Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062970
170 pages

p. 87 à 96
doi: en cours

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no 7 2002/3

2002 Imaginaire & Inconscient

Peter Pan, la mère morte et la création du double pathologique

Kathleen Kelley-Lainé Membre de la Société Psychanalytique de Paris109 rue de Vaugirard 75006 Paris
À travers le mythe de Peter Pan, l’enfant qui ne voulait pas grandir, l’auteur explore la « création du double pathologique ». S’inspirant de l’article d’André Green sur « La Mère Morte », et du concept de « l’introjection » de Sandor Ferenczi, elle décrit comment l’identification à une mère dépressive, indisponible à cause d’un deuil non fait, amène l’enfant à développer des stratégies de colmatage pour faire face aux difficultés des processus de maturation du Moi.Mots-clés : Peter Pan, Pays du Jamais-Jamais, Mère morte, Double pathologique, Dépression. Summary : The author refers to the myth of Peter Pan, the boy who would not grow up, to explore the creation of « a pathological double ». Inspired by André Green’s article on the « Dead Mother » and with reference to Sandor Ferenczi’s concept of « introjection » she describes how the identification with a depressed mother, unable to mourn, leads the child to develop psychic strategies to compensate for difficulties in the maturation processes of the ego.Keywords : Peter Pan, The Never-Never Land, Dead mother, pathological double, Depression.
Le travail clinique conduit à nous interroger sur la question de la « maturation » du sujet, même si ce concept ne fait pas partie de la métapsychologie Freudienne. Nous rencontrons quotidiennement des personnes pour qui la vie psychique « d’adulte » semble aussi étrangère qu’une langue dont ils ignorent les mots et la grammaire. Nous pouvons supposer qu’il existe dans le développement du Moi des dysfonctionnements qui barrent la route vers la maturation. « Peter Pan a décidé le jour de sa naissance de partir aux Jardins de Kensington pour jouer avec les fées et de ne jamais grandir ». Le mythe de Peter Pan, celui de l’éternelle jeunesse est très répandu aujourd’hui.
Freud dit que le Moi naissant de l’enfant est comme une surface destinée à recevoir la représentation d’objet et les affects. Le Moi dépend de l’investissement de l’objet et de son amour pour pouvoir se sentir exister. À la lecture du complexe de la mère morte d’André Green et en me basant sur mon travail « Peter Pan ou l’enfant triste », je vais tenter d’explorer un processus de « construction d’un double » pour combler le trou psychique lorsque le sujet a subi un désinvestissement massif de la mère. Ceci en référence aux patients qui paraissent souffrir de la persistance, plus ou moins intermittente et plus ou moins invalidante de traits dépressifs, mais qui l’ignorent.
Selon l’hypothèse de Freud, lorsque l’enfant a été investi libidinalement par sa mère, et que les processus du narcissisme primaire ont bien fonctionné, le Moi naissant de l’enfant va pouvoir supporter les aléas de la vie psychique : par exemple des émotions d’amour et de haine, des frustrations plus ou moins fortes, la capacité de se séparer de l’objet, de s’en différencier, etc.
L’objet, (la mère), devient potentiellement traumatique pour le Moi de l’enfant car sa structuration en dépend. L’objet est en effet « traumatique » dans ses manques d’investissement libidinaux pour l’enfant. L’hypothèse que je souhaite développer ici concerne le type d’identification que l’enfant va mettre en œuvre devant l’objet trauma pour advenir aux besoins du Moi naissant. Devant une « mère morte », l’objet dépressif, incapable d’investir l’enfant de sa libido, l’enfant deviendra actif trop tôt, s’obligeant de prendre des « raccourcis de la maturation ». Ne pouvant pas profiter d’une certaine « épaisseur » du Moi, création de la richesse narcissique, libidinalisé par l’objet, l’enfant va chercher à construire une sorte de « doublure » protecteur de son Moi fragile, lisse et friable.
La création du « double » passe par la projection des désirs sur l’objet et ensuite l’introjection de l’objet, ce qui fait que les plaisirs de l’objet deviennent les siennes propres. C’est ainsi que le surmoi cruel est esquivé et les désirs assouvis malgré tout, même si c’est d’une manière superficielle. L’envie, l’ambivalence et la haine de l’objet sont évitées par répression; la satisfaction est soutenue par l’introjection de l’objet. Ce type d’identification à l’objet par incorporation implique que l’objet est transformé en « doublure » du moi évitant ainsi les affects conflictuels concernant l’objet. Les sentiments et les affects deviennent « vicariants », c’est-à-dire de remplacement (vicarius = remplaçant; celui qui remplace un supérieur). L’enfant essayerait de remplacer l’adulte en prenant ses émotions et sentiments comme siens.
Cette démarche peut être tout à fait consciente quand on dit « si j’étais toi, je ferais comme ceci... ». Le double pathologique est au contraire inconscient. Le sujet ne se distingue pas de « l’autre ». Il n’y a pas de différenciation, l’identification est adhésive à travers le double : « je suis toi ». Ceci fait penser à l’ombre de Peter Pan, qu’il avait perdu et qu’il essaye de recoller avec du savon. L’auteur, James Mathiew Barrie était très doué pour « être l’autre » comme nous verrons plus loin.
L’introjection « cannibalique »* peut être un danger en analyse et il est important que dans le contre-transfert, l’analyste fasse un travail sur son identification avec le patient. Dans la relation affective, le « double pathologique » ne supporte pas la critique, ni l’agressivité; les conflits sont vécus comme perte de l’objet égale à la perte de soi. Un blocage à ce stade d’identification précoce représente un dysfonctionnement psychique chez les névrosés mettant en échec des fonctions intégratives du Moi. L’intégration implique un travail, des passages conflictuels, des frustrations et des transformations à travers le temps. L’introjection, au contraire, représente un raccourci promettant l’accès immédiat à l’objet, sans que « ça fasse mal » (Wendy sait qu’on ne peut pas recoller l’ombre avec du savon – elle prend une aiguille afin de le coudre, et elle dit à Peter : « cela va faire un peu mal »).
Dans son travail sur la « mère morte », André Green développe la notion de « l’objet trauma » et le lie à la question de l’angoisse et le rôle de l’objet dans le destin pulsionnel. L’angoisse vient de l’excès d’excitation pulsionnelle, trop plein de libido, et c’est là où l’objet a sa fonction première de pare-excitation. La mère morte ne peut pas secourir son bébé et l’angoisse devient automatique.
La manière dont se forme ou pas les « puissances protectrices du Destin » est en fait la trajectoire du narcissisme primaire : Green dit « la question qui se pose alors est celle du passage du fœtus « absolument narcissique » qui ignore la mère en tant qu’objet aux conflits de désirs entre libido érotique et libido agressive de la phase œdipienne – ce parcours est le destin du narcissisme primaire absolu. » L’objet est primordial dans ce passage et dans la formation du Moi.
L’enjeu vital de cette relation fait que l’objet est traumatique pour le Moi car il en dépend pour pouvoir se représenter. Alors que l’objet est à l’origine le but des satisfactions du Ça, pour le Moi c’est une source de déséquilibre, un trauma. Je pense que c’est ici qu’on peut commencer à réfléchir sur la « construction du double pathologique ». Selon Green : « s’il est vrai que le Moi aspire à l’unification et que cette unification interne s’étend à l’unification avec l’objet, la réunion totale avec l’objet oblige le Moi à perdre son organisation – lorsque cette réunification est impossible, elle désorganise aussi le Moi, lorsque ce dernier ne tolère pas la séparation. » Est-ce le « narcissisme absolu » du tout début qui cherchera la fusion interne et externe avec l’objet ? Mais le Moi naissant est obligé de trouver d’autres stratégies pour exister car il est sous l’emprise et la dépendance totale de l’objet pour sa représentation. Le Moi doit à la fois se défendre de l’objet et profiter de ses affects.
L’objet est traumatisant aussi dans la mesure où il a des variations d’investissements, de continuités et l’évolution du Moi va dépendre beaucoup de la manière dont il pourra faire face à cette réalité. Pour Green, le Moi fonctionne comme un réseau d’opérations, sans pouvoir se représenter, se découvrant à travers la perception, la représentation de l’objet et c’est en s’identifiant à l’objet qu’il peut trouver son intégration.
Green nous dit que le Moi idéal est battu en brèche par le désir d’objet et c’est le manque d’objet qui va rompre l’idéal. L’objet transitionnel et le narcissisme vont venir en aide au Moi pour qu’il puisse trouver en lui-même l’objet d’amour : « le narcissisme permet le leurre de l’achèvement unitaire, par la voie de l’identification introjective – cette narcissisation sera d’autant plus forte que l’objet investi aura déçu. » Je pense que dans la formation du double pathologique ce processus a ses contours spécifiques. Green souligne que, dans la dépression, l’objet a été décevant et que les parents sont devenus trop réels trop tôt : « Le sujet a perdu sa foi en eux. Il ne reste plus qu’à compter sur les ressources de la confiance illusoire qu’il place compensatoirement en sa toute puissance. »
Comment le Moi peut-il survivre face à l’objet trauma ? Le Moi pour se construire et trouver une organisation solidaire doit se désexualiser : « l’énergie convertie par la désexualisation sert à constituer l’aspect spécifique des investissements du Moi, comme de l’auto-conservation, assurance de ses limites et de sa consistance. Cette narcissisation garantit le fonctionnement du Moi par l’amour qu’il se porte à lui-même. »
Mais le Moi continue d’être pris dans une contradiction fondamentale, c’est-à-dire la compulsion à la synthèse, une unification de lui-même qui est à l’origine du narcissisme et le désir de ne faire qu’un avec l’objet. Green dit que lorsque l’unité du « deux en un » n’est pas possible, il reste au Moi la solution de l’identification, c’est-à-dire un compromis entre le Moi et l’objet. La contradiction du Moi est qu’il veut être lui-même, mais il ne peut réaliser ce projet que par l’apport libidinal de l’objet avec lequel il souhaite s’unir. « Il en devient le captif. La captation imaginaire l’aliène alors dans ses identifications idéales, dont toute mise en question déclenche un grave sentiment d’échec, de faute, ou mieux, de faille narcissique. » Le Moi est donc pris entre une angoisse de séparation avec le sentiment de la perte de l’objet, et l’angoisse d’intrusion, le péril de l’envahissement par lui, où le désir de fusion sera synonyme d’une vampirisation par l’objet fonctionnant sur le « tout ou rien ».
Une carapace narcissique peut fonctionner ici comme une sorte de pare excitation psychique avec une apparente froideur, distance, indifférence qui deviennent comme des boucliers contre les coups attendus de l’objet. Le patient pris entre l’angoisse de séparation et l’angoisse d’intrusion peut faire fonctionner cette carapace en analyse pendant des années afin d’éviter le surgissement des angoisses fondamentales. La seule issue pour contrer ce mode de fonctionnement selon Green est « la constitution dans l’Inconscient d’un complexe de représentations d’objet et d’affects (le fantasme) assorti de la fonction signale de l’angoisse. » On peut se demander ici comment le complexe de la mère morte infléchit ce processus ?
Pour le narcissique le refus de l’objet peut être une question vitale car accepter l’objet c’est accepter sa variabilité, ses aléas et surtout qu’il puisse pénétrer le Moi et le quitter, ravivant ainsi les angoisses d’intrusion et de séparation. Dans cette situation, la négation devient garantie de l’autonomie du Moi et permet d’avoir un axe autour duquel la consistance s’ordonne. L’investissement négatif implique l’investissement d’une satisfaction absente ou refusée pour la remplacer par un état de quiétude dû à la négation de l’insatisfaction, tout comme si la satisfaction était en fait intervenue. Dans l’histoire de Peter Pan, au tout début quand il est bébé, il vient d’apprendre qu’il ne pourra plus jamais retourner chez sa mère car il y a un autre enfant dans son lit. Il retourne aux Jardins de Kensington pour vivre avec les fées et les oiseaux. Ce qui fut jadis un grand plaisir quand il pensait que sa mère laisserait ses fenêtres ouvertes pour lui, devient le lieu de l’abandon et de la tristesse. Pour pouvoir survivre, Peter est obligé de trouver une stratégie, alors il apprend à la manière des oiseaux, à être « gai, innocent et sans cœur ». Le lieu de cette négation de l’insatisfaction devient le pays du « Jamais-Jamais ». « La mère morte » est une composante du refoulement primaire, quand le sujet a subi un désinvestissement massif, radical et temporaire qui laisse des traces dans l’inconscient sous la forme de « trou psychique. » En rencontrant certains patients, Green a élaboré le concept de la mère morte, ce sont des personnes « qui paraissent souffrir de la persistance, plus ou moins intermittente et plus ou moins invalidante de traits dépressifs » mais qui l’ignorent. « Le complexe de la mère morte » est une métaphore pour comprendre un certain type de dépression qui se révèle dans le transfert : « le trait essentiel de cette dépression est qu’elle a lieu en présence de l’objet lui-même absorbé par un deuil. » Une mère qui vient de perdre un être cher, un enfant, un parent et qui devient totalement absorbée par ce deuil et de ce fait se détourne de son enfant qui reste vivant.
James Matthieu Barrie décrit d’une manière pathétique ce moment catastrophique pour l’enfant qu’il était, quand sa mère s’est enfermée dans sa chambre à la suite de la mort accidentelle de son fils favori, David. Le petit Jamie avait six ans et passait ses journées devant la porte close de la mère, pleurant et ne comprenant pas pourquoi sa mère ne s’intéressait plus à lui. Une grande sœur l’encourage à entrer dans la chambre : « Dis à notre mère qu’il lui reste encore un garçon, vivant ! » Jamie entre dans la chambre sombre, mais n’ose rien dire, il pleure et finalement sa mère dit avec une voix lasse, (une voix qui n’a jamais été lasse auparavant), « C’est toi ? ». James est incapable de répondre et elle répète, cette fois avec un tremblement, « c’est toi ? ». Et il prononce ces mots si terriblement douloureux et qui vont marquer sa vie entière : « Ce n’est pas lui, Maman, ce n’est que moi ! »
Je pense qu’avec ces mots indélébiles nous pouvons constater déjà l’identification inconsciente à la mère morte. Il sait que ce n’est pas lui qu’elle attend mais l’enfant mort. Il va ensuite passer ses jours à essayer de la réanimer, la faire rire en se mettant sur la tête etc. (il raconte comme il était tendu, et chaque fois qu’elle riait, il allait le dire à sa sœur). Au début il lui arrivait d’être en colère, et jaloux parce qu’elle ne s’intéressait pas à lui, mais très vite il a compris comment se lover dans son désir. Il s’est mis à lui poser des questions sur David comment il était, comment il s’habillait, jusqu’au jour où il est arrivé dans les vêtements de David et a pris sa pose coquine en sifflant comme lui. Ce jour-là Peter Pan est né !
Green nous dit que le Moi va mettre en œuvre une série de défenses dont une identification particulière, une sorte de meurtre psychique de l’objet sans haine qui implique un désinvestissement affectif de l’image maternelle afin de s’identifier inconsciemment avec la mère morte. L’autre face du désinvestissement est l’identification sur un mode primaire, cherchant l’union avec l’objet en miroir. Ceci dans un but de mimétisme pour devenir non pas « comme » l’objet, mais l’objet lui-même.
Jamie va s’intéresser à l’enfance de sa mère. Il raconte comment il s’est approprié tous les détails au point de se voir présent au moment de son mariage. Tout commence pour lui à l’âge de six ans, au moment de ce que j’appellerai la création du « double pathologique » – identification avec la mère morte : « Celle que j’y vois est en fait la femme que je découvris subitement au bout de ces six ans. J’ai parlé de ses lèvres timides, mais elles n’étaient pas si timides auparavant; c’est seulement quand je l’ai connue que les lèvres timides sont apparues. De même pour son doux visage; on m’a raconté qu’il n’avait pas toujours été doux. Dans ses moments les plus heureux et alors il n’y avait pas de femme plus heureuse – sa bouche cessait de trembler à tout moment et les larmes n’inondaient plus les yeux bleus, ces yeux dans lesquels j’ai lu tout ce que je sais, tout ce que ma plume voudrait transmettre. Ces yeux que je n’ai pas pu voir jusqu’à l’âge de six ans, m’ont guidé ensuite toute ma vie, et, je prie Dieu pour qu’ils restent mon seul juge sur terre jusqu’à la fin. »
Nous voyons bien l’investissement du négatif : tout commence pour Jamie avec sa mère en deuil et il va puiser l’essence de son écriture dans cette identification : « Je me lasse rapidement d’écrire des histoires, sauf si je peux y voir la petite fille dont ma mère m’a parlé, se promenant avec confiance à travers les pages. Telle est l’emprise de ses souvenirs d’enfance sur moi depuis que j’ai six ans. »
Jamie devient le champion du double : il est capable d’imiter n’importe qui et utilise ses dons pour créer un petit théâtre dans le « wash house » derrière la maison. Il raconte qu’un jour un jeune garçon voulait jouer au théâtre mais il était habillé en deuil et pleurait dans un coin – James propose un échange de vêtements afin de libérer le garçon : « je suis resté là, dans ses habits de deuil et je pleurais, mais je ne savais pas qui ! ».
Le double pathologique devient la condition du renoncement à l’objet, mais demeure une façon de le garder pour toujours sur un mode cannibalique et inconscient. La relation d’objet prend donc cette forme-là : au pays du Jamais-Jamais il y a deux possibilités : manger ou être mangé, tuer ou être tué. Le crocodile a avalé le bras du Capitaine Crochet et il attend d’en finir avec le reste. La compulsion de répétition face à d’autres objets serait-elle une manière sûre de retrouver la mère morte en réinvestissant les traces du trauma ? Dans le complexe de la mère morte, l’amour est gelé. Les investissements retirés de l’objet ne sont pas ramenés sur le Moi, et ne sont pas disponibles. L’amour reste hypothéqué par la mère morte.
James Barrie a essayé de devenir « un homme normal » en se mariant, mais la sexualité ne l’intéressait point et le mariage fut un échec. Il a donc consacré sa vie à s’occuper des mères qui avaient des enfants, surtout la famille Llewelyn-Davies. Il a survécu à la mort des deux parents ce qui lui a permis de jouer à être le père/mère des garçons. Barrie a assisté à beaucoup de morts tragiques d’êtres aimés, dont deux des garçons qu’il préférait dans la famille Llewelyn-Davies, le troisième s’est suicidé à l’âge adulte.
Où se cache le côté destructeur de ce double romantique de la mère morte ? Selon Green, l’identification à la mère morte se fait sans haine mais l’expression de la destructivité, ainsi que les processus de réparation sont des manifestations secondaires à ce désinvestissement central de l’objet primaire, maternel. Pourrait-on dire que la haine et l’agressivité n’atteignent jamais une maturation œdipienne mais restent à l’état primaire, donc terrifiante ? D’autant plus qu’il y a triangulation précoce et « boiteuse ». L’amour a été perdu d’un coup et le bébé n’a reçu aucune explication. Il ne peut donc qu’interpréter cette déception comme la conséquence de ses pulsions envers l’objet. « Cela sera surtout grave si le complexe de la mère morte survient au moment où l’enfant a découvert l’existence du tiers, le père, et que le nouvel investissement sera interprété par lui comme la cause du désinvestissement maternel. »
Green décrit deux sortes de mouvements dans cette triangulation précoce : ou bien la mère s’est détournée pour le père, ou bien l’enfant investit massivement le père pour être sauvé du conflit. Souvent le père ne répond pas à la détresse de l’enfant et l’enfant se trouve entre une mère morte et un père inaccessible. Quand le père se confond avec l’objet de deuil de la mère, le risque existe pour l’enfant de vivre un Œdipe précoce, dramatique. Dans la quête désespérée du sens, le père devient le seul coupable.
La perte du sens entraîne d’autres défenses qui peuvent éclairer le côté destructeur du « double pathologique » : par exemple le déclenchement d’une haine secondaire peut mettre en jeu des désirs d’incorporation régressive, anales, teintés d’un sadisme maniaque où il s’agit de dominer l’objet, de le souiller, de tirer vengeance de lui (le Capitaine Crochet par exemple). La sexualité est tenue à l’écart par une excitation auto-érotique où il y a dissociation précoce entre le corps et la psyché, entre la sensualité et la tendresse, bloquant l’amour. La quête d’un sens perdu structure le développement précoce des capacités fantasmatiques et intellectuelles du Moi. Une activité imaginative précoce et la sublimation des pulsions dans la créativité sont souvent l’envers du « double pathologique ». Nous savons que beaucoup de grands artistes et écrivains ont eu des « mères mortes ».
Mais ces défenses sont très fragiles et chaque blessure réveillera la douleur psychique et selon Green « on assistera à une résurrection de la mère morte qui dissoudra les acquis sublimatoires. » Devant l’objet trauma, la destruction dépasse les possibilités du sujet qui ne dispose pas des investissements nécessaires pour établir une relation objectale durable qui exige les soucis de l’autre. C’est comme si dans la douleur psychique, il est impossible de haïr comme d’aimer, impossible de jouir même de manière masochiste, impossible de penser. Seul existe le sentiment d’une captivité qui dépossède le Moi de lui-même et l’aliène à une figure irreprésentable. Les objets du sujet restent toujours à la limite du Moi ni complètement dedans, ni tout à fait dehors (comme Peter Pan au rebord de la fenêtre). La place est prise au centre par la mère morte.
La question qui se pose pour l’analyste est : comment travaille-t-on avec « le double pathologique » en analyse ? D’abord, on peut se demander s’il est possible d’éviter que le patient mette en place ce « double » avec son analyste ? Comment reconnaître les formes cachées de ce genre de dépression ? Comment séparer le sujet de son double pathologique pour qu’il puisse investir enfin personnellement « l’objet » d’amour ? Green nous dit que le silence de l’analyste n’est peut-être pas tout à fait adapté dans le travail avec ces sujets. Vaut-il mieux travailler en face à face puisque la distinction entre fantasme et réalité n’est pas très solide ? Souvent l’analyse reste le lieu du fantasme pur, tenu bien à l’écart de la réalité. Lorsque fantasme et réalité se télescopent, une énorme angoisse apparaît.
Pour André Green, le secret dans le travail autour de la mère morte est le fantasme primitif, pas la scène réelle, mais le fait qu’elle se soit déroulée en l’absence du sujet. La réactualisation de quelque chose qui a été désinvesti, rendu glaciale, se ré-chauffe en quelque sorte. La rage impuissante devant l’impossibilité d’établir le contact avec la mère et de la réanimer est revécue. La figure du tiers, celui du père n’est plus l’objet qui accapare la mère morte dans son deuil, mais plutôt celui qui la fait jouir. Cette situation « révoltante » réactive la perte de l’omnipotence narcissique et éveille le sentiment d’une infirmité libidinale.
Mais Peter Pan refuse de grandir jusqu’à la fin de l’histoire. Il tient au mythe de l’éternelle jeunesse même si le prix de la toute puissance narcissique est la répétition sans fin. Comme dans le mythe de Prométhée, où le héros paye le prix de l’omnipotence chaque jour en faisant manger son foie par un oiseau, Peter Pan restera exclu pour toujours d’une vraie vie, dans laquelle « une vraie mère raconte des histoires à des vrais enfants ». Il restera aux rebords de la fenêtre en observateur. Peter ne peut que faire semblant d’être un homme; il ne peut que jouer à être le mari de Wendy au pays du Jamais-Jamais. Quand Wendy veut prendre le jeu au sérieux, il panique et tout se casse la figure. Wendy quitte le pays du Jamais-Jamais avec les enfants perdus; elle rentre chez ses parents pour finir de grandir, et Peter reste seul, condamné à répéter ses jeux pour toujours.
Le mythe de l’éternelle jeunesse devient le leitmotiv de la culture de la globalisation. Le monde devenant « un » semble promouvoir les fantasmes du tout début de la vie quand la séparation avec l’autre, notre mère, n’existe pas encore. Les avances technologiques renforcent nos illusions que tout soit possible : nous n’avons plus besoin de vieillir, ni de mourir, nous ferons des enfants hors sexualité, nous pouvons tout manger, tout tuer... nous n’avons plus besoin de limites. Serions-nous les enfants des « mères mortes » de la deuxième guerre mondiale, devant un deuil impossible à faire ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  *FERENCZI S. (1912) First contributions to the problems and methods of psychoanalysis. translated by E. Jones, New York : Brunner/Mazel, 1952, pp. 154-184.
·  GREEN A. (1993) Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Les Éditions de Minuit, p. 222-253.
·  KELLEY-LAINÉ K. Peter Pan ou l’enfant triste. Paris : Calmann-Levy (1992), Press Pocket (1996).
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