2002
Imaginaire & Inconscient
Éditorial
Geneviève de TAISNE
Jacquelyne Brun
Le mythe au XXIe siècle, un titre qui peut paraître paradoxal. Pour certains,
le mythe est une réalité éternelle qui se moque des époques. Pour d’autres,
il est un archaïsme de la pensée balayé par le rationalisme. Pourtant il
provoque en nous une impression de flou et un sentiment d’ambivalence.
Est-ce à cause de l’opposition affirmée par les grecs entre « muthos » qui
est : « une fiction, un mensonge » et « logos », signifiant « raison ou discours
associés à l’idée de vérité ». Hérodote au IVe siècle avant Jésus-Christ fit lui-même la distinction qui nous marque sans doute encore aujourd’hui entre
un fait historique réel et une fable imaginaire. De nos jours, qu’écrit-on sur
le mythe ?
Dans son dictionnaire sur Les mythologies du monde entier, Robert
Walter, inspiré par les propos de Campbell, un célèbre conteur, précise la
notion de mythe : « Si presque tout récit traditionnel peut être source
d’enchantement ou d’enseignement, seul quelques uns sont porteurs de
visions assez fascinantes pour inspirer, influencer ou guider notre existence,
voire, bien trop souvent nous inciter à notre propre destruction. Seuls, ce
type de récits ancestraux mérite le nom de mythe. Il précise : « à l’instar
des rêves, les mythes sont le produit de l’imagination humaine. Par conséquent, l’imagerie mythique, bien que tirée du monde tangible et de son
histoire supposée, constitue, comme les rêves, autant de témoignages des
espoirs, des désirs et craintes les plus profonds, des potentialités et des
conflits de la volonté humaine. Cela revient à dire que tout mythe, intentionnellement ou non, est psychologiquement symbolique. Aussi, n’est-ce
pas littéralement qu’il faut en appréhender les récits et les images mais de
façon métaphorique. »
Ce numéro espère apporter un éclairage original en reliant temps passé
et temps présent par les différentes analyses autour de ce thème, analyses
effectuées par des auteurs d’obédience très diverses.
Pascal Hachet en montrant comment certains « mensonges » nous structurent, se questionnant autour de l’intéressant mythe de « la ville d’Ys »,
ré-interroge l’opposition entre la vérité et le songe lorsqu’il est question de
l’imaginaire.
Le mythe a un pouvoir d’influence. Il structure notre psychisme
individuel et collectif, il habite nos rêves et notre inconscient. À ce titre, il
intéresse les psychanalystes à la suite de leurs pères : Freud et Jung, principalement. Claude Pigott nous parle de l’évolution de ce concept et de
l’approche novatrice qu’il en fait actuellement à travers, notamment, la
pensée de Racamier.
À l’aide d’une étude approfondie du mythe de Prométhée à partir de
l’image d’un patient « vue » en Rêve-Éveillé, Marianne Simond se
questionne. Quel impact a cette référence à un mythe pour la cure d’un
patient, quelle importance l’analyste doit-il ou peut-il lui accorder ? Apporte-t-elle quelque chose de spécifique ? Jacqueline Kelen n’hésite pas à dire que
si le mythe ne nous fournit pas de remèdes, « il est un souffleur de liberté »,
« par l’énergie, l’élan vital et l’imagination qu’il met en route, il est un
véritable explosif. Tout mythe s’avère « dynamythe ». De son nom est tiré
en Français le mot mystère. Ces figures mythiques féminines, dont nous
savons obscurément les noms, sont pour J. Kelen une possibilité pour les
femmes d’aujourd’hui de se relier à leur intériorité et pour l’être humain
un enseignement à croire en « sa capacité à se mettre au monde infiniment. »
Pour un analyste praticien en Rêve-Éveillé qui constate tous les jours la
force de représentation et de changement que suscite l’image et sa mise en
mouvement évolutif dans un rêve-histoire, ces phrases font réfléchir sur ce
qui se joue à travers le récit mythique. Marc-Alain Descamps, avec la figure
de Lilith, complexe et ô combien annonciatrice de la mère archaïque, nous
interroge sur ce qu’on peut apprendre de cette Mère terrible, à la lumière des
concepts de la psychanalyse qui ne craignent pas de relier nos inconscients
à plusieurs figures mythiques, pour parvenir à comprendre l’humain
d’aujourd’hui.
Si les mythes sont nécessaires à notre structuration psychique, que se
passe-t-il lorsqu’ils viennent à se perdre, comme Peter Pan quand il perd son
ombre ? Kathleen Kelley-Lainé fait un parallèle passionnant entre cette figure
mythique, si proche encore des enfants d’aujourd’hui, et le travail d’André
Green sur la mère morte psychiquement auprès de son très jeune enfant.
Figures éternelles soit, mais qui s’habillent au goût de chaque époque.
Si Peter Pan reste aujourd’hui vivant dans les mémoires, que dire de ces
nouveaux Ulysse ou Capitaine Flamm, de ces Alien qui déferlent sur nos
écrans de télévision ou de cinéma ? Serge Tisseron nous emmène au cinéma
et Evelyne Esther Gabriel dans le monde des jeux vidéos. Si les compagnons
d’Ulysse deviennent des robots, ce changement est-il innocent ? Ne dit-il
pas quelque chose de notre vision de l’humanité aujourd’hui ?
Ainsi le mythe traverse les siècles et se renouvelle au contact d’une
culture. L’article d’Hélène Montardre sur la petite fille à travers les contes
est d’une actualité étonnante tout en se reliant au passé. Elle étudie les
éléments mythiques qui demeurent fidèlement malgré les années et que l’on
peut repérer dans une grande majorité de contes. Par exemple la blondeur
de la petite princesse, l’attente du Prince Charmant, mais aussi la nécessaire
fuite initiatique, les épreuves (bien que souvent plutôt destinées aux garçons),
la solitude, le désarroi, sur tout cela Hélène Montardre nous éclaire et nous
questionne tout à la fois. On pense alors à une certaine princesse moderne
nommée Diana, au destin envié mais tragique... Ainsi au fil des pages de
ce numéro nous percevons la complexité de ce thème, à la fois éternel et
mutant comme notre humanité, nous interrogeant aujourd’hui comme hier
à son sujet, et dévoilant parfois un peu de son mystère.
Avec l’article de Sophie de Mijolla comme dans les autres présentations
cliniques, nous pouvons remarquer que si les mythes parlent à l’inconscient des patients, ils parlent aussi à celui de leurs analystes. Certains nous
font participer alors à leurs recherches livresques, nourrissant leur propre
faculté d’associer, de rêver, alimentant leur écoute flottante aux sources de
l’histoire. Hélène Montardre nous dit que la petite fille du conte peut
échapper à son destin passif et tout tracé (épouser le prince, vivre heureuse
et avoir beaucoup d’enfants), et réaliser son propre désir, l’inventer même,
celui auquel personne n’a pensé pour elle, celui inimaginable, qui sort de
la Norme. En cela elle rejoint Jacqueline Kelen. Pour l’analyste, la confrontation au mythe à travers son patient, n’aurait-elle pas le même pouvoir
secret ? Celui de l’autoriser à sortir de la norme et donc à inventer ce que
personne jamais ne lui a appris et qu’il reconnaît pourtant comme le sachant
depuis toujours ?