Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062970
170 pages

p. 61 à 70
doi: en cours

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no 7 2002/3

2002 Imaginaire & Inconscient

Les mythes magico-sexuels dans l’imaginaire de l’enfant  [1]

Sophie de Mijolla-Mellor Psychanalyste, membre du IVe Groupe8 av. du Commandant Mouchotte 75014 Paris
Partant d’une mise en question de la notion freudienne de « théorie sexuelle infantile », l’auteur développe une notion originale, « les mythes magico-sexuels ». Dans cet article sont évoqués notamment les divers destins possibles de ces mythes sous la forme de l’activité fantasmatique, de l’activité historisante et enfin de l’activité théorisante. La place du langage y est particulièrement soulignée (mots magiques) et illustrée à partir de plusieurs exemples cliniques. On voit ainsi comment l’imaginaire de l’enfant constructeur de mythes personnels rejoint une démarche dont l’anthropologie nous montre la fonction dans la pensée primitive.Mots-clés : Archaïque, Originaire, Langage, Mythe, Savoir.
« Les théories sexuelles infantiles éclairent les mythes et les contes :
ils partagent en commun la grande énigme de l’origine des enfants. »
Freud S., « Les théories sexuelles infantiles », (1908c), p. 16-17
Mythes, contes et « théories sexuelles infantiles » ne font pas que « partager » l’énigme de l’origine des enfants, comme le suggère Freud. Ils relèvent tous trois d’une démarche de pensée commune qui, en l’occurrence, s’apparente davantage au mythe et à la magie qu’à la théorie. Toutefois, on peut y voir aussi un stade pré-théorique, indispensable à la construction des théories et auquel celle-ci doit nécessairement retourner comme un préalable nécessaire à toute fécondité dans ce domaine.
L’approche freudienne des théories sexuelles infantiles peut être mise en question sur certains points. Tout d’abord, l’idée que ce qui rend l’enfant théoricien (éveille sa pulsion de savoir, dit Freud) n’est pas un besoin de causalité spécifique mais uniquement un besoin « pratique », celui d’éliminer le puîné rival. D’autre part, l’absence d’une référence chez Freud, à l’interrogation de l’enfant sur la mort, indissociable pourtant de celle qui concerne la vie et son origine. Absence d’autant plus surprenante, que l’interrogation sur la mort est bien donnée par Freud comme origine de l’activité réflexive mais seulement lorsqu’il s’agit du primitif, dans Totem et Tabou. Enfin, le caractère typique, toujours selon Freud, des théories sexuelles qui, même s’il est explicable du fait de la perception que l’enfant a de son corps et de celui des adultes, laisse cependant de côté toute une variété d’expressions théoriques singulières relatives aux expériences vécues, à leurs signifiants et plus généralement à la place du langage pour l’enfant.
L’approche que je propose ici de la notion de « théorie sexuelle infantile » part de cette mise en question de la théorie freudienne à cet égard et d’un autre côté s’appuie sur ce que je considère comme l’origine de toute pensée qui naît de l’écroulement du sol de l’évidence, lorsque ce bouleversement peut faire l’objet d’une maîtrise érotisée, ce que les philosophes ont désigné comme l’« étonnement ». D’où la nécessité de relier les théories sexuelles infantiles non seulement à l’apparition d’un puîné, mais à toutes les occurrences où l’enfant prend conscience de la non-évidence du lien d’amour qui l’attache à ses parents et dans lequel il puise son identité.
Bien sûr, la naissance d’un autre va offrir à l’enfant une formulation pour la question qui le concerne : « Où est-ce qu’il était celui-ci qui n’était pas là avant et que je souhaiterais renvoyer d’où il vient ? » et, plus généralement : « Où étais-je quand je n’étais pas là ? » et « Où serai-je quand je ne serai plus là ? » Question que la mort d’un grand-parent vient généralement poser avec beaucoup plus d’intensité pour l’enfant que ne le perçoit l’entourage qui, en liant vieillissement et mort, peut croire avoir rassuré l’enfant et momentanément clos son questionnement.
La représentation de n’avoir pas toujours existé et de ne pas être assuré d’exister toujours, jointe à la découverte de la non évidence du lien d’amour crée pour l’enfant un équivalent de castration dans le domaine de l’identité. C’est là qu’il faut voir le point de départ d’un besoin de causalité pour rétablir le sens qui s’est effondré.
Diverses situations peuvent être à l’origine de cette perte de l’évidence et, parmi elles, celle qui est désignée comme « scène primitive » ou « scène originaire » occupe une place principale. Bien avant d’être interprétée en termes de coït anal ou d’agression sadique du père à l’égard de la mère, cette « scène » fait l’objet d’une représentation inquiétante où le familier des parents est reconnu et nié à la fois et, où l’enfant se ressent simultanément concerné et exclu. Concerné, car ce que l’enfant perçoit alors éveille en lui les traces mnésiques de ses propres éprouvés sexuels, mais ceux-ci excèdent de loin ce qu’il peut en maîtriser par la représentation et en comprendre. Exclu, car pour l’enfant la scène primitive, outre le fait qu’elle révèle une face cachée et étrangère des parents, ne lui renvoie plus le repérage narcissique qu’il a coutume d’attendre d’eux, mais le laisse seul face à des éprouvés intenses et inconnus. Ce vécu aura sa résurgence dans les expériences d’inquiétante étrangeté notamment, mais il va être, avec d’autres situations de désarroi, le point de départ d’un besoin de causalité que je n’appellerai pas encore théorisant pour ma part.
En effet, lorsque rien ne vient rendre l’angoisse insurmontable au point que la seule solution possible devienne l’inhibition de pensée sous toutes ses formes, le premier acte de la démarche de l’enfant consiste d’abord à passer du désarroi à la constitution d’une énigme. Celle-ci pourrait se résumer au savoir, au sens de la « sensation intellectuelle », qu’il y a quelque chose de capital, de vital, qu’on ne sait pas, qu’il serait jouissif de savoir, même si cela peut être aussi interdit, voire dangereux. L’étape ultérieure est celle qui passera de la constitution de l’énigme à des tentatives de réponses par la construction de ce que je désignerai comme les « mythes magico-sexuels ».
Pourquoi parler de mythes ? La définition que donne Ernst Cassirer du mythe peut nous guider. Il y voit : « une manière primitive d’organiser le monde qui ne vaut pas tant par la nature de son contenu, mais par l’intensité avec laquelle ce contenu est vécu et la foi qu’on lui accorde au même titre que n’importe quel objet existant effectivement » (Cassirer E., Philosophie des formes symboliques, II, p. 20).
Je tente de définir cette notion de mythe magico-sexuel en l’étayant à la fois sur la sexualisation de la pensée et sur la toute-puissance des mots pour l’enfant, mais il faut préciser d’ores et déjà que le mythe ne se confond pas avec la théorie dans ce contexte, car la théorie, qu’elle soit infantile ou adulte, a une forme démontrable, alors que le mythe est un récit invérifiable puisqu’il porte sur l’origine. En cela, la particularité du mythe est de se rapprocher au plus près de la suture de ce qui s’est ouvert dans l’effondrement du sol de l’évidence : L’évidence dit « Ici, il y a... » Le mythe reprend en arrière, mais après la déhiscence et le désarroi qui s’en est suivi : « Au commencement, il y avait... »
Ce que j’entends par « mythes sexuels », ce sont des intuitions ayant valeur de certitude, en dehors de toute démarche théorisante. Ces mythes ne s’expriment pas à la manière hypothético-déductive propre à la théorie, mais de façon quasi oraculaire, avec des mots magico-sexuels mystérieux. Les représentations plus organisées qui pourront en être issues ne rendront jamais qu’imparfaitement ces éclairs de certitude cependant aussitôt confrontés à la résurgence de l’énigme dont la résolution demeure toujours à effectuer.
Parlant du mythe, auquel il accorde une valeur de transcendance derrière les représentations toujours insuffisantes pour en rendre compte, Cassirer écrit : « La chose et la signification se confondent dans l’indifférence et se sont développées de concert en une unité immédiate, née du monde de la sensation passive » (Ibid., p. 53). Cette « sensation passive » s’apparente à ce que j’appelle « le paradis perdu de l’évidence », celui-là même qui s’est fêlé lorsque l’enfant a rencontré simultanément l’étrangeté et l’interrogation « qui suis-je ? », dans les expériences de désarroi que j’ai précédemment évoquées.
Les mythes magico-sexuels sont à l’origine d’autres formations avec lesquelles ils ne se confondent pas. J’en évoquerai essentiellement trois :
  • L’activité fantasmatique qui va broder, à partir du mythe qui en constitue l’ombilic, d’infinies variations dont l’enfant est le centre. Cette activité se relie directement à tous les récits enfantins, contes ou petites histoires, récits racontés ou lus à l’enfant, mais aussi imaginés par lui au cours de ses jeux où le sexuel est souvent directement présent : jeu du docteur, du papa et de la maman, etc. Certes le mythe, dans la mesure où il se formule comme un récit sur l’origine, est déjà un fantasme [2]. Toutefois, si on entend par fantasme un scénario imaginaire dans lequel, comme pour le souvenir-écran, le sujet est présent, le mythe n’inclut pas une telle présence. En effet, c’est de l’existence non seulement du sujet mais de tout sujet possible que le mythe doit rendre compte, il est à cet égard en-deçà du fantasme. On ne saurait non plus y voir un équivalent du « fantasme originaire » dont pourtant il se rapproche quant à la visée, car il ne s’agit pas de structures typiques ayant un caractère universel mais au contraire, d’images singulières dont le contenu est dépendant des circonstances affectives propres au vécu individuel de l’enfant qui va créer ces mythes.
  • L’activité historisante qui se rapproche de la précédente mais s’en distingue cependant par le recours à un avant dont l’enfant attend qu’il lui explique son présent. Ceci va de pair avec la curiosité de l’enfant pour le passé de sa famille, l’enfance de ses parents. Un avatar de cette activité historisante est le « roman familial » où il est question de la sexualité des parents et de l’identité de l’enfant en des termes qui impliquent que le savoir sur le sexuel soit maîtrisé sous sa forme instrumentale, en même temps que dénié sous sa forme affective, soit la relation sexuelle originaire des parents d’où l’enfant est issu [3].
  • L’activité théorisante qui cherche des règles déterminant l’ordre de succession des faits et la causalité qui les unit. Cette activité est ce que Freud délimite dans les théories sexuelles, elle va de pair avec le questionnement inlassable de l’enfant, son goût pour l’observation, le démontage d’objets divers. Elle s’apparente plus précisément encore avec son intérêt pour le fonctionnement et la physiologie de son corps et à côté des éclaircissements sur la sexualité, j’ai proposé de souligner aussi l’importance des explications médicales données aux enfants [4].
Mon hypothèse concernant les « mythes sexuels infantiles » consiste donc à différencier, à l’intérieur et en deçà de ce que Freud désigne comme « théories sexuelles infantiles », différentes strates. Ces distinctions me semblent indispensables pour dépasser le caractère figé des théories typiques qu’évoque Freud concernant aussi bien la différence des sexes, que le rapport sexuel et la naissance des enfants. Mais ces distinctions permettent aussi de comprendre le devenir de ces diverses formations chez l’adulte dans la démarche romanesque, historienne et théorico-scientifique notamment. Loin de considérer, comme Freud, que ces théories sexuelles infantiles aboutissent régulièrement à un « échec » déprimant, base de futures inhibitions, je dirai au contraire que leur infinie relance est liée au fait qu’elles ne parviennent jamais à épuiser l’expérience de ce bref retour à l’évidence originelle qu’offre le mythe magico-sexuel. D’où le désir de réitérer cette quête dont l’objet, promesse de plaisir, ne peut être que brièvement entrevu. C’est ce mouvement qui détermine ce que j’ai décrit ailleurs comme « plaisir de pensée » [5].
Cette évidence originelle se condense dans des mots spécifiques, mots magiques et c’est d’eux dont je vais parler maintenant.
Freud note que « Pour l’homme de la première humanité, le langage était un enchantement » (Freud S., Vue d’ensemble sur les névroses de transfert, p. 37). Il en est de même pour l’enfant, car ce que les mythes magico-sexuels recèlent de magique, au-delà du mythique, tient essentiellement aux mots qui l’expriment. Mots isolés ou formule énigmatiques, la pratique magique dont l’enfant est coutumier grâce aux contes peut impliquer la confection de breuvages ou de philtres à ingérer ou des gestes, mais elle ne manque jamais de ces mots que seuls les initiés connaissent. En les utilisant pour exprimer les mythes supposés dire les mystères de l’origine et de la fin, l’enfant s’inscrit dans une tradition séculaire. Mais n’eut-il jamais entendu parler de magie et aurait-on établi un cordon sanitaire rigoureux entre lui et les contes et légendes qui en font état, on peut supposer, sans pour autant avoir recours à l’hypothèse phylogénétique, qu’il finirait bien par la trouver tout seul.
Car ces mots mystérieux par lesquels il prétend détenir le secret des énigmes ne sont rien d’autre qu’un retour à l’envoyeur, soit en l’occurrence à l’adulte qui, non seulement lui donne à voir et à deviner tant de mystères, mais en plus, passe son temps à utiliser devant lui et entre adultes des mots incompréhensibles, avec des sonorités bizarres, désignant on ne sait quoi et qui peut aussi être l’occasion de déploiement d’affects inattendus et bien surprenants. J’en donnerai l’exemple, fourni par une patiente adulte qui, lors d’une longue maladie avec une fièvre importante avait eu une image acoustique insistante, claire comme une hallucination et cependant incompréhensible pour elle, qui ressemblait à une suite de sons bizarres sonnant à peu près ainsi : « Sarskéiosolé ».
Cette « crise » avait eu lieu plusieurs années avant son analyse; le mot s’était effacé, revenant cependant parfois de manière inopinée en provoquant alors une grande angoisse, qui lui faisait craindre de s’évanouir comme si elle avait été attirée dans un autre monde par ce mot, à la fois beau et terrifiant. Diverses associations la conduisirent dans son analyse à découvrir la place pivot que tenait pour elle le fantasme « on tue un enfant », où mort et naissance se conjuguaient, elle qui s’était toujours vécue comme un enfant « en trop ». Mais surtout, ouvrant un jour « par hasard » un livre où il était question de l’histoire des Romanoff, elle eut la surprise sidérée de retrouver son vocable étrange. Il s’agissait d’une déformation du nom du palais (Tsarskoïe Selo) où le Tsar Nicolas II et sa famille avaient été enfermés par les révolutionnaires en 1917 avant d’être exécutés. La patiente se souvint alors des interminables discussions sur ce sujet, à table entre ses parents, enfants d’émigrés russes et surtout de l’excitation de ceux-ci à cause du fait qu’on ne savait toujours pas si l’une des filles n’avait pas réchappé [6] au massacre en fuyant dans des conditions mystérieuses. Cette histoire, comme celle du « Masque de fer », lue bien plus tard, rejoignait son roman familial au prix de quelques dangers et de beaucoup d’incertitude, il faut le dire. Elle s’apparentait aussi au récit qu’on lui avait fait de la mort de Raspoutine qui, percé de nombreux coups de pistolet, vivait encore.
Ces mots étranges, l’enfant les prélève dans un discours parental qui ne lui est pas adressé et où il est question de sexe et de mort, il les transforme à sa manière et les invoque comme des puissances obscures lorsqu’ils ne sont pas angoissants au point de les déborder et de ne plus apparaître alors que dans les cauchemars.
On s’expliquerait parallèlement l’incoercible besoin de magie des enfants entre quatre et huit ans environ, à cette période où le besoin d’être « plus fort » s’exprime si librement et naïvement chez la plupart d’entre eux [7]. Le pouvoir magique des mots dure bien au-delà de l’enfance et dans Le traitement psychique dès 1890, Freud ne manquait d’y voir une efficacité thérapeutique, pas très éloignée de celle que Molière prêtera ironiquement aux médecins. « Le mot, écrit Freud, est magique, agissant sur l’autre et donc il peut avoir une action curative ». Il notera de même que cette efficacité magique tient au fait que « le nom d’après la conception des primitifs compte parmi les parties constitutives essentielles d’une personnalité » (Totem et Tabou, op. cit., p. 127), perspective qu’il étend aussi aux enfants.
Je m’intéresserai ici à ces mots que l’enfant invente pour désigner des sensations ou des zones corporelles sexuelles. L’enfant conservera ces mots bien au-delà du temps où il « parle bébé ». Ils constituent pour lui un stock privé et le caractère bizarre de ces mots lui assure en même temps qu’il est seul à les comprendre et peut donc garder secrètes ses activités sexuelles et ce qui les désigne. Ces « mots » ont pour lui un triple avantage :
  • Ils sont au plus près de la sensation, c’est-à-dire qu’ils sont plus ou moins des onomatopées. Ainsi le rire aigu que provoque un chatouillement justifie qu’on désigne ce dernier comme un « guili-guili », ou bien les bruits de la miction ou de la défécation (le « loumf » du petit Hans) indiquent à l’enfant comment les nommer.
  • Ils sont secrets, même si l’enfant peut les communiquer à un camarade dans des jeux sexuels, et donc lui assurent l’exclusivité sur son excitation sexuelle, défendue contre l’intrusion adulte et garantie par la possession de ces mots en eux-mêmes excitants.
  • Ils ont une valeur identificatoire en ce que ce ne sont pas des mots communs mais propres à l’enfant. Lorsque l’adulte les retrouve, il a le sentiment d’une authenticité indéniable mais souvent il ne peut en parler que s’il a le sentiment que ce mot a un sens et donc est communicable. Ceci est valable aussi dans l’analyse et un patient me raconta ainsi comment il lui avait fallu attendre le hasard d’une émission de radio pour pouvoir parler de « son » mot fétiche : « Longtemps m’est revenu en mémoire le souvenir d’une mélodie que j’avais entendue à la radio alors que je devais avoir neuf ou dix ans. Il me manquait les premiers mots de cette rengaine assez rythmée mais la suite était très claire « La... la... bistoucheune... la... la... bistoucheune... La... la... etc. » Ce n’est que tardivement qu’une émission de télévision consacrée aux années de l’Occupation allemande en France [8] me fit réentendre le vieil enregistrement et m’en révéla les paroles exactes : «Mit mir bist du schön...», « Avec moi sois gentil... », chantait la femme car c’était à l’évidence une femme qui répétait cela, invitation érotique qui avait dû me marquer, surtout en cette époque où les soldats allemands dans les rues ou dans le métro m’effrayaient avec leur rude tenue et les poignards qui pendaient à leur ceinture. Je ne peux affirmer que la « bistouquette » était alors une expression connue, mais j’avais autour de cette musique et de ce mot bizarre bâti suffisamment de rêves pour que je ne les oublie jamais. »
Plus que sa proximité avec le nom enfantin du pénis, celui-ci commun à beaucoup d’enfants, c’est la sonorité étrange et de fait étrangère du mot qui lui donne sa valeur. Parce qu’il est énigmatique, il parle l’énigme du sexuel et de ce fait joue à la maîtriser magiquement.
Aussi ces mots sont-ils glanés dans tout ce qui peut apparaître pour l’enfant comme porteur de mystère. J’en donnerai un exemple avec une patiente élevée dans un milieu catholique pratiquant. Elle avait toujours entendu le mot « enceinte » comme « en sainte », possibilité enviable mais peu claire qui s’offrait donc après avoir été comme ses sœurs aînées qu’elle jalousait, « en communiante » et avant d’être « en mariée » [9], toujours vêtues de voiles et de dentelles blanches.
Mais la sainteté la renvoyait aussi au contenu énigmatique du « Je vous salue Marie ». Que signifiait ce qu’elle répétait mécaniquement : «Jésus est le fruit de vos entrailles »? C’est quelque chose dans le ventre, lui avait-on répondu suffisamment brièvement pour qu’elle n’ose pas en demander plus. Les gargouillis intestinaux lui apparaissaient depuis vaguement sacrilèges et, en tous les cas, clairement sexuels. Heureusement, il y avait les images pieuses de Marie, mains jointes, regard tourné vers le Ciel, dont on disait qu’elle s’était sacrifiée comme on le disait de sa propre mère, qui avait été elle aussi « en sainte », voire sa grand-mère qui avait été une « sainte femme ». Les mauvaises pensées faisaient retour en revanche avec le « pleine de grâce», entendu comme une chair moelleuse et, plus tard, le sens du mot « vierge »...
Le mythe n’était pas pour elle d’abord un récit organisé, mais un conglomérat de sensations, de paroles religieuses et d’excitations, liés à des mots-clefs. À partir de là et en faisant appel au fantasme, des récits mythiques pouvaient s’organiser à son gré.
Pour une autre patiente, c’était le signifiant « mousse blanche » qui avait cette valeur. Une camarade lui avait expliqué que les hommes produisaient avec leur pénis une substance de cette sorte, hypothèse qui pour elle s’était immédiatement reliée au fait que son père n’aimait pas qu’elle le regarde attentivement s’enduire de mousse à raser le matin et qu’il lui avait répondu, sans autre explication, que les hommes étaient obligés de se raser et qu’elle-même en tant que petite fille avait bien de la chance de ne pas subir une telle corvée dans le futur.
Pour l’une et l’autre de ces patientes, le mystère dont étaient entourés ces mots ou ces actes se rattachait au fait que l’acte procréateur n’était pas une simple partie de plaisir, mais une cérémonie exceptionnelle, secrète et d’ailleurs mesurée au nombre d’enfants dans la fratrie.
La gravité, le risque, voire le sacrifice de l’opération n’enlevaient rien à son caractère excitant, bien au contraire ! Une telle dramatisation est en effet à la mesure du narcissisme de l’enfant dont il s’agit d’expliquer la venue au monde. Elle garantit en outre que l’acte procréateur n’est pas le résultat d’un hasard et répond implicitement à la question principale qui se cache derrière celle « comment m’avez-vous fait ? » et qui est : « m’avez-vous désiré ? ».
Dans ces bribes de souvenirs, le mythe est ramassé à l’intérieur d’un mot ou d’une image. Comme ces jouets en papier qui se déploient et reprennent forme au contact de l’eau, il leur faut toute l’intensité émotionnelle retrouvée sur le divan pour qu’ils puissent prétendre à cette fonction explicative du mythe.
« Il ne faut jamais oublier, dit Freud à propos du Petit Hans, que l’enfant traite les mots de façon bien plus concrète que ne le fait l’adulte, ce qui donne pour lui aux consonances verbales une toute autre importance. » La théorie freudienne du « pont verbal » est centrale pour comprendre la valeur magique du mot qui est en question. Rappelons ce qu’en écrit Freud à propos du petit Hans : « Le terme à cause de a ouvert la voie à l’extension de la phobie des chevaux aux « voitures »... Wegen (à cause de), Wagen (voiture). » (Freud S., Cinq psychanalyses, Paris, P.U.F., 1977, p. 133).
Dans Totem et Tabou et dans Pour introduire le narcissisme, Freud souligne et insiste sur la croyance à la force magique des mots chez les primitifs et les enfants. On peut penser de même que c’est le caractère mystérieux de certains mots qui, joint à un contexte significatif d’un propos sur l’origine ou la différence des sexes, va en faire les mots sacrés d’un mythe qui est à la fois éclairant, incompréhensible, jouissif et terrifiant.
On voit par là comment l’imaginaire de l’enfant constructeur de mythes personnels rejoint une démarche dont l’anthropologie nous montre la fonction dans la pensée primitive. Cette démarche constitue le terreau dans lequel la pensée théoricienne puisera ses éléments et sa créativité.
 
NOTES
 
[1]Cet article est extrait d’un livre paru chez Dunod (Collection « Psychismes »), en février 2002, sous le titre Le besoin de savoir (théories et mythes magico-sexuels dans l’enfance).
[2]J.P. Valabrega souligne la parenté du mythe et du fantasme dans la mesure où ils sont tous deux des représentants de la pulsion ou, comme il en propose l’image, des « envoyés spéciaux de l’inconscient pulsionnel » (Valabrega J.P., Phantasme, mythe, corps et sens, Paris, Payot, 1980).
[3]Celle-ci peut faire durablement l’objet d’un refus ou d’une impossibilité alléguée ou réelle de la penser. Le sujet expliquera le cas échéant qu’il se sent né de la terre, voire d’une fleur et, au-delà du savoir intellectuel, continue de refuser que son origine soit liée au rapport sexuel des parents.
[4]« Les explications médicales données aux enfants », in Pédiatrie et psychanalyse (coll.), Paris. Ed. P.A.U., 1993.
[5]Mijolla-Mellor S. de. (1992) Le plaisir de pensée, Paris : P.U.F.
[6]Mystère qui a été semble-t-il définitivement éclairci par les testes d’A.D.N. réalisés sur la prétendante (Anastasie) et des membres éloignés de la famille.
[7]L’immense succès international rencontré par « Harry Potter » en est un exemple actuel. Les ingrédients de la magie la plus traditionnelle s’y retrouvent, montrant en cela que les merveilles techniques que les mêmes enfants qui se passionnent pour ces histoires utilisent quotidiennement, ne prêtent nullement à confusion avec la magie.
[8]Je remercie Paul Fuks et Madeleine Natanson qui ont ajouté une dimension supplémentaire à cette vignette clinique en retrouvant l’origine de la chanson, non pas allemande mais yiddish, vieille rengaine des années 30, aryanisée dans la suite.
[9]L’expression connotait également quelque chose du jeu de déguisement. L’habit ne fait pas le moine, dit-on, mais il y contribue néanmoins par une identité donnée à voir. Par là, le mystère se faisait aussi jeu, accessible grâce à l’usurpation des pouvoirs qu’il offre, pour un temps limité, il est vrai.
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