2002
Imaginaire & Inconscient
L’air du large
Jacqueline Kelen
Le mythe vient au secours de la vie. Plus exactement du quotidien. Il
lui donne le sens du large.
Imaginons par exemple une femme jalouse et possessive. À notre époque,
cette femme n’a d’autre choix que de se consumer dans les affres du sentiment,
autant dire de rester malheureuse, ou d’entreprendre une cure psychothérapique pour expliquer le mal et peut-être le soulager. Mais, si cette femme
découvre l’histoire de Médée, la belle magicienne qui, après avoir aidé Jason
à s’emparer de la Toison d’or, fut par lui lâchement délaissée et se vengea,
ou l’aventure d’Omphale l’impérieuse, qui voulut retenir près d’elle l’intrépide
Héraclès porteur d’un autre destin, ou d’autres histoires encore de furies
passionnées qui traversent le mythe – Salomé, Phèdre, Dalila... –, elle se reconnaîtra et elle verra dans sa passion l’une des grandes énergies fondamentales
qui ont créé le monde, tels l’Amour et la Haine des philosophes présocratiques,
qui le meuvent encore et qui nous font vivants. Et sa jalousie jugée maladive,
la possessivité dont elle était honteuse, au lieu d’être répertoriées comme
banales névroses, prendront une dimension intemporelle, une dimension
tragique aussi dont cette femme aura l’honneur d’affronter la difficulté.
De cette rencontre avec les figures du mythe qui l’ont précédée, qui en
elle s’agitent toujours et demandent à se continuer, la femme ne sortira pas
amoindrie, coupable, mais fière et puissante, et elle se sentira libre d’assumer
son destin particulier au lieu de l’étouffer.
On peut aussi imaginer une rêveuse invétérée, une ondine échouée sur
les rives imparfaites de l’humain, une Belle qui attend le Prince charmant,
une jeune fille trop innocente, prénommée Marguerite, qui se sacrifie pour
celui qu’elle aime plutôt que de comprendre qu’elle a été bernée. Soit notre
époque pragmatique et froide lui inflige, pour se soigner, le principe de réalité
– une autre façon de désigner le rouleau compresseur –, soit la rêveuse se
mue en victime, devient inadaptée à cette société et finit par s’engloutir avec
ses invivables chimères. Le mythe, lui, qui parie toujours sur l’impossible
et sur la grandeur, autant dire sur la merveilleuse liberté de l’être humain,
donnera à cette femme la force de gouverner son rêve éternel plutôt que le
subir et il l’encouragera à persister dans la beauté, dans l’idéal, de nos jours
tant malmenés.
Elles se trouvent toutes dans les récits mythiques, prolongés par les
légendes et les contes, les femmes dont nous continuons la lignée : celles
qui sont ivres d’indépendance ou qui se méfient des hommes (Atalante,
Daphné); celles qui aiment séduire (Armide, Viviane), celles qui protègent
leur mystère (Mélusine); celles qui voient l’avenir et que l’on n’écoute
pas (Cassandre); les intransigeantes (Antigone) et les patientes (Pénélope);
les amoureuses éblouies (Nausicaa, Juliette) et les trop tendres, les
innocentes (Lucrèce, Desdémone) qui sont tôt ou tard vouées au massacre.
Ce sont là, plus que des caractères fixés, les mille facettes d’une âme
féminine mouvante et une.
Parce qu’il faut bien parler de l’âme féminine, de l’essence de la féminité,
après qu’a été niée, sous prétexte d’égalité entre les sexes, l’existence d’une
nature proprement féminine. Or cette nature se révèle une surnature – comme
si toute femme hébergeait en elle une reine, une fée, comme si toute femme
circulait en ce monde avec les yeux et le cœur émerveillés d’Ève découvrant
le Paradis.
Aujourd’hui les femmes supportent sans broncher le discours biologique
ou sociologique qu’on tient sur elles; elles semblent se plier à une lecture
uniquement horizontale, factuelle, donc partielle de leur être. Elles ont oublié
leur souveraineté initiale, une puissance faite autant d’amour que de féroce
liberté, elles ont fait taire la voix de l’Absolu qui passait par tout leur corps,
par leurs cris et leurs silences, par leurs gestes imprévisibles, par leur courage
obstiné et leur espérance viscérale. Elles sont dans le monde moderne des
travailleuses, des citoyennes, des femmes mariées ou libérées. La plupart
d’entre elles ne se perçoivent plus que par rapport à une fonction (sociale,
biologique, professionnelle) ou une relation (célibataire, divorcée, mère de
famille) et elles n’ont plus d’elles-mêmes qu’images fragmentées ou
tronquées. Elles ne savent plus que, de tout temps – pas simplement avant,
dans un temps historique favorable –, elles ont reflété le Ciel sur la terre;
que, de tout temps, elles marchaient dans la vie comme des passantes de
l’éternité, comme d’inlassables porteuses d’amour et de folie; qu’elles
avançaient, calmes ou rieuses, mais que sous leurs pas s’allumaient de
durables incendies.
Beaucoup de femmes de la société moderne, au nom même du féminisme
parfois, se sont laissé déposséder de leur qualité essentielle, je veux dire
ontologique, qui tient à ce goût inaltérable de l’éternité et leur donne vocation
de déesses. Cette essentielle qualité, Goethe la nomme « l’éternel féminin »
et avant lui, au XIIe siècle, Ibn Arabî la désigne, à propos de la reine de Saba,
comme « l’infini féminin ».
La lecture et la méditation des mythes s’avèrent très précieuses pour
réveiller cette part exquise, impérissable en tout être; et pour sauvegarder
cette « mémoire de l’immémorial » que Bachelard évoque en étudiant la
symbolique du coffre. Parce que les mythes ne se situent pas dans le passé,
mais dans ce qui ne passe pas. Ces récits exemplaires, fabuleux, inventés
par les diverses civilisations pour questionner et éclairer le monde où nous
respirons et l’univers qui nous entoure, qui nous écrase peut-être, ces récits
ne sont pas, contrairement à l’Histoire, liés à une chronologie ni à des faits
vrais ou observables : ils colportent, comme clandestinement, ce qui, en dépit
des siècles, des sociétés, des religions, demeure infiniment présent, vivant.
Le Réel, si l’on veut. Ils permettent à chacun de passer de la condition
humaine (mortelle, précaire, limitée et souffrante) à la nature humaine
(immense, libre et immortelle – ce que les philosophes de la Renaissance
célébraient en disant que « l’Homme est un grand miracle »).
Si je n’écrivais sur les mythes, et pour propager les mythes, si je ne vivais
constamment en présence de ces femmes et ces hommes de récits fabuleux
que parce que j’y discerne l’ultime antidote à notre misère et à notre apathie,
ce serait déjà amplement suffisant et ma tâche aurait été accomplie. Mais
voici : le mythe n’a pas pour vocation de fournir des remèdes, il est un
souffleur de liberté. Il n’est pas un tranquillisant supplémentaire mais bien,
par l’énergie, l’élan vital et l’imagination qu’il met en route, un véritable
explosif. Tout mythe s’avère « dynamythe ». C’est pourquoi on ne saurait
trop l’invoquer, l’étudier, le faire nôtre dans une société tournée sans cesse
vers le passé et la commémoration mais impuissante à créer du neuf, à
susciter le goût du bonheur et de l’absolu.
Oui, j’aime les mythes parce qu’ils ouvrent des chemins inattendus dans
un système cloisonné et peureux, parce qu’ils percent des fenêtres dans les
cerveaux sinistres; parce qu’ils ne cessent de jouer et d’échapper; parce
qu’ils nous surprennent, nous interrogent et nous demandent raison; parce
qu’ils creusent notre soif, notre rêve, et nous donnent envie de danser au
bord du gouffre, de défier les dragons et la mort vilaine; parce qu’ils
proposent non pas une solution, un mode d’emploi, mais une aventure, un
merveilleux péril. J’aime leur excès et leur jubilation, j’aime la majesté qu’ils
confèrent à toute souffrance, à toute errance humaine.
Il est plaisant de constater que, de nos jours, dans un monde qui vit de
simulacres, de virtuel, de permanente tromperie, le mot « mythe » n’évoque
plus qu’affabulation, mensonge, fausseté (qu’il s’agira de démasquer, bien
sûr, au nom de la fameuse « transparence »). À tout vouloir « démystifier »,
à piétiner tout élan de rêverie, on se retrouve devant la terrible platitude de
l’actualité, devant le vide insondable des cerveaux et des cœurs. Or si les
récits mythiques et légendaires ne constituent point un savoir, ni une science,
ni une technique, autrement dit si, au regard du Système, ils ne sont bons à
rien, ils donnent assurément accès à une Réalité voilée que chacun garde
au fin fond de son âme, au plus clair de sa nostalgie, à une sagesse qui se
passe de dogmes comme de croyances. S’il y a des guerres de religion, il
ne saurait y avoir de guerres de mythe. On ne « croit » pas en un mythe, ce
serait plutôt le mythe qui croit en la totale liberté de l’homme, en sa capacité
à se mettre au monde infiniment.
Jamais les mythes ne fourniront une matière à enseigner doctement, objectivement. Par nature, ils sont turbulents, irréductibles, insoumis. C’est le
privilège de la jeunesse. Nul ne peut se les approprier, y lire un sens unique,
mais chacun peut oser une interprétation, se mirer dans le récit fabuleux,
incarner le mythe à sa manière. Bien sûr, il existe des textes fondateurs, des
sources écrites comme la Bible, l’Odyssée, Tristan et Iseult pour l’Occident,
ainsi que des études savantes sur les mythes. Pour écrire ce livre et tracer
les portraits de ces passantes de l’éternité, je m’y suis référée. Mais il y a
aussi d’autres relais constitués par les peintres, les musiciens et les poètes qui
se sont attachés à donner corps, voix et visage aux femmes du mythe. On
en apprendra autant sur Lucrèce, sur Europe, sur Salomé en écoutant un opéra
de Britten, de Milhaud, de Strauss, en contemplant un tableau de Cranach,
de Vouet, de Luini, qu’en lisant le texte originel qui a inspiré ces œuvres.
C’est pourquoi, aux sources bibliographiques que j’indique en fin de volume,
il faudrait ajouter les innombrables cantates, oratorios, opéras, les peintures,
les sculptures et les monuments qui tous sont nés des très fécondes femmes
du mythe. Ajouter aussi sa propre rêverie, sa culture personnelle et son imagination. Pour poursuivre. Pour prendre le large.
Cette trentaine de portraits ici proposés n’a rien à voir avec une fiche
d’état civil, une photographie d’identité. Ce sont des possibles, des apparitions. Voilà pourquoi j’ai choisi de dire « je ». Parce qu’en moi se sont
réveillées aussi bien la douce Alceste que la Sphinge redoutable et Eurydice
l’inconsolée. Du reste, l’incertitude demeure : est-ce bien moi qui rêve sur
ces femmes du mythe ou bien elles qui me hantent et me rêvent ?... « Je ne
peins pas l’être, je peins le passage », disait Montaigne. Il s’agit bien de
passage, de visitation de ces femmes éternelles, sous forme de rafale ou de
caresse, de zéphyr ou de tempête. Bref, en écrivant sur elles et grâce à elles,
je me trouvais dans l’obligation de saisir, de piéger peut-être, ce vent qui
passe de la Troie antique, soulevant les voiles d’Hélène, à Lusignan où règne,
si légère, Mélusine, et aux glaces de l’Islande où dort Brünhild. Mais que
sont d’autre les mythes que des courants d’air d’éternité ?
Le mythe (mûthos) dynamite le discours, la raison, il déborde la logique,
le logos, sans jamais se livrer. Le mot grec mûthos est à l’origine des mots
français « mystère » et « mystique ». Il dérive d’un verbe qui signifie « être
clos, muet, garder les yeux fermés ». On comprend par là que ces récits
fabuleux ne sont pas tant une tentative d’explication du monde (assurée par
le logos) qu’une manière d’approcher, de caresser et d’écouter le mystère des
choses et des êtres, et aussi qu’ils proposent un enseignement caché, secret,
c’est-à-dire ayant trait à l’intériorité. On retrouve ici, silencieuse mais bien
vivante, l’âme, ce rien de plume et d’incendie qui octroie toutes les libertés.
Dès que le mythe se plie au discours rationnel, dès qu’il se range dans
une mythologie, il se meurt. De fait, il a besoin de chaque vivant pour
continuer à se manifester. Dahut, Desdémone, Penthésilée mourront définitivement le jour où il n’existera plus aucune femme de par le monde pour
penser à elles, pour les incarner. Le mythe n’est jamais lettre morte, langue
morte, mais naissance perpétuelle, parole de vie. (...)
Extrait de : Les femmes éternelles, de Jacqueline Kelen,
© Éditions Anne Carrière, 1998
Éditions Anne Carrière
104 bd St Germain 75006 Paris
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KELEN J. (1994) Les Femmes de la Bible. Paris : Albin Michel.
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KELEN J. (1986) Les nuits de Schéhérazade. Paris : Albin Michel.
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KELEN J. (1986) Les Reines noires : Didon, Salomé, La Reine de Saba. Paris : Albin
Michel.