Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062970
170 pages

p. 77 à 86
doi: en cours

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no 7 2002/3

2002 Imaginaire & Inconscient

Lilith ou la permanence d’un mythe

Marc-Alain Descamps Psychanalyste rêve-éveilléUniversité de Paris V Membre titulaire du G.I.R.E.P. 18 rue Berthollet 75005 Paris
Le mythe est l’histoire originaire fondatrice d’une culture, mais chaque individu se structure à partir des mythes de sa religion et de sa région. La psychanalyse par le rêveéveillé est la méthode particulièrement adaptée pour retrouver ces mythes fondateurs. C’est la poursuite patiente de ces scénarios imaginaires tout au long d’une cure qui permet d’accéder au plus profond de soi-même, jusqu’aux couches archaïques de l’originaire. L’histoire de Macha, qui a cru incarner Lilith, en est la vivante illustration.Mots-clés : Mythe, Fantasmes, Archaïque culturel. The myth is the primal story of a nation foundation, but every individual structures himself through his religion and region myths. The awakened dream psychoanalysis is the particularly fitted method to find back those founding myths. The patient prosecution of those imaginary scenarios during the treatment allows access to the deeply rooted self including the archaic layers of the origination.Keywords : Myth, Fantasy, Cultural archaism.
Le mythe est l’histoire originaire qui fonde un peuple. Le temps du mythe est celui du début : « Au commencement il y avait... ». Il s’agit d’un événement unique, prodigieux et terrifiant, la conclusion est tragique, car les mythes sont pessimistes : la chute du paradis, le crépuscule des dieux, le déluge... Il arrive à des héros ou des victimes du sort : Gilgamesh, Hercule, Siegfrid, Krishna, Thésée, Osiris...
Actuellement un mythe est une concrétion de forces, qui nous parvient par lambeaux et par moments. Il reste fondateur et forcément un vrai mythe n’est pas reconnu comme mythe, mais comme la vérité à l’origine du temps et du peuple. Les fondateurs de religions ne manquent pas de récupérer tous les mythes qui traînent à leur époque et de les refondre à leur profit : le Minotaure, les Rois Mages, le Père Noël, Mithra... Il faut donc reconnaître la permanence d’un mythe à travers plusieurs civilisations : la descente aux Enfers, le Déluge...
Chaque individu participe à un ou plusieurs mythes, qui le font vivre et constituent ses noyaux le reliant à son peuple. Mircea Eliade a montré comment l’inconscient individuel était structuré par une mythologie privée. La cure par le Rêve-éveillé, lorsqu’elle est menée assez profondément, ne manque pas, par sa nature même, de nous mener aux couches archaïques des mythes originaires. Rien n’est plus important pour rendre compte de l’originalité d’une psychanalyse Rêve-éveillé que d’étudier cette possibilité de connexion aux mythes.
C’est ce que nous allons tenter d’apercevoir à travers l’histoire de Macha.
 
Macha
 
 
Macha est une jeune femme de 25 ans qui est venue en analyse pour des troubles nombreux et divers. Elle avait des douleurs vagues, diffuses et itinérantes dans tout le corps, des crampes, des migraines, des démangeaisons et des brûlures le long de la colonne vertébrale, des eczémas sur la nuque, les joues, les cuisses, le sexe... Lors de crises violentes de spasmophilie, elle se tétanisait complètement, en commençant par les doigts jusqu’aux muscles de la mâchoire et croyait mourir.
Quand elle était jeune, elle s’évanouissait constamment et restait prostrée toute la journée. Elle avait des cauchemars effrayants la nuit et se réveillait en hurlant sans pouvoir se rendormir. Elle avait des coupures, des absences, et s’éveillait soudain dans la journée, sans savoir ce qu’elle venait de faire, de dire, de penser ni où elle était, elle en retrouvait une partie mais il restait toujours une période vide. Depuis dix ans, elle avait dans la journée des visions ou hallucinations, et tous les soirs avant de s’endormir, elle voyait des têtes de mort, des membres épars, un puits noir, des visages qui se mettaient à couler comme des bougies (ceci lui arrivant même en parlant avec des gens et aussi pendant les séances de psychanalyse).
Elle m’avait dit : « J’ai mon sexe sur ma figure », mais je n’avais pas compris, car je l’avais pris au niveau où elle disait « j’ai des yeux de chien battu ». Comme je ne l’entendais pas, elle y était revenue plusieurs fois. Puis un jour voyant que je ne comprenais toujours pas, elle me dit : « Je vais vous montrer mon sexe ». En effet, elle le couvrait de crème et de fond de teint pour qu’on ne le voit pas. Et sortant un mouchoir de son sac, elle s’essuie le front, et je vois apparaître sur son front un ovale rouge étranglé, vertical allant de la racine du nez à la racine des cheveux.
Au début, je n’ai pas réalisé, car elle avait des taches rouges qui apparaissaient sur la nuque, le dos, la poitrine et se déplaçaient, j’ai donc cru que c’était pareil. Peu après par hasard (?) en feuilletant des livres à la devanture d’un libraire, je tombe sur le livre du peintre Michel Desimon, intitulé Réalisme symbolique. Il comprenait des dessins d’une femme avec un sexe sur le front et il l’appelait Lilith. Alors je suis parti à la recherche de Lilith. Je l’ai retrouvée au théâtre du Lucernaire Forum où Uta Traeger jouait une pièce de Nelly Kaplan « Les visages Lilith », puis dans l’Encyclopédie juive et enfin plus tard dans le livre de Jacques Bril.
Le mythe de Lilith
Qui est Lilith ? La Bible d’abord nous en parle plusieurs fois. Le livre d’Isaïe, composé au VIIIe siècle avant notre ère, décrivant le désert qui succédera à la chute du royaume d’Edom, dit « les chats sauvages rencontreront les hyènes, et les satyres s’y appelleront. Là aussi se tapira Lilith pour y trouver le calme ». (34-14). Le livre de Job dans ses lamentations écrit : « On arrache le méchant à l’abri de sa tente pour le traîner vers le Roi des Frayeurs, la Lilith s’y installe à demeure et l’on répand du soufre sur son bercail » (18-15). Et les Psaumes proclament « Tu ne craindras ni Lilith (la terreur de la nuit) ni la flèche qui vole de jour, ni Deber, la peste qui marche en la ténèbre, ni Keteb, le fléau qui dévaste à midi » (91-5). Lilith est pris tantôt comme un nom propre, tantôt comme une catégorie, traduite parfois par spectre de la nuit, couette, onocentaure, chat-huant, hibou, chouette. Mais
Lilith n’a pas été inventée par les Juifs car elle existait déjà bien avant.
  • La déesse mésopotamienne. Lilith est une grande déesse vénérée en Mésopotamie depuis le début de l’histoire. On la retrouve successivement à Sumer (4000 ans avant notre ère) puis dans les civilisations d’Ur en Chaldée, d’Uruk, de Lagsh, de Nippur, de Babylone, d’Assyrie... Selon le mythe cosmogonique d’origine, le dieu du vent LI ou Enlil engendre deux démons : un mâle Lilu, esprit de lascivité séduisant les femmes dans leur sommeil et une femelle Lilitu ou Ardat Lili, sous la forme d’une louve à queue de scorpion qui dévore les enfants. Une inscription cananéenne du huitième siècle avant notre ère indique que toute femme en couche doit répéter « Passe vite, ô Lilith, ne dévore pas mon enfant, épargne moi ».
  • La tradition rabbinique juive développe énormément le mythe de Lilith, selon la règle universelle, « les dieux des vaincus deviennent les démons des vainqueurs ». Si les Juifs n’ont pas inventé Lilith, ils l’ont accueillie et elle a tenu une grande place dans leurs peurs. Le Talmud et le Zohar parlent souvent de Lilith. Elle a deux rôles, un envers les femmes et un envers les hommes. Pour les femmes, c’est Lilith qui fait mourir les accouchées et les nouveau-nés. Le prophète Elijah rencontre un jour Lilith allant à la maison d’une jeune accouchée « pour lui faire présent de son sommeil mortel, s’emparer de l’enfant et boire son sang, aspirer la moelle de ses os et manger sa chair ». Le pire est bien de boire son sang, car pour les Juifs cela signifie avaler son âme. Aussi existe-t-il quantités d’amulettes apotropaïques pour la conjurer sous forme de parchemins ou médailles à fixer au-dessus du lit de l’accouchée et aux quatre coins de la chambre. Ce sont des versets de la Torah (Psaumes 121 et 121...) ou des images de l’ange Raphaël, qui seul arrive à la chasser. Et les incantations araméennes la traitent « d’étrangleuse d’enfants ». De même pendant la nuit qui précède la circoncision des jeunes mâles, on doit l’écarter par des lectures pieuses. Et jusqu’au XVIe siècle les Juifs d’Europe centrale réveillaient tous les enfants qui souriaient pendant leur sommeil « car ils jouent avec Lilith ».
Pour les hommes, Lilith les séduit car elle se nourrit de leur semence. Née du Limon elle est l’esprit tellurique primitif, le démon de la terre. Aussi chaque fois que la semence d’un homme tombe sur la terre, il la féconde et engendre un démon. Mais ces enfants-démons n’ont qu’une durée de vie réduite, plus courte que celle d’un humain, alors que la Lilith a la durée de vie de la Création, née au début elle ne mourra qu’au jugement dernier. Aussi le Talmud interdit à un homme de coucher seul dans une maison (Sheb. 151 b). Le Zohar la traite de monstre séducteur, la Prostituée maudite, la Fausse, la Noire, et il donne les incantations et le rituel pour l’éloigner du lit conjugal (III, 19) : avant d’y entrer, il faut l’asperger d’eau claire et couvrir sa tête et celle de sa femme d’un linge sacré. Et par le témoignage de Jakob Schudt nous savons qu’en 1717, les Juifs de Franckfort pratiquaient encore fidèlement ces rituels pour se protéger de Lilith.
C’est dans la Kabbale que le mythe de Lilith va atteindre son apogée. Joseph Angelino dans le Livnat ha Sappir dit que la reine de Saba, la poseuse d’énigme, la tentatrice de Salomon n’était autre que Lilith. De même lors du jugement de Salomon (Roi III, 7) les deux prostituées qui se disputent un enfant sont Lilith et Naamah. Le livre le plus important pour Lilith est l’Alphabet de Ben Sirah, commentaire de l’Ecclésiaste, que l’on date du XIe siècle de notre ère. Il cherche à lever la difficulté des deux récits de la création dans la Genèse. Le premier dit « Dieu créa l’homme à son image. À l’image de Dieu il le crée. Homme et Femme il le créa ». Dans le second récit, Dieu crée d’abord Adam « Alors Yahvé Dieu fit tomber l’homme dans un profond sommeil. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis de la côte il façonna une femme et l’amena à l’homme... ». L’alphabet de Ben Sirah explique que, lors de la première création, Dieu crée Adam-Kadmon et Lilith, unis dos à dos. Mais ils se disputent sur leur position respective pour faire l’amour, chacun voulant être dessus, symbole de la suprématie. Lilith voyant qu’elle ne ferait pas céder Adam-Kadmon évoqua le nom de l’Ineffable et recevant miraculeusement des ailes, elle s’envola hors du jardin d’Eden. Tout dépité Adam-Kadmon vient se plaindre au Tout-Puissant qui envoie trois anges pour faire revenir Lilith. Comme elle refuse, sa punition sera que tous ses enfants mourront à la naissance. Désespérée par cette mort à répétition attachée à elle, Lilith va se tuer. Alors pour l’empêcher, les anges lui donnent en compensation le pouvoir de tuer les enfants des autres, pendant huit jours pour les garçons, vingt jours pour les filles et un pouvoir illimité sur les enfants illégitimes. Puis elle rencontre Samaël, le Maître des anges déchus, elle le séduit, s’installe avec lui dans la vallée de Jehanum (la Géhenne) et Samaël prend le nom d’Adam-Bélial (de Bel ou Baal, dieu des Phéniciens). Mais Lilith continue d’être jalouse d’Ève, la seconde femme de son premier mari, elle devient le serpent qui la tente et la fait chuter et chasser. Puis elle fait tuer Abel par Caïn. Après cela Adam cessa de connaître Eve, puisque ses enfants s’entre-tuaient. Alors Lilith pouvait venir la nuit le visiter dans des unions furtives de succube et elle engendre de lui des nuées de démons pendant 130 ans.
Nous avons là, la forme la plus élaborée du mythe de Lilith et il va avoir une influence considérable par la suite.
La tradition chrétienne en ses débuts est exempte de Lilith. Les Évangiles et le Nouveau Testament n’en parlent pas. C’est tardivement qu’elle apparaît sans doute sous l’influence des traductions de la Bible et des contacts avec les Juifs de la diaspora. Gerbert d’Aurillac l’aurait rencontrée une nuit en Auvergne. Elle lui aurait donné son corps et ses connaissances magiques. Grâce à elles, il est devenu Archevêque de Reims, puis de Ravenne, puis pape sous le nom de Sylvestre II (999-1003). Ayant vécu les terreurs de l’an Mil, il se serait confessé avant sa mort et aurait pu aller au ciel.
Les démonologues du Moyen Âge et de la Renaissance, dans leur énorme littérature, écrivent beaucoup sur Lilith, qu’ils ont l’air de bien connaître. Ils mélangent toutes les traditions, en particulier ils amalgament le mythe grécoromain et celui de la religion Assyro-babylonienne. Lamme est devenue les Lamies. Lamia, fille de Belos (confert Bel et Adam-Bélia) et de Lybia, reine de Lybie, est la reine des Lestrygions anthropophages qui dévorèrent les compagnons d’Ulysse. Elle est aimée de Zeus, et Hera jalouse tue tous ses enfants sauf Scylla qui avait des chiens autour des aînés et qui s’installe face à Charybde. En compensation elle a le pouvoir de tuer tous les enfants des autres. Elle est aidée par les Pharées, au derrière d’ânesse et par les Empuses, qui sucent le sang des jeunes hommes et dont on ne se sauve qu’en les insultant et en les traitant de putes. Et J. Bril approche Lilith, de Gorgone, de Méduse, des Grées qui n’avaient qu’un œil pour trois, des sphinx, des sirènes, de la Lorelei, etc.
Par la suite nous retrouverons Lilith tout au long de notre littérature, mais le mythe va en se réduisant. En 1857 Alfred de Vigny entreprend d’écrire Lilith ou le génie de la nuit, où elle est vaincue par Eloa, né d’une larme de Dieu. Victor Hugo parle plusieurs fois de Lilith. Dans la Fin de Satan, il écrit « je suis Lilith-Isis, l’âme noire du Monde, la fille aînée de Satan ». Et une assimilation est faite avec Isis, la déesse égyptienne aux ailes d’hirondelle, qui était pourtant en Égypte une image de la bonne mère, comme la poule qui protège ses poussins sous ses ailes. Et dans Le Gibet, Lilith est la grande Ombre Noire qui s’élève sur la terre, lorsque Jésus est arrêté au jardin des Oliviers et meurt cloué sur le Golgotha, la colline du Crâne. Et par contamination avec Ghula, la ghoule arabe, elle devient la Bouche Obscure. En 1889, Anatole France écrit La fille de Lilith toujours jalouse de ses demi-sœurs, les filles d’Ève.
Enfin ceci rejoint la psychanalyse, en 1940, avec Anaïs Nin qui écrit une nouvelle, Lilith dans sa Vénus érotica. Lilith était frigide, égoïste, masochiste, anxieuse, jalouse, agressive, la bête en fureur et elle lui donne tous les aspects de la négativité féminine. Alban Berg écrit Lulu où apparaît Lilith, le serpent de la chute. Et bien des sculptures des cathédrales et des tableaux de peintres célèbres, représentent le serpent avec une tête de femme. Marcel Schwoba écrit une Lilith, où quatrième femme de son héros, le poète, elle emporte la poésie à sa mort. De ses derniers mots, il fait un poème magnifique, qu’il place sous la tête de la morte et n’écrit plus jamais rien. De nombreux auteurs juifs parlent de Lilith et décrivent les précautions que les Juifs religieux prenaient encore contre elle.
Récemment le mythe est en train de renaître avec force. Lilith est devenue la figure emblématique de tout le mouvement féministe, particulièrement aux USA où un véritable culte religieux lui est rendu. Lilith est le souvenir des femmes non encore soumises à l’homme selon Samuel. Au passage du matriarcat au patriarcat lors de l’invention de l’agriculture, elle fut transformée par le mâle dominant en un terrifiant vampire suceur de sang. Elle porte son obsession sexuelle sur son visage, puisqu’elle a son sexe dans la tête et ne le cache pas. Par la suite, la peur de la sexualité inassouvissable des femmes fait imposer tous les mythes de la pudeur et de la Virginité ainsi que tous les instruments d’oppression qui vont avec : tchadors et tchadris. Ainsi une figure identique surgit sans cesse des ténèbres.
L’interprétation du mythe
Une double interprétation du mythe peut être donnée, sociologique et psychanalytique.
Sociologiquement, dans les anciens temps et dans tous les temps, on se demande pourquoi les femmes meurent si souvent en couches et pourquoi la mortalité infantile est si élevée ? Pourquoi les hommes ne se satisfont pas de leur femme et pourquoi sont-ils particulièrement tentés de la tromper pendant l’accouchement ? Lilith est alors l’éternelle explication.
La psychanalyse nous permet de mieux comprendre qui est Lilith, en nous révélant les racines inconscientes de ces transformations sociales. Comme l’écrit Geza Roheim « les parents ne sont bons que parce que les démons sont mauvais à leur place ». Lilith est la projection de l’archaïque. Comme nous l’a révélé Mélanie Klein, le fantasme primitif de la succion du nouveau-né mène au monstre vampirique. Pomper, vider, sucer à mort, assécher, aspirer l’énergie vitale se retrouve dans de nombreux mythes comme la lutte du jeune Krishna contre la nourrice Putana. Dans tous les peuples sévissent ces démons vampirisants dont les hordes babyloniennes sont les prototypes. Et le nouveau-né est le premier cannibale puisqu’il se nourrit du corps de sa mère. Lilith, cette exhibitionniste du sexe, a beaucoup de rapport avec le mauvais œil, le regard fascinant et dangereux sur l’énigmatique scène primitive, ce coït parental constitutif de mon être. L’origine des frayeurs nocturnes des enfants, ce sont les avatars fantasmatiques de l’image refoulée de la scène primitive. Lilith se nourrit de chairs d’enfants, elle représente les pulsions cannibaliques qui s’établissent à l’articulation de la séduction et de la dévoration où ce que l’on aime se trouve être succulent comme pour le nourrisson. L’humanité a longtemps cédé au vertige de ce fantasme et n’a cessé de s’entre-dévorer pendant toute la préhistoire, ouvrant les os et les crânes pour en sucer la substantifique moelle. Depuis elle a soulevé de puissantes barrières d’horreur devant ce vertige. Mais il est soutenu par toutes ces pulsions archaïques. Aussi est-il plus facile de parler d’un animal dévorant que de sa mère. Ce n’est au fond que le fantasme du retour au sein maternel, mais par la bouche : être englouti en étant mangé « c’est pour mieux te manger, mon enfant ! » Il s’agit donc d’un inceste précoce de nature orale. À travers la succion alimentaire, les invocations conjuratoires, l’agressivité cannibalique, Lilith est la figuration des pulsions orales. Est particulièrement significative dans de nombreuses langues, la liaison du double LL avec l’oral labial, lécher, lingula, lèvres, lippe, du grec lalein, le latin lalare signifie, chanter pour endormir, d’où la lallation. Lilith est donc la bien nommée et ce n’est pas par hasard.
Les fils ne sont délivrés de Lilith qu’en inventant dans la religion du fils, la Sainte Vierge. Marie, est la bonne Mère, l’antithèse de Lilith (vierge frigide toujours inassouvie). Elle nous le prouve en écrasant de son talon la tête du serpent, qui est Lilith. Mais être vierge, signifie pour l’inconscient qu’elle n’a pas de rapport avec le père (nourricier et putatif, mais non géniteur). Elle n’appartient donc qu’au seul fils, car le fils lui appartient tout entier. Aussi le père s’évanouit-il très rapidement, et à sa mort le fils transmet sa mère à un autre fils, Jean son double. Ainsi la structure n’est plus orale ou anale, mais très nettement œdipienne. Remarquons qu’elle assure la prééminence de l’homme, car Marie est une femme et non une déesse. Il n’y a plus de déesse pour les chrétiens, vivant sous la loi du Fils. Dans la Trinité c’est l’amour du Père pour le fils et du fils pour le Père qui crée le triangle sans femme, en produisant le Saint-Esprit symbolisé par une langue de feu ou un oiseau sans sexe. L’effort des gnostiques des premiers siècles pour y introduire du féminin sous la forme de Haghia Sophia, la Sainte Sagesse ou Pistis, n’a abouti qu’à Sainte-Sophie et a été un échec. Et le titre tardif de Marie, « Théotokos, mère de Dieu » ne compense pas, car elle appartient toujours à l’espèce humaine.
La vie du mythe dans Macha
Macha a une vie sexuelle troublée. Elle vivait comme un bébé jusqu’à la cure, ne se laissant faire l’amour que tous les deux mois. La cure a réveillé sa libido et elle franchit toutes les étapes successivement. Elle séduit facilement beaucoup d’hommes, se dispute avec eux et les laisse tomber. Selon son expression « les hommes ça sert à baiser ou à faire crever ». Simplement elle aurait du employer « et » à la place de « ou », car elle faisait très bien les deux à la fois. Elle a des pulsions sexuelles perverses et fétichistes avec un fantasme d’oralité dévorante « mon sexe est une bouche qui voudrait avoir tous les hommes », « Je ne suis qu’un sexe qui avalerait l’univers tout entier ». C’est bien une croqueuse d’hommes.
Elle est de plus originaire du pays de Lilith, le Liban. Son père, d’une famille d’archevêques orthodoxes, est devenu athée et communiste, a fait de la prison, puis des stages à Moscou. Venu en France pour des études d’histoire, il épouse la mère et l’amène au Liban où il lui fait quatre enfants en quatre ans. Elle vit dans une masure de la montagne, sans eau ni électricité, lui est au maquis et vient de temps en temps entre les perquisitions de la police. Au bout de quatre ans la mère réussit à s’enfuir avec ses quatre enfants et s’installe dans une cité de transit en France. Le père vient la rejoindre et travaille comme menuisier. Macha se révolte contre son père qui la bat et la torture régulièrement. Puis les parents divorcent et le père repart au Liban en amenant le fils. Macha ira assister à la mort de son père dans un hôpital du Liban.
Elle se disait médium et avait sans cesse des phénomènes de voyance et de prémonition. Au bout de six ans de cure et après avoir revécu les fantasmes les plus archaïques (cannibalisme, bestialité, monstre androgyne et parents confabulés) elle s’est un peu stabilisée et a vécu avec un compagnon arabe, seul capable de soutenir sa personnalité et sa sexualité. Mais elle ne s’est jamais mariée et n’a jamais été enceinte. Son grand atout a toujours été une réussite professionnelle stable et une bonne insertion sociale qui lui permettaient de ne pas succomber au choc de ses fantasmes. Son signe au front a disparu, mais elle doit toujours lutter contre sa facilité à tout somatiser.
Macha ne connaissait pas Lilith et n’avait jamais entendu parler d’elle, pas plus que moi. Où avait-elle pris cette identification, si ce n’est dans l’inconscient culturel ? Mais alors s’il y a permanence du mythe, c’est que le mythe est toujours vivant même au XXIe siècle. Ce qui pose bien des questions.
 
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