2002
Imaginaire & Inconscient
Peter Pan, la mère morte et la création du double pathologique
Kathleen Kelley-Lainé
Membre de la Société Psychanalytique de Paris109 rue de Vaugirard 75006 Paris
À travers le mythe de Peter Pan, l’enfant qui ne
voulait pas grandir, l’auteur explore la « création du double
pathologique ». S’inspirant de l’article d’André Green sur
« La Mère Morte », et du concept de « l’introjection » de
Sandor Ferenczi, elle décrit comment l’identification à une
mère dépressive, indisponible à cause d’un deuil non fait,
amène l’enfant à développer des stratégies de colmatage pour
faire face aux difficultés des processus de maturation du Moi.Mots-clés :
Peter Pan, Pays du Jamais-Jamais, Mère morte, Double pathologique, Dépression.
Summary : The author refers to the myth of Peter Pan, the
boy who would not grow up, to explore the creation of « a
pathological double ». Inspired by André Green’s article on
the « Dead Mother » and with reference to Sandor Ferenczi’s
concept of « introjection » she describes how the identification
with a depressed mother, unable to mourn, leads the child to
develop psychic strategies to compensate for difficulties in the
maturation processes of the ego.Keywords :
Peter Pan, The Never-Never Land, Dead mother, pathological double, Depression.
Le travail clinique conduit à nous interroger sur la question de la
« maturation » du sujet, même si ce concept ne fait pas partie de la métapsychologie Freudienne. Nous rencontrons quotidiennement des personnes pour
qui la vie psychique « d’adulte » semble aussi étrangère qu’une langue dont
ils ignorent les mots et la grammaire. Nous pouvons supposer qu’il existe
dans le développement du Moi des dysfonctionnements qui barrent la route
vers la maturation. « Peter Pan a décidé le jour de sa naissance de partir
aux Jardins de Kensington pour jouer avec les fées et de ne jamais grandir ».
Le mythe de Peter Pan, celui de l’éternelle jeunesse est très répandu aujourd’hui.
Freud dit que le Moi naissant de l’enfant est comme une surface destinée
à recevoir la représentation d’objet et les affects. Le Moi dépend de l’investissement de l’objet et de son amour pour pouvoir se sentir exister. À la
lecture du complexe de la mère morte d’André Green et en me basant sur
mon travail « Peter Pan ou l’enfant triste », je vais tenter d’explorer un
processus de « construction d’un double » pour combler le trou psychique
lorsque le sujet a subi un désinvestissement massif de la mère. Ceci en
référence aux patients qui paraissent souffrir de la persistance, plus ou moins
intermittente et plus ou moins invalidante de traits dépressifs, mais qui
l’ignorent.
Selon l’hypothèse de Freud, lorsque l’enfant a été investi libidinalement
par sa mère, et que les processus du narcissisme primaire ont bien fonctionné,
le Moi naissant de l’enfant va pouvoir supporter les aléas de la vie psychique :
par exemple des émotions d’amour et de haine, des frustrations plus ou moins
fortes, la capacité de se séparer de l’objet, de s’en différencier, etc.
L’objet, (la mère), devient potentiellement traumatique pour le Moi de
l’enfant car sa structuration en dépend. L’objet est en effet « traumatique »
dans ses manques d’investissement libidinaux pour l’enfant. L’hypothèse
que je souhaite développer ici concerne le type d’identification que l’enfant
va mettre en œuvre devant l’objet trauma pour advenir aux besoins du Moi
naissant. Devant une « mère morte », l’objet dépressif, incapable d’investir
l’enfant de sa libido, l’enfant deviendra actif trop tôt, s’obligeant de prendre
des « raccourcis de la maturation ». Ne pouvant pas profiter d’une certaine
« épaisseur » du Moi, création de la richesse narcissique, libidinalisé par
l’objet, l’enfant va chercher à construire une sorte de « doublure » protecteur
de son Moi fragile, lisse et friable.
La création du « double » passe par la projection des désirs sur l’objet
et ensuite l’introjection de l’objet, ce qui fait que les plaisirs de l’objet
deviennent les siennes propres. C’est ainsi que le surmoi cruel est esquivé
et les désirs assouvis malgré tout, même si c’est d’une manière superficielle.
L’envie, l’ambivalence et la haine de l’objet sont évitées par répression; la
satisfaction est soutenue par l’introjection de l’objet. Ce type d’identification
à l’objet par incorporation implique que l’objet est transformé en « doublure »
du moi évitant ainsi les affects conflictuels concernant l’objet. Les sentiments et les affects deviennent « vicariants », c’est-à-dire de remplacement
(vicarius = remplaçant; celui qui remplace un supérieur). L’enfant essayerait
de remplacer l’adulte en prenant ses émotions et sentiments comme siens.
Cette démarche peut être tout à fait consciente quand on dit « si j’étais
toi, je ferais comme ceci... ». Le double pathologique est au contraire inconscient. Le sujet ne se distingue pas de « l’autre ». Il n’y a pas de différenciation,
l’identification est adhésive à travers le double : « je suis toi ». Ceci fait penser
à l’ombre de Peter Pan, qu’il avait perdu et qu’il essaye de recoller avec
du savon. L’auteur, James Mathiew Barrie était très doué pour « être l’autre »
comme nous verrons plus loin.
L’introjection « cannibalique »* peut être un danger en analyse et il est
important que dans le contre-transfert, l’analyste fasse un travail sur son
identification avec le patient. Dans la relation affective, le « double pathologique » ne supporte pas la critique, ni l’agressivité; les conflits sont vécus
comme perte de l’objet égale à la perte de soi. Un blocage à ce stade d’identification précoce représente un dysfonctionnement psychique chez les
névrosés mettant en échec des fonctions intégratives du Moi. L’intégration
implique un travail, des passages conflictuels, des frustrations et des transformations à travers le temps. L’introjection, au contraire, représente un
raccourci promettant l’accès immédiat à l’objet, sans que « ça fasse mal »
(Wendy sait qu’on ne peut pas recoller l’ombre avec du savon – elle prend
une aiguille afin de le coudre, et elle dit à Peter : « cela va faire un peu mal »).
Dans son travail sur la « mère morte », André Green développe la notion
de « l’objet trauma » et le lie à la question de l’angoisse et le rôle de l’objet
dans le destin pulsionnel. L’angoisse vient de l’excès d’excitation pulsionnelle, trop plein de libido, et c’est là où l’objet a sa fonction première de
pare-excitation. La mère morte ne peut pas secourir son bébé et l’angoisse
devient automatique.
La manière dont se forme ou pas les « puissances protectrices du Destin »
est en fait la trajectoire du narcissisme primaire : Green dit « la question
qui se pose alors est celle du passage du fœtus « absolument narcissique »
qui ignore la mère en tant qu’objet aux conflits de désirs entre libido érotique
et libido agressive de la phase œdipienne – ce parcours est le destin du narcissisme primaire absolu. » L’objet est primordial dans ce passage et dans la
formation du Moi.
L’enjeu vital de cette relation fait que l’objet est traumatique pour le Moi
car il en dépend pour pouvoir se représenter. Alors que l’objet est à l’origine
le but des satisfactions du Ça, pour le Moi c’est une source de déséquilibre,
un trauma. Je pense que c’est ici qu’on peut commencer à réfléchir sur la
« construction du double pathologique ». Selon Green : « s’il est vrai que le
Moi aspire à l’unification et que cette unification interne s’étend à l’unification avec l’objet, la réunion totale avec l’objet oblige le Moi à perdre
son organisation – lorsque cette réunification est impossible, elle désorganise
aussi le Moi, lorsque ce dernier ne tolère pas la séparation. » Est-ce le
« narcissisme absolu » du tout début qui cherchera la fusion interne et externe
avec l’objet ? Mais le Moi naissant est obligé de trouver d’autres stratégies
pour exister car il est sous l’emprise et la dépendance totale de l’objet pour
sa représentation. Le Moi doit à la fois se défendre de l’objet et profiter de
ses affects.
L’objet est traumatisant aussi dans la mesure où il a des variations d’investissements, de continuités et l’évolution du Moi va dépendre beaucoup de la
manière dont il pourra faire face à cette réalité. Pour Green, le Moi fonctionne
comme un réseau d’opérations, sans pouvoir se représenter, se découvrant
à travers la perception, la représentation de l’objet et c’est en s’identifiant
à l’objet qu’il peut trouver son intégration.
Green nous dit que le Moi idéal est battu en brèche par le désir d’objet
et c’est le manque d’objet qui va rompre l’idéal. L’objet transitionnel et le
narcissisme vont venir en aide au Moi pour qu’il puisse trouver en lui-même
l’objet d’amour : « le narcissisme permet le leurre de l’achèvement unitaire,
par la voie de l’identification introjective – cette narcissisation sera d’autant
plus forte que l’objet investi aura déçu. » Je pense que dans la formation
du double pathologique ce processus a ses contours spécifiques. Green
souligne que, dans la dépression, l’objet a été décevant et que les parents
sont devenus trop réels trop tôt : « Le sujet a perdu sa foi en eux. Il ne reste
plus qu’à compter sur les ressources de la confiance illusoire qu’il place
compensatoirement en sa toute puissance. »
Comment le Moi peut-il survivre face à l’objet trauma ? Le Moi pour
se construire et trouver une organisation solidaire doit se désexualiser :
« l’énergie convertie par la désexualisation sert à constituer l’aspect spécifique des investissements du Moi, comme de l’auto-conservation, assurance
de ses limites et de sa consistance. Cette narcissisation garantit le fonctionnement du Moi par l’amour qu’il se porte à lui-même. »
Mais le Moi continue d’être pris dans une contradiction fondamentale,
c’est-à-dire la compulsion à la synthèse, une unification de lui-même qui est
à l’origine du narcissisme et le désir de ne faire qu’un avec l’objet. Green
dit que lorsque l’unité du « deux en un » n’est pas possible, il reste au Moi
la solution de l’identification, c’est-à-dire un compromis entre le Moi et
l’objet. La contradiction du Moi est qu’il veut être lui-même, mais il ne peut
réaliser ce projet que par l’apport libidinal de l’objet avec lequel il souhaite
s’unir. « Il en devient le captif. La captation imaginaire l’aliène alors dans
ses identifications idéales, dont toute mise en question déclenche un grave
sentiment d’échec, de faute, ou mieux, de faille narcissique. » Le Moi est
donc pris entre une angoisse de séparation avec le sentiment de la perte de
l’objet, et l’angoisse d’intrusion, le péril de l’envahissement par lui, où le
désir de fusion sera synonyme d’une vampirisation par l’objet fonctionnant
sur le « tout ou rien ».
Une carapace narcissique peut fonctionner ici comme une sorte de pare
excitation psychique avec une apparente froideur, distance, indifférence qui
deviennent comme des boucliers contre les coups attendus de l’objet. Le
patient pris entre l’angoisse de séparation et l’angoisse d’intrusion peut faire
fonctionner cette carapace en analyse pendant des années afin d’éviter le
surgissement des angoisses fondamentales. La seule issue pour contrer ce
mode de fonctionnement selon Green est « la constitution dans l’Inconscient
d’un complexe de représentations d’objet et d’affects (le fantasme) assorti
de la fonction signale de l’angoisse. » On peut se demander ici comment le
complexe de la mère morte infléchit ce processus ?
Pour le narcissique le refus de l’objet peut être une question vitale car
accepter l’objet c’est accepter sa variabilité, ses aléas et surtout qu’il puisse
pénétrer le Moi et le quitter, ravivant ainsi les angoisses d’intrusion et de
séparation. Dans cette situation, la négation devient garantie de l’autonomie
du Moi et permet d’avoir un axe autour duquel la consistance s’ordonne.
L’investissement négatif implique l’investissement d’une satisfaction absente
ou refusée pour la remplacer par un état de quiétude dû à la négation de l’insatisfaction, tout comme si la satisfaction était en fait intervenue. Dans l’histoire
de Peter Pan, au tout début quand il est bébé, il vient d’apprendre qu’il ne
pourra plus jamais retourner chez sa mère car il y a un autre enfant dans son
lit. Il retourne aux Jardins de Kensington pour vivre avec les fées et les
oiseaux. Ce qui fut jadis un grand plaisir quand il pensait que sa mère laisserait
ses fenêtres ouvertes pour lui, devient le lieu de l’abandon et de la tristesse.
Pour pouvoir survivre, Peter est obligé de trouver une stratégie, alors il
apprend à la manière des oiseaux, à être « gai, innocent et sans cœur ». Le
lieu de cette négation de l’insatisfaction devient le pays du « Jamais-Jamais ».
« La mère morte » est une composante du refoulement primaire, quand
le sujet a subi un désinvestissement massif, radical et temporaire qui laisse
des traces dans l’inconscient sous la forme de « trou psychique. » En rencontrant certains patients, Green a élaboré le concept de la mère morte, ce sont
des personnes « qui paraissent souffrir de la persistance, plus ou moins intermittente et plus ou moins invalidante de traits dépressifs » mais qui l’ignorent.
« Le complexe de la mère morte » est une métaphore pour comprendre
un certain type de dépression qui se révèle dans le transfert : « le trait essentiel
de cette dépression est qu’elle a lieu en présence de l’objet lui-même absorbé
par un deuil. » Une mère qui vient de perdre un être cher, un enfant, un parent
et qui devient totalement absorbée par ce deuil et de ce fait se détourne de
son enfant qui reste vivant.
James Matthieu Barrie décrit d’une manière pathétique ce moment catastrophique pour l’enfant qu’il était, quand sa mère s’est enfermée dans sa
chambre à la suite de la mort accidentelle de son fils favori, David. Le petit
Jamie avait six ans et passait ses journées devant la porte close de la mère,
pleurant et ne comprenant pas pourquoi sa mère ne s’intéressait plus à lui.
Une grande sœur l’encourage à entrer dans la chambre : « Dis à notre mère
qu’il lui reste encore un garçon, vivant ! » Jamie entre dans la chambre
sombre, mais n’ose rien dire, il pleure et finalement sa mère dit avec une
voix lasse, (une voix qui n’a jamais été lasse auparavant), « C’est toi ? ».
James est incapable de répondre et elle répète, cette fois avec un tremblement,
« c’est toi ? ». Et il prononce ces mots si terriblement douloureux et qui vont
marquer sa vie entière : « Ce n’est pas lui, Maman, ce n’est que moi ! »
Je pense qu’avec ces mots indélébiles nous pouvons constater déjà l’identification inconsciente à la mère morte. Il sait que ce n’est pas lui qu’elle
attend mais l’enfant mort. Il va ensuite passer ses jours à essayer de la
réanimer, la faire rire en se mettant sur la tête etc. (il raconte comme il était
tendu, et chaque fois qu’elle riait, il allait le dire à sa sœur). Au début il lui
arrivait d’être en colère, et jaloux parce qu’elle ne s’intéressait pas à lui,
mais très vite il a compris comment se lover dans son désir. Il s’est mis à lui
poser des questions sur David comment il était, comment il s’habillait,
jusqu’au jour où il est arrivé dans les vêtements de David et a pris sa pose
coquine en sifflant comme lui. Ce jour-là Peter Pan est né !
Green nous dit que le Moi va mettre en œuvre une série de défenses dont
une identification particulière, une sorte de meurtre psychique de l’objet sans
haine qui implique un désinvestissement affectif de l’image maternelle afin
de s’identifier inconsciemment avec la mère morte. L’autre face du désinvestissement est l’identification sur un mode primaire, cherchant l’union
avec l’objet en miroir. Ceci dans un but de mimétisme pour devenir non
pas « comme » l’objet, mais l’objet lui-même.
Jamie va s’intéresser à l’enfance de sa mère. Il raconte comment il s’est
approprié tous les détails au point de se voir présent au moment de son
mariage. Tout commence pour lui à l’âge de six ans, au moment de ce que
j’appellerai la création du « double pathologique » – identification avec la
mère morte : « Celle que j’y vois est en fait la femme que je découvris
subitement au bout de ces six ans. J’ai parlé de ses lèvres timides, mais elles
n’étaient pas si timides auparavant; c’est seulement quand je l’ai connue
que les lèvres timides sont apparues. De même pour son doux visage; on
m’a raconté qu’il n’avait pas toujours été doux. Dans ses moments les plus
heureux et alors il n’y avait pas de femme plus heureuse – sa bouche cessait
de trembler à tout moment et les larmes n’inondaient plus les yeux bleus,
ces yeux dans lesquels j’ai lu tout ce que je sais, tout ce que ma plume
voudrait transmettre. Ces yeux que je n’ai pas pu voir jusqu’à l’âge de six
ans, m’ont guidé ensuite toute ma vie, et, je prie Dieu pour qu’ils restent
mon seul juge sur terre jusqu’à la fin. »
Nous voyons bien l’investissement du négatif : tout commence pour Jamie
avec sa mère en deuil et il va puiser l’essence de son écriture dans cette
identification : « Je me lasse rapidement d’écrire des histoires, sauf si je peux
y voir la petite fille dont ma mère m’a parlé, se promenant avec confiance
à travers les pages. Telle est l’emprise de ses souvenirs d’enfance sur moi
depuis que j’ai six ans. »
Jamie devient le champion du double : il est capable d’imiter n’importe
qui et utilise ses dons pour créer un petit théâtre dans le « wash house »
derrière la maison. Il raconte qu’un jour un jeune garçon voulait jouer au
théâtre mais il était habillé en deuil et pleurait dans un coin – James propose
un échange de vêtements afin de libérer le garçon : « je suis resté là, dans ses
habits de deuil et je pleurais, mais je ne savais pas qui ! ».
Le double pathologique devient la condition du renoncement à l’objet,
mais demeure une façon de le garder pour toujours sur un mode cannibalique et inconscient. La relation d’objet prend donc cette forme-là : au pays
du Jamais-Jamais il y a deux possibilités : manger ou être mangé, tuer ou
être tué. Le crocodile a avalé le bras du Capitaine Crochet et il attend d’en
finir avec le reste. La compulsion de répétition face à d’autres objets serait-elle une manière sûre de retrouver la mère morte en réinvestissant les traces
du trauma ? Dans le complexe de la mère morte, l’amour est gelé. Les investissements retirés de l’objet ne sont pas ramenés sur le Moi, et ne sont pas
disponibles. L’amour reste hypothéqué par la mère morte.
James Barrie a essayé de devenir « un homme normal » en se mariant,
mais la sexualité ne l’intéressait point et le mariage fut un échec. Il a donc
consacré sa vie à s’occuper des mères qui avaient des enfants, surtout la
famille Llewelyn-Davies. Il a survécu à la mort des deux parents ce qui lui
a permis de jouer à être le père/mère des garçons. Barrie a assisté à beaucoup
de morts tragiques d’êtres aimés, dont deux des garçons qu’il préférait dans
la famille Llewelyn-Davies, le troisième s’est suicidé à l’âge adulte.
Où se cache le côté destructeur de ce double romantique de la mère morte ?
Selon Green, l’identification à la mère morte se fait sans haine mais l’expression
de la destructivité, ainsi que les processus de réparation sont des manifestations
secondaires à ce désinvestissement central de l’objet primaire, maternel.
Pourrait-on dire que la haine et l’agressivité n’atteignent jamais une maturation
œdipienne mais restent à l’état primaire, donc terrifiante ? D’autant plus qu’il
y a triangulation précoce et « boiteuse ». L’amour a été perdu d’un coup et le
bébé n’a reçu aucune explication. Il ne peut donc qu’interpréter cette déception
comme la conséquence de ses pulsions envers l’objet. « Cela sera surtout grave
si le complexe de la mère morte survient au moment où l’enfant a découvert
l’existence du tiers, le père, et que le nouvel investissement sera interprété
par lui comme la cause du désinvestissement maternel. »
Green décrit deux sortes de mouvements dans cette triangulation précoce :
ou bien la mère s’est détournée pour le père, ou bien l’enfant investit massivement le père pour être sauvé du conflit. Souvent le père ne répond pas à
la détresse de l’enfant et l’enfant se trouve entre une mère morte et un père
inaccessible. Quand le père se confond avec l’objet de deuil de la mère, le
risque existe pour l’enfant de vivre un Œdipe précoce, dramatique. Dans la
quête désespérée du sens, le père devient le seul coupable.
La perte du sens entraîne d’autres défenses qui peuvent éclairer le côté
destructeur du « double pathologique » : par exemple le déclenchement d’une
haine secondaire peut mettre en jeu des désirs d’incorporation régressive,
anales, teintés d’un sadisme maniaque où il s’agit de dominer l’objet, de le
souiller, de tirer vengeance de lui (le Capitaine Crochet par exemple). La
sexualité est tenue à l’écart par une excitation auto-érotique où il y a dissociation précoce entre le corps et la psyché, entre la sensualité et la tendresse,
bloquant l’amour. La quête d’un sens perdu structure le développement
précoce des capacités fantasmatiques et intellectuelles du Moi. Une activité
imaginative précoce et la sublimation des pulsions dans la créativité sont
souvent l’envers du « double pathologique ». Nous savons que beaucoup
de grands artistes et écrivains ont eu des « mères mortes ».
Mais ces défenses sont très fragiles et chaque blessure réveillera la
douleur psychique et selon Green « on assistera à une résurrection de la mère
morte qui dissoudra les acquis sublimatoires. » Devant l’objet trauma, la
destruction dépasse les possibilités du sujet qui ne dispose pas des investissements nécessaires pour établir une relation objectale durable qui exige
les soucis de l’autre. C’est comme si dans la douleur psychique, il est impossible de haïr comme d’aimer, impossible de jouir même de manière
masochiste, impossible de penser. Seul existe le sentiment d’une captivité
qui dépossède le Moi de lui-même et l’aliène à une figure irreprésentable.
Les objets du sujet restent toujours à la limite du Moi ni complètement
dedans, ni tout à fait dehors (comme Peter Pan au rebord de la fenêtre). La
place est prise au centre par la mère morte.
La question qui se pose pour l’analyste est : comment travaille-t-on avec
« le double pathologique » en analyse ? D’abord, on peut se demander s’il
est possible d’éviter que le patient mette en place ce « double » avec son
analyste ? Comment reconnaître les formes cachées de ce genre de
dépression ? Comment séparer le sujet de son double pathologique pour qu’il
puisse investir enfin personnellement « l’objet » d’amour ? Green nous dit
que le silence de l’analyste n’est peut-être pas tout à fait adapté dans le travail
avec ces sujets. Vaut-il mieux travailler en face à face puisque la distinction
entre fantasme et réalité n’est pas très solide ? Souvent l’analyse reste le lieu
du fantasme pur, tenu bien à l’écart de la réalité. Lorsque fantasme et réalité
se télescopent, une énorme angoisse apparaît.
Pour André Green, le secret dans le travail autour de la mère morte est
le fantasme primitif, pas la scène réelle, mais le fait qu’elle se soit déroulée
en l’absence du sujet. La réactualisation de quelque chose qui a été désinvesti, rendu glaciale, se ré-chauffe en quelque sorte. La rage impuissante
devant l’impossibilité d’établir le contact avec la mère et de la réanimer
est revécue. La figure du tiers, celui du père n’est plus l’objet qui accapare
la mère morte dans son deuil, mais plutôt celui qui la fait jouir. Cette situation
« révoltante » réactive la perte de l’omnipotence narcissique et éveille le
sentiment d’une infirmité libidinale.
Mais Peter Pan refuse de grandir jusqu’à la fin de l’histoire. Il tient au
mythe de l’éternelle jeunesse même si le prix de la toute puissance narcissique est la répétition sans fin. Comme dans le mythe de Prométhée, où le
héros paye le prix de l’omnipotence chaque jour en faisant manger son foie
par un oiseau, Peter Pan restera exclu pour toujours d’une vraie vie, dans
laquelle « une vraie mère raconte des histoires à des vrais enfants ». Il restera
aux rebords de la fenêtre en observateur. Peter ne peut que faire semblant
d’être un homme; il ne peut que jouer à être le mari de Wendy au pays du
Jamais-Jamais. Quand Wendy veut prendre le jeu au sérieux, il panique et
tout se casse la figure. Wendy quitte le pays du Jamais-Jamais avec les
enfants perdus; elle rentre chez ses parents pour finir de grandir, et Peter
reste seul, condamné à répéter ses jeux pour toujours.
Le mythe de l’éternelle jeunesse devient le leitmotiv de la culture de la
globalisation. Le monde devenant « un » semble promouvoir les fantasmes
du tout début de la vie quand la séparation avec l’autre, notre mère, n’existe
pas encore. Les avances technologiques renforcent nos illusions que tout soit
possible : nous n’avons plus besoin de vieillir, ni de mourir, nous ferons
des enfants hors sexualité, nous pouvons tout manger, tout tuer... nous
n’avons plus besoin de limites. Serions-nous les enfants des « mères mortes »
de la deuxième guerre mondiale, devant un deuil impossible à faire ?
·
*FERENCZI S. (1912) First contributions to the problems and methods of psychoanalysis. translated by E. Jones, New York : Brunner/Mazel, 1952, pp. 154-184.
·
GREEN A. (1993) Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Les Éditions de Minuit,
p. 222-253.
·
KELLEY-LAINÉ K. Peter Pan ou l’enfant triste. Paris : Calmann-Levy (1992), Press
Pocket (1996).