feu, qu’il était censé avoir inventée (...)».
Epiméthée signifie littéralement « qui réfléchit après coup » mais l’adjectif
(épimèthès) est traduit par « avisé, sage, prudent. » (2).
Dans le Dictionnaire Encyclopédique de Louis Grégoire (12), on peut
lire à l’article Prométhée, après les caractéristiques « familiales » et la
mention de son aide apportée à Jupiter (ce sont, ici, les noms romains des
dieux qui servent de référence et non les noms grecs) dans sa lutte contre les
Géants : « Chassé du Ciel par Jupiter jaloux, il irrita encore le dieu en lui
enlevant l’étincelle éthérée pour animer un homme d’argile ou en ravissant
au ciel le feu qu’il communiqua aux hommes. On dit aussi qu’ayant écorché
et disséqué deux bœufs, il reconstitua leur forme en plaçant sous l’une des
peaux les os et, sous l’autre, les chairs. Invité à choisir, Jupiter se trompa
et n’eut que les os. Jupiter pour se venger lui envoya Pandore et, déçu de
nouveau, le fit clouer par Vulcain sur le mont Caucase où un vautour devait
lui dévorer le foie pendant 30 000 ans. Prométhée fut délivré par Hercule au
bout de 30 ans. »
Dans la Mythologie grecque et romaine de Jean Humbert (13), Prométhée est le premier cité des héros et demi-dieux grecs de la section qui
porte ce nom. Humbert explique la jalousie initiale de Jupiter envers
Prométhée par :
- Le façonnage par Prométhée d’un homme, avec le limon de la terre.
- L’animation (communication de la vie) de « cette masse insensible »,
en dérobant une parcelle de feu au char du Soleil.
C’est mû par cette jalousie que Jupiter ordonne « à Vulcain de former à
son tour une femme et de la donner pour épouse à Prométhée. » Ce dernier
se méfiant des présents ne voulut pas recevoir Pandore, chercha à convaincre
son frère d’en faire autant. Epiméthée promit mais ne tint pas. C’est ainsi
qu’il accueillit Pandore et sa boîte mystérieuse. Il l’ouvrit pour ne la refermer
que quand il n’y restait plus que l’espérance.
Par esprit de vengeance, nous dit Humbert, Prométhée immole deux
taureaux qu’il présente en offrande à Jupiter. Ce dernier choisit le présent
non comestible.
En proie à une énorme colère, Jupiter ordonne à Mercure de saisir
Prométhée, de le transporter et de le clouer sur la cime du mont Caucase et
ajoute à ce supplice un vautour qui doit lui dévorer les entrailles pendant
30 000 ans : la portion dévorée renaît toujours et renouvelle ainsi son
tourment. Il souffre depuis plusieurs siècles des douleurs atroces lorsque
Hercule vient en Scythie et tue le vautour.
Remarquons que les variantes portent aussi sur les nombres utilisés, dont
la signification symbolique serait à reprendre (dizaines, centaines, siècles).
Humbert conclut cette présentation par un long paragraphe portant sur
diverses manières d’expliquer ces « fables ». Pour quelques auteurs, en effet,
à ce qu’il nous dit, « Prométhée fut un sculpteur qui fit des statues si parfaites
qu’elles semblaient vivantes. D’autres disent que ce fut un ami de l’humanité
qui rendit aux mortels d’éminents services (...). Tant de sagacité et de talent
firent publier par toute la Grèce que Prométhée avait le don de prophétie,
qu’il lisait dans l’avenir et que la jalousie des dieux s’acharnait sur lui. »
Chez Gallimard, dans une collection moderne et destinée aux « cadets » (9), une page et demie suit le titre Prométhée (auteurs cités : Hésiode,
Apollodore). Le sacrifice organisé par Prométhée est cité d’emblée : dans la
querelle des Olympiens, vainqueurs des Titans, avec les hommes, il a pris
le parti des hommes. (Lui-même, fils du Titan Japet, dans la lutte qui a opposé
les Titans à Zeus, s’est rangé du côté de Zeus mais il ne fait pas partie des
Olympiens).
« (Pour) décider de la nourriture qui sera désormais celle des dieux et
celle des hommes, il sacrifie un énorme bœuf dont il tire deux parts. D’un
côté, la chair, la moelle et les entrailles de l’animal qu’il recouvre de sa peau,
d’aspect rebutant, de l’autre, sous une épaisse couche de graisse, les os
dénudés. Il demande à Zeus, son cousin, de choisir sa part, l’autre revenant
aux humains. Zeus se laisse tenter par la graisse appétissante et quand il
découvre les os, il est pris d’une terrible colère contre Prométhée.
Afin de punir les mortels et leur protecteur, Zeus cache le feu pour les
empêcher de cuire la viande ainsi attribuée. Mais Prométhée trompe à
nouveau la vigilance du dieu qui lance la foudre. Il dérobe des semences
de feu et les apporte sur la terre, cachées dans une tige de fenouil. La fureur
de Zeus est sans bornes. Il envoie Héphaïstos enchaîner Prométhée sur le
mont Caucase où chaque jour, pendant des siècles, un aigle né d’Echidna
et de Typhon, viendra lui ronger le foie sans cesse renaissant.
Héraclès passant par là, délivre le malheureux en tuant l’aigle d’une flèche
(...). »
Sur cette double page, trois illustrations attirent mon regard. Je cherche
si l’une peut correspondre à « Prométhée sur son rocher »... Pour les images
comme pour les textes, les variantes et les interprétations sont plurielles...
comme pour le rêve de sommeil,...comme pour le rêve-éveillé.
Une des illustrations est ainsi sous-titrée : « Prométhée enchaîné à un
rocher du mont Caucase, s’apprête à subir une nouvelle fois son supplice
quotidien, quand Héraclès le délivre en tuant l’aigle. » Je distingue un terrain
accidenté; à gauche, un homme a le bras levé et semble allongé; au milieu
je reconnais un plumage, celui de l’aigle, mais ne détecte pas clairement
d’abord son bec, ni sa tête,... ni ses griffes, ses serres; avec de l’aide, je
parviens à voir que la tête et le bec de l’aigle sont tournés vers la droite,
tandis que le reste de son corps est tourné vers la gauche. À droite, enfin, un
homme debout tient, non pas un arc mais plutôt une massue dont il s’apprête
à faire usage.
Mes recherches se poursuivent. Dans Dieux et déesses de l’Olympe (17),
je retrouve une des deux autres illustrations de la double page sur Prométhée
citée plus haut. Elle est ainsi détaillée :
« Il est souvent difficile d’identifier les sujets de l’art antique. Cette
coupe laconienne, de Sparte, représente peut-être les deux Titans, Atlas
soutenant le ciel et Prométhée dont le foie est dévoré par un aigle. Mais le
serpent (...) peut signifier que la scène se passe aux enfers; auquel cas, il
s’agirait de Sisyphe, portant – et non roulant – son rocher et le personnage
dévoré par l’aigle pourrait être Tityos dont le châtiment pour avoir tenté de
violer Léto est décrit dans l’Odyssée. » Cette coupe appartient au Musée
du Vatican.
Dans cette entreprise de recherche des diverses sources de connaissance
sur le mythe de Prométhée et ses images, les étapes déjà parcourues peuvent
sembler décourageantes. En allant un peu plus loin, chaque fois, ne suis-je
pas en train de m’égarer ? Ce sentiment, le lecteur l’aura-t-il éprouvé ?
Je m’en inquiète et m’interroge : ne suis-je pas partie sur une fausse piste,
en cherchant, à la fois, à exposer les points les plus importants de ces
variantes et à les réunir pour avancer dans mon travail d’analyste dans cette
cure ? La profusion des directions de recherche qui semblent se dessiner est-elle contraire à mon projet ?
Je peux répondre oui, dans le sens où une recherche exhaustive ne sera
jamais possible et où une recherche détaillée peut éloigner du sens, alors
même que c’est du côté du symbolique, auquel l’imaginaire nous a amenés,
qu’il est possible de trouver les nouveaux liens ou les anciens revisités, nécessaires aux réaménagements internes entrepris dans la cure.
Mais au fond, je dois répondre non, puisque l’émergence du sens
pourra conclure la présentation de plusieurs variantes, si tant est qu’une
recherche suffisante ait été effectuée. Les liens entre les variantes, les points
forts qui demeurent, quelle que soit la version, les images-clés, les actions
marquantes, ce qui me restera, tout cela pourra permettre cette inscription
dans le symbolique et cela, malgré les trajets antérieurs, malgré leur
profusion.
Replongeons-nous donc dans cet univers de textes et d’images où les
repères varient, où on s’éloigne parfois du but qu’on croyait approcher.
Dans l’illustration qui a été décrite en dernier, Prométhée et Atlas, si c’est
bien d’eux qu’il s’agit, sont soutenus par un socle, constitué d’une ligne elle-même reposant sur un support. Il n’y a donc pas de rocher.
Une autre coupe, page 39 du même ouvrage (17), trouvée dans la Sparte
antique et conservée au Musée du Louvre à Paris, « porte l’aigle, oiseau de
Zeus. » Ce pourrait être Zeus qui est assis sur le trône. Mais l’auteur précise
qu’on pense également à Prométhée. Dans ce cas, le fait que le personnage
n’ait pas de bras peut signifier qu’il est attaché. Cette illustration représente un personnage à gauche, effectivement sans bras, et un aigle à droite
dont la tête et le bec sont dirigés vers le personnage, mais l’idée d’attaque
n’est pas évidente.
Dans cet ouvrage, différentes traditions sont évoquées concernant la
création de l’homme. L’auteur nous dit qu’on « ne trouve chez les Grecs
aucun mythe qui raconte véritablement la création de l’homme. » Il précise
qu’« il existe bien une tradition tardive, attribuée de manière fort douteuse
à Hésiode, expliquant que l’homme fut créé par Prométhée à partir d’une
poignée de glaise à laquelle Athéna aurait donné le souffle et l’esprit » (mais
qu’) « en fait, les premiers Grecs supposaient simplement que la terre donna
naissance spontanément aux hommes comme aux plantes et aux animaux ».
« Hésiode, dans une de ses fables », est-il dit plus bas, « décrivit cinq races
d’homme ou cinq âges de l’histoire de l’humanité » : or, argent, bronze (deux
races) et fer. Hésiode émet cette plainte :
« Jamais je n’aurais dû être un des cinquièmes hommes mais soit mourir
plus tôt soit naître plus tard, car voici la race de fer et tout le jour ils supportent fatigues et peine et la nuit ne leur apporte aucune consolation. » (17).
Robert Graves m’apprend qu’Hésiode « était un modeste agriculteur et
sa vie difficile l’avait rendu morose et pessimiste. » (11)
Pour cet âge de fer, en effet, la « nécessité du travail » est « au nombre
des maux majeurs » (17). Prométhée en est le responsable car c’est parce
qu’il avait trompé Zeus que ce dernier a puni par deux fois cette tromperie :
il a obligé les hommes à travailler, après avoir rendu la terre moins fertile
en fruits et il a transformé Prométhée « en une montagne (...); aux enfers,
son foie, qui renaissait toujours, était constamment dévoré par un aigle. Le
géant se tordait et se contorsionnait de douleur, ce qui provoquait des tremblements de terre. »
La tromperie opérée par Prométhée est celle du partage du bœuf. Voici
comment elle est, cette fois, racontée, toujours d’après la Théogonie
d’Hésiode :
« À l’origine, les hommes et les dieux mangeaient à la même table (...).
Mais lorsque les hommes et les dieux furent séparés, Prométhée égorgea
un bœuf et le partagea en deux parties égales. D’un côté, il avait mis la
chair et les entrailles, de l’autre, les os recouverts de graisse blanche,
ce qui formait un tas plus important. Zeus se plaignit que les deux
parts étaient inégales et Prométhée lui offrit généreusement de choisir celle
qu’il désirait. Zeus opta pour la plus grande mais lorsqu’il découvrit qu’elle
ne contenait que des os, il fut saisi d’une grande colère. Depuis lors, les
hommes sacrifient sur les autels, la graisse et les os et gardent les parties
comestibles.
Hésiode, bien sûr, précise que Zeus ne fut pas réellement surpris mais
qu’il ne supportait pas que Prométhée ait voulu le tromper. » (17).
À côté de coutumes sacrificielles plus tardives où la bête entière
était offerte aux dieux (holocauste), on pouvait trouver dans ce passage du
mythe, l’explication de l’offrande ordinaire aux dieux, de la « mauvaise »
part.
En châtiment de cette tromperie, « Zeus décida (...) de ne plus envoyer
le feu aux hommes. Prométhée le vola donc, pour le donner aux mortels et
le transporta dans une tige de férule dont les deux extrémités étaient bouchées
à l’argile. » (17)
La férule, dans le Larousse 2002, c’est une plante de la famille des ombellifères, comme le fenouil, à tige creuse (4).
Robert Graves précise, quant à lui, que les « habitants des îles grecques
transportent encore le feu d’un lieu à un autre dans une tige de fenouil
géant. » (11).
C’est le même signifiant, férule, qui désigne un autre objet, la « palette
de bois ou de cuir avec laquelle on frappait la main des écoliers en faute »;
l’expression littéraire « sous la férule de quelqu’un », sous son autorité,
conserve ce sens aujourd’hui. Cette palette de bois ou de cuir est donc le
deuxième sens du mot férule (4).
Dans un dictionnaire beaucoup plus ancien (16), je trouve, pour le même
mot, les mêmes deux significations; mais Littré évoque également l’utilisation de la tige pour châtier les écoliers (citation d’Amyot).
Héphaïstos (Vulcain chez les Romains) est le dieu du feu et des volcans.
Il est fils de Zeus et d’Héra. Il me semble qu’il est au métal ce que Prométhée
est à l’argile. On le représente un marteau à la main. Il enchaîne Prométhée
dans le Caucase mais son marteau peut aussi clouer.
Tityos a été, lui aussi, condamné à avoir le foie dévoré non par un mais
par deux vautours.
Le mont Caucase semble être la chaîne de montagnes qui porte ce
nom et dont le point culminant, le mont Elbrouz (5 663 m.) est un volcan
éteint (5).
Je n’ai pas repris ici tous les textes relus; entre autres en ce qui concerne
Pandore citée seulement deux fois.
Dans ce qui va suivre, je ne serai pas non plus en mesure de relater toutes
les associations qui me sont venues, dont certaines me paraissaient pourtant
pertinentes mais il a fallu me limiter.
Les associations que je vais citer, sont d’abord celles qui ont été faites,
pour autant que je les aie notées, lors du rêve-éveillé initial puis des
cinquième et sixième séances qui ont suivi.
Je distinguerai ces associations de celles que je peux faire après cette
recherche, ces lectures, dont je viens de citer la plus grande partie.
Voici les premières :
Lors du rêve-éveillé, quand sont apparus, chez le patient, les sensations
désagréables, les attitudes diverses de défense, dans le rêve-éveillé, à l’égard
de l’inquiétude, de la douleur, le sentiment de menace, j’ai reconnu des
attitudes habituelles chez cet analysant, qui a lui-même souligné combien
ses attitudes défensives lui devenaient peu à peu conscientes.
L’idée de supplice, en fin de rêve-éveillé, était claire déjà : en effet, la
douleur, qui suivait les sensations désagréables, le sentiment de menace,
l’inquiétude, pouvaient être rapidement rattachés à une unité de sens, dans
laquelle entraient le mot prisonnier (entendu deux fois, comme je l’ai signalé)
et le lien avec la culpabilité. Le mot prisonnier, comme le mot supplice,
traduit à la fois ce rattachement au réseau sémantique de la faute, de la culpabilité mais aussi une description terrible de ce que vit le sujet qui souffre
au quotidien.
Dans l’image de griffes sortant du ventre, j’associe d’abord avec des
scénarios dans lesquels l’attaque n’est pas externe mais interne et je pense
à l’image du film Alien de Ridley Scott (1980) dans lequel, un hôte, parasitaire et introduit précédemment à l’état peut-être larvaire ou séminal, jaillit
avec violence et effraction de l’intérieur vers l’extérieur, du ventre d’un
des personnages. Dans le cas de cet analysant, j’élimine rapidement cette
association dont je ne retrouve aucun écho ni aucun indice de reflet possible
dans cette cure. Pourtant le fait de l’avoir pensée m’ouvre et me maintient
en état d’accueil possible à d’autres représentations.
J’ai aussi l’image des serres d’aigle attrapant un enfant ou un agneau,
images contemporaines de celles des loups dévorateurs. Je renonce aussi à
cette image à cause des autres précisions apportées dans le récit du sujet.
Toutefois elle me parait pouvoir être liée à un contexte d’éducation religieuse
(par exemple, image du berger défendant ses brebis contre l’attaque de
l’aigle), dont l’analysant a plusieurs fois noté l’effet oppressant (autre sens
de « serre »).
J’associe également avec le nom donné à l’une des maisons de l’École
des sorciers chez Harry Potter (20,14) : Serdaigle, nom qui correspond
symboliquement à des valeurs plutôt positives pour l’auteur de cet ouvrage.
Dans ces évocations en séance, le rapace ne parait être rien d’autre qu’un
prédateur hostile.
Il ne me semble pas que, le jour même du rêve-éveillé, je me fasse
clairement la réflexion d’un lien entre tous ces signifiants, toutes ces images
et le personnage de Prométhée ou le mythe qui nous le présente.
En revanche, dans les séances ultérieures (cinquième et sixième après
le rêve-éveillé) je me questionne et, plus précisément, dès que l’analysant
a prononcé la phrase que j’ai citée en début d’article, cette phrase dans
laquelle il associe le nom de Prométhée à une image, dont il dit qu’elle surgit
au mot rapace : d’autres éléments significatifs sont-ils à attendre, à trouver,
à venir, à chercher dans le cortège d’associations qui peut accompagner, pour
moi, le nom de Prométhée ?
Outre la douleur, dont on peut penser qu’elle a stimulé l’évocation de
Prométhée de manière assez claire (cette douleur, sa survenue déjà de
nombreuses fois en rêve-éveillé et, de diverses manières dans le vécu
quotidien du sujet, est bien de l’ordre du supplice, déjà évoqué plus haut,
et du caractère souvent cité dans les supplices mythologiques, dont celui
de Prométhée : le « sans cesse » renouvelé), l’analysant lui-même cite la quête
de sens. J’associe alors avec l’intensité du supplice infligé à Prométhée. Je
me dis aussi que ce héros est plus du côté de la connaissance et de sa transmission que de celui de la quête de sens, du désir, besoin de comprendre
mais il me semble acceptable que ces deux notions soient assez proches chez
l’analysant et que sa recherche de connaissance aboutisse à la quête de sens
de sorte que les deux puissent être confondues. D’ailleurs à la séance
suivante, c’est de connaissance qu’il parlera. Une autre recherche, pourtant,
sur la base de cette confusion, pourrait amener de nouveaux développements,
en particulier, en termes de conflits sous-jacents. Pour revenir au supplice,
celui-ci, infligé à Prométhée, intense, vaut-il la recherche entreprise ? Est-il à la hauteur de la faute accomplie par le sujet ? Quelle terrible faute aurait-il
donc ainsi perpétré durant les années d’apprentissage ?
Toutes ces associations correspondent à des contenus déjà longuement
évoqués, le sujet ayant fait des études poussées, après une enfance où sa
réussite scolaire tranchait avec les réalisations des autres membres de sa
famille proche. En plusieurs années de cure, certains parcours ont déjà permis
une sédation importante des douleurs et de l’angoisse, plusieurs abords de
la culpabilité et un remaniement partiel à son sujet. Les éléments qui
apparaissent dans ce rêve-éveillé et dans les associations ultérieures
confirment que d’autres parties du conflit interne doivent encore, à leur tour,
être « mises sur le métier ».
Dans cette cinquième séance, après le rêve-éveillé, je propose à l’analysant l’adjectif « dangereuse » pour parler de la quête de sens évoquée. Il
poursuit alors par l’affirmative puis par cette expression sur Prométhée, « lui
qui a arraché le feu aux dieux », qui pourrait aussi s’orthographier « au dieu »
(également « odieux » mais ce sens ne sera pas sollicité ici). Ainsi, sa culpabilité possible peut être associée à un vol, délit donc, mais délit majeur
puisqu’il se double d’une atteinte aux dieux et que l’objet du vol est
puissamment utile dans le mythe et potentiellement terrible dans la phrase
de l’analysant. Il conclut en disant que cette recherche lui semble maintenant
destructrice, à l’instar de l’action de Prométhée.
Je me dis alors que tout le travail déjà effectué avec cet analysant
concernant le sentiment de toute-puissance et le travail de deuil originaire
ne semble pas terminé. J’ajoute à mes pensées celle d’un sentiment, que le
sujet aurait, d’avoir usurpé quelque chose, d’avoir «(ap)pris » indûment.
La notation du vol avec brutalité (« arraché »), rapportée peut-être à Zeus ou
alors à toute l’Olympe, pourrait aussi conduire sur le chemin du rapport au
Sur-Moi, comme si l’objet caché de la culpabilité était amplifié par la réprobation majeure de cette instance.
Telles ont pu être mes associations aux abords de Prométhée, à l’écoute
de l’analysant.
Voici maintenant, parmi les nouvelles réflexions auxquelles ont pu
m’amener les recherches aux sources, les points qui me paraissent les plus
significatifs, sans m’entraîner dans de trop longs développements.
Avant de commencer, je note que, pour certains, il me semble que seul
l’approfondissement des diverses variantes, leur confrontation a pu me les
rendre perceptibles.
Je suis attentive, dirai-je d’abord, à ce qui est dit du feu. On pense au feu
que transmet la foudre, apanage de Jupiter– Zeus; on pense aussi à celui dont
l’analysant dit que Prométhée l’a « arraché » « aux » dieux; dans mes sources,
j’ai pu constater qu’il est plus souvent fait cas d’un vol subreptice, avec l’aide
de la ruse, en se cachant et également que c’est souvent au char du soleil
que ce vol est effectué, étincelles venues de l’astre ou étincelles laissées
par la rapidité du char qui le conduit ? En dehors de Prométhée, le feu est
aussi, dans le mythe, celui de Vulcain– Héphaïstos, dieu des volcans, forgeron
des chaînes du prisonnier; c’est un feu d’enfer et un feu utile. Le feu est
aussi celui qui fait plus de fumée qu’il ne consume ou détruit, le feu qui,
par sa fumée, opacifie sans menacer directement, le feu qui permet de
cuire, de cuisiner. Pour Gilbert Durand, « la torche prométhéenne » revêt
« une lueur rassurante » (6). Ici, cette sérénité que peut apporter la connaissance est absente.
Toutes ces valeurs possibles du feu ne m’étaient pas inconnues avant ces
recherches, pour les avoir rencontrées dans un travail psychologique répété
avec le test A. T. 9 (8), inspiré du même Gilbert Durand (7), dans la lignée
des apports inestimables et premiers de Bachelard (1), mais créé par Yves
Durand (8), il y a une quarantaine d’années et dans lequel est demandée la
représentation du feu, parmi d’autres (9 en tout). Dans la cure, la prise en
compte de toutes ces valeurs ou de certaines pourrait être amorcée par le
thème du volcan.
Ce dont je n’avais pas pris pleinement conscience, avant cette recherche,
c’est que, dans le travail de l’argile comme dans celui du forgeron, le feu
intervient pour autre chose que pour consumer ou détruire; il me semble que
cette évocation d’Héphaïstos par le volcan et de l’argile par Prométhée peut
amener vers des contenus qui touchent à la créativité, la production, les divers
modèles de création et que ces contenus seraient du côté de la sublimation
et d’une reprise de positivité chez le sujet.
L’importance d’un autre thème m’a été révélée par mes lectures, c’est
celui de la difficulté de la vie et de la morosité que son renouvellement
journalier peut produire sur un humain. C’est ce que Robert Graves a dit
d’Hésiode (11); chez l’analysant, ce sens m’apparaît plus ou moins latent
dans la mesure où, pour lui, la réussite scolaire allait de pair avec les travaux
de la ferme et s’inscrivait dans un contexte familial pessimiste, où je crois
voir Hésiode.
Dans les différents textes que j’ai relatés, la jalousie de Zeus maintenant
(parfois des dieux) me crève les yeux; il me semble même qu’elle pourrait
être présente dans le mythe dès avant les ruses et tromperies que Prométhée
est accusé d’avoir perpétrées contre le dieu. Cette jalousie est-elle totalement
injuste ? Est-elle le signe de la toute-puissance exclusive de Zeus ?
Du point de vue de l’enfant, de l’adolescent ou de l’homme, s’il s’identifie à Prométhée, le rêve-éveillé semble le dire, la perception de cette jalousie
indiscutable peut entraîner un douloureux « pourquoi ? ». J’associe cette
réflexion avec la fameuse « quête de sens », celle qui porte sur le commencement de l’univers. N’est-elle pas aussi quête du sens de la culpabilité (la
démarche analytique entreprise) ? Et encore une quête qui s’y rattache avec
une orientation différente : la question « pourquoi moi ? », « pourquoi ces
souffrances s’abattent-elles sur moi ? » non plus dans le sens « qu’ai-je fait ? »
(la culpabilité) mais « qui suis-je que je ne sais pas ? ».
La jalousie de Zeus me frappe aussi et je l’associe à l’adjectif attribué au
Dieu de l’Ancien Testament (« jaloux »). Au fond, ne retrouve-t-on pas cette
notion d’exclusivité demandée par Zeus ou par ce Dieu dont l’enfance de
l’analysant a aussi été nourrie ? L’analysant peut-il associer la culpabilité à
la recherche de connaissances « différentes », « autres » ou seulement, comme
il l’a déjà perçu, au simple fait de réussir à l’école ?
Je poursuis mon interrogation. Cette jalousie de Zeus remonte-t-elle
encore plus loin que les actes mêmes cités dans le mythe ? Est-elle originaire, originelle ?
Cette jalousie de Zeus pourrait-elle être liée à Athéna, qui est sortie toute
armée de la tête de Zeus (ce dernier avait avalé Métis, sur le point
d’accoucher. Peu après, Héphaïstos, poussé par Hermès, pratique une brèche
dans le crâne de Zeus qui souffre d’une terrible migraine) et Prométhée aurait
assisté à sa naissance (15). Dans cet ensemble, on retrouve Prométhée,
Héphaïstos, Hermès (Mercure) et Zeus; cela me renvoie à la constatation
que dans un des récits du mythe de Prométhée, ce n’était pas Héphaïstos
(Vulcain) mais Hermès (Mercure) qui menait Prométhée dans le Caucase.
Cette variante évoque donc la co-présence de ces quatre figures; Hermès est
celui qui conduit les voyageurs (et les morts) mais aussi les âmes; il est aussi
le dieu qui interprète les oracles. C’est par Hermès Trismégiste, cette figure
d’Hermès, confondue avec le dieu égyptien Thot, qu’il se situe du côté du
secret (adjectif « hermétique ») (19). Une nouvelle piste se dessine là que
je ne suivrai pas, malgré sa possible validité.
La présence de Prométhée à la naissance d’Athéna semble être la raison
pour laquelle il en devint un « favori et (pour laquelle) elle lui enseigna un
grand nombre d’arts utiles : l’architecture, l’astronomie, le calcul, la
médecine, la navigation, la métallurgie. » (15) Hermès et Héphaïstos sont
également les inventeurs de certains de ces arts.
La jalousie de Zeus pourrait-elle être liée à cette relation privilégiée ? Ne
pourrions-nous être ici dans une constellation d’allure oedipienne ? Le lien
au sens, la quête de sens pourrait alors être une « fumée » qui nous cache la
vraie raison de la culpabilité.
Une autre hypothèse me vient, liée à la lutte des Titans et de Zeus et au
parti pris par Prométhée. Zeus, gardé vivant par sa mère, en mettant à bas
son père Cronos, spoliait ses oncles. En effet, ces derniers attendaient leur
tour pour prendre le pouvoir, qu’ils devaient recevoir des mains de Cronos.
Zeus combattit donc son père et les autres Titans. Dans cette lutte, Prométhée
se rangea du côté de Zeus.
On peut comprendre son choix si on oppose Cronos ainsi que les autres
Titans, des dévoreurs (mais Zeus aussi avale Métis !), des êtres non civilisés,
brutaux, à Zeus, armé de la foudre, qui châtie les violeurs (même si lui aussi
peut, à l’occasion...) et se situe, comme me l’apparaît Prométhée, du côté
de la civilisation.
Pourrions-nous être dans un registre, cette fois, de jalousie fraternelle ?
Zeus semble craindre ou être furieux que Prométhée le supplante et fasse
varier ses ordres. Prométhée se démarque effectivement de Zeus et confirme
la crainte que Zeus en avait. Prométhée ose combattre Zeus mais pour
l’homme qui écoute le mythe, s’il ne s’identifie pas à Prométhée et conserve
toujours la perception que ces mythes sont symboliques, que l’humain ne
dispose pas de la toute-puissance, Prométhée est alors un bienfaiteur (du
côté d’ailleurs d’Athéna, clémente, encourageante, Athéna qui conseille,
donne des inventions, protège la famille, la santé).
Toutes ces considérations me ramènent à deux questions fondamentales,
celle de l’Œdipe et celle de la toute-puissance et m’orientent aussi vers l’idée
d’un conflit dans lequel l’analysant s’éprouverait tour à tour victime d’une
injustice de la part de l’Autre et désireux de poursuivre ce pour quoi, peut-être, l’Autre a fait preuve d’injustice à son égard. L’effort du sujet pour
simplement se réaliser est-il lui-même culpabilisé ?
Toutes ces associations, qui m’ont fait travailler sur le plan métaphorique,
en conservant toujours le lien au sujet réel, peuvent augurer d’évolutions
prochaines du parcours de la cure sans pour autant poser de jalons incontournables. Il s’agira de rester attentif à ce qui est de l’analyste et ce qui
est de l’analysant mais il me semble que tous ces développements ont élargi
mon champ d’accueil possible à de nouveaux déploiements.
La présence du mythe dans le rêve-éveillé, son « travail » dans la cure au
cours des séances ultérieures paraissent donc pouvoir être féconds à plusieurs
points de vue et selon différents niveaux, un premier dans le cours même de
la séance, des séances, un deuxième dans les développement possibles lors
du travail de l’analyste entre les séances.
Cette fécondité pourra, dans la suite de la cure, engendrer ou guider différents développements.
La place du sujet cependant reste prépondérante et ce que j’ai pu détailler
moi-même ne l’a pas été probablement, dans le même temps, par l’analysant... Encore que ?...
Il conviendra donc de veiller à ne garder, dans les interprétations qui
pourront advenir, que la partie accessible à l’analysant.
Cette vigilance est à rapprocher d’une difficulté qui peut naître du travail
avec le mythe, difficulté que je n’ai pas développée jusqu’ici mais qui consisterait (j’espère avoir évité le « a consisté ») en un effet de fascination du
mythe sur l’analyste qui, par l’intérêt porté à cette production d’outre temps,
outre lieux (il arrive que le rêve-éveillé en séance débute sur cette proposition de se trouver dans un autre lieu, dans un autre temps) se détournerait
de la cure réelle de l’analysant.
Il me semble avoir toutefois montré les possibilités de développement
que peut apporter le mythe, pour l’analyste rêve-éveillé, au cœur de son
travail.
·
1. BACHELARD G.(1938) Psychanalyse du feu. Paris : Gallimard, 189 p.
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