2002
Imaginaire & Inconscient
Films
Parle avec elle
de Pédro Almodovar
Le film de Pédro Almodovar Parle avec elle nous interroge car il traite
des personnes en état de coma. Il n’est d’ailleurs pas le seul et l’on peut dire
que le phénomène du coma est maintenant connu et que tout le monde sait
qu’il faut parler aux comateux.
YI YI est un film nippo-taiwanais d’Edward Yang de 1999 qui dure 2 h 55.
Dès le début la vieille grand-mère tombe dans le coma et toute la famille
doit venir sans cesse lui parler pour qu’elle se réveille. Elle sert donc de
révélateur et de divan : chacun venant à son tour lui dire la vérité, après avoir
agi en opposition.
Dans Parle avec elle ce sont deux hommes qui s’occupent de deux
femmes dans le coma. Le premier Marco, qui ne lui parle pas, est un journaliste tombé amoureux d’une femme toréador Lydia. Peu après être blessée
par un taureau, elle reste dans le coma. Le second Bégnino a toujours vécu
chez sa mère qu’il a soignée jusqu’à sa mort, ce qui lui a permis de devenir
infirmier et de s’occuper d’esthétique et de cosmétique. Passant son temps
à la fenêtre à contempler en face une école de danse, dirigée par Géraldine
Chaplin, disciple de Pina Bausch, il tombe amoureux d’une jeune danseuse
Alicia, fille d’un psychiatre. Il échoue à la rencontrer et à se faire aimer
d’elle, mais écrasée par une voiture, elle reste dans le coma et il est engagé
comme infirmier par le père qui le prend pour un homosexuel. Totalement
identifié à Alicia, il s’occupe d’elle nuit et jour : il la coiffe, la maquille,
la masse et va voir les films muets qu’elle aimait pour les lui raconter.
Il a enfin à sa disposition cette poupée vivante qu’il adore. C’est lui
qui apprend au journaliste à parler avec Lydia. Mais son mari revient et prend
sa place auprès d’elle. Alors Marco repart écrire un guide touristique dans
un pays lointain.
C’est là qu’il apprend un jour que Lydia est morte et que Bégnino est
en prison car Alicia est tombée enceinte pendant son coma et a eu un enfant.
Il revient alors pour aider Bégnino et découvre peu à peu la véritable
situation. Bégnino, déclaré fou par le père d’Alicia, est dans un asile psychiatrique moderne. Marco lui apprend enfin qu’il a eu un fils qui est mort à la
naissance et que l’accouchement a sorti Alicia du coma. Alors Bégnino se
suicide en lui léguant son appartement et le journaliste prend sa place à la
fenêtre, où il voit Géraldine Chaplin faire la rééducation d’Alicia. Et celle-ci, qui semble se souvenir un peu de son coma, tombe amoureuse de lui.
La première erreur du film est son titre Parle avec elle, on ne parle pas
avec une personne dans le coma puisqu’elle ne répond pas, on lui parle.
Le titre devrait être Parle lui !
Par contre l’histoire n’est pas impossible et des cas équivalents ont été
signalés. En Italie, Ledy Minguzzi une jeune femme de 21 ans est tombée
dans le coma alors qu’elle était enceinte de six semaines, elle a accouché
d’un enfant vivant et est sortie du coma lors de l’accouchement. À New York
une jeune fille après avoir passé neuf ans dans le coma s’est retrouvée
enceinte et a accouché sans sortir du coma. Par la suite on a découvert que
celui qui l’avait violé était un des brancardier de la clinique. Elle avait en
effet gardé ses règles ce qui est exceptionnel.
Secondement, il y a erreur sur la marchandise. Sous couvert d’un film
d’avant-garde sur le coma, on nous glisse en réalité le fantasme de la nécrophilie. Le film est certes complexe et il est fondé en fait sur un amour et une
totale identification entre les deux hommes, au point que Marco va vivre
la vie que Bégnino n’a pas pu avoir. C’est vrai aussi que les deux hommes
pleurent beaucoup, comme Almodovar l’a voulu. Mais essentiellement
l’auteur cherche à faire passer au spectateur le fantasme d’avoir une belle
femme évanouie à sa disposition. Ce qui motive les nécrophiles, c’est
justement cette peur de la femme et ce désir de toute puissance qui fait qu’un
corps féminin est en votre total pouvoir.
Et la clé de la supercherie se trouve dans le petit film de sept minutes
noir et blanc, muet qu’a construit Almadovar. Sous couvert de la découverte
scientifique d’un produit qui rapetisse les gens, on nous présente la promenade d’un Petit Poucet, qui explore le corps nu de la mère-amante et qui, vu
sa taille, finit par entrer dans son sexe, l’Origine du monde. C’est le symbole
de Bégnino qui lui aussi rétrécit psychiquement et marche vers la mort.
Le fantasme de Gulliver fait partie des images archaïques qu’il est
possible de retrouver au cours d’une cure et nous l’avons rencontré bien des
fois en psychanalyse Rêve-éveillé où une promenade dans les vallées et
les collines finissait par évoquer le corps de la mère. Il est un revécu du
moment du premier allaitement et des jeux où le bébé peut ramper sur le
corps maternel. Ce fantasme a été illustré par bien des peintres comme Topor
ou Michel Desimon. C’est le thème de la mère-montagne que l’on retrouve
jusque dans la Bible et le Cantique des Cantiques « Tu es belle mon aimée,
comme Jérusalem, ton cou est une tour d’ivoire, tes yeux des piscines, ton
nez est le cèdre du Liban et ta tête le Mont Carmel... »
Le manque est celui de la séparation : le bébé n’est pas encore séparé
de sa mère et en rêve il ne cesse de se promener sur son corps (que ce
soit un garçon ou une fille). La pratique des rêves éveillés permet ainsi
de saisir profondément le lien qui subsiste entre la Terre et la Mère, depuis
les religions de la Terre-Mère jusqu’aux verts fantasmes des Écologistes
actuels.
Marc-Alain DESCAMPS
C’est la vie
de Jean-Pierre Améris
Ce film français de 115 minutes de Jean-Pierre Améris d’après le livre
La mort intime de Marie de Hennezel, porte sur la grande séparation, celle
de ceux qui vont dans un service de soins alternatifs. Il a été tourné à la
Maison de Gardanne près de Marseille, le plus célèbre centre français
d’accompagnement des malades en fin de vie. Il arrive bien à donner une
image positive de la mort et à montrer l’extraordinaire amour des accompagnants. Il est certes aidé par la beauté des lieux, mais aussi l’art des
preneurs d’images qui ont su admirablement tirer parti du parc, des arbres,
des plantes et des fleurs. Les cadrages d’images souvent en contre-jour font
sentir l’esprit qui anime ces lieux et voir la présence d’une Lumière.
On ne s’ennuie jamais dans ce film inhabituellement long qui a
25 minutes de plus que la moyenne. Ceci est sans doute du à l’adjonction
d’une histoire d’amour, qui passe avant le reportage, comme dans Titanic.
Le héros Jacques Dutronc a parfaitement la tête de l’emploi : jeune cancéreux
en phase terminale. Son désespoir et sa révolte vont être adoucis par l’amour
d’une soignante bénévole, Sandrine Bonnaire, qui a la redoutable mission
de tenir la place de Marie de Hennezel, première psychologue au service
alternatif du Dr Abiven à l’hôpital de la Cité universitaire de Paris. Et cette
histoire individuelle est symbolique.
L’essentiel de ce film est de rendre compte de l’atmosphère joyeuse du
lieu. Tous ces soignants sont parfaitement convaincants d’une horreur de
la mort surmontée. Et pourtant la mort est biquotidienne puisque la durée
moyenne de séjour est de 31 jours pour 12 chambres. Mais à voir la gaieté
et même la joie qui émane de l’ensemble du personnel, on comprend que
le titre du film soit C’est la vie et non « aider à mourir ». Et ce n’est pas
une simple convention ou une affectation de sourire au milieu des pleurs.
Non, dans tous ces regards et ces serrements de mains, on sent charnellement
la présence de l’amour et la totale confiance. Le Message est là, même si
rien n’est dit. De même le héros passe par les cinq phases d’approche de la
mort (refus, culpabilité, marchandage, effroi et acceptation) découvertes par
le Dr Elisabeth Kübler-Ross, sans que jamais son nom ne soit prononcé.
Cette brève image d’une jeune femme mourant d’un cancer et vivant cette
mort comme un accouchement est à elle seule tout un enseignement. Mais
qui dans le grand public va y voir autre chose qu’une image érotique ?
Il faudrait connaître ce que Stanislav Grof nomme « les expériences périnatales », c’est-à-dire l’équivalence de la naissance et de la mort (l’aller-retour)
et le fait que bien souvent la naissance soit plus douloureuse que l’instant
de la mort.
Pourtant dès le début le héros a l’impression d’être tombé dans une
maison de fous, avec tout un ensemble de TOC (Trouble Obsessionnel
compulsif) : celui qui filme tout avec sa caméra numérique, celle qui
hallucine l’invasion des serpents et Emmanuelle Riva qui déménage ses
meubles de salon de façon surréaliste...
Suzanne l’héroïne, jouée par Sandrine Bonnaire, est un professeur de
dessin, mère d’un jeune enfant, qui vient là aider comme bénévole. Elle va
accompagner l’acceptation et la mort du russe Dimitri, qui dès le début lui
demande si elle est maso pour travailler dans un milieu pareil. L’on apprendra
vers la fin qu’il s’agit en réalité du deuil non fait de son mari décédé soudainement d’une crise cardiaque. Cette mort refusée l’avait bloquée dans une
fascination pour la mort, elle va s’autoriser à aimer pour la première fois
un nouvel homme et à accepter sa mort rapide. Désormais elle va retrouver
son inspiration et reprendre son métier de peintre.
La mort acceptée est bien une naissance. Et l’on peut bien considérer
ce film comme une psychothérapie. D’ailleurs il en a été une à bien des
égards puisque le metteur en scène a accepté, à la demande de bien des
pensionnaires de La Gardanne, qu’ils jouent leur propre rôle dans ce film,
qui unit donc des acteurs et des figurants bénévoles.
La volonté de Marie de Hennezel a été de rester dans l’humain pour
pouvoir toucher le plus grand nombre. Mais certains, comme le Docteur
Hervé Mignot demandent plus : « Depuis Freud, le tabou de la mort avait
remplacé celui du sexe. Avec le mouvement des soins palliatifs, ce tabou à
son tour a commencé à s’écrouler. Mais depuis que le mouvement est devenu
la chasse gardée des professions médicales, un nouveau tabou s’est substitué
à celui de la mort : le tabou de la spiritualité ».
L’affirmation de la survie reste discrète. La première fois la question
est posée par un enfant « Qu’y a-t-il après la mort ? ». Rien. Le silence. Dans
le film il n’y a pas de réponse, que le silence gêné de 5 ou 6 adultes, et
l’enfant repart sans réponse. Sinon, avec la conviction du tabou de la spiritualité : il ne faut pas en parler, cela embarrasse les adultes.
La seconde fois, la question est posée par deux petits enfants à leur grand-mère en train de mourir. Et elle ose dire : quand un bateau disparaît à
l’horizon, il n’est pas détruit, il continue à voguer de l’autre côté, dans l’autre
hémisphère. C’est tout, ce n’est qu’une métaphore. Inutile d’ajouter que
personne n’a de preuve scientifique du néant après la mort. La religion est
absente : on voit brièvement un prêtre, mais pour célébrer un mariage avec
un mourant, alors que 25 % des mourants réclament un prêtre. Le grand
enseignement est donné par ceux qui sont entrés dans les premières étapes
de la mort et qui en sont revenus, les Témoins des expériences de mort
imminente. Et si la séparation n’était que des retrouvailles ?
Marc-Alain DESCAMPS