Imaginaire & Inconscient
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062989
170 pages

p. 111 à 115
doi: en cours

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no 8 2002/4

 
Parle avec elle de Pédro Almodovar
 
 
Le film de Pédro Almodovar Parle avec elle nous interroge car il traite des personnes en état de coma. Il n’est d’ailleurs pas le seul et l’on peut dire que le phénomène du coma est maintenant connu et que tout le monde sait qu’il faut parler aux comateux.
YI YI est un film nippo-taiwanais d’Edward Yang de 1999 qui dure 2 h 55. Dès le début la vieille grand-mère tombe dans le coma et toute la famille doit venir sans cesse lui parler pour qu’elle se réveille. Elle sert donc de révélateur et de divan : chacun venant à son tour lui dire la vérité, après avoir agi en opposition.
Dans Parle avec elle ce sont deux hommes qui s’occupent de deux femmes dans le coma. Le premier Marco, qui ne lui parle pas, est un journaliste tombé amoureux d’une femme toréador Lydia. Peu après être blessée par un taureau, elle reste dans le coma. Le second Bégnino a toujours vécu chez sa mère qu’il a soignée jusqu’à sa mort, ce qui lui a permis de devenir infirmier et de s’occuper d’esthétique et de cosmétique. Passant son temps à la fenêtre à contempler en face une école de danse, dirigée par Géraldine Chaplin, disciple de Pina Bausch, il tombe amoureux d’une jeune danseuse Alicia, fille d’un psychiatre. Il échoue à la rencontrer et à se faire aimer d’elle, mais écrasée par une voiture, elle reste dans le coma et il est engagé comme infirmier par le père qui le prend pour un homosexuel. Totalement identifié à Alicia, il s’occupe d’elle nuit et jour : il la coiffe, la maquille, la masse et va voir les films muets qu’elle aimait pour les lui raconter. Il a enfin à sa disposition cette poupée vivante qu’il adore. C’est lui qui apprend au journaliste à parler avec Lydia. Mais son mari revient et prend sa place auprès d’elle. Alors Marco repart écrire un guide touristique dans un pays lointain.
C’est là qu’il apprend un jour que Lydia est morte et que Bégnino est en prison car Alicia est tombée enceinte pendant son coma et a eu un enfant. Il revient alors pour aider Bégnino et découvre peu à peu la véritable situation. Bégnino, déclaré fou par le père d’Alicia, est dans un asile psychiatrique moderne. Marco lui apprend enfin qu’il a eu un fils qui est mort à la naissance et que l’accouchement a sorti Alicia du coma. Alors Bégnino se suicide en lui léguant son appartement et le journaliste prend sa place à la fenêtre, où il voit Géraldine Chaplin faire la rééducation d’Alicia. Et celle-ci, qui semble se souvenir un peu de son coma, tombe amoureuse de lui.
La première erreur du film est son titre Parle avec elle, on ne parle pas avec une personne dans le coma puisqu’elle ne répond pas, on lui parle. Le titre devrait être Parle lui !
Par contre l’histoire n’est pas impossible et des cas équivalents ont été signalés. En Italie, Ledy Minguzzi une jeune femme de 21 ans est tombée dans le coma alors qu’elle était enceinte de six semaines, elle a accouché d’un enfant vivant et est sortie du coma lors de l’accouchement. À New York une jeune fille après avoir passé neuf ans dans le coma s’est retrouvée enceinte et a accouché sans sortir du coma. Par la suite on a découvert que celui qui l’avait violé était un des brancardier de la clinique. Elle avait en effet gardé ses règles ce qui est exceptionnel.
Secondement, il y a erreur sur la marchandise. Sous couvert d’un film d’avant-garde sur le coma, on nous glisse en réalité le fantasme de la nécrophilie. Le film est certes complexe et il est fondé en fait sur un amour et une totale identification entre les deux hommes, au point que Marco va vivre la vie que Bégnino n’a pas pu avoir. C’est vrai aussi que les deux hommes pleurent beaucoup, comme Almodovar l’a voulu. Mais essentiellement l’auteur cherche à faire passer au spectateur le fantasme d’avoir une belle femme évanouie à sa disposition. Ce qui motive les nécrophiles, c’est justement cette peur de la femme et ce désir de toute puissance qui fait qu’un corps féminin est en votre total pouvoir.
Et la clé de la supercherie se trouve dans le petit film de sept minutes noir et blanc, muet qu’a construit Almadovar. Sous couvert de la découverte scientifique d’un produit qui rapetisse les gens, on nous présente la promenade d’un Petit Poucet, qui explore le corps nu de la mère-amante et qui, vu sa taille, finit par entrer dans son sexe, l’Origine du monde. C’est le symbole de Bégnino qui lui aussi rétrécit psychiquement et marche vers la mort.
Le fantasme de Gulliver fait partie des images archaïques qu’il est possible de retrouver au cours d’une cure et nous l’avons rencontré bien des fois en psychanalyse Rêve-éveillé où une promenade dans les vallées et les collines finissait par évoquer le corps de la mère. Il est un revécu du moment du premier allaitement et des jeux où le bébé peut ramper sur le corps maternel. Ce fantasme a été illustré par bien des peintres comme Topor ou Michel Desimon. C’est le thème de la mère-montagne que l’on retrouve jusque dans la Bible et le Cantique des Cantiques « Tu es belle mon aimée, comme Jérusalem, ton cou est une tour d’ivoire, tes yeux des piscines, ton nez est le cèdre du Liban et ta tête le Mont Carmel... »
Le manque est celui de la séparation : le bébé n’est pas encore séparé de sa mère et en rêve il ne cesse de se promener sur son corps (que ce soit un garçon ou une fille). La pratique des rêves éveillés permet ainsi de saisir profondément le lien qui subsiste entre la Terre et la Mère, depuis les religions de la Terre-Mère jusqu’aux verts fantasmes des Écologistes actuels.
Marc-Alain DESCAMPS
 
C’est la vie de Jean-Pierre Améris
 
 
Ce film français de 115 minutes de Jean-Pierre Améris d’après le livre La mort intime de Marie de Hennezel, porte sur la grande séparation, celle de ceux qui vont dans un service de soins alternatifs. Il a été tourné à la Maison de Gardanne près de Marseille, le plus célèbre centre français d’accompagnement des malades en fin de vie. Il arrive bien à donner une image positive de la mort et à montrer l’extraordinaire amour des accompagnants. Il est certes aidé par la beauté des lieux, mais aussi l’art des preneurs d’images qui ont su admirablement tirer parti du parc, des arbres, des plantes et des fleurs. Les cadrages d’images souvent en contre-jour font sentir l’esprit qui anime ces lieux et voir la présence d’une Lumière.
On ne s’ennuie jamais dans ce film inhabituellement long qui a 25 minutes de plus que la moyenne. Ceci est sans doute du à l’adjonction d’une histoire d’amour, qui passe avant le reportage, comme dans Titanic. Le héros Jacques Dutronc a parfaitement la tête de l’emploi : jeune cancéreux en phase terminale. Son désespoir et sa révolte vont être adoucis par l’amour d’une soignante bénévole, Sandrine Bonnaire, qui a la redoutable mission de tenir la place de Marie de Hennezel, première psychologue au service alternatif du Dr Abiven à l’hôpital de la Cité universitaire de Paris. Et cette histoire individuelle est symbolique.
L’essentiel de ce film est de rendre compte de l’atmosphère joyeuse du lieu. Tous ces soignants sont parfaitement convaincants d’une horreur de la mort surmontée. Et pourtant la mort est biquotidienne puisque la durée moyenne de séjour est de 31 jours pour 12 chambres. Mais à voir la gaieté et même la joie qui émane de l’ensemble du personnel, on comprend que le titre du film soit C’est la vie et non « aider à mourir ». Et ce n’est pas une simple convention ou une affectation de sourire au milieu des pleurs. Non, dans tous ces regards et ces serrements de mains, on sent charnellement la présence de l’amour et la totale confiance. Le Message est là, même si rien n’est dit. De même le héros passe par les cinq phases d’approche de la mort (refus, culpabilité, marchandage, effroi et acceptation) découvertes par le Dr Elisabeth Kübler-Ross, sans que jamais son nom ne soit prononcé.
Cette brève image d’une jeune femme mourant d’un cancer et vivant cette mort comme un accouchement est à elle seule tout un enseignement. Mais qui dans le grand public va y voir autre chose qu’une image érotique ? Il faudrait connaître ce que Stanislav Grof nomme « les expériences périnatales », c’est-à-dire l’équivalence de la naissance et de la mort (l’aller-retour) et le fait que bien souvent la naissance soit plus douloureuse que l’instant de la mort.
Pourtant dès le début le héros a l’impression d’être tombé dans une maison de fous, avec tout un ensemble de TOC (Trouble Obsessionnel compulsif) : celui qui filme tout avec sa caméra numérique, celle qui hallucine l’invasion des serpents et Emmanuelle Riva qui déménage ses meubles de salon de façon surréaliste...
Suzanne l’héroïne, jouée par Sandrine Bonnaire, est un professeur de dessin, mère d’un jeune enfant, qui vient là aider comme bénévole. Elle va accompagner l’acceptation et la mort du russe Dimitri, qui dès le début lui demande si elle est maso pour travailler dans un milieu pareil. L’on apprendra vers la fin qu’il s’agit en réalité du deuil non fait de son mari décédé soudainement d’une crise cardiaque. Cette mort refusée l’avait bloquée dans une fascination pour la mort, elle va s’autoriser à aimer pour la première fois un nouvel homme et à accepter sa mort rapide. Désormais elle va retrouver son inspiration et reprendre son métier de peintre.
La mort acceptée est bien une naissance. Et l’on peut bien considérer ce film comme une psychothérapie. D’ailleurs il en a été une à bien des égards puisque le metteur en scène a accepté, à la demande de bien des pensionnaires de La Gardanne, qu’ils jouent leur propre rôle dans ce film, qui unit donc des acteurs et des figurants bénévoles.
La volonté de Marie de Hennezel a été de rester dans l’humain pour pouvoir toucher le plus grand nombre. Mais certains, comme le Docteur Hervé Mignot demandent plus : « Depuis Freud, le tabou de la mort avait remplacé celui du sexe. Avec le mouvement des soins palliatifs, ce tabou à son tour a commencé à s’écrouler. Mais depuis que le mouvement est devenu la chasse gardée des professions médicales, un nouveau tabou s’est substitué à celui de la mort : le tabou de la spiritualité ».
L’affirmation de la survie reste discrète. La première fois la question est posée par un enfant « Qu’y a-t-il après la mort ? ». Rien. Le silence. Dans le film il n’y a pas de réponse, que le silence gêné de 5 ou 6 adultes, et l’enfant repart sans réponse. Sinon, avec la conviction du tabou de la spiritualité : il ne faut pas en parler, cela embarrasse les adultes.
La seconde fois, la question est posée par deux petits enfants à leur grand-mère en train de mourir. Et elle ose dire : quand un bateau disparaît à l’horizon, il n’est pas détruit, il continue à voguer de l’autre côté, dans l’autre hémisphère. C’est tout, ce n’est qu’une métaphore. Inutile d’ajouter que personne n’a de preuve scientifique du néant après la mort. La religion est absente : on voit brièvement un prêtre, mais pour célébrer un mariage avec un mourant, alors que 25 % des mourants réclament un prêtre. Le grand enseignement est donné par ceux qui sont entrés dans les premières étapes de la mort et qui en sont revenus, les Témoins des expériences de mort imminente. Et si la séparation n’était que des retrouvailles ?
Marc-Alain DESCAMPS
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