2002
Imaginaire & Inconscient
Analyses de livres
J’aime pas me séparer
Nicole Fabre, Paris, Albin Michel, 2002,149 p.
Dans ce dernier ouvrage, Nicole Fabre, n’hésite pas à s’impliquer, en
parlant de sa propre enfance, ainsi que de ses ruptures successives, parfois
douloureuses pour une petite fille, allant du chagrin, au désespoir, de peur
de perdre ses propres repères.
Il y a ces abandons successifs en quittant (sa) et (ses) maisons, déménagements obligatoires familiaux, pour repartir vers l’inconnu « le chemin de
la continuation de l’enfance ».
Il y a quitter ce chat, ce confident si précieux, à qui on explique tout,
qui comprend tout, sans jamais trahir les confidences, les petits secrets, qui
vous regarde en silence, de ses yeux profonds, lui avec qui l’on croyait
finir sa vie... Le chat ne se plaint pas..., ne pleure pas..., du moins, on ne le
sait pas..., il vit sa vie de chat, mais il sait qu’il ne nous reverra plus, à la
vue des malles en préparation !...
Tout comme ses enfants a qui la vie apprend douloureusement à se séparer
du triangle familial, qui ne sera plus le même, après un divorce... Ceux qui
ont perdu un être cher, qui sont sans arrêt dans un questionnement :
« Comment vivre au milieu des siens, quand l’autre n’est plus là ? »
Il y a les séparations après les fêtes, les colonies de vacances, ses couples
de Mère-enfant ou de Père-enfant, (prisonniers du langage). Ses enfants
d’émigrés, dont les parents ont cherché la sécurité en terre promise !, séparés
de leurs racines. Comment apprendre à revivre sans attaches, s’en défaire
tout en ne perdant pas de vue, sa langue, sa culture, ses souvenirs présents...
Comment accepter de se séparer dans la maladie, la mort, l’amour, l’amitié,
les guerres, et de perdre une certaine image idéale de soi ?
Ce livre ne se lit pas dans l’indifférence. Poignant, il l’est. Il nous
replonge en diverses occasions en nous-même, chacun d’entre nous y
trouvera une petite parcelle de son enfance, de ses apprentissages, de ses
séparations cruelles, de ses détresses, abandons, angoisses, douleurs,
tristesses, pour pouvoir apprendre à mourir un peu et renaître à nouveau à
soi, avec les autres.
Nicole Fabre n’oublie pas de noter, qu’en tant que psychothérapeute,
après avoir vécu des moments intenses, il faudra bien un jour se séparer de
ses patients. Emotions ressenties par l’un et par l’autre, de façon à ce qu’ils
poursuivent leurs chemins, seuls..., séparés de nous, mais en ayant la bonne
clé, celle d’avoir su « apprendre à se séparer pour vivre et renaître... ».
Elizabeth CHOUET-RIOT
Du réel au rêve, émergences de la symbolisation
dans la situation analytique
Michèle Van Lysebeth-Ledent, Paris, L’Harmattan,
col. Études psychanalytiques, 2002,201 p.
L’auteur, membre de la Société belge de Psychanalyse, nous propose
ici sa réflexion sur le lien et la séparation dans la cure. La relation analytique est ce qui résulte des interprétations de l’analyste et des approches des
zones de sécurité identitaires. À partir du courant kleinien et post-kleinien,
elle présente une récusation du monisme phallocentrique de Freud. Nous
sommes ici aux antipodes de l’intellectualisme glacé de Lacan et des
lacaniens. Le travail n’est possible qu’à partir d’une position féminine du
contre-transfert avec sa notion de contenant et sa capacité de rêverie et aussi
d’une position masculine avec une plus grande séparation, une attitude
distanciée, détachée et « réaliste ». Le désir de posséder un sexe masculin
pour réparer le corps détruit de la mère est essentiel. La racine se trouve dans
la non-séparation. Meltzer approfondit l’idée dans sa notion d’identification
introjective au coït parental et montre que c’est à l’union sexuelle des deux
parents que le sujet s’identifie.
De même dans la cure, Langs fait voler en éclats l’auto-idéalisation
si active chez maints analystes. Comment donc être empathique sans
complaisance ? Il convient d’éviter la technique classique par interprétations intrusives et culpabilisantes. Il faut s’ouvrir à « l’émotion » chère à
Bion. De même « l’alliance analytique » doit éviter la construction d’un fauxself.
L’orthodoxie freudienne ramène tout au transfert. Mais le contre-transfert
est surtout à analyser. De même la notion de « neutralité bienveillante » :
« poussée à l’extrême, elle est préjudiciable à la cure, crée un terrain
favorable aux régressions malignes et ne favorise nullement la contention
des tendances destructives du patient ». La distance entre analysant et
analyste est sans conteste l’un des paramètres les plus changeants de la cure.
Le travail de différenciation est le fil d’Ariane, qui donne la visée de la croissance psychique. Il nous alerte sur les menaces d’enlisement dans l’inévolutif
« retour du même ».
« C’est également le cas du concept freudien de Surmoi. Fondé sur la
peur du gendarme (l’angoisse de castration), il ne rend pas compte de l’accès
à une morale authentique ».
On ne peut pas mieux dire. Mais alors d’où viennent l’Ethique et la
défense des Valeurs, si elles ne viennent pas du Surmoi ?
Un livre qui œuvre pour une ouverture de la recherche analytique et
pousse à une réflexion novatrice.
Marc-Alain DESCAMPS
Le rêve éveillé dirigé en psychothérapie.
Ces étranges chemins de l’imaginaire.
Textes de Robert Desoille, réunis par Nicole Fabre.
Éditions Erès, Toulouse, 2000.
Des bibliothèques ont été écrites sur les pères abusifs, comme sur les
pères inconsistants. Mais qu’en est-il des pères valeureux ? Voici un livre
d’hommage à Robert Desoille par Nicole Fabre. Il s’agit de la réédition actualisée d’un ouvrage paru chez Payot en 1973, peu après la mort de Desoille.
D’où venons-nous, nous, les girépiens ? De quel limon d’idées sommes-nous partis, nous sommes-nous dégagés, détachés, affranchis ? Quel socle
de pensées a été notre tremplin ? Par quel parcours intellectuel sommes-nous
devenus ce que nous sommes ? C’est ce que ce livre permet d’apprécier.
D’entrée, un portrait de l’homme Desoille nous est proposé, qui nous fait
regretter de ne pas en apprendre plus sur sa personne, tout fait biographique
d’hommes de cette envergure ayant valeur d’enseignement – y compris par
la négative.
Puis, nous sommes témoins du cheminement d’une pensée qui se cherche
avec constance et intégrité, et l’on apprend que dès le début des années 20,
Desoille avait clairement formulé à l’esprit ce qui guida l’ensemble de ses
travaux, à savoir : l’« [...] utilisation de ces représentations en mouvement
à des fins thérapeutiques d’investigation psychologique, susceptibles par
l’ascension et la descente de ramener à la conscience tous les éléments
dispersés de la psyché pour en effectuer une synthèse définitive et contribuer
ainsi à la guérison de certains troubles psychiques ». (p. 21)
D’autres passages mettent en évidence l’actualité de la pensée de Desoille,
comme : « Par certains rêves de descente, on arrive à toucher à cette
« psychologie abyssale » que j’estime inaccessible quelquefois à la psychanalyse. » (p. 28), «[...] Certaines de ces représentations se rattachent à la
période la plus reculée de l’enfance et nous éclairent sur le vécu précédant
le langage. » (p. 34). On y trouve le pilotis, l’origine de certains travaux –
et des plus importants –, qui furent développés ultérieurement au sein du
G.I.R.E.P., principalement sur les pathologies archaïques. «[...] une des vertus
essentielles de l’image, [...] est de conserver dans son essence et de transmettre à travers l’espace-temps, dans cet état particulier de demi-veille,
les sensations éprouvées à une époque où elles n’ont pas pu être exprimées,
avant l’apparition du langage verbal. » (p. 34)
On sent chez cet homme un goût certain pour l’aventure intellectuelle
et l’investigation psychologique, une capacité de remise en cause scientifique réelle.
Une seule réserve : le rêve nocturne est parfois présenté de façon
polémique : « [...] ces images se manifestent d’une manière imparfaite dans
les états oniriques du rêve nocturne », (p. 32); or cette présentation critique
n’est nullement nécessaire à la démonstration de la valeur du rêve éveillé
qui ne gagne rien à une quelconque compétition.
On doit s’interroger sur la place modeste qu’occupent les contributions
desoilliennes tant dans les débats de la psychanalyse actuelle qu’au sein
du G.I.R.E.P. lui-même. Les critiques que Desoille a portées à la psychanalyse y sont pour quelque chose : « C’est un des reproches que je fais
actuellement à la psychanalyse : cette distance qu’elle maintient entre le
praticien et le sujet, ce silence angoissant et artificiel. » (p. 161). « Freud a
parlé de la sublimation de l’instinct. Je préfère parler de “socialisation
des instincts” » (p. 169), etc. Remarquons que Desoille ne critique pas la
psychanalyse dans l’absolu, ni in abstracto, mais celle de son époque, que
critiquait également G. Bachelard, et dont les travers sont reconnus par tous
aujourd’hui.
Ajoutons l’influence perceptible de la pensée de Jung – crime impardonnable, chacun en conviendra –, influence perceptible dans la prise en
considération des images, non seulement pour ce qu’elles évoquent, mais
pour elles-mêmes, tant pour leurs significations que pour leurs dynamismes
spécifiques; influence perceptible encore dans la référence aux notions
jungiennes d’archétype ou d’ombre : « De fait, ces représentations angoissantes deviennent véritablement “les ombres” de la personnalité humaine,
[...] » (p. 39).
Quant au rapprochement tardif de Desoille avec Pavlov, il relève
proprement de l’impensable et laisse sans voix.
Au fait, les censeurs-tanceurs ont-ils lu Desoille ? Ont-ils fait l’effort
de transcrire les formulations de cet auteur original dans la terminologie
analytique actuelle ? Ils se seraient exposés, en effet, à y découvrir certaines
propositions avancées plus tard par des auteurs comme S. Ferenczi ou André
Green qui ont recommandé, tout comme Desoille, une attitude plus chaleureuse à l’égard des patients présentant une souffrance d’ordre archaïque.
Les censeurs-tanceurs risqueraient de devoir reconnaître que les propositions d’ascension et de descente ne sont pas les reliquats folkloriques des
pratiques spirites de Caslan, mais qu’elles procèdent d’une représentation
topique du psychisme dont la valeur heuristique vise à l’exploration de
l’espace psychique intime conçu comme bipolaire. De cette topique découle
une stratégie clinique recherchant la confrontation et l’intégration des vécus
et des éprouvés, répartis – sous forme d’images – entre, en haut, un Moi
idéal et, en bas, des refoulés négatifs, culpabilisés, voire honnis.
On peut encore penser que l’ostracisme qui frappe Desoille vient aussi,
pour partie, de sa profession et qu’il a pu être ressenti comme un intrus dans
un milieu médical caractérisé par l’esprit de caste. Il y a tout lieu, au
contraire, d’admirer un ingénieur, spécialisé en électricité, qui a pu s’arracher
à ses conditionnements professionnels et, probablement inspiré par les
champs électrique ou magnétique dans lesquels on peut évoluer « scientifiquement », a su repenser, reformuler autant qu’enrichir la vision spirite de
Caslan en l’extrapolant en celle d’un champ psychique bipolaire à explorer
à des fins thérapeutiques.
Il n’est pas possible, dans l’espace restreint d’un compte-rendu de lecture,
de parcourir et rapporter, comme il serait souhaitable, tous les chapitres où
Desoille développe son expérience du rêve éveillé au long des étapes de la
cure, à la fois dans les modalités de sa conduite et dans ses manifestations
cliniques. On peut espérer que le présent ouvrage incitera les praticiens du
rêve-éveillé en psychanalyse à relire ou lire Desoille comme il le mérite :
avec respect et esprit critique, de façon à ne pas perdre un héritage rare.
Étant donné que, de toute évidence, nous n’avons pas à faire avec Desoille
à un farfelu et que l’abondance de sa clinique force le respect, à lire ses
développements théoriques je me prends à penser (je n’engage que moi, bien
sûr) qu’en renonçant, lors de notre évolution vers la psychanalyse, aux
suggestions d’ascension et de descente et à d’autres apports desoilliens, nous
avons peut-être perdu quelque chose de précieux qu’il faudrait bien un jour
se décider à revisiter d’un œil – critique certes– mais curieux et positif. Il y
a là tout un inventaire à faire, mais aussi un champ d’expérience à tenter et
de réflexions à mener.
Paul FUKS
Le besoin de savoir. Théories et mythes magico-sexuels
dans l’enfance.
Sophie de Mijolla-Mellor, Paris, Dunod, 2002.
À partir d’une lecture critique de l’approche freudienne des « théories sexuelles infantiles », Sophie de Mijolla-Mellor propose des différenciations absentes chez Freud : le mythe magico-sexuel et la théorie sexuelle
infantile.
Le mythe magico-sexuel est un récit, invérifiable car il porte sur les
origines – non seulement du sujet mais de tout sujet –; ce récit se réfère au
mystère de la volupté sexuelle, il est fondé sur des intuitions ayant valeur
de certitude, sans recherche de causalité, et est énoncé sur le mode oraculaire, avec des mots magico-sexuels mystérieux, ayant valeur incantatoire
et dont l’évocation s’apparente à une sorte de rite privé; c’est un stade
préthéorique, indispensable à la construction des théories.
La théorie sexuelle infantile, elle, a une forme démontrable et s’exprime
à la manière hypothético-déductive. Ces théories, que forgent les enfants
avant même qu’on leur ait donné la moindre explication sur la sexualité,
ne concernent pas leur propre sexualité mais celle des adultes.
Autre proposition de différenciation, celle consécutive à la dissociation
de la pulsion de savoir (Wisstrieb) de la pulsion de chercher (Forschertrieb)
(p. 15).
La pulsion de savoir résulte de l’investigation et des sensations liées aux
zones érogènes et répond au savoir de l’enfant sur sa propre sexualité. Cette
dernière s’accompagne, dès ses premières manifestations, d’une élaboration
représentative, le savoir sur le sexuel, c’est-à-dire sur les potentialités d’excitation et de satisfaction ainsi découvertes.
La pulsion de chercher, elle, résulte des questions concernant l’origine
des enfants et répond à l’interrogation sur la sexualité des autres : parents,
frères et sœurs, etc. Cette sexualité des autres comporte nécessairement des
manques représentatifs que comblent des raisonnements, la théorisation sur
le sexuel.
L’auteur s’étonne du postulat freudien de l’ignorance du vagin par les
deux sexes, particulièrement peu crédible pour la fille, et y voit « un artéfact
pour maintenir le primat du phallique ». Pour elle, Freud « bute lui-même
sur une projection adultomorphe telle que la possession d’un pénis et d’un
vagin par le même individu serait contradictoire », alors que, observe-t-elle,
la psyché enfantine juxtapose les sexes sans peine. (p. 29)
Toutes les théories sexuelles infantiles sont sous-tendues par le postulat
qui affirme que l’enfant ne vient jamais de rien et qu’issu d’une transformation, il a toujours existé. L’essentiel étant de désigner ce qui précède le
bébé. (p. 42)
Le roman familial vient sauvegarder l’image idéalisée des parents et
donc celle de l’enfant lui-même : à l’inverse de la théorie, il est individuel
affirmant la singularité du sujet qui n’a pas été conçu comme les autres. Mais
la toute-puissance que perdent les parents n’est nullement critiquée, elle
est déplacée vers des parents imaginaires à l’abri, eux, des revers de la réalité.
(p. 45)
Certaines attitudes communes aux enfants sont décrites, soit la triade
doute-scepticisme-ironie qui accompagne leur découverte des réalités
touchant à la procréation, mais surtout, à leur découverte du mensonge ou
de la dissimulation parentale.
Le doute se forme au heurt des évidences premières de l’enfant avec les
acquisitions nouvelles et touche les unes et les autres. Il y a vacillement de
l’évidence et émergence d’une interrogation.
Le scepticisme vise les parents, dont le désaccord des dires avec ses
évidences amènent l’enfant à remettre en cause jusqu’à leurs explications
exactes.
L’ironie, elle, prend appui sur une théorie personnelle de l’enfant qui
lui permet de rejeter toute explication parentale et a valeur de vengeance.
(p. 61)
Même après que des explications « exactes » leur aient été données, les
enfants préfèrent toujours leurs propres solutions. (p. 75)
« Je fais l’hypothèse, écrit l’auteur, que pour penser le sexuel infantile,
sans se contenter de répéter ce que Freud en a écrit, il faut revenir en deçà
des représentations trop précises, [...] à des représentations ayant un caractère
paradoxal d’évidences quasi hallucinatoires. [...] La logique enfantine
fonctionne selon une modalité additive bien plus que déductive et le principe
de non-contradiction est une acquisition tardive. » (p. 87-89)
« Je ne peux me trouver en accord avec ce qu’écrit Freud concernant
l’“échec” des théories sexuelles infantiles, car c’est précisément parce
qu’elles ne parviennent jamais à épuiser le réel entrevu dans les scènes primitives que ces théories portent à une relance permanente de la recherche,
ailleurs et autrement, processus au demeurant tout à fait différent de ce que
l’école apprendra dans ses apprentissages [...] Bien loin de l’échec déprimant
dont nous parle Freud, il y a là l’expérience à la fois de la possibilité de jouir
brièvement d’un retour ponctuel à l’état d’évidence, suivi du désir de réitérer
la quête dont l’objet reste toujours à obtenir. » (p. 92)
Ce que les mythes magico-sexuels recèlent de magique, au-delà du
mythique, tient essentiellement aux mots – mots isolés ou formules énigmatiques – qui les expriment. L’enfant les prélève dans un discours parental
qui ne lui est pas adressé et où il est question de sexe et de mort, il les transforme à sa manière et les invoque comme des puissances obscures. Ces mots
sont créés à la jonction entre ces deux périodes : celle de la production
musicale de sons et celle de l’articulation du langage et ils tiennent des deux.
(p. 122)
L’enfant invente ces mots pour désigner des sensations ou des zones
corporelles sexuelles, et il les conservera bien au-delà du temps où il parle
bébé. Ils constituent pour lui un stock privé et le caractère bizarre de ces
mots lui assure, en même temps, qu’il est seul à les comprendre et peut donc
garder secrètes ses activités sexuelles. Ces mots ont pour lui un triple
avantage : ils sont au plus près de la sensation, plus ou moins des onomatopées. Ils sont secrets. Ils ont une valeur identificatoire en ce qu’ils sont
propres à l’enfant. Parce qu’il est énigmatique, le mot parle l’énigme du
sexuel et, de ce fait, joue à la maîtriser magiquement. (p. 124)
L’« échec » de l’investigation de l’enfant que Freud pointe dans les
théories sexuelles infantiles, l’auteur y voit une réussite sur le plan libidinal
parce que leur but n’est pas le savoir exact. Que celui-ci soit d’ailleurs fourni
par l’adulte n’y change rien. Comme la masturbation infantile, l’investigation à cet âge joue indéfiniment les séquences de ces images issues de
sensations obscures et permet autant de relances de la pensée. (p. 127) Sans
être explicatif, le mythe magico-sexuel dit les mystères à sa manière, obscure
et parfois absurde, parce que ce dont il lui faut rendre compte est à la fois
obscur et évident. (p. 151)
Plus d’une fois, Sophie de Mijolla-Mellor s’étonne de ce que Freud n’ait
été sensible dans le riche matériel apporté par Marie Bonaparte qu’à ce qui
confirmait ses thèses sur la sexualité masculine, laissant en friche le champ
d’investigation de la sexualité féminine.
Elle ne semble non plus avoir la moindre inclination pour la transmission de traces phylogénétiques, mais s’attache plutôt à cerner les
singularités individuelles de chaque expérience même lorsque certaines
semblent fixes et immuables « parce que les conditions de l’expérience sont
à peu près les mêmes et que l’écume des vagues n’a pas changé depuis
Hésiode. » (p. 151).
Le premier destin de ces théories sexuelles infantiles est d’être refoulées
et de réapparaître à l’intérieur de symptômes. Leur autre destin, c’est la
poursuite de cette activité dans d’autres domaines que ceux qui touchent les
questions initiales. Tel fut le destin de Vinci, de Freud et de quelques autres.
(p. 163)
La fréquence des références à l’archéologie dans les textes de Freud
a valeur de métaphore de la pulsion de chercher, non seulement pour
Freud lui-même, mais pour tout analyste face au discours de son patient.
(p. 198)
À cette métaphore archéologique, qui a indexé la recherche pour Freud
et les psychanalystes qui l’ont suivi, à une dimension spécifique, Sophie
de Mijolla-Mellor propose le terme de « pulsion d’exhumer ». (p. 198)
Le dernier chapitre est passionnant, il faudrait pouvoir le citer
in extenso
[1].
Il décrit en quoi la qualité du travail de l’analyste en séance dépend de
l’aptitude à laisser se développer en lui les processus de régression qui lui
permettent de théoriser selon les fonctionnements archaïques. (p. 212)
Le plaisir de pensée ne procède pas selon des séquences hypothéticodéductives telles qu’en produit la réflexion par écrit, mais dans un
cheminement en zigzag, inattendu, générateur d’effets ponctuels. Aussi n’est-il jamais abstrait et se donne accompagné d’affects.
La pulsion de savoir est inépuisable et se retrouve chez l’adulte dans
toutes sortes de domaines. Le savoir y est un objet désirable car il détient
les réponses. À l’inverse, la pulsion de chercher investit la quête et non la
jouissance d’une possession. Différentes dans leur essence, ces deux pulsions,
savoir et chercher, sont cependant indissociables dans la quête de sens qui
en est l’origine. (p. 222)
Pour conclure, disons qu’un des attraits de ce livre est que le lecteur y
expérimente un thème cher à l’auteur : le plaisir de pensée.
Cette lecture intransigeante des grands aînés est le fait d’une remarquable
liberté de penser et de théoriser, corollaire d’une originalité féconde dans
la reformulation de certains concepts classiques de la psychanalyse, comme
les théories sexuelles infantiles, la scène primitive, la sublimation, la reconstruction, et d’autres. «[...] sans se contenter de répéter ce que Freud en a
écrit » est une phrase clé qui définit l’attitude de l’auteur.
Enfin, on remarquera l’inhabituelle attention pour la pensée de Jung qui
apparaît comme un auteur respectable, que l’on peut approuver sur certains
points et pas sur d’autres – tout comme Freud lui-même, d’ailleurs – et dont
les œuvres sont prises en considération avec sérieux, et indépendance
d’esprit, sans que pour autant Freud soit renié.
Livre à ne pas emporter sur la plage, mais à lire, ou plutôt à étudier crayon
en main avec le plaisir constant, offert par peu d’analystes auteurs, de ne pas
perdre son temps.
Paul FUKS
[1]
Il a paru isolément dans
Topique, n° 60,1996, sous le titre « Le plaisir de penser dans
la séance ».